Des lendemains qui chantent

Alexia Stresi · Chapitre 1 sur 37

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Des lendemains qui chantent

Ouverture 2

Village de San Giorgio, province de Naples,

11 février 1912

 

Il n’y a évidemment pas l’électricité dans la grange, ni l’eau courante, et

pas de mari non plus. À quoi servirait un bonhomme près de cette couche

en paille ? Sans mentionner l’inconvenance d’une présence masculine dans

un moment pareil. Pas sa place. De toute façon, la question ne se pose pas.

Personne n’a épousé Musetta. Elle est pourtant bien là, à espérer que ça lui

naisse d’entre les cuisses d’une minute à l’autre. Debout, bras levés au-

dessus de la tête pour attraper la travée de bois, elle pousse par à-coups

violents.

Voilà ce qui arrive aux filles placées dans une maison sans qu’on leur ait

tout expliqué. Non, idiot de dire ça. Seraient‐elles prévenues qu’aucune ne

parviendrait davantage à s’opposer au maître de céans si lui voulait que ça

arrive. Informé du fruit de ses œuvres, le signore di Costanzo s’est montré

magnanime. Il lui aurait été si simple de congédier la petite bonne. Il s’est

contenté de demander qu’on la lui éloigne du regard. De toute façon, avec

son ventre difforme, elle faisait moins envie, sans parler de la signora qui

pouvait prendre ombrage de l’affaire. Après la délivrance, on verra si la

reprendre à demeure. Encore faudrait‐il qu’elle ne soit pas trop abîmée.

Musetta se fiche de ces histoires, tout occupée qu’elle est à avoir très

mal. De loin les pires douleurs qu’elle ait jamais dû supporter. Dès la

prochaine accalmie, elle tentera de s’accroupir. Les poules donnent

l’impression de pondre si tranquillement, c’est peut-être la position

appropriée ? La matrone conseille plutôt de continuer à se suspendre. Ah

non, Musetta n’en peut plus. Elle a besoin de rabaisser ses bras. À force de

supporter son poids, ses épaules lui font aussi mal que son ventre. À quoi bon souffrir de là, c’est pas par les épaules qu’il sortira. Musetta sait qu’elle

ne doit pas se plaindre de la douleur. Face à Dieu, elle n’est pas en position

de discuter. Elle a réussi à s’arrêter juste avant de blasphémer, seulement

murmuré qu’elle serait mieux à quatre pattes.

— Lâche la poutre, ma fille, concède la vieille. On n’est plus loin,

qu’elle ajoute.

Si les doigts de Musetta se desserrent, ils restent tout crochus, comme

après qu’elle a battu le linge au lavoir, comme si elle tenait toujours le

manche. Là, c’était une poutre, avec ses ongles enfoncés dedans pour ne pas

se laisser aller à hurler. Tout doucement, Musetta rouvre la main et se

retrouve à songer aux bougainvilliers. Un jour aussi, elle verra leurs fleurs

éclore, comme vient de le faire sa main. Il y a forcément un moment où ça

se passe. Le soir, à la lumière de la lune, on n’a que des boutons à constater.

À l’aube, tout est devenu pétales. Musetta a guetté. Elle a essayé de rester

devant la branche, heure après heure. Elle chantonnait, se disait qu’elle

n’avait pas sommeil. Jamais elle n’a pu être témoin du moment fatidique.

Sous ses yeux, il ne s’est jamais rien passé. Les fleurs ne veulent peut-être

pas qu’on les voie naître ?

Changer de position lui a fait du bien. Pas très longtemps, mais c’était

bienvenu. On redevient un peu humain. Plus à montrer le blanc de ses yeux

autant que la peau de ses jambes, à murmurer avec de la salive qui coule

qu’une vie ne devrait pas commencer dans tant de souffrances, pas à ce

point. Dieu ne peut vouloir ça pour personne. Oh fichtre, ce que ça fait mal

quand ça recommence déjà !

Tout à coup, Musetta n’a plus envie qu’il sorte. Ça fait pourtant des

semaines qu’ils s’impatientent tous les deux. Elle, du fait d’une lourdeur qui

n’aide pas au travail, lui, comme une pouliche qui refuserait le licol. Ça

vient de changer. Musetta ne veut plus. Pas une histoire de passage trop

étroit, pas à cause des douleurs. Elle l’aime, son enfant, d’un amour qui

vient encore de grandir. C’est précisément le problème. Le mettre au

monde, c’est renoncer à l’avoir à l’intérieur, c’est la tristesse soudaine de

devoir s’en séparer. La promesse qu’on lui a faite de le garder auprès d’elle

ne l’apaise en rien. Ce sera différent, elle vient de le comprendre. Il ne sera

plus à ruer depuis le chaud de ses entrailles, avec elle qui se cache pour lui

chanter des berceuses, la main posée sur l’arrondi du ventre, comme une

folle sauf que Musetta devine qu’elle n’est pas folle du tout. Elle confierait

même avoir déjà parlé à son petit, si elle pensait que ces choses s’avouaient. Une nuit, elle lui a annoncé son prénom, juste chuchoté, Elio, le plus beau

nom au monde, personne pour en porter de pareil à des lieues à la ronde.

Elle a même demandé au père Gildo de le lui faire voir en écriture. Des

traits, un rond, un point, tout un destin de chrétien. Il faudra d’ailleurs

baptiser cet enfant, le père Gildo avait dit. Il y veillerait. Puis d’ajouter

quelque chose. Et si ça se trouvait être une fille, avait‐il demandé, est-ce

qu’il y avait un prénom de rechange en cas de malheur ?

— Ah non, c’est un fils, devait rétorquer Musetta.

Certaine.

Brebis égarée d’accord, mais pas à ce point. Elle sait tout de même à qui

elle parle quand elle parle à son ventre. D’ailleurs, songe-t‐elle à présent,

personne dans la grange n’est encore prévenu de la bonne nouvelle.

— È maschio ! C’est un garçon, leur annonce-t‐elle pour donner courage

à tout le monde.

La matrone occupée à fondre de la cire lui tournait le dos et reçoit ça pire

qu’un coup de sabot. Toutes ces années à aider, combien, deux cents, trois

cents naissances, et Dieu lui est témoin qu’elle n’a jamais raté la moindre

sortie. D’un regard de défi, elle scrute la paille avant de se précipiter la

fouiller de ses mains. Où qu’il sera ? Les deux commères occupées à

tisonner le feu sous la marmite d’eau chaude ont figé leurs gestes. Un

garçon, tant mieux, des soucis en moins, pense l’une. C’est allé vite, se dit

l’autre.

Musetta a réussi à faire reposer son giron sur un petit banc, mains et

genoux au sol, les fesses en l’air, avec la matrone venue derrière lui relever

les jupons. La vieille doit finir d’inspecter, voir clair. Rien ramassé dans la

paille, bah là non plus. C’est bien ce qu’il lui semblait. On n’est pas loin,

mais on n’y est pas. C’est par superstition que Musetta aura évoqué un

garçon. Pour conjurer. Ah mais il ne faut pas céder aux impatiences de la

délivrance, ni tenter le sort. Elle doit s’en tenir aux choses vraies, Musetta.

Revenir à la raison.

— Tullia, amène-nous la ceinture de la Vierge !

Bon, que la Vierge ait réellement porté ce bout d’étoffe n’est pas une

certitude. On fait un peu semblant. Il se chuchote que Sa Sainteté le pape

l’aurait béni, ou du moins l’évêque Prisco. L’évêque Prisco, c’est sûr. La

vieille en témoigne, grâce à la ceinture, les mères sont plus calmes et il leur

naît moins de filles.

Tullia, aussi maigre que la matrone est grasse, est sa nièce, ici en

formation. Si ça ne tenait qu’à elle, Tullia travaillerait aux champs comme

tout le monde. Tout irait mieux pour elle. Quel piège, la naissance. Sa tante

dit que l’honneur d’être mère-mitaine doit rester dans la famille. Que ce ne

serait pas une charge, mais un privilège. Ah oui, et voir les femmes se

tordre comme des couleuvres en suppliant aussi ? De toute son âme, Tullia

déteste être là. Aujourd’hui plus encore que les autres fois. Parce que ce

n’est pas n’importe qui en train de souffrir, c’est Musetta, sa grande amie.

Depuis son entrée dans la grange, Tullia garde le regard obstinément rivé

sur l’eau mise à bouillir. Elle a commencé par déplier les linges, avant de

les replier. Si l’utilité de la manœuvre est loin d’être prouvée, elle a au

moins le mérite d’occuper. Alors que leur apporter la ceinture de la Vierge,

c’est devoir s’approcher de la douleur, qui aurait envie de ça ? Dos de

Musetta qui se creuse sous chaque poussée, les yeux clos, ses fesses à

vue… À la rivière, jamais elles ne produisent cet effet-là, vu qu’on y va

pour la toilette. Musetta n’est jamais la dernière pour faire entendre ses rires

et Tullia donnerait cher, en cet instant, pour se les remettre dans l’oreille, au

lieu de ses affreux gémissements.

Le bout d’étoffe de la Vierge n’a pas le temps d’être noué autour de son

ventre que son corps se crispe à nouveau. Un hurlement déchire l’obscurité.

Jusque-là, les vaches s’étaient fait oublier et fourrageaient tranquillement

leur foin sans s’occuper du reste. Avec ce cri, c’en est trop. Les trois partent

à meugler en raclant du sabot, faudrait pas que l’inquiétude leur fasse

tourner le lait. On irait ailleurs si on avait meilleur endroit pour aider au

travail, mais rien de tel que la chaleur des bêtes pour accueillir un petit.

Attention à ne pas se laisser distraire. La main de la matrone vient de

rencontrer le rond humide d’un crâne. Tullia, mes linges ! Pousse, on dit à

Musetta. Elle chie, ça braille dans toute l’étable, des mots qu’on n’entendra

jamais ailleurs, de ceux qu’on a honte de connaître. Les doigts experts

écartent les chairs pour attraper le minuscule menton. Il s’agit ensuite de

freiner la tête, avant qu’elle ne force comme un bélier. À ce stade, les cris

des mères ne sont plus utiles. Une fois la tête passée, le pire l’est aussi. À

peine Musetta a-t‐elle senti un mieux qu’elle s’est tue, avec même un début

de sourire sur le visage. Une première épaule se dégage, puis l’autre. Du

sang s’écoule de la déchirure. Tullia, mon matériel à recoudre !

Le reste du corps glissera tout seul.

— Ce qu’il est gros ! s’extasie la matrone.

Mâle, comme l’avait annoncé Musetta, sain et bien gras. Seigneur, voici

le dernier-né de Vos enfants. Oh, ces cris qu’il pousse ! Quel gaillard !

Devra pourtant attendre pour boire. La vieille saisit sa paire de ciseaux et

sectionne le cordon d’un coup sec. Puis elle se rince les mains à l’eau

chaude avant d’aller chercher la poche nichée au fond du ventre de la mère.

Une livre de mou qu’on donne ensuite aux chiens, c’est la coutume.

 

Le petit est emmailloté de langes et bercé par Tullia dont les yeux se sont

emplis de larmes. Qu’on pense un peu, le fils de Musetta ! Une émotion à

faire oublier les heures d’avant, presque un début d’amour pour le métier.

Elle se tourne vers son amie, mais la maman épuisée garde maintenant les

yeux clos, avec une expression sur le visage qu’on ne lui a jamais vue. Une

lumière différente et un sourire tellement doux qu’il vous viendrait l’envie

de l’embrasser. Sans penser à mal, hein. Juste pour découvrir le goût qu’il a,

ce bonheur.

— La vie est belle, hein, ma Tullia, murmure à cet instant Musetta.

Comme si elle avait deviné le regard posé sur elle.

— Très.

— Qu’est-ce qu’elle est belle, continue de répéter Musetta.

 

Deux lavements de suite, trois points de suture, la paille nettoyée. La

vieille en a enfin fini. La mère repose sous des épaisseurs de couvertures,

avec son nourrisson dont elle embrasse longuement le front.

— Amore… Amore…

Musetta n’a jamais dit ça à personne. Première fois qu’elle éprouve une

sensation pareille. Elle se sent reine. Pour sûr, une vraie ne serait pas plus

heureuse. Des bonheurs, Musetta en a pourtant connu. Tenez, la saison des

citrons à Amalfi. Il y avait toute la famille à l’époque, on cueillait les fruits

ensemble, saouls d’odeurs et sans fatigue. Depuis le haut d’une colline en

restanque, Musetta avait découvert la mer. Qu’est-ce que c’est que cette

beauté ? avait‐elle demandé à son père. Puis on était resté admirer de loin

cette création du Seigneur. Il y a aussi eu Giuseppe et ses yeux couleur de

noisette. Les promenades avec lui, sa gentillesse de cœur, les histoires

amusantes qu’il racontait. Il savait les choses, Giuseppe. Pourquoi a‐t‐il

fallu qu’ils l’envoient combattre en Afrique, si loin et tellement jeune… Pas

malin d’avoir repensé à lui. Pas trop grave non plus. Plus rien n’est grave depuis que Musetta a son bébé au sein, son tout-petit qui tète en la fixant du

regard.

Cet enfant apprendra à lire et aussi à écrire. Si le village rechigne, très

simple, ils le quitteront. Ils iront vivre ailleurs, près d’une école s’il le faut.

Être mère rend plus fragile, mais donne de la force. Son fils aussi en aura.

Elle lui apprendra à faire provision de bonheur, lui montrera comment

arranger ça en lui. Ils n’oublieront pas de rendre grâce au Seigneur de leur

chance d’être à deux. Pour l’instant, c’est observer chaque millimètre de sa

peau, la courbure de ses ongles, les longs cils, vraiment longs, et son air de

vieillard fripé. Elle ne parlerait pas d’innocence, pas encore, plutôt d’un

grand sérieux. Ce qu’elle espère pour son enfant n’en finit plus d’envahir sa

tête. Musetta voit grand pour son petit.

— Tu seras quelqu’un, lui murmure-t‐elle.

 

Pendant la nuit, la maman fait un rêve. On fait du mal à son enfant, il lui

est arraché, son ventre la brûle. Elle croit qu’elle hurle.

 

Peu avant l’aube, la vieille se lève avec lenteur. Tullia a veillé au feu et

remis par deux fois du bois dans l’âtre. Il fait bon dans la grange. Les gestes

de la matrone pour préparer le lavement sont calmes, précis, identiques pour

chaque naissance. Emplir la poire d’eau bouillie, attendre que ça refroidisse

avant de l’administrer. Quand elle s’approche de Musetta et secoue

doucement son épaule pour la réveiller, c’est immédiat. Elle comprend à

l’instant. Sa peau est trop… La peau est glacée. Non, en fait elle ne

comprend pas. Quand ces malheurs arrivent, d’ordinaire on les voit

s’approcher. Cette fois, on n’a rien su. Il n’y a rien eu. Comment est-ce

arrivé ? La fièvre l’aura prise ? Pitié, pas Musetta ! Pas leur petite Musetta !

À la lueur de la bougie, la vieille femme constate. Les lèvres devenues

blanches, les yeux ouverts, le regard fixe. Elle voudrait parvenir à soulever

les couvertures mais sa main tremble, énormément.

Autour des cuisses, il y a une mare de sang. La pauvre s’est vidée en

silence, son bébé niché sous l’aisselle.

Il faut…

Il faut maintenant vérifier le petit.

Comment se résoudre à ce geste ?

La main va pour.

S’arrête.

La main a peur.

Dio Santo della Madonna, il est chaud !

Et dort, tranquillement lové contre sa mère.

 

Il y a Tullia qui ne peut y croire et reste tétanisée, incapable de parler. Il y

a les fermes qui s’éveillent parce qu’on a brutalement cogné aux carreaux.

Les hommes sur le pas de la porte qui mettent un temps, puis disent je vais

chercher ma femme. Les percolateurs à café qui chauffaient dans les

cuisines du castello et qu’on laisse déborder sans réagir. Il y a les

pleureuses pour se précipiter dans la grange et celles dont les larmes

n’arrivent même pas à couler à cause du choc. Il y a le père Gildo qui

décide de faire sonner ses cloches et qui parle de Dieu, mais les ouailles ont

du mal en cet instant avec Dieu. Il y a les vaches à faire sortir de la grange

parce que ce n’est plus leur place. Bien sûr que c’est leur place. Non ! Il y a

ces commencements de disputes, puis le silence qui revient après un regard

vers la défunte. Il y a la matrone supposée faire la toilette de Musetta, parce

qu’il se trouve que c’est elle aussi qui s’occupe de ces choses, le début de la

vie comme la fin. Dans ce mélange d’agitation et de recueillement, il y a un

bébé. Un bébé, qui d’un coup se met à hurler. Tous les visages se tournent

vers lui. Tout le monde le regarde. Pas qu’on l’avait oublié. On préférait ne

pas y penser.

Pauvre petit.

— Tullia, occupe-t’en.

Les yeux de Tullia s’agrandissent à l’extrême. Pourquoi moi,

interrogent‐ils. Ne la forcez pas à ça, pitié. Oui, il pleure, mais… Avec

prudence, presque répulsion, elle finit par le prendre dans ses bras. Pas le

même bébé qu’hier, impossible de le calmer. Il crie à pleins poumons, le

visage violacé par l’effort. Comment oser lui chanter des berceuses ? Il n’a

plus de mère, ce n’est plus un enfant. Tullia ne sait pas quoi en faire. Dans

la grange, les regards sont fixés sur eux. Les cris du petit incommodent, qui

rappellent que sa mère n’est plus. On le voudrait plus discret. Honte de le

penser, on le voudrait moins vivant. Ce n’est pas sa faute. Lui est né,

Musetta est morte, faudra s’y faire. Quand même, il est bruyant. Le malheur

a besoin de silence pour occuper tout l’espace. Minute, se dit Tullia, on

devrait plutôt dire cela de la vie. Elle vient de penser à son amie. Son amie

qui, depuis là où elle est, lui souffle une idée. Un pouce à glisser dans la

bouche du bébé.

Ouf, le calme revient aussitôt.

L’enfant tète goulûment.

— Il avait juste faim, ce petit.

Évidemment.

Quelques secondes de répit, mais un calme précaire. Que lui donner à

boire ? Le lait de vache le rendra malade, c’est trop tôt. Au village,

personne n’allaite. Où trouver du surplus ? Il faudrait se rendre à l’hospice

leur en demander. C’est là qu’enfantent les indigentes et aussi les filles-

mères. Le village avait tenu à préserver Musetta de cet opprobre. Chacun

sait qu’à l’hospice les fièvres puerpérales déciment les travées de lits. S’y

rendre revient souvent à remettre sa vie entre les mains du Seigneur. En

accord avec le père Gildo, la matrone avait proposé qu’on épargne à leur

petite infortunée ces risques. Elle-même ferait œuvre chrétienne et

l’accoucherait pour rien.

Difficile de lutter contre les remords, même s’ils sont ridicules. Quelle

décision humaine peut infléchir un dessein divin ? Aucune. L’heure de

Musetta avait sonné, voilà tout. Péché de vanité de penser qu’on serait de

taille à modifier un destin. Il faut se le dire, et se le répéter, aller à l’hôpital

n’aurait rien changé pour Musetta. Là-bas aussi, c’était la mort assurée,

mais loin du village et seule.

S’y rendre ce matin rebute différemment mais rebute encore, même pour

y chercher du lait.

Reste que le bébé commence à montrer de réelles impatiences face au

pouce. Il ne se laissera plus abuser très longtemps.

La matrone prend à nouveau une décision. Il n’y a qu’elle pour oser.

C’est bien le moins qu’on puisse faire, nourrir ce fils de Dieu. La vieille

femme marche à pas lourds jusqu’à Musetta et s’agenouille. Elle se signe,

un chapelet de paroles inaudibles débordant de ses lèvres. D’une main

devenue lente, elle déboutonne la chemise de nuit de la morte, et découvre

une poitrine pleine, toute gorgée. Son regard reste longuement collé sur la

peau blanche du sein. Se relevant avec peine, plus vieille que jamais, la

matrone revient près de Tullia et lui prend le bébé des bras.

Le brouhaha a totalement cessé. Il n’est plus question de rien. On a peur

de comprendre.

La femme ramène l’enfant à sa mère.

Et l’approche de son sein.

La petite bouche avide n’est pas longue à trouver le téton.

Mère à l’enfant.

Ce tableau dans la grange.

Silence de plomb.

Autour d’un tenace bruit de succion.

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