De l'importance des livres de raison au point de vue archéologique
Caen, Henri Delesques, Imprimeur-Libraire
CAEN, HENRI DELESQUES,
IMPRIMEUR-LIBRAIRE
1892
Extrait du Compte-rendu du LVIIe Congrès archéologique de France tenu en 1890, à Brive
Les Livres de raison, tenus jadis au foyer de presque toutes nos familles de moyenne et de petite noblesse, de magistrature, de riche
bourgeoisie, —en usage chez les artisans des villes comme chez les propriétaires ruraux, avaient été, jusqu'à ces dernières années,
complètement négligés par les érudits. Il y a cinquante ans, nul ne songeait à les disputer aux rats, aux vers et à l'humidité, à les tirer
de la poussière des greniers où ils dormaient oubliés depuis la Révolution,—depuis plus longtemps, peut-être; car, bien avant 1789,
les liens de la famille s'étaient relâchés, et le respect des traditions avait perdu son empire. A peine quelques descendants respectueux
avaient-ils pris les précautions indispensables pour soustraire les notes intimes de leurs ancêtres à toutes les causes de destruction
qui les menaçaient. Un certain nombre de manuscrits domestiques furent ainsi sauvés; mais on ne les feuilleta guère, et, dans ceux
qu'on ouvrit, on chercha surtout des renseignements généalogiques. C'est là sans doute un des genres d'informations qu'on peut leur
demander; mais leur valeur à ce point de vue, si notable qu'elle soit, constitue un de leurs moindres mérites, et ils présentent, à
beaucoup d'autres égards, un intérêt plus sérieux et d'un ordre incomparablement plus élevé.
Tout le reste, néanmoins, n'importait guère à cette époque,
pourtant si peu éloignée de nous. La science sociale n'existait pas encore, et les grandes questions qu'elle devait agiter plus tard se
devinaient à peine derrière les formules si discutées de l'économie politique. L'archéologie entrevoyait les larges perspectives de
l'horizon qu'embrasse aujourd'hui son regard; mais comme sa marche était chancelante et laborieux ses progrès! Que
d'incertitudes, que d'hésitations, de lenteurs, faute de points de départ fixes, de points de comparaison bien reconnus et bien
déterminés, faute d'une méthode scientifique, d'une critique un peu sévère, de rigoureuses définitions!… Pour l'histoire, elle croyait avoir
tout dit quand elle avait retracé avec plus ou moins de fidélité les grands chocs des peuples, la succession des monarques, les
événements principaux de chaque règne, les bruyantes et monotones vicissitudes des batailles. Que pouvaient fournir à des
récits d'aussi haute volée les modestes registres de ces marchands, de ces notaires, de ces gentils-hommes de campagne? Un jour vint
pourtant où l'histoire élargit le champ de ses investigations, aperçut le peuple tout entier au-dessous du prince et entreprit de scruter la
vie des diverses classes de la nation dans tous ses détails. Quelques chercheurs s'avisèrent de l'intérêt qu'offriraient les témoignages des livres de raison, bien moins suspects que les
mémoires ou les correspondances des gens de cour. On ouvrit donc les vieux registres, que des mains filiales avaient seules touchés
pendant des siècles, et on les interrogea avec une certaine curiosité, mais avec trop de respect peut-être: il faut dire qu'ils étaient de mine
passablement rébarbative, et que tout, dans la plupart de ces vénérables volumes, semblait fait pour décourager le lecteur:
l'écriture, d'un déchiffrement parfois malaisé, la multiplicité des abréviations et des signes d'apparence cabalistique, le désordre des
documents, les intercalations fréquentes, la forme même des actes et des notes, l'obscurité de maint passage, le défaut absolu d'intérêt
d'un grand nombre de mentions. Mais quand le travailleur avait vaincu les premières difficultés et s'était familiarisé avec son
manuscrit, quelles larges compensations celui-ci lui réservait! Que de révélations charmantes! Que de bonnes fortunes imprévues!
Un écrivain de talent et de coeur, M. Charles de Ribbe, réussit
enfin A appeler sur cette catégorie de documents l'attention du grand public En même temps qu'il faisait apprécier toute leur valeur, toute
la Variété de leurs ressources aux érudits. Grâce à lui, tout le monde, depuis une quinzaine d'années, a largement puisé à cette
nouvelle source d'informations. Le retard même qu'on a mis à y recourir semble accroître l'ardeur passionnée avec laquelle on
recherche, on signale, on dépouille, on scrute nos vieux manuscrits domestiques.
Nul n'ignore aujourd'hui qu'un livre de raison est un registre où le
Père de famille consignait, avec la mention de tous les événements de Quelque importance survenus dans sa maison ou intéressant les
siens, le compte-rendu détaillé de sa gestion du patrimoine et les faits qui avaient pu influer sur cette gestion. Le livre de raison—-liber rationis, liber rationum-—est avant tout et surtout, comme son nom
l'indique, un livre de comptes. Ce sont donc des comptes qu'on doit s'attendre à y trouver. Mais le budget d'une famille résume son
histoire et sa vie tout entière. Le Play le savait bien, lui qui, en tête de chacune de ses précieuses monographies, a placé le budget
détaillé du foyer. Aussi combien de renseignements variés, de mentions intéressantes le lecteur va rencontrer en feuilletant ces
pages bourrées de chiffres et surchargées de notes! Chaque génération, par la main de son chef, a écrit dans ces registres ses
mémoires intimes, pour les laisser à la génération qui la suivait, à titre de document pratique, de leçon et aussi de justification; car le
père est responsable, devant les siens comme devant Dieu, de la famille dont le gouvernement lui a été confié, et plus absolu est son
pouvoir, plus lourde est sa responsabilité…. Le rédacteur du registre jette parfois un coup d'oeil au-delà de l'horizon domestique et note
les événements extérieurs qui le touchent de près ou qui l'impressionnent vivement. Il recueille pour lui-même et pour ses
successeurs quantité d'indications utiles et s'empresse de les consigner à son livre. Tantôt c'est le secret d'une composition
pharmaceutique d'une efficacité cent fois éprouvée, tantôt c'est l'énumération des mystérieuses propriétés de certaines plantes, de
certaines liqueurs, les vertus magiques de certaines combinaisons de chiffres, de lettres ou de mots. Voici des prières d'un effet certain
et des invocations auxquelles les saints ne peuvent rester sourds: tout cela entre deux relevés de comptes, entre une reconnaissance
de dette et un bail à cheptel. Le père de famille copie sur son livre ses inventaires, les contrats qu'il passe dans les circonstances les
plus diverses; il mentionne l'argent qu'il dépense et l'argent qu'il reçoit, celui qu'il prête, les travaux qu'il fait exécuter, ses
acquisitions, ses procès, ses maladies, et Dieu sait avec quels détails! La note du médecin prend place au registre à côté de celle
du meunier, du maçon, du boucher et du tailleur. Bref, il y a un peu de tout, ou, pour parler plus exactement, beaucoup de tout dans ces
livres si dédaignés naguère. On y rencontre surtout ce qu'on ne pourrait espérer de trouver nulle part ailleurs: des notes intimes,
écrites pour les enfants et non destinées au public.
Sauf quelques indications sommaires données sur trois ou quatre manuscrits de famille, par M. l'abbé A. Lecler, dans ses notes et ses
additions au Nobiliaire de la Généralité de Limoges, de l'abbé Nadaud, aucun livre de raison, limousin ou marchois, n'avait encore
été, à la date de 1877, l'objet d'une étude sérieuse. M. Fernand de Malliard eut, vers cette époque, la bonne fortune de rentrer en
possession d'un registre domestique, embrassant une période de plus d'un siècle et demi (1507-1662) et concernant sa propre famille:
suivant, le premier dans notre province, les exemples et les conseils de M. de Ribbe, il publia, dans le Bulletin de la Société scientifique,
archéologique et historique de Brive, de 1879 à 1882, ce précieux et intéressant manuscrit, en le faisant accompagner de savants
commentaires et de notes excellentes, de nature à décourager les futurs éditeurs de registres domestiques dans notre pays. Tout en
nous résignant à la perspective de présenter au public un travail moins satisfaisant à beaucoup d'égards, nous avons pensé
néanmoins que la publication de nouveaux documents de ce genre, en aussi grand nombre que possible, serait une oeuvre utile, et, sûr
de trouver, nous avons cherché, avec le concours de nos excellents et laborieux confrères, MM. Alfred Leroux, l'abbé Lecler, J.-B.
Champeval, de Cessac. Nous avons été nous-même étonné du résultat de nos recherches. Qu'on en juge: il y a douze ans, nous ne
connaissions, pour tout l'ancien diocèse de Limoges, que le texte du seul livre de raison des de Maillard. Actuellement, les bulletins des diverses sociétés savantes de nos trois départements n'ont pas
publié, in extenso ou par extraits, moins de quarante-deux de ces manuscrits, et le chiffre total de ceux qu'il nous a été permis
d'étudier (y compris les registres publiés), ou dont l'existence nous est attestée d'une façon précise et catégorique, s'élève à cent
quatre, fournis surtout, il faut le dire, par les deux départements de la Corrèze et de la Haute-Vienne. Il serait trop long d'en donner ici le
relevé; du reste, il ne faut pas se hâter de publier ce catalogue afin de ne pas s'exposer à y laisser de trop importantes lacunes; mais il
vous paraîtra peut-être intéressant de savoir dans quelles proportions les diverses classes de la société, les diverses
professions sont représentées à cette grande collection de mémoires domestiques. Nous avons tenu à faire ce dépouillement.
Notre classification n'a rien d'absolument rigoureux, puisque beaucoup de ces registres ont été successivement tenus par
plusieurs personnes, n'exerçant pas toujours la même profession. Toutefois, en assignant chaque livre de raison à son principal auteur,
celui qui lui donne le trait essentiel et distinctif de sa physionomie, on peut dire que ce relevé ne manque pas d'une certaine exactitude.
Tel qu'il est, il nous a semblé mériter votre attention. Le voici:
Prêtres…………………………………. 12
Gentils-hommes……………………………..5
Magistrats, juges de tout rang ……………. 15 Fonctionnaires de divers ordres…………….. 5
Notaires…………………………………. 8
Avocats, hommes de loi ou d'affaires………… 7
Chirurgien……………………………….. 1
Imprimeurs……………………………….. 3
Négociants et riches bourgeois…………….. 28 Petits marchands, aubergistes, propriétaires de campagne……………………………. 16
Industriels et artisans……………………. 3 Dame noble……………………………….. 1
Total égal. ……………………… 104
Le plus ancien des livres de ce genre dont nous possédions le texte est celui d'un juge de Saint-Junien, Pierre Esperon, renfermant
des mentions qui remontent à 1384; mais nous avons la preuve, par un passage du manuscrit des Benoist, de Limoges, que, dès le
treizième siècle, de semblables registres existaient au moins au foyer des familles considérables de notre pays.
Les indications générales que nous venons de donner sur les
anciens registres domestiques, suffiraient à établir leur importance pour les études archéologiques. Nous voudrions, toutefois, insister
d'une façon particulière sur ce point, et montrer combien d'indications précieuses les personnes adonnées à ces travaux
peuvent recueillir dans les livres de raison. Nous nous bornerons à prendre quelques exemples dans nos manuscrits limousins, qui, à
eux seuls, nous fournissent très suffisamment de quoi appuyer et justifier notre thèse.
L'histoire, qui examine et commente des faits,-—la sociologie, qui
recherche et explique des rapports,-—la statistique, qui groupe des chiffres; la science économique, la médecine, l'agriculture, bien
d'autres sciences et bien d'autres arts trouvent une ample moisson dans nos registres domestiques. Cette constatation seule établirait
leur importance documentale au point de vue de l'archéologie. Celle-ci, en effet, n'a pas seulement pour but d'étudier et de comparer les
objets anciens, le matériel de l'humanité à ses divers âges: édifices et mobilier, vêtements et parures, armes et outils; elle est amenée, en s'occupant de l'usage assigné à chaque objet, à considérer
l'homme lui-même, ses conditions d'existence, le milieu dans lequel il vit: de là des incursions de tous les instants dans le domaine de la
sociologie et de l'histoire.
Or, aucun document ne nous donne, de l'existence et de l'intérieur d'autrefois, une vue plus claire et plus complète que les livres de
raison. Après la lecture de certains d'entre eux, nous connaissons la maison aussi bien que le propriétaire lui-même; nous savons quels
meubles garnissent ses appartements, d'où viennent la plupart et ce qu'ils coûtent; combien de barriques de vin sont entassées dans son
cellier et ce qu'elles valent; combien de setiers de grain loge son grenier dans les années d'abondance et dans celles de disette.
Feuilletez le livre des Malliard de Brive par exemple: quels renseignements précis sur toutes choses et comme ces mille détails
caractéristiques vous mettent pour ainsi dire chaque objet sous les yeux. Quoi de plus instructif que l'inventaire des vêtements,
fourrures et bijoux d'Isabelle de Solminhac, femme de Malliard? Prenez les divers manuscrits des Peconnet de Limoges, leur
intérieur sans luxe mais confortable et cossu ne revit-il pas devant vous? Voici le «coffre de bahut» acheté à Paris, les trois lits avec
leur garniture en tapisserie de Bergame, les dix huit chaises recouvertes de la même étoffe et dont le bois —-celui d'une
douzaine tout ou moins-—a été acheté vers le même temps c'est-à-dire en 1661. Des huit pièces de Bergame qui, avec un grand tapis
sont revenues y compris le port et la douane à 91 livres 10 sous, il en a été réservé une—-le père de famille a soin de l'indiquer lui-
même—pour décorer la façade de sa demeure les jours de processions solennelles. Parcourez le cahier domestique du
lieutenant général Martial de Gay (1591-1602): vous y noterez à chaque page des mentions d'un réel intérêt. Ce ne sera pas seulement son mobilier que vous connaîtrez au bout de quelques
heures de lecture ce seront ses vêtements et ceux de sa femme, les bijoux et les parures de celle-ci, les armes du magistrat; vous le
verrez s'adresser à un maître de forges pour avoir de bonnes plaques de fer et les donner à un habile ouvrier de Limoges qui lui
en fabriquera une armure complète, plus une cuirasse pour un de ses valets. On est au temps de la Ligue et trop souvent la main se
porte à l'épée.
Tout le monde sait quel prix l'archéologie attache à juste titre aux inventaires: il n'est presque point de livre de raison qui n'en
contienne plusieurs, tantôt amples et minutieux, comme ceux du registre des Malliard, tantôt plus modestes et plus sommaires,
comme ceux du livre de Pierre Esperon. Il y a, dans les notes relatives aux arrangements de famille, des détails extrêmement
précieux sur certains bijoux, certains objets rares. Les contrats de mariage, qu'on trouve à chaque pas, fournissent le plus souvent des
indications sur le trousseau de la femme, l'étoffe qui fournit ses vêtements, ceux de fête tout au moins, leur couleur, leur valeur, etc.
Auprès des inventaires, il faut noter les mentions relatives aux
prêts. On a toujours beaucoup emprunté; mais la forme des emprunts n'a pas moins varié que celle des chapeaux. Autrefois, on
prêtait le plus souvent sur gage. Fait bizarre: le prêt sur gage mobilier nous répugne aujourd'hui alors que l'obligation hypothécaire
n'a rien qui choque notre délicatesse. Nos pères connaissaient l'hypothèque, l'obligation, la reconnaissance, et cependant ils
usaient fort de l'engagement. Le cabinet de certains riches bourgeois d'autrefois était un véritable mont-de-piété en miniature.
Un père de famille se trouvait-il à court d'argent, il allait tout bonnement chez son voisin, lui remettait un ou plusieurs des objets de prix qui ornaient sa maison, des bijoux qu'il cachait au fond de
ses coffres, et il recevait en échange les espèces monnayées dont il avait besoin. Quand ses propres débiteurs le remboursaient, que
ses métayers lui remettaient le montant de la vente d'un bœuf ou d'un lot de moutons, il s'acquittait, reprenait son gage et tout le
monde trouvait la chose la plus naturelle et la plus légitime du monde, puisque tout le monde usait couramment de ce mode de
crédit.
Félicitons-nous de la persistance de cet usage: grâce à lui, nombre de livres de raison conservent l'indication, parfois même une
description sommaire de beaucoup d'objets intéressants. On connaissait ce que renfermèrent les trésors des églises, les garde-
meubles et les coffres des argentiers des princes; mais qui aurait jamais, sans le secours de nos manuscrits, plongé le regard dans
les boîtes et les tiroirs les plus intimes de nos ancêtres, et connu l'opulence de leurs trésors domestiques? Le mot d'opulence n'est
pourtant pas trop fort. Jugez-en par quelques articles pris au hasard dans les cahiers des Péconnet (XVe au XVIIe siècle). Nous y voyons
figurer un «estuy de miroir esmaillé»; des «crochets d'or et de perles»; une «cordelière d'or esmaillé»; un «reliquaire d'or»;
plusieurs «demi-ceints» d'argent; un «pendant d'or et vitres»; des «aiguières et salières d'argent»; des «enseignes d'or esmaillé»;
«des chandeliers, des flambeaux et un coquemard d'argent, etc.»
La vaisselle d'argent fait son apparition non seulement dans les relevés de cette nature, mais aussi dans les notes concernant les
partages de famille, aux registres des Texendier de l'Aumosnerie, notamment (1636-1703). On trouve des cuillers et des gobelets
d'argent «façon de Limoges» chez les Péconnet, qui appartenaient à une famille d'orfèvres; mais ces derniers se servaient surtout, comme la plupart des riches bourgeois de leur temps, de vaisselle
d'étain fin. L'un d'eux, Jean Péconnet (1644-1678), donne complaisamment le détail d'un service de ce Genre qu'il a acheté à
Paris, lors d'un de ses voyages. Toutes les pièces sont à ses armes et portent en outre ses initiales. Qu'on juge si cette vaisselle est
soigneusement conservée et si on prend des précautions pour la garantir contre la négligence ou la brutalité des domestiques. Le
maître de maison inventorie du reste tout ce qui est laissé à la disposition de ces derniers. C'est ainsi que le sieur Beynes, de
Meymac (milieu du XVIIe siècle), note le nombre exact d'assiettes, plats, écuelles remis par lui à sa servante pour les besoins
journaliers du ménage et dont elle lui devra compte au bout de l'année.
Que dirons-nous du chapitre des achats et des cadeaux? Sous ce
rapport, Le Journal d'Élie de Roffignac (1588-89) est sans contredit un des manuscrits les plus intéressants qui nous soient passés par
les mains. La note des dépenses quotidiennes du gentilhomme nous apprend ce qu'il mange, comment il s'habille, comment il s'éclaire.
Nous le voyons faire demander au boucher tantôt une «longe de velle», tantôt un «gigot de porc» ou «la moitié d'un mouton». Parfois
il envoie un de ses domestiques à Brive ou à Tulle pour acheter une demi-douzaine d'oranges, des amandes, du riz, du sucre, des
épices, du gibier: bécasses, lièvres et perdrix, pour les jours de gala; des œufs, de la morue ou des harengs pour les jours d'abstinence.
De temps en temps le Journal enregistre l'achat d'un paquet de chandelles, de 8, 10 ou 12 livres en général; ailleurs on note des
gants, des chaussures, des rubans, cinq sous d'aiguilles, six milliers d'épingles, des matières pour faire de l'encre, une écritoire, un étui
de lunettes, des colliers de lévriers, des drogues, des étriers, de la toile, de la passementerie. L'excellent seigneur va rendre visite à l'évêque de Limoges, Henri de la Marthonie, et il profite de ce
voyage pour faire des acquisitions aussi nombreuses que variées: une paire de jarretières de soie, deux douzaines d'aiguillettes, deux
coiffes de toile, une épée et un haquet, avec leur fourreau, «un baston garny d'espée», trois paires de mors, trois livres d'amandes,
une de poires, une demi-livre de coton, de la poudre, un chapeau et les approvisionnements pharmaceutiques de rigueur. Chaque objet
est indiqué avec le prix en regard.
Martial de Gay, quand il revient de Paris, rapporte, lui aussi, maint objet utile, mais surtout des parures et des bijoux pour sa jeune et
charmante femme, Barbe Chenaud. C'est tantôt un «manchon de velours» avec sa broderie d'or; tantôt des «boutons d'or» pour orner
un agnus; tantôt une «bourse brodée» ou un «porte-fraise»; tout cela sans préjudice des aiguières et bassins d'argent, coffres de bahut,
toile ouvrée à faire nappes, et autres objets destinés au ménage.
En nous initiant à tous les travaux de construction ou de réparation qu'ils font exécuter, les auteurs des livres de raison nous
fournissent de précieux détails sur ces bâtiments eux-mêmes, leur aménagement, leur disposition, leurs commodités et leurs
inconvénients. Gérald et Jean Massiot, de Saint-Léonard (1431-1490), nous montrent les aqueducs et les égouts municipaux se
dirigeant à travers les caves et les souterrains qui s'étendent sous les maisons, et le domaine privé et le domaine public s'enchevêtrant
en d'inextricables dédales. A la même époque, Etienne Benoist (1426-1451?) nous entretient des difficultés que présente le
nettoyage de certains cloaques et des précautions à prendre pour procéder à cette délicate opération. Vielbans, consul de Brive (1571-
1598) fait connaître par quelques passages de son registre combien l'hôtel de ville est alors en mauvais état. Nous trouvons enfin dans le manuscrit de Martial de Gay de nombreux détails sur sa belle
maison du Portail-Imbert, dont il afferma longtemps une partie au moins aux officiers de la Généralité. En 1597, par exemple, nous le
voyons refaire les vitraux de la «salle neuve», qui sont décorés alors de quatre écussons représentant: le premier, l'écu de France; le
second, l'écu de Navarre; le troisième, les propres armoiries du maître du logis, et le quatrième, celles de sa femme. Dans un
voyage à Paris, le lieutenant-général avait acheté deux tableaux: le portrait de La reine Marguerite et celui de la reine Louise; il les avait
placés dans des cadres or et noir, avec des rideaux de taffetas pour préserver les peintures, suivant une coutume fort répandue à cette
époque et qu'observent religieusement de nos jours certains musées et certaines églises de Belgique et d'ailleurs, non point, imaginons-
nous, dans le seul but de ménager les couleurs des chefs-d'œuvre dont ils ont la garde.
Ce ne sont pas là, du reste, les seuls tableaux que Martial eût
dans sa maison; il possédait aussi le portrait de sa femme et le sien, exécutés, vraisemblablement, à Limoges, par un Italien du nom de
Georges.
Il faut le reconnaître: nos manuscrits limousins fournissent peu de renseignements pour l'histoire de l'art. Nos pères, quand ils savaient
dessiner, utilisaient tout feuillet blanc qui leur tombait sous la main. Un vieux traité de perspective (De artificiali perspectiva, Toul, 1521),
relié avec les Regole generale de archiettura, de Serlio, et conservé à la Bibliothèque communale de Limoges, montre sur ses marges et
ses pages blanches de curieux dessins à la plume et à la sanguine, exécutés en 1609 et 1610, par Jean Guibert, «maistre escripvain et
painctre». Les livres de raison, comme les ouvrages de bibliothèque, sont parfois illustrés de la sorte. Tel est celui que nous attribuons à Jacques Geoffre, de Brive (1698-1774); plusieurs de ses pages sont
couvertes de dessins à la sanguine, retouchés à l'encre, et non sans intérêt. On y voit des esquisses de la tête du Christ, de la Vierge, de
saint Jean, des saintes femmes; des études assez curieuses pour les figures et le geste des bourreaux de la flagellation; des portraits,
etc. Antoine Reissent, curé de Goulles, a collé sur son registre (1668-1674) un certain nombre de gravures dont la plupart sont
tracées d'une pointe naïve à l'excès et passablement barbare. -— Par malheur, nous ne connaissons de livre de raison d'aucun de nos
artistes du XVIe siècle, d'aucun de nos grands émailleurs; mais de ce que nous n'en avons pas découvert encore, il ne s'ensuit pas
qu'on doive renoncer à en trouver. Ne possède-t-on pas le précieux Tagebuch d'Albert Dürer? Pourquoi désespérer de mettre la main
sur le registre domestique d'un Léonard Limosin, d'un Pierre Raymond ou d'un autre de ces artisans illustres qui se sont si
largement inspirés de l'oeuvre du maître allemand? Ce serait là, pour l'histoire de l'art français comme pour l'histoire de Notre
province, une trouvaille sans prix.
Les livres de raison ne fournissent pas seulement des détails sur les habitations privées, sur leur ameublement et les oeuvres d'art qui
les décorent. Nous avons déjà signalé, dans le manuscrit de Veilbans, quelques indications sur l'état de la maison commune de
Brive; il en offre également sur celui des fortifications de la ville: murs, portes et fossés, à la fin du XVIe siècle. Martial Robert (1677-
1702) parle des bâtiments de l'hôpital d'Aixe; Gondinet (1613-1630) de la réparation d'une chapelle à Saint-Yrieix; le livre des Baluze, de
Tulle, renferme divers renseignements sur les églises de Saint-Pierre et de Saint-Julien. Étienne Benoist décrit, dans la première
moitié du XVe siècle, la chapelle que sa famille possède dans l'église Saint-Pierre-du-Queyroix, à Limoges; il mentionne la voûte, les vitraux, la clôture, l'armoire où sont déposés les vases sacrés, la
garniture de l'autel, les courtines et les bancs. En signalant la chute de la foudre, les auteurs de nos registres rappellent les dommages
qu'elle cause aux édifices, aux églises notamment. C'est ainsi que nous apprenons, par Esperon, les dégâts causés, le 3 octobre 1405,
par le tonnerre, au clocher de la belle église de Saint-Junien.
Ce qui abonde, dans les manuscrits dont nous poursuivons l'étude, ce sont les dates, les dates précises de tout ce qui se passe
non seulement au foyer, mais dans la paroisse, dans la ville: il ne se fait pas une procession, il ne se fond pas une cloche, il ne se plante
pas une croix, il ne se commence aucun édifice, il ne se fonde pas une communauté religieuse sans que le père de famille note le fait à
son papier domestique, où archéologues et historiens sont bien heureux de le relever aujourd'hui. Que ne possédons-nous les livres
de raison tenus par les contemporains de la construction de nos plus belles églises! Combien de choses nous y apprendrions que nous ne
saurons jamais!
Grâce aux mentions de ces manuscrits, nous suivons partout le père de famille et les diverses personnes de la maison. Ils nous
conduisent aux baptêmes, aux mariages, aux enterrements. Nous allons avec eux en pèlerinage. Avec eux nous voyageons. Étienne
Benoist, Martial de Gay, Élie de Roffignac, Pierre Ruben, les Péconnet, James et Pierre Treilhard et bien d'autres nous font
parcourir le pays et les provinces voisines. Nous allons avec plusieurs d'entr'eux jusqu'à Poitiers, à Bordeaux et à Paris. Le
consul Vielbans est sans cesse en route pour défendre les intérêts de la ville ou de son présidial: son registre nous transporte tantôt à
Paris, tantôt à la cour du roi de Navarre, à Nérac, à Sainte-Foy ou à Montauban. Pierre de Sainte-Feyre (1497-1533) nous mène plus loin encore: jusqu'en Italie, où il se rend à la suite du duc de Nemours.
Nous laissons à penser combien de notes précieuses nous valent toutes ces pérégrinations!
Pierre Donmailh, notaire à Gros-Chastang (1597-1632), Pierre
Ruben, bourgeois d'Eymoutiers, avocat du Roi en l'Élection de Bourganeuf (1648-1661), Jean Péconnet (1644-1678), Joseph
Péconnet (1679-1700), nous initient à la vie et au régime des écoliers d'autrefois. Nous les voyons envoyer leurs enfants dans les
villes qui possèdent un collège et les y placer dans d'honnêtes familles, où, pour une modique somme, et avec un supplément de
provisions expédiées, en même temps que le linge et les vêtements, par la mère, le vivre et le couvert leur sont assurés. Dès le
commencement du XVe siècle, le juge Esperon nous a appris qu'il recevait en pension des enfants envoyés par leurs parents à Saint-
Junien pour y fréquenter les écoles.
Nos livres de raison limousins ne nous fournissent que des renseignements bien clairsemés sur l'atelier domestique,
l'apprentissage, la vie professionnelle des artisans et l'industrie elle-même. On y rencontre pourtant sur ce point quelques notes d'un réel
intérêt: celles par exemple que donne sur ses voyages et ses travaux Antoine Collas, tapissier de Felletin, dans son carnet (1758 à
1781) et les renseignements que contient le registre des Massiot, sur l'établissement, à Saint-Léonard, de poëliers normands, dès
1480.—-Par contre, les manuscrits dont nous nous occupons ici sont riches en informations de toute espèce sur le travail agricole, les
modes de culture, les produits du sol, leur valeur, les conventions entre le maître d'une part, et le domestique, le fermier ou le colon
partiaire de l'autre. A cet égard, les indications sont aussi précises que nombreuses et variées. Avec Isaac et Alexis Chorllon, de Guéret (1628-1709), nous assistons à la transformation complète
d'une propriété. Les registres des Roquet, de Beaulieu (1478-1525) et des Massiot, de Saint-Léonard, nous montrent le métayage, qui
reste encore de nos jours le mode de culture le plus répandu de beaucoup en Limousin, établi au XVe siècle dans la contrée, avec
ses usages actuels; nous pouvons nous rendre compte d'une façon plus précise encore des conditions et des effets du contrat entre le
propriétaire et le colon partiaire, en étudiant les divers livres des Péconnet. Celui de Pierre Ruben, d'Eymoutiers, nous fait assister à
la sortie d'un métayer à la fin de sa baillette et aux opérations des arbitres chargés d'évaluer, à ce moment, le cheptel du domaine.
On trouve, dans tous les manuscrits domestiques, une quantité
considérable de passages énonçant non seulement le prix des grains, des bestiaux et des autres produits agricoles, mais celui des
marchandises les plus usuelles, d'un grand nombre d'ustensiles de ménage, d'outils, des objets d'habillement, des matériaux de
construction, enfin le salaire de la main-d'oeuvre dans les circonstances les plus diverses et pour ainsi dire à toutes les dates
successives de la période de quatre siècles au cours de laquelle il nous est permis de nous aider de ces documents. A la suite de
constatations d'un certain intérêt, résultant de notes puisées dans nos livres de raison, M. Victor Duruy appelait, il y a trois ans, au
Congrès de la Sorbonne, l'attention toute particulière des travailleurs sur l'importance considérable de ces registres pour l'étude d'une
question des plus complexes, des plus controversées et des plus obscures: celle de la valeur réelle de l'argent aux diverses époques.
Il est certain que les témoignages si répétés, si rapprochés, si variés dans leur objet, de nos manuscrits, offrent les données les plus
sérieuses pour la solution de ce problème, d'un égal intérêt pour l'archéologue, l'historien et l'économiste.