Brûle, sorcière, brûle !

Abraham Merritt · Chapitre 1 sur 20

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Brûle, sorcière, brûle !

Le Ténébreux Savoir

 

 

« Au-delà du rideau des choses matérielles auquel se heurte notre vision existent des forces et des énergies qui nous haïssent… Je dis que ces puissances peuvent franchir le rideau des choses matérielles… »

Ces phrases – la conclusion du présent roman – illustrent sans détour les convictions de Merritt et sa trajectoire remarquable, sa quête d’une autre vérité, par-delà le Voile. On le sait, toute son œuvre présente un affrontement constant entre la lumière et les ténèbres, entre le Bien et le Mal. Aussi, très logiquement, notre auteur devait-il être attiré de plus en plus par le Fantastique pur, pour revenir épisodiquement au Merveilleux et à la Science-Fiction. Cette orientation, marquée depuis 1926, s’affirmera au fil des années pour culminer dans les années 30 avec ses deux – derniers – romans : Brûle, sorcière, brûle ! Et Rampe, ombre, rampe !

Le lecteur, habitué de cette collection, qui a déjà lu Rampe, ombre, rampe !, en (re) découvrant le présent volume aura l’étrange sensation de se trouver en pays de connaissance, mais, à l’instar d’Alice traversant le miroir, tout est à l’envers ! Puisqu’il a commencé par lire Rampe…, la suite logique de Brûle, sorcière, brûle ! Ce qui lui permettra d’ordonner les choses et de s’y retrouver un peu, en marchant à reculons !

Les deux romans – indépendants malgré tout – sont construits de la même façon, se terminent par la même réflexion ou interrogation, et présentent la même genèse : Rampe… fut apparemment influencé par la Demoiselle

d’Ys[1] de Robert Chambers, et Brûle… reprenait le thème de la très belle nouvelle de Fitz-James O’Brien Le forgeur

des merveilles [2] me . Au miroir magique de M Mandilip répond le regard de Dahut, la reine des Ombres, illustrant parfaitement la dualité des choses et du monde, l’éternel affrontement entre le rêve et la réalité, le normal et l’anormal, l’explicable et l’inexplicable. Tout au long de son œuvre, Merritt nous a habitués à nous interroger sur l’apparence fragile de la réalité et sur le monde qui s’étend au-delà… de l’autre côté du miroir.

Ce roman présente en fait une succession d’oppositions, de dualités, de mondes qui s’opposent et s’affrontent : le monde du docteur Lowell et le monde des gangsters avec Ricori, le monde normal et celui de la magie, le monde du bien (la poupée de l’infirmière) et le monde du mal (les poupées diaboliques), etc. Dès lors le lecteur aura à choisir entre une explication rationnelle et… l’autre explication. D’où le débat des dernières pages : Ricori affirme que le Mal et la magie existent ; le docteur Lowell parle d’hypnose, de suggestion, d’hallucinations. Pourtant, comme il l’avoue à la dernière ligne, ces explications scientifiques « ne le satisfont nullement ».

À l’origine, Merritt intitula ce roman s The Dolls of M

Mandilip, mais la revue Argosy lui donna son titre définitif et commença à le publier à partir du numéro du 22 octobre 1932. Hollywood devait s’en emparer : ce fut Les poupées du diable de Tod Browning (1936) avec Lionel Barrymore dans le rôle de Paul Lavond/« Mme Mandilip ». Le film n’a qu’un lointain rapport avec le roman, gardant principalement les scènes avec les poupées diaboliques, et s’égarant dans une histoire de vengeance, avec Lionel Barrymore grimé en vieille femme. Apparemment, le cinéaste génial de Freaks ne fut que très médiocrement inspiré par le roman de Merritt. Signalons au générique la présence d’Erich von Stroheim, en tant que co-scénariste et conseiller technique (sans doute pour sa connaissance de la vie parisienne : ainsi le chauffeur de taxi s’appelle Toto !). Mais nous sommes loin de la puissance évocatrice du roman et de l’évocation du Mal, avec des phrases sublimes comme « L’amour, la haine et la puissance… trois objets de convoitise… qui semblent avoir toujours été les supports du trépied sur lequel brûle la flamme obscure… »

Rampe… commença à paraître dans Argosy le 8 septembre 1934, mais c’est une autre histoire ! Dans cet étonnant diptyque sur la sorcellerie, en plein cœur de New York, dans les années 30, Brûle… fait figure de roman policier où une place très importante est faite à l’enquête – les pièces du puzzle qui s’assemblent peu à peu jusqu’à la révélation finale – enquête qui se transforme tout naturellement en quête de la vérité, avec cette interrogation fondamentale : la magie noire existe-t-elle réellement ?

On notera à nouveau la façon dont Merritt privilégie le regard, si révélateur, si trompeur ! Le regard terrifié de Peters, le regard hypnotisé de Ricori, le regard fasciné du docteur Lowell, le regard des poupées diaboliques. Tout peut basculer dans un regard… surtout lorsqu’il fixe un miroir, celui de M me Mandilip, figure centrale du roman. Celle-ci n’apparaît que très rarement ; pourtant elle est constamment présente et domine l’histoire, telle une énorme araignée qui tisse patiemment sa toile. Auréolée de mystère (quel âge a-t-elle en réalité ? Quelles sont ses origines… elle vivait à Prague, ville magique entre toutes, mais avant… ?) Elle est l’incarnation même de la sorcière, la strega comme dit Ricori, de ce ténébreux savoir qui défie les lois scientifiques et fascine, tout en lui faisant horreur, le docteur Lowell. Dans Rampe… le docteur Caranac succombera à la même fascination… en se perdant dans le regard de Dahut la Blanche ! Être à l’apparence monstrueuse, M me Mandilip est capable de se transformer, de devenir une jeune femme d’une incroyable beauté… pour perdre ses amants. Dès lors, la raison vacille. Que faut-il croire ? Et le moindre des paradoxes de ce roman étonnant – la preuve de l’immense talent de Merritt – n’est-il pas de nous faire douter jusqu’au bout de la réalité des événements relatés dans ces pages sulfureuses ? Jusqu’à la fin, Merritt s’ingénie à égarer le lecteur, à le faire douter de lui-même, de son regard, de sa raison. Entre ses mains, le lecteur devient à son tour une marionnette, une poupée sans discernement, livrée au Mal ! Certes, Ricori affirme qu’il « existe des puissances qui nous sont favorables et se manifestent en ceux qu’elles ont choisis ». Mais le doute et la perplexité demeurent à la dernière ligne. L’interrogation finale, une fois de plus… le livre se referme et le lecteur demeure plongé dans les ténèbres, tandis que résonne en lui la voix de Mme Mandilip, par l’intermédiaire de Ricori encore possédé : « Pauvre fou ! »

François Truchaud

Ville d’Avray

19 mai 1984.