Comment va la nuit ?

Christian Carayon · Chapitre 1 sur 5

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Comment va la nuit ?

Épilogue - Personne à prévenir

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Épilogue - Personne à prévenir

Livre 3 - Victoria

Livre 2 - Katel

Livre 1 - Maman

Prologue - Comment va la nuit ?

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ÉPILOGUE

 

Personne à prévenir

 

Je possède, pourrait-on dire, mon propre soleil, ma propre lune et mes propres étoiles : un petit monde complet pour moi tout seul.

Henry D. THOREAU, Walden, 1854

 

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Ce jour-là, il s’était levé de bonne heure comme d’habitude. L’aurore n’en était encore qu’à surligner les crêtes et à dévoiler un ciel sans nuages. Or, le beau temps ne tiendrait pas.

La nuit en refluant peinait à charrier les volutes de brume, un signe qui ne mentait jamais. La pluie était promise pour l’après-midi.

Il ne pouvait se laisser porter par les heures ainsi qu’il adorait le faire depuis qu’il vivait ici. Aujourd’hui, il se devait de suivre un plan précis, méthodique, pragmatique. Il n’avait pas le choix.

Quitter sa maison était une souffrance. On lui avait garanti un retour dans les quarante-huit heures, alors il s’était raccroché à cette perspective, déjà pressé de revenir. Ce retour, il l’avait méticuleusement préparé. Il avait déjà rapporté deux stères de bois sous l’appentis, une quantité suffisante pour tenir le mois où il n’aurait qu’un bras valide. Il avait protégé les machines de son atelier et avait équipé son pick-up de pneus neige. Il avait cuisiné et congelé ses futurs repas. Ne lui restait plus qu’à mettre la dernière main à ces préparatifs. Défaire le lit, mettre les draps à la machine puis les étendre pour qu’ils soient secs avant son départ. Finir le ménage. Descendre au village pour les dernières courses. Monter aux Chavières dont il était censé assurer le gardiennage en l’absence de sa patronne. Préparer une petite valise. Refaire le lit avec des draps propres. Se débrouiller pour que, revenu de l’hôpital, il n’ait plus qu’à se coucher et à guérir.

Ensuite, il s’était douché et rasé. Il s’était forcé à manger un morceau malgré les réticences de son estomac. Il avait fait la vaisselle, réduit le chauffage, vérifié l’eau et l’électricité. Puis, il avait attendu son taxi.

Il avait passé cette matinée à mesurer ses gestes et à rentabiliser ses pas. Chaque fois qu’il se surprenait à agir ainsi, à économiser ses forces, il se sentait désespérément vieux.

À 14 heures précises, il avait perçu l’écho de la voiture longeant la rivière. Elle avait ralenti, hésité, puis s’était décidée à emprunter le petit chemin qui grimpait sec avant d’aboutir sur un replat plus praticable. Il l’avait entendue se tromper à la fourche, prendre à droite pour échouer dans la cour de l’ancienne ferme, faire demi-tour et tenter sa chance à gauche. Il était sorti avant que le véhicule ne débouche dans sa cour. Il avait verrouillé sa porte et caché la clé dans l’appentis. Il avait reculé de plusieurs pas, contemplé la bergerie entièrement retapée de ses mains. Son regard avait suivi les lignes du toit pour s’accrocher à la montagne si proche du dos de la bâtisse qu’elle semblait sur le point de s’effondrer sur elle. La longue pente herbeuse se perdait d’abord sous un enchevêtrement de sapins pour en ressortir plus haut, sous forme d’à-pics rocheux, achevant ensuite de tutoyer le ciel aux Aiguilles ardentes.

Il n’avait rien laissé filtrer de son absence, choisissant même un taxi de la vallée pour ne pas attirer l’attention dans le village. On ne faisait pas vraiment cas de lui, du moins pas dans ce sens. Néanmoins, il préférait que personne n’en sache rien, que cela reste aussi secret que tout le reste. Même si la seule qui aurait pu s’en émouvoir était Caroline, sa patronne et amie. Elle était au courant pour son épaule abîmée : comment ne l’aurait-elle pas été après que son employé avait passé une partie de l’été le bras en écharpe ? Elle savait qu’il devait se faire opérer. Or, il lui avait fait croire que l’intervention avait une fois encore été reportée à cause de la pandémie. Il profitait de son absence. En ce moment, elle se pliait à sa traditionnelle et interminable tournée de la saison morte, rendant visite à sa famille et à ses amis dispersés aux quatre vents. Elle y tenait tellement qu’il avait craint qu’elle y renonce s’il lui avait dit la vérité, restant pour prendre soin de lui. Quand elle reviendrait, il serait déjà sur pied et son bras fonctionnerait normalement. Elle râlerait, multiplierait les noms d’oiseaux à son encontre, blâmant son imprudence autant que son mensonge. Le mal serait fait. Ou plutôt, il aurait disparu.

Il s’était tassé sur la banquette arrière du taxi lorsque celui-ci avait traversé le village. Il ne s’était redressé que lorsque la route avait plongé vers la vallée, se laissant engloutir par la forêt qui dessinait la frontière.

À l’hôpital d’Albertville, après avoir à nouveau vérifié son pass sanitaire, on l’avait fait patienter à l’accueil. Il avait dû remplir un formulaire de plus : Anthony Malo, né le 17 mars 1965 à Toulouse, résidant au lieu-dit Malpasset, commune de Valdoron, Savoie. À la rubrique « À prévenir en cas d’urgence », il avait été tenté de barrer la mention et d’écrire Inconnu par-dessus. Il s’était ravisé et contenté d’indiquer : Personne. La date, lundi 18 octobre 2021, et sa signature avec un M démesuré qui mangeait les autres lettres.

Une infirmière était venue le chercher. Dans l’ascenseur, en parcourant son dossier, elle avait tiqué sur le Personne. Elle s’était assurée que tout était bien prévu pour sa convalescence et sa rééducation. Il lui avait menti. Sa chambre était la dernière, tout au bout d’un long couloir vert. Elle n’était pas très grande mais avait le mérite de n’être que pour lui. On l’avait laissé s’installer et se mettre en pyjama. L’infirmière était repassée un peu plus tard pour relever ses constantes, suivie par un des anesthésistes venant délivrer ses ultimes consignes. Le chirurgien avait clôturé le défilé au moment où on servait les plateaux-repas. Il avait plaisanté de l’apparence peu engageante du potage. Anthony était en troisième position pour le lendemain matin. On allait lui rattacher les ligaments et lui nettoyer l’articulation. S’il était raisonnable, son bras gauche fonctionnerait mieux qu’avant.

La nuit suivante avait été interminable. Il avait tenté de lire, repris trois fois la même page sans qu’aucune phrase ne s’imprime et avait renoncé. Il s’était alors posté à la fenêtre surplombant les toitures goudronnées de l’hôpital, estropiées à force de tuyaux couchés et de caissons métalliques. La pluie rebondissait et les lumières de la ville viraient à l’orange. Toutes les douleurs de son corps s’étaient réveillées en même temps. La boule dans sa poitrine grossissait depuis le matin et là, elle se déchirait. Il avait pleuré. Il pensait aux absents. Il les avait appelés de tous ses vœux. Celui qui restait avait décidément la plus mauvaise place. Ses larmes étaient ridicules, mais elles eurent le mérite de le soulager. Après, il avait mieux respiré et était même parvenu à sommeiller un peu jusqu’à ce qu’un autre jour gris et poisseux naisse.

On était venu le chercher plus tard que prévu. Son lit avait été poussé jusqu’à une salle préopératoire bondée. Les infirmiers avaient râlé parce qu’ils n’avaient plus de place. Il avait été glissé dans un coin, en travers. Des blouses blanches passaient et repassaient sans le remarquer. Près de lui, un vieil homme avait été assis sans ménagement par un des infirmiers afin de lui enfoncer une aiguille gigantesque à la base de la colonne vertébrale. Le vieux s’était plaint, autant de douleur que de peur, mais personne ne semblait l’entendre. Quand on l’avait rallongé, une larme coulait le long de sa joue fanée.

Le tour d’Anthony était arrivé au bout d’une heure. Il n’avait pas peur, ni de la douleur, cette vieille compagne, ni de la mort qu’il acceptait. On lui avait posé un cathéter avant de le conduire dans une des salles d’opération. Il était passé du lit à la table. L’équipe présente avait tenté de plaisanter avec lui. Il souriait par politesse. Sa blouse lui avait été retirée. Le temps qu’on le recouvre du drap, ses multiples cicatrices avaient été exhibées. Quelqu’un derrière lui avait laissé échapper un sifflement d’étonnement. Puis, une jeune femme avait branché la perfusion. Avec douceur, elle avait caressé du bout des doigts l’endroit où l’aiguille pénétrait dans la veine.

— Ça ne vous fait pas trop mal ? avait-elle demandé.

Et il avait fait « non » de la tête, comme un petit garçon triste. L’anesthésiste lui avait demandé de compter à l’envers, en commençant par dix. Il n’avait pas atteint sept.

Il y avait eu du vide. Un grand rien du tout, un gouffre sans fond et sans lumière. Puis une voix penchée au-dessus de cet abîme, une voix qui avait répété son nom :

— Monsieur Malo ?

Il était revenu à la vie, ouvrant les yeux de mauvaise grâce et sentant immédiatement le froid partout en lui. Le chirurgien lui avait expliqué que tout s’était bien passé. Son boulot était désormais de se reposer. Anthony avait obéi. Il avait dormi, bu et mangé. Il avait joué les bons soldats. Pourtant, sa sortie avait été repoussée de vingt-quatre heures. Il avait immédiatement songé à signer une décharge. Le risque était qu’on le questionne sur la suite. La suite, c’est qu’il serait seul, sans infirmière ni kiné, sans personne pour l’aider. Il s’était déjà renseigné sur Internet concernant les protocoles de rééducation. Pour les soins et les pansements, il avait attentivement observé comment les infirmières s’y prenaient pour pouvoir reproduire leurs gestes à l’identique. Il comptait se débrouiller seul. Pour ne pas le révéler, il avait ravalé sa déception et accepté de patienter sagement jusqu’au feu vert du chirurgien.

La dernière nuit passée à l’hôpital avait été la pire. Le sevrage des antidouleurs lui provoquait de terribles bouffées de chaleur alternant avec des grelottements glacés incontrôlables. L’attelle le gênait déjà et la cicatrice le démangeait. Il ne parvenait jamais à trouver une bonne position dans le lit où l’alèse en plastique lui collait au dos. Il s’était levé, avait arpenté le couloir. Il avait compté les minutes, et les minutes avaient refusé de passer. Quand le chirurgien avait validé ses papiers de sortie, il n’avait ressenti aucun soulagement, encore prisonnier de cet endroit.

Sur la route, le taxi avait été obligé de s’arrêter deux fois pour qu’il vomisse. Il y avait eu une ultime halte dans une pharmacie de Moûtiers pour son ordonnance. Ensuite, la voiture l’avait enfin remonté. Le brouillard était partout, épais comme jamais. Pas assez cependant pour empêcher Anthony de deviner ses montagnes, de les entendre respirer. Il était épuisé. Il avait mal. Il avait pourtant pris le temps de fermer cette maudite parenthèse dès qu’il avait été chez lui. Il avait remonté le chauffage, ouvert les volets, fait le tour des dépendances pour s’assurer que rien n’avait bougé. Il avait défait sa valise et mis tous ses vêtements au sale. La douche avait chassé l’odeur de putréfaction émanant de sa peau et coloré légèrement le gris de son visage. Enfin, il s’était couché dans des draps propres et frais, goûtant à la félicité d’avoir surmonté l’épreuve. Il s’était endormi fier d’avoir tenu bon.

Les jours suivants l’avaient fait déchanter. Avec un seul bras, la moindre chose devenait un défi à affronter. Il s’était efforcé d’être prudent. Hélas, les gestes de trop étaient légion. Pour se laver, pour s’habiller, allumer le feu… Il avait du mal à apprivoiser la douleur inédite de sa nouvelle épaule, à supporter ces coups de poignard le clouant sur place sans préavis. L’humidité de l’automne n’aidait pas. Ses nuits s’étaient peuplées de cauchemars le réveillant toutes les deux heures. Des femmes nues y exhibaient leurs plaies béantes au ventre, y plongeant les deux mains afin d’en écarter les rives pour prouver que leurs entrailles avaient bien été arrachées. De colossales coulées de boue dévalaient de la montagne et convergeaient vers la bergerie d’où il ne pouvait s’échapper. Ses deux bras étaient si nécrosés qu’ils se détachaient dès qu’on tirait dessus.

Maman était venue le visiter, s’approchant de son lit, le rassurant, lui murmurant qu’il dormait et que rien n’était réel. Il s’extirpait de son sommeil et elle était bien là, dans sa chambre. Des lambeaux de chair morte pendaient de son menton, les racines de ses dents étaient apparentes alors qu’elle souriait, ses yeux voilés d’un liquide blanchâtre. Il se réveillait alors encore hanté par ces visions. Anthony en était venu à redouter de s’endormir dans ce lit. Il avait préféré le fauteuil du bas, près de la cheminée, où le chaos paraissait interdit.

Des blessures, il en avait connu. Il s’en était toujours relevé. Or, cette fois, il ne guérissait pas. Il avait tout le temps froid, s’épuisait au moindre mouvement, était incapable d’avaler quoi que ce soit. Sa gorge agonisait dans un mélange de braises et de cendres. La cicatrice de son épaule était boursouflée et suintait d’une humeur malodorante. Il avait pourtant suivi à la lettre l’ordonnance du chirurgien, refaisant son pansement deux fois par jour et avalant ses antibiotiques sans omettre une seule prise. Plus d’une semaine après l’opération, rien ne s’était arrangé. Il avait de la fièvre et tout son côté gauche fourmillait de piqûres brûlantes. Les douleurs fulgurantes des premiers jours avaient disparu, remplacées par une torture acide qui le rongeait sans à-coups. Il ne consulterait pas de médecin, n’appellerait personne à l’aide. Le mal était ailleurs, il le savait. Son corps lâchait comme il avait lâché sa mère. Il l’acceptait tel un châtiment mérité. S’il avait conservé son flacon de barbiturique, il aurait pu décider l’heure de sa mort. Malheureusement, il n’avait d’autre choix que d’attendre qu’elle décide à sa place.

Il avait passé ses journées et ses nuits recroquevillé dans son fauteuil. Le feu dans la cheminée, même vif, ne suffisait pas à le réchauffer, pas plus que les deux couvertures sous lesquelles il se terrait dans la seule position à peu près supportable. Il avait parcouru mille fois les mots brodés sur son plaid. Il connaissait leurs cachettes. Il avait écouté les disques de Maman. La platine permettait d’en préparer plusieurs à l’avance. Quand il les avait épuisés, il les réécoutait à nouveau s’il n’avait pas la force de se lever. Dehors, la neige avait fait son apparition. Elle brodait un rideau blanc sur le fond bleu marine du crépuscule qui s’avançait.

Il voudrait se laisser aller maintenant. Il se sent partir. Il entend une voix de femme lui répéter qu’il est un monstre et que jamais elle ne lui pardonnera. Il ouvre les yeux. Il est seul. Le dernier disque a cessé de tourner. Le feu ne ressemble plus qu’à un petit tas de tisons moribonds.

Un élan le pousse à sortir. Il est fait pour mourir sous la neige. Il se lève. Ses jambes le portent à peine, la pièce chavire, le sol est liquide. Il s’enroule dans son plaid fétiche et parvient à avancer jusqu’à la porte puis à franchir celle-ci. La nuit est plus noire que jamais. De gros flocons en surgissent au dernier moment. La couche de poudreuse lui arrive jusqu’aux genoux. Il titube, tombe, se remet debout. Il se traîne jusqu’à la grange. Il tremble tellement qu’il doit s’y reprendre à plusieurs reprises pour ouvrir la portière du vieux van. Il dépose le plaid par terre. Il aurait voulu le plier proprement mais il n’est capable que d’en faire un amas informe. Il espère que Victoria comprendra qu’il le lui offre, et qu’elle l’acceptera. Il y a glissé l’enveloppe qui contient la lettre qu’il lui a écrite il y a longtemps déjà. Celle où il lui présente ses excuses.

Le froid est insupportable. Il retourne dans la nuit. Il ne distingue plus les lumières de la bergerie. Ses traces dans la neige ont disparu. Il se retourne et constate que la grange s’est également évanouie. Il ne sait plus où il est. Il ne peut plus marcher. Il s’affaisse, il rapetisse, il redevient fœtus.

Son temps est passé. Des silhouettes ne tardent pas à le frôler en silence. Elles l’entourent, se déplacent, disparaissent puis réapparaissent plus loin. Tous ses fantômes sont au rendez-vous. Il pense à celles qui ont le malheur de rester : Caroline, sa maudite tante Odile, Jeanne l’aventurière, Katel.

Sa dernière pensée, il est heureux de la réserver à Victoria.

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