Combattre pour l'Ukraine

Lasha Otkhmezuri · Chapitre 1 sur 18

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Combattre pour l'Ukraine

Introduction

 

« La flatterie de son entourage, flatterie constante, manifeste, qui niait l’évidence l’avait conduit à ne plus apercevoir ses propres contradictions, à ne plus confronter ses actes, ses paroles avec la réalité, avec la logique, ni même avec le simple bon sens : et il était parfaitement convaincu que tous ses ordres, si insensés, si injustes, si contradictoires qu’ils fussent, devenaient sensés, justes et cohérents

par le seul fait que c’était lui qui les donnait 1. »

Léon Tolstoï sur l’Empereur Nicolas Ier.

 

« Je me trouve dans une des turnes

De la 52e Rue

Livré au doute et à l’effroi

Tandis qu’expirent les ingénieux espoirs

D’une vile, d’une malhonnête décade :

Des ondes de colère et de peur

Circulent sur les divers pays

Tant ensoleillés qu’assombris,

En obsédant nos vies privées ;

Une innombrable odeur de mort

Offense la nuit de septembre. […]

Tout ce que j’ai, c’est une voix

Pour défaire le mensonge plié,

Celui, romantique, du cerveau

Du sensuel homme-de-la-rue

Et celui de l’Autorité

Dont les bâtisses touchent au ciel […]. »

W. H. Auden, le 1er septembre 1939

 (traduction de Pierre Leyris).

« Alors, c’est la guerre. Il n’y a pas de doute. […] C’est comme si la vie

en temps de paix n’avait jamais existé. Tout est mélangé, confus. Tout ce

qui était important jusqu’à présent a maintenant perdu tout sens. […] Et qui

sait qui vivra et qui cessera de vivre 2. » Ce qu’Irina Khoroshunova, une

habitante de Kyiv, avait écrit après l’attaque de Hitler contre l’URSS

résonne aujourd’hui avec les expériences personnelles de centaines de

milliers d’Ukrainiens : « Je me suis réveillé à 7 heures du matin et j’allais

emmener mon fils à l’école, mais j’ai vu le message d’un ami au téléphone

qui écrivait seulement “a commencé” et j’ai réalisé ce qui avait commencé.

J’ai tout de suite réveillé ma femme et j’ai dit : “Ça y est, la guerre a

commencé” 3 », me disait Artem Chekh, un jeune écrivain ukrainien, auteur

du livre Point Zéro. « À 5 h 07 ma femme me réveille et me dit qu’elle

entend des tirs et des explosions. Nous avons tout de suite regardé les

actualités et vu que Poutine avait fait une déclaration sur le début de

l’opération spéciale », me racontait quant à lui Pavlo Vyshebaba, musicien

et militant écologiste. Le 24 février 2022 restera gravé dans la mémoire de

centaines de milliers d’Ukrainiens, comme le 22 juin 1941 l’a été pour leurs

grands-parents.

Pour ma part, jamais je n’oublierai le matin du 24 février 2022, quand

j’ai appris que les troupes russes étaient près de Kyiv. Ce jour a changé

beaucoup de choses dans ma vie personnelle. J’ai compris le 24 février que

je ne pouvais pas continuer à vivre de la même façon qu’auparavant : j’ai

abandonné tous mes travaux liés à l’histoire de la Seconde Guerre

mondiale, j’ai cessé d’écrire des articles pour une revue française et pour

une radio américaine. Tout cela avait perdu son sens. Et pour la première

fois de ma vie, j’ai envisagé de participer à une action collective, alors que

j’avais jusqu’alors éprouvé de profondes réticences face à cela. Je n’ai pas

participé à la manifestation du 9 avril 1989 à Tbilissi 4, jour où les soldats de

l’armée soviétique ont blessé ma mère et tué mon voisin Nodar, journaliste

(dont j’ai retrouvé le corps à la morgue) ; je n’ai pas participé non plus aux protestations quand en 2008 les chars russes sont de nouveau entrés en