Clavecin

Fagus · Chapitre 2 sur 2

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Clavecin

Chapitre 1922

INVENTION DU SONNET

 

A Mademoiselle France Mathieu.

 

—Aux soirs d’or où les dieux redécouvrant leurs frères Multipliaient sur terre et se mêlaient à nous, Aux éphémères beaux, harmonieux et doux, Ils léguèrent la lyre aux quatre cordes paires; Quand Terpandre eut trouvé les trois voix septénaires, Nos maîtres en leur cœur se sentirent jaloux: Filleuls exhérédés soudain réveillés loups, Nous maudîmes la lyre et les dieux émigrèrent; Deux revinrent; des fibres d’un grand cœur saignant, Tressèrent chacun une lyre et les joignant —Pétrarque d’Arezzole et Dante de Florence—

 

Pour qu’à nouveau l’on pût tendre sur l’univers Une arche de beauté, de deuil et d’espérance, Le sonnet fils des dieux ourdit deux fois sept vers.

 

CONFECTION SUR MESURE

 

I

 

—Pour résoudre l’obscur sonnet

Qui fermente en ton mésentère

De toi suffira-t-il de traire

Deux quatrains, deux fois un tercet Selon le dessin qu’en traçait

Boileau monté sur Despautère

(Six, et sept: il est salutaire

De compter: huit) voyez, ce n’est Rien de plus, et tel le souhaite (Neuf, et dix) le maître poète

Avec le maître menuisier;

 

On assemble, et cheville et rogne, Et Minerve au fond du panier

En pénitence grogne, grogne.

 

II

 

—Sertir en quatorze vers

Selon des règles concises

Aux prescriptions précises

Le discobole univers,

 

Revers trouble, absurde avers,

Esthétiques indécises,

Éthiques sur rien assises,

Érotiques à l’envers,

 

Toutes aurores qu’on lève,

Et toutes bulles qui crèvent,

Démons qu’on ne sait bannir,

 

Tout ce qui nous fait maudire

La vie et la vient bénir,

Tout ce qu’un sonnet doit dire.

 

III

 

—Gloire humaine offerte aux vers, Calme extase des églises,

Chant des gouffres, chœur des brises, Tout ce que l’orbe univers

 

Roule, angélique ou pervers,

Neige au cul des Cydalises,

Aubes en fleur, ailes grises,

L’empreindre en ce rien de vers, Cœurs déclos, âmes fermées,

Cieux qui s’ouvrent, joies, fumées, Ce qui meurt, ce qui renaît,

 

Tout espoir et toute envie,

C’est beaucoup pour une vie,

C’est assez pour un sonnet.

 

SUR UN PIED DANSE…

 

Entends comme brame…

 

—Mon

Ame

Brame

Son

 

Bon

Drame:

Trame

Dont

 

Mène

La

Laine

 

Ma

Verve

Serve!

 

ou bien:

 

—Brame

Son

Bon

Drame

 

Mon

Ame:

Trame

Dont

 

Ma

Verve

Serve

 

La

Laine

Mène!

 

ou encore:

 

Brame

Mon âme

Son bon drame:

Trame dont mène

La laine

Ma verve

Serve. etc…

 

PRINCIPES

 

—Il me semble pourtant que j’omets quelque chose, Quoi, je ne sais pas dire, et pourtant je sens bien, Ce recueil-là n’est pas complet: quelle est la chose Qui lui manque pour être bien, tout à fait bien?

 

Malheureux, tu n’as point promulgué ta technique!

Voilà l’âpre hiatus, et voilà le souci Qui ce cœur dévasta! Seulement, de technique, Il faut donc l’avouer, je n’eus jamais souci!

 

Il urge cependant que je m’en déterre une: Tant de héros jamais n’ayant produit rien plus N’en sont héros que plus! je vais en bâtir une, Fais-lui, Lecteur, accueil: quoi te faut-il de plus?

 

Technique

 

—Tu veux naître Poète, eh! gars? baise ta plume, Tes brosses, burin, lyre ou pipeaux, puis écris, Vers carrés, biscornus, vers, proses; sois tout gris Ou tout resplendissant; mastique, fange et brume Ou ravage l’azur: mais que ton cerveau fume D’un intérieur feu! trotte avec les esprits Bien peignés, ou bien sois un ange malappris, Comme l’Enfant Sigfried bête et dieu, fends l’enclume, Mais comme lui sors-nous ton glaive de géant: Et le reste n’est pas, et le reste est néant, Et l’art sans rage aux reins, c’est morne apostasie; Entends ce seul avis,—il semble insane—que: L’unique arcane pour fleurir en Poésie, C’est se sentir Poète, et le reste un beau jeu!

 

ÉPITAPHE

 

Passant: j’ai fait Psyché, puisant là ma substance, Anthinéa, L’Étang de Berre, Inscriptions, Et Le Chemin de Paradis, pour l’excellence Du parler précellant sur toutes nations.

 

Prospecteur de l’Avenir de l’Intelligence, J’ai scruté son présent, ses délabrés passés: Les Amants de Venise abrutis de démence M’ont ouvert tout un siècle en ses cerveaux blessés.

 

Tel mon contemporain le bon poète Eschyle, Passant, je tais ceci. Mais, sur le monument Qui me résumera contre un mur de ma ville, Il me plairait que fût gravé tout simplement, Sans la palme qu’on voit le mois d’après flétrie: Ci-gît Charles Maurras, il servit sa Patrie.

 

RYTHMES ET CHANSONS

 

DOUBLE RONDEAU FLEURI

 

Muse évadons-nous aux campagnes folles Où nous engloutit une herbe odorante, Sentir nous bercer, immense auréole, Ton souffle, Nature, haleine géante Pour qui j’étais né.

 

J’étais né pour être encensé des roses.

 

J’étais né pour être encensé des roses Par Mai balancées avec harmonie: Pourquoi m’enliser en d’abjectes proses D’où toute syntaxe honnête est bannie: Pour être encensé?

 

J’étais né pour être encensé des roses!

 

Quoi, polémiquer à même des choses Pour qui j’eus toujours nausée infinie, O prosopopée! O hypotypose!

 

La prosopopée a tordu ses ailes

Et l’hypotypose a crevé ses yeux; Nous avons perdu la face des dieux Et votre reflet, clartés immortelles: La prosopopée a tordu ses ailes.

 

Sanglote, épopée; hurlez, villanelles.

Trompette, fends-toi; fleur, fais tes adieux: Tout est fade et gris, tout est odieux: La prosopopée a tordu ses ailes.

 

Immergeons en chœur aux boues actuelles: Nous avons perdu l’oreille des dieux Et votre reflet, clartés immortelles, Trompette, pipeaux, à vous tous adieu: La prosopopée a tordu ses ailes

Et l’hypotypose a crevé ses yeux.

 

NOËL BRETON

 

Sur l’air d’Anne de Bretagne

 

A la mémoire de mon fils Georges

 

C’est Marie, reine des vagues

Et des goëmons, (_bis_)

Qui regagne sa Bretagne:

Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Ave, ave Maria!

 

Saint Corentin l’accompagne

Et saint Yve aussi. (_bis_)

Ils cherchent par les campagnes, Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Jésus qu’on dit près d’ici.

 

Ils ont fait toute la terre

Et n’ont rien trouvé, (_bis_) Ils ne savent plus que faire:

Où l’a-t-on caché, ma mère,

Ah! Ah! Ah!

Marie se met à pleurer.

 

Tous les maudits de la terre,

Tous les mécréants, (_bis_)

Nous poursuivent de leur haine,

Nous et tous ceux qui nous aiment, Ah! Ah! Ah!

Qu’ont-ils fait de mon enfant?

 

—Ma fille, lui dit sainte Anne, Encore essayons: (_bis_)

Nous revoilà-z-en Bretagne,

Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Où c’est tout des bons garçons.

 

Entrent dans une cabane,

Chez des paysans: (_bis_)

—Que demandez-vous, Madame?

Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Vous êtes bien fatiguée.

 

Acceptez un coup de cidre

Qu’on tire pour vous, (_bis_) Dites ce qui vous amène,

Contez-nous vite vos peines,

Ah! Ah! Ah!

Et d’abord asseyez-vous.

 

—Je cherche mon fils, Madame,

C’est l’Enfant Jésus; (_bis_) Les maudits me le volèrent

Et c’est moi qui suis sa mère,

Ah! Ah! Ah!

Et nous ne le trouvons plus.

 

—Regardez-le qui sommeille

Contre notre fils, (_bis_)

Il sommeille comme un ange,

Et j’ai taillé pour son lange,

Ah! Ah! Ah!

Ma robe de mariée.

 

Son lit est fait d’herbe fraîche Et genêt fleuri, (_bis_)

Le bœuf et l’âne le lèchent

Tout comme au temps de la crèche, Ah! Ah! Ah!

Le chien et le chat aussi.

 

Jésus dans l’instant s’éveille,

A tous il sourit; (_bis_)

—Bonjour mère, et vous, sainte Anne, Et vous l’hôte, et vous, Madame, Ah! Ah! Ah!

Que la paix soit avec vous!

 

C’est vraiment grande merveille

Qu’enfant si petit (_bis_)

Parle avec tant de sagesse,

Car pour faire politesse,

Ah! Ah! Ah!

C’est en breton qu’il parla.

 

—Je monte revoir mon père

Au ciel des élus; (_bis_)

Pour vous que pourrons-nous faire, Parlez-en donc à ma mère,

Ah! Ah! Ah!

Qui m’avez si bien reçu?

 

—Seigneur, les gens de Bretagne Ne demandent rien, (_bis_)

Qu’être chez eux en Bretagne

Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Et le droit d’être chrétiens.

 

—Mes amis, dit l’Enfant Juste,

C’est très bien parlé; (_bis_) A vos droits si l’on y touche,

Prenez vos fusils, vos fourches, Ah! Ah! Ah!

Je serai-z-à vos côtés.

 

Et je vous confie ma mère

Pour me la garder, (_bis_)

Tout le temps que sur la terre

—Vivent Jésus et sa mère,

Ah! Ah! Ah!

Il lui plaira de rester.

 

Moi, le ciel je le regagne

Et vous laisse en don (_bis_) Notre-Dame à la Bretagne,

Vivent Marie et sainte Anne,

Ah! Ah! Ah!

Et la Bretagne aux Bretons!

 

Mois de Marie 1924.

 

RYTHMES

 

I. Haï-Kaï triple

 

—Une cloche tinte,

Le jour lutte, l’ombre monte,

Tout sombre, tout sombre.

 

Quelle cloche tinte?

Oh mon cœur, il bat si fort:

Quoi donc va mourir?

 

La nuit dans mon cœur

Et la nuit sur les campagnes;

Rien ne tinte plus.

 

II. Pantoum = Haï-Kaï

 

—Il pleure dans mon cœur…

—Il pleut doucement sur la ville…

—Hélas, quelle langueur!

 

—SOUS UNE AVERSE DE LUMIÈRE

LA VILLE BOUT DANS SA POUSSIÈRE…

—Tout sombre, tout sombre…

 

—_Mon cœur émigre, où, le sait-il?

Vers tout delta d’or et d’avril…_

—Une cloche tinte…

 

—DANS LE CIEL DE BRAISE ET DE CENDRE

JE VOIS L’AIR CUIT MONTER, DESCENDRE…

—Le jour lutte, l’ombre monte…

 

—_Loin du noir soleil dessécheur, Me dissoudre, être une fraîcheur?…_

—Tout sombre, tout sombre…

 

—DES NUES DE CUIVRE S’ACCUMULENT

OÙ L’ÉLECTRICITÉ CIRCULE…

—Une cloche tinte…

 

—_Dans l’eau, fébrile et d’or, mouiller Mes bras: comme un chien patouiller!_

—C’est mon cœur qui bat si fort…

 

—LE CIEL EST PLOMB SUR PLOMB, IL PÈSE, TOUT RISSOLE, TROMBE ET FOURNAISE…

—Qui donc va mourir?

 

—_M’endormir, brute et bienheureux, Au revers d’un vieux chemin creux…_

—La nuit en mon cœur…

 

—L’ORAGE ÉCLATE, CROULE, ÉCUME, BAT L’UNIVERS COMME UNE ENCLUME…

—Et l’ombre dans les campagnes…

 

—_Dans la campagne sans un bruit, Entendre s’approcher la nuit,

Mourir ainsi…_

—Rien ne tinte plus.

 

—SOUDAIN L’ARC-EN-CIEL,

L’ARC-EN-CIEL, VOICI:

O, MERCI, MON DIEU!

 

CHANSON FARCIE A LA FAÇON DE NOS PÈRES

 

—_Lætabundus!_

Tant que Français France aura,

Dom Pinard on chantera:

Alleluia!

 

Laudamus qui bien en boit,

S’il est tel comme il se doit:

Res miranda!

 

Buvez pour bien être en point

Droit et sec: la nuit est loin:

Sol de stella!

 

Buvez bien et buvez beau,

Du toujours même tonneau,

Semper clara!

 

Tant et que n’en reste rien,

Vous le vôtre et moi le mien,

Pari forma!

 

Béni soit le bon copain

Qu’en régale son voisin,

Carne sumpta,

 

Bénis Brennus et Noé

Par qui dom Pinard est né:

Alleluia!

 

CANZONETTE DES SIRÈNES

 

D’APRÈS GABRIEL D’ANNUNZIO

 

—Sept sœurs, nous étions sept sœurs Qui se miraient aux fontaines;

Sept sœurs, nous étions sept sœurs, Et belles comme des cœurs.

 

Entendez-vous les sirènes, Les entendez-vous, mes sœurs?

 

—«Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin,

Ni fil d’herbe toile fine»:

Mais la mère parle en vain.

 

Nous étions sur la colline Belles comme le matin.

 

La première, filandière,

Lui fallait des fuseaux d’or;

La seconde, tissandière,

Lui fallait navettes d’or.

 

Nous étions à la rivière Belles comme des trésors.

 

La troisième était cousette:

Ne voulait qu’aiguilles d’or;

La quatrième, soubrette,

Voulait table à coupes d’or.

 

Et nous étions sur l’herbette Belles comme des fruits d’or.

 

La cinquième, la dormeuse,

Voulait des courtines d’or;

La sixième, la rêveuse,

Ne rêvait que songes d’or.

 

Nous étions toutes joyeuses, Belles comme une aube d’or.

 

Mais la dernière qui chante,

Chante rien que pour chanter,

Mais la dernière qui chante,

Elle n’a rien demandé.

 

Nous nous mirions en l’attente De nos jeunes destinées.

 

—«Fleur d’ajonc ne fait farine, Mûre des bois ne fait vin,

Ni fil d’herbe toile fine»:

Mais la mère parle en vain.

 

_Et les sirènes marines

Nous chantaient notre destin._

 

La première file, file,

Tord ses fuseaux et son cœur;

La seconde tisse, tisse

Une toile de douleur.

 

Et la Mort tire l’aiguille, Mauvais Sort est le tailleur.

 

La troisième, sa chemise

Se coud du fil de la Mort.

Pour la quatrième est mise

La table de Mauvais Sort.

 

Mauvais Sort est dans les coupes, Et la verseuse est la Mort.

 

La cinquième dort et plonge

Aux suaires de la Mort,

Et la sixième elle songe

Entre les bras de la Mort.

 

La mère que le deuil ronge Pleure sur le mauvais sort.

 

Mais la dernière qui chante,

Chante rien que pour chanter,

Mais la dernière qui chante

A la belle destinée:

 

Les Sirènes bruissantes En leurs bras l’ont emportée.

 

Et la mer et les sirènes

La voulurent pour leur sœur,

Dans leurs bras elles l’emmènent, Et l’entraînent dans le chœur:

 

Nous étions à la fontaine, Belles, nous étions sept sœurs.

 

CHANSON DU CHÈVREFEUILLE

 

D’APRÈS MARIE DE FRANCE, CHRÉTIEN DE TROYES, JOSEPH BÉDIER, PHILÉAS

LEBESGUE, ET AUTRES JONGLEURS INCLYTES.

 

A Mademoiselle Marie-Madeleine Martineau.

 

—La chanson du Chèvrefeuille,

Laissez-moi vous la chanter.

Bouche à bouche on la recueille, Ainsi me l’a-t-on contée.

 

—_Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs tu fis couler!_

 

Tristan et Yseult la reine,

Je vous veux dire comment

Ils connurent joie et peine

Pour tant triste dénouement.

 

—_Marjolaine, marjolaine, Tant de peine ont les amants!_

 

Ils se virent, ils s’aimèrent,

Ensemble devaient finir.

Le roi Mark en sa colère

Les voudra faire mourir.

 

—_Que rosisse la bruyère, C’est qu’hiver veut revenir._

 

Pour sauver sa souveraine,

Tristan s’enfuit de la cour;

Retourne aux landes lointaines

Où jadis a vu le jour.

 

—_Romarin, sauge et verveine, Gardez-nous du mal d’amour!_

 

Se languit toute une année,

D’amour se meurt lentement,

N’en soyez pas étonnée:

Amour est deuil et tourment.

 

—_Et la rose au matin née Se fane au jour finissant._

 

S’en revient en Cornouailles

Là où tient le roi sa cour,

Tant triste qu’il en défaille,

Se cache aux bois d’alentour.

 

—_Paille et foin et foin sur paille, C’est sa litière d’amour._

 

Tristan çà et là s’abrite,

Plus ne sort que nuit tombant.

Chez les paysans il gîte,

Vit avec les pauvres gens.

 

—_Épandez la marguerite Et les lys d’or et d’argent._

 

—Tristan savez-vous nouvelles?

On attend joyeux déduit,

A Pentecôte prochaine,

Barons seront réunis.

 

—_Ravenelles, ravenelles, Vous verrai-je refleuries?_

 

Seront là le roi de France

Et le duc d’Andalousie,

Cent vassaux, dix mille lances,

Verrons notre reine aussi.

 

—_La rose et les lys de France, Genêts de Bretagne ici._

 

Tristan à ces mots tressaille,

A la forêt il s’en vint:

—Verge de coudrette il taille

Au coudrier du chemin.

 

—_Grain d’avoine, brin de paille, Qui te reverra demain?_

 

Son nom grave sur la branche

Du tranchant de son couteau:

Sur la coudriette blanche,

Yseult le verra tantôt.

 

—_Mais qui verra la pervenche Rebleuir au mai nouveau?_

 

Quand l’apercevra la reine,

Saura là qu’est son ami.

Elle comprendra sans peine

Que sans elle plus ne vit.

 

Liserons des haies, troëne, Que de peine aux cœurs amis!

 

Tel un chèvrefeuille souple

A sa coudrette enlacé,

Tant que forment un seul couple, Ensemble peuvent durer.

 

—_Et violettes vont en troupe, En troupe bluets d’été._

 

Mais qu’on les isole et cueille, Chacun meurt de son côté,

Et se meurt le chèvrefeuille,

Et se meurt le coudrier.

 

—_Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Que de pleurs vas-tu coûter!_

 

O pure fleur de moi-même,

Belle amie ainsi de nous:

Vous que j’aime autant qu’on aime, Vous sans moi ni moi sans vous.

 

—_Chèvrefeuille est notre emblème, Et ce soir où serons-nous?_

 

La reine en forêt chevauche,

Y voit deux coudriers blancs:

Un est à droite, un à gauche,

A gauche elle a lu: TRISTAN.

 

—_La Mort fauche, fauche, fauche, Épis mûrs et blés naissants._

 

Son cœur tremble et se transporte A voir un tel nom écrit,

Elle ordonne à son escorte:

—Prenons le repos ici.

 

—_Quand la coudriette est morte, Chèvrefeuille il meurt aussi._

 

On obéit, on s’empresse,

Et Brangaine au même instant

S’en vient dire à sa maîtresse:

—Ici près j’ai vu Tristan.

 

—_Fleurs des champs l’amour vous tresse, Et vous dessèche à l’instant._

 

La reine quitte la ronde,

A vu l’ami de son cœur:

L’aimait plus que tout au monde, Et depuis d’amour se meurt.

 

—_L’amour fleurit tout au monde, La Mort fauche toutes fleurs._

 

Entre eux deux la joie est telle Qu’à peine peuvent parler;

Tous deux tremblent, ils s’appellent, Tous deux tombent expirés.

 

—_Fleur de chèvrefeuille est belle Autant que son coudrier._

 

Si se meurt le chèvrefeuille,

Si se meurt le coudrier:

Ainsi Tristan et Yseulde

Moururent de tant s’aimer.

 

—_Chèvrefeuille, chèvrefeuille, Si mon cœur pouvait parler!_

 

ÉPIGRAMMES ET MADRIGAUX

 

GLOIRE

 

A Madame Dussane, Comédienne.

 

C’est la corvette.

 

Auber-Scribe (_Haydée_)

 

—Entends, poète,

Ce soir est ta fête,

Ta muse est prête

Et le ciel a dit oui:

 

Un vol t’élance

Par l’éther immense,

Sous le silence

Des astres éblouis;

 

Puis tout retombe

Neige, fleurs, colombes,

Nourrir les tombes

De tes frères ici.

 

C’est moi, filleule,

C’est l’étoile seule,

C’est ton aïeule,

Qui là-haut resplendit,

 

Quand sur ta tombe,

Neige de colombes,

Mon baiser tombe

Et ta muse a dit oui:

 

Une plume tombe.

 

Ci-gît Maurice du Plessys-Flandre-Noblesse, Gentilhomme authentique, et poète: ô grands dieux Vous le savez, dieux purs! en nos soirs de bassesse, Il aura su rester poète, et noble, et gueux, C’est-à-dire noble trois fois. Que son exemple Soit précepte à nous tous qui naissons flamme au poing: N’oublions donc jamais que l’Art demeure un temple Où la canaille ou pauvre ou riche n’entre point.

 

Cimetière Montparnasse: 20 Janvier 1924

 

A JEAN MORÉAS

 

—Amphion de Dircé sur l’actique Aracynthe A vu sa lèvre close et son pipeau brisé, Et de tes grands roseaux et de tes lauriers roses, Eurotas, Eurotas, les plaintes ont cessé, Mais sur ta lyre, ô Moréas, vient et se pose, Le frémissant essaim de l’Hymette exilé.

 

POUR L’ANTHOLOGIE DES ÉCRIVAINS MORTS A LA GUERRE

 

Nos pauvres morts çà et là qui sommeillent, Nos pauvres morts qui saura les entendre?

O Thierry Sandre, oh réveille, réveille, O Thierry Sandre, oh réveille les morts!

 

Pauvres morts qui tendent l’oreille, L’heure revient: Debout les morts: Chantre de Héro et Léandre,

L’heure remonte, affreusement pareille.

O Thierry Sandre, oh réveille, réveille, O Thierry Sandre, oh réveille les morts.

 

POUR CLAUDE DEBUSSY, DÉCORÉ

 

Janvier 1900

 

—De Saint Janvier la dolente légende Pour Debussy vient rajeunir: Une goutte du sang martyr de Mélisande Saigne à nouveau, descendant te fleurir.

 

POUR GENEVIÈVE LONGNON

 

10 Mai 1913

 

—Elle est née en Pentecôte,

Jeanne d’Arc est son abri:

Les vertus seront son hôte,

Et les dons du Saint-Esprit.

 

A M. RENÉ PHILIPON

 

—La flèche traversant deux cœurs Va jusqu’au ciel et puis retombe, Et les plus fraîches de nos fleurs S’épanouissent sur des tombes,

Puis Dieu fait sur toutes douleurs Descendre un fleuve de colombes.

 

A VINCENT MUSELLI

 

—O Vincent Muselli voici l’heure des lampes; L’argent cerne l’ébène à l’entour de tes tempes, Mais lui-même le temps, honteux de son affront, Épaissit aussitôt le laurier sur ton front.

 

A ALPHONSE MÉTÉRIÉ

 

Vos vers sont les souples osiers Où font étoiles les corymbes

Secrets et purs des alisiers:

Métérié, archange des limbes,

Que seriez-vous si vous osiez!

 

A THÉRIVE

 

—Le roi Henri m’a donné

Paris et sa rive,

Mais s’il me fallait quitter

Ton bedon, Thérive,

Je dirais au roi Henri:

Reprenez votre Paris,

J’aime mieux Thérive, ô gué,

J’aime mieux Thérive!

 

AUX FRÈRES LE CARDONNEL

 

—Menton aigu, nez qui fend l’air, Moustache de chat en colère,

Georges a tout du mousquetaire;

Séraphique psaltérion,

Louis avec magnificence

Vibre sous l’aile des Puissances: Et la voilà donc, l’alliance

Du sabre-z-et du goupillon!

 

—Dis-nous, Fagus, sous quel prétexte Tu refuses d’entendre un seul petit morceau De Valéry?—Du Valéry? moi? quelque sot!

Tant qu’à subir J.-B. Rousseau,

Je l’aime encore mieux dans le texte!

 

—Quand j’étais petit

Je n’étais pas grand,

J’ trouvais du talent

Même à Valéry;

 

Maint’nant je suis grand,

C’est encor plus beau:

Je trouv’ du génie

Même à Jean Cocteau!

 

SUR MAURICE BOISSARD

 

—Cet animal n’est pas méchant:

Quand on l’attaque il se défend.

Par malheur il commence avant.

 

A M. JOUHANNAUD

 

Doux rond-de-cuir, chaque aube que fait Dieu lever, Je fuis l’obscur logis où Lutèce m’héberge, Priant saint Antoine de Padoue et la Vierge D’autrement qu’en décombre au soir le retrouver.

 

Je double l’Institut, où je songe à cuver L’eau d’immortalité, longe l’auguste berge Où le Louvre me fait à nos Valois rêver, Tandis que sur l’eau se dandine un chien crevé.

 

Par-dessus cinq cents toits l’Hôtel de Ville émerge, Guêpier des guêpes de vingt révolutions, Hérissé d’hommes d’armes d’or plantés en cierges, Et sur son dada de bronze, l’huissier à verge Étienne Marcel m’arrête de sa flamberge Et me brandit ma feuille de contributions!

 

IMPRÉCATIONS A UN LACHE TRANSFUGE

 

Déplorable Ponchon, qu’as-tu fait de ta gloire?

Tu vas à des croquants qui ne savent point boire Et chez qui tous pinards prennent goût de bouchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Le moins moche, Daudet, dessous sa vantardise, Ne boit les soirs d’hiver, faut-il qu’on te le dise?

Que de l’eau de Janos, et, l’été, de Luchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Geffroy l’Armoricain n’admet que la tisane: “Cidre” dit-il, et moi: pur jus de pissat d’âne; Hennique du Viandox, tout froid, à plein cruchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Bourges pompe l’orgeat, qu’il dénomme ambroisie, Et l’Arverne Ajalbert, sa mixture choisie, C’est bière de Beauvais, puant l’impur torchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Hument les deux Rosny d’affreux bols funéraires Recueillis en vos creux, cavernes quaternaires Qu’arrosa le mammouth, ancêtre folichon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Descaves s’insinue en façon de rogomme Du lait chaud, très sucré, voire un sirop de gomme, Où trempe une angélique au vert de cornichon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Tout ça c’est prosateurs: des indignes de vivre.

Si ton Latin Pays tu le fuis pour les suivre, Tu n’es qu’un renégat, un traître, un noir cochon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Ton estomac sera tout grouillant de grenouilles, Ton fondement fuira tel les vieilles gargouilles, Et ton zizi sera pis qu’un tire-bouchon, Ponchon, Ponchon, Ponchon, déplorable Ponchon!

 

Que dis-je? pour les joindre il faut passer un fleuve!

Plein d’eau! si que pourtant telle horreur ne t’émeuve, Songe à ta rive gauche, enfant, qui t’y cherchons, Ponchon, Ponchon, Ponchon d’entre tous les Ponchons!

 

TABLE

 

Au lecteur 7

 

BALLADES

 

Prière à la Très Sainte-Vierge 11

Ballade votive à Jean-Marc Bernard 13

Ballade du pauvre bougre 15

 

SONNETS

 

Silencieuse 19

Invention du sonnet 20

Confection sur mesure 21

Sur un pied danse… 24

Principes 26

Épitaphe 28

 

RYTHMES ET CHANSONS

 

Double rondeau fleuri 31

Noël breton 33

Rythmes 39

Chanson farcie à la façon de nos pères 42

Canzonette des sirènes 44

Chanson du chèvrefeuille 49

 

ÉPIGRAMMES ET MADRIGAUX

 

Gloire 59

Ci-gît Maurice du Plessys… 61

A Jean Moréas 62

Pour l’anthologie des écrivains morts à la guerre 63

Pour Claude Debussy, décoré 64

Pour Geneviève Longnon 65

A M. René Philipon 66

A Vincent Muselli 67

A Alphonse Métérié 68

A Thérive 69

Aux Frères Le Cardonnel 70

Dis-nous, Fagus… 71

Quand j’étais petit… 72

Sur Maurice Boissard 73

A M. Jouhannaud 74

Imprécations à un lâche transfuge 75

 

CE LIVRE, F DE L’ALPHABET DES LETTRES achevé d’imprimer pour la Cité des Livres, le 28 janvier 1926, par Ducros et Colas, Maîtres-Imprimeurs à Paris, a été tiré à 440 exemplaires: 5 sur papier vélin à la cuve “héliotrope” des papeteries du Marais, numérotés de 1 à 5; 10

exemplaires sur japon ancien à la forme, numérotés de 6 à 15; 25

exemplaires sur japon impérial, numérotés de 16 à 40; 50 exemplaires sur vergé de Hollande, numérotés de 41 à 90; et 350 exemplaires sur vergé à la forme d’Arches, numérotés de 91 à 440. Il a été tiré en outre: 25

exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués alphabétiquement de A à Z; et 30 exemplaires hors commerce sur papiers divers, numérotés de I à XXX.

 

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