Dominus

Amber Jones · Chapitre 1 sur 1

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Dominus

Je suis médecin dans cet hôpital depuis…

Je suis médecin dans cet hôpital depuis un an et demi maintenant. Ma spécialité, c’est les urgences pédiatriques. Je vois passer des bébés à longueur de journée et mon job est de faire en sorte qu’ils ressortent en meilleure santé. La base, quoi. Mes journées sont longues et pas toujours faciles à gérer. Je commence tôt, je finis tard. J’ai beau aimer mon métier et l’avoir choisi en connaissance de cause, la fatigue est toujours plus réelle. Heureusement pour égayer le tableau, les avantages de la profession compensent largement les désagréments causés par les inconvénients. Bien sûr il y a des heures de pause. Durant ces heures de pause, on se retrouve tous entre médecins, infirmiers et aides-soignants dans la salle de repos. Elle n’est pas grande mais l’ambiance y est conviviale. Vous voyez les salles avec les frigos et les lits de camp qu’on voit à la télé dans les feuilletons médicaux diffusés en prime time ? C’est à peu près ça. La salle de repos est devenue mon point d’ancrage depuis que j’ai commencé à travailler ici. Je suis sortie de mes très longues études épuisée d’étudier et impatiente de pratiquer. Bien que j’en aie le grade, je ne suis pas la cheffe du service, même si j’aurais bien voulu. Officiellement, c’est une question d’ancienneté dans le métier, ce que tout un chacun comprend aisément ; officieusement je mettrais ma main au feu qu’il s’agit d’un énième moyen pour écarter les femmes des postes à responsabilité, mais je n’ai malheureusement pas le temps de gueuler contre la hiérarchie, pas encore. Qu’ils soient sûrs pourtant que ça viendra tôt ou tard. Quoi qu’il en soit, j’ai tout de même largement de quoi occuper mes heures à l’hôpital. Le grade de médecin me donne accès à un bureau personnel, dans lequel je peux trouver un peu de répit.

Je suis justement dans ce bureau, le nez dans les dossiers médicaux de petits patients quand on frappe à la porte. Je redresse la tête, remonte mes lunettes sur mon nez et m’éclaircis la gorge, repoussant d’un même mouvement ma chevelure brune derrière mes épaules. Un sourire se dessine automatiquement sur mon visage quand je découvre qui est mon visiteur. « Docteur Johnson, que puis-je faire pour vous ? » « J’aurais besoin d’un deuxième avis, entre collègues. » Me répond-il. Sa voix grave, calme et profonde me donne instantanément un frisson le long de mon échine et mes poils se dressent sous mes vêtements. J’évite de le regarder et essaie de me donner un air affairé. « Faîtes passer les dossiers à un aide-soignant d’ici ce soir, je m’en occuperai dans la semaine. »

Me replongeant plus ardemment dans ma lecture, je ne le vois pas arriver. Deux grandes mains viennent se poser sur le bureau en fer, à quelques centimètres de mes papiers. Ce sont bien évidemment les siennes. En levant légèrement le regard, j’aperçois ses avant-bras et je ne peux bientôt plus stopper mon regard qui grimpe jusqu’en haut, en passant bien sûr par la vision de son torse penché sur moi, ses épaules et son cou dont je pouvais même apercevoir l’artère principale irrigant de sang sa magnifique tête. J’en ai le souffle coupé. Presque hypnotisée par cette vision, je me laisse faire quand il pose l’index de sa main gauche sous mon menton pour pouvoir me regarder dans les yeux.

« Pourquoi ne viendriez-vous pas constater le cas par vous-même, ce soir dans mon bureau vers vingt heures ? » Murmura-t-il dans un souffle.

Sans me laisser le temps de réagir, il se recule, tourne le dos et sort du bureau en fermant délicatement la porte derrière lui. Je ne recommence à respirer normalement qu’à ce moment-là. Je ne peux que rester bloquée assise devant mon bureau sans bouger pendant quelques minutes, peut-être même un quart d’heure. Ce n’est pas possible de faire autrement quand on vient de vivre ce que moi, je viens de vivre, vous comprenez ? Parce que si là, vous ne comprenez toujours pas que cet homme qui m’a touché le menton de son index délicieux est en fait le nœud du problème dans cette histoire, je vous invite à relire le passage. Pour commencer, sachez que c’est lui, le chef de service. Techniquement mon supérieur, même si nous sommes médecins tous les deux. Officiellement c’est « docteur Johnson », officieusement en ce qui me concerne, c’est « Noah ». Pour ne pas tourner autour du pot et faire carrément dans le cliché, autant dire tout de suite que Noah est la personne la plus belle que j’aie jamais eu la chance de rencontrer, aussi bien mentalement que physiquement. Ce physique d’ailleurs sauterait aux yeux de n’importe qui. Il est grand, mais pas trop ; bronzé naturellement, fin mais pas musclé du tout. La plupart du temps, il a une barbe bien fournie mais des fois il se la rase parce qu’il ne « veut pas faire peur aux patients », notamment les petits. Il a de grandes mains rassurantes, les mains qu’on s’imagine sur un médecin jeune et dynamique. Il a une tignasse noire indomptable sur la tête et toujours un sourire en coin. Noah est le genre de personnes que tu ne rencontres pas tous les trois-quatre matins. Il est terre-à-terre. Il est tout ce que vous imaginez sur le partenaire idéal et bien plus encore.

Et dans ce tableau si merveilleux qu’on le croirait presque irréel, il y a un problème. Le problème le plus classique du monde. Je suis amoureuse et je ne sais pas si lui aussi. Je ne m’intéresse qu’aux gens de qui je tombe amoureuse d’ailleurs. J’ai toujours intégré l’idée que c’était comme ça que ça devait se passer et je ne me suis jamais posé la question. C’est comme ça, c’est tout, il doit y avoir un ordre. D’abord le charme puis la baise. Depuis que j’ai rencontré Noah, je ne fais que me demander si c’est la même chose pour lui. Alors bon, je pourrais simplement lui demander. Plusieurs fois je suis restée bloquée devant lui, prête à le faire. Mais les mots restent accrochés à ma langue comme des fruits de mer sur un rocher. J’ai beau prendre ma langue dans mes doigts et la tirer pour essayer de les faire décrocher, rien ne sort. C’est tellement classique que ça me donne la gerbe. Pour couronner le tout, sachez que je ne suis évidemment pas seule sur le coup, sinon ça serait trop facile. Je vois un peu l’hôpital comme une grande jungle remplie d’espèces plus hostiles les unes que les autres. Il faut se battre pour survivre, parce que personne ne fait de cadeau. Certaines préfèrent saisir la moindre occasion pour être avec lui – les gardes, les diagnostics en commun, les réunions et que sais-je encore – et puis il y a les autres, comme moi, qui préfèrent ne pas trop se mettre en avant. Non pas que je me trouve moins intéressante que les autres, simplement je pense qu’il ne sert à rien de venir me trémousser sous son nez à la moindre occasion juste pour qu’il me remarque. S’il a envie de venir me voir, je crois qu’il peut trouver le chemin de mon bureau tout seul, la preuve avec ce qui vient de se passer. Je crois aussi, de toute manière, m’être déjà fait remarquer sans lever le petit doigt : vous avez lu le passage du menton ? C’est quand même suffisamment explicite.

« Explicite » certes, mais ça serait encore mieux s’il y avait un peu d’exclusivité. Vous vous en doutez, je n’ai rien de tout ça. Je l’ai déjà vu – à moins que je ne l’aie entendu par quelqu’un d’autre ? – faire ça avec pas mal de collègues. Mais subtil, quand même, genre le mec drague gentiment, tellement gentiment que tu te demandes si c’est de la blague. Et comme toi, tu es amoureuse, tu ne contestes absolument pas, tu profites du moment et tu dis presque merci, parce que ce n’est pas contre ton consentement. Au contraire, tu veux qu’il vienne vérifier que tu vas bien, qu’entre collègues tu n’aies besoin de rien, que ta journée soit aussi belle que la sienne – et sa présence la rend de toute façon meilleure. Alors tu n’as pas trop intérêt à te plaindre, tu prends ce qu’on t’offre et tu es contente. Bon, il y a aussi le fait que je croie qu’il sait très bien ce qu’il fait. Je veux dire, il se rend compte de son propre charme, c’est ça qui le rend si irrésistible. Et à moins d’avoir vécu sous un gros rocher pendant des années, il est au courant des femmes – et des hommes – qui ne peuvent pas lui résister, justement. On pourrait même créer une liste d’attente qu’il n’y aurait pas assez de papier dans tout l’hôpital pour l’imprimer comme il se doit. Au moins, je fais de mon mieux pour ne pas avoir l’air trop déstabilisée devant lui, c’est déjà ça. Quand je dis « déstabilisée », j’entends rougir, balbutier, se crisper au maximum comme si Dieu s’était soudain présenté devant moi et qu’il me demandait d’accueillir la foi. Alors bon, je suis athée, donc ça ne fonctionne pas trop mais vous comprenez le principe. J’ai rapidement dépassé ce stade, parce que ça ne sert pas à grand-chose et que si je veux qu’il se passe quelque chose avec le beau docteur Johnson, j’ai plutôt intérêt à savoir aligner une phrase ou deux.

Je range les dossiers. Je ne peux plus me concentrer, de toute façon. C’est toujours comme ça quand il passe me voir dans mon bureau et ce, peu importe la raison. J’entends ma respiration ralentir peu à peu, tranquillement. Ma poitrine se soulève de moins en moins vite. La pression artérielle que je sens battre dans mon cou redescend. L’apaisement revient enfin. Depuis quelque temps, les choses ont changé. Je ne sais pas comment exactement, mais depuis un mois ou deux, j’ai l’impression qu’il fait davantage attention à moi. Qu’il me remarque plus, en fait. Avant, c’étaient des bonjour et des au revoir, toujours très courtois s’il en est ; maintenant il vient régulièrement dans mon bureau. Au début, c’était surtout pour le travail. De collègue à collègue, et puis depuis une semaine environ, c’est pour complètement autre chose, mais il fait encore passer ça pour du travail. Il invente des excuses et il continue de croire que ça ne se voit pas, mais venir me demander où est tel ou tel médicament alors qu’il sait pertinemment que ce n’est pas moi qui m’en occupe et que de toute manière, on a une pharmacie au sous-sol, c’est un peu gros. Tellement gros que ça passe, parce que je ne dis rien, trop contente qu’il vienne me voir pour protester. De toute manière, Noah pourrait tout me demander, je ferais n’importe quoi pour lui plaire. C’est un peu pathétique, dit comme ça. Et tout le monde sait que je ne suis pas du genre à faire ça pour les gens. Ces derniers m’agacent, généralement. Je prends plaisir à les soigner, j’estime que c’est mon devoir ; mais je ne suis pas très douée pour me faire des amis et garder un contact. Noah est le premier à qui je décoche plus de deux mots par jour. Les gens déçoivent. Ils ne sont généralement pas à la hauteur.

C’est aussi le premier homme à me faire fantasmer à ce point. D’ordinaire, je ne rêve pas des gens qui me font de l’effet. Mes nuits sont plutôt calmes et il me faut souvent un moment avant de me laisser emporter par un quelconque désir sexuel. Depuis que j’ai rencontré le docteur Johnson, je me rends compte que ce que j’ai connu avant n’a rien à voir avec le véritable amour, ou le véritable désir. C’était rien, c’était de la merde comparé à ce que Noah me fait ressentir en étant simplement là. Si vous avez bien lu donc, vous savez que sa voix me donne la chair de poule, déjà. S’il s’approche, tous mes sens sont en alerte. S’il me touche – ou si je me rends compte de la possibilité d’être touchée par lui – je me crispe parce que mon corps sait que ce qu’il va vivre est intense. Et si vraiment il insiste, je ne donne pas cher de ma peau. Une fois, il m’a touché la main pour me montrer un mouvement d’auscultation et j’ai cru mourir. Puisque je vous en parle, j’ai survécu mais de peu. Les frissons sont devenus si intenses que j’ai fini par sentir une humidité familière entre mes jambes en un rien de temps. Il ne me faut pas grand-chose. Un souffle dans le cou, quelques mouvements près de moi, peut-être un contact physique quel qu’il soit et même parfois juste une présence, le fait de le savoir derrière moi, me suffit. Mon corps est plus réceptif que je ne le pensais. C’est donc la nuit qu’il libère la tension de la journée de la meilleure des manières. Dans ma chambre, alors que le silence règne, j’imagine le médecin me tenir compagnie dans ce grand lit ou me tenir tout court au creux de ses bras, bien serrée contre lui. Dans ces moments-là, je sens dans le bas de mon dos à la naissance de ma raie son pénis qui a eu le temps de gonfler à mon contact. Le reste, si j’ose dire, ne regarde que nous.

Quand je suis enfin calmée, je me rends compte qu’il n’est que dix heures du matin. La journée vient à peine de commencer, même si je suis debout depuis déjà cinq heures et au bureau depuis trois heures. L’hôpital est un endroit étrange. J’ai la chance de travailler au rez-de-chaussée, à l’opposé de l’accueil. Une chance en effet puisque je n’ai pas à subir l’effervescence des parents affolés, des gens paniqués, du bruit et de l’urgence de certaines arrivées. De plus, je soutiens que les enfants qui viennent se faire soigner ont besoin d’un espace calme, tranquille, un peu à l’abri du reste du monde. C’est mon rôle de leur offrir cet environnement. Ce qu’il y a de bien dans ce métier, c’est que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. De jour en jour, je retrouve des patients déjà vus les jours, les semaines et même les mois précédents, puisqu’il me tient à cœur de leur offrir un suivi personnalisé de qualité, je n’aime pas l’idée qu’ils passent entre les mains de trente-six mille pédiatres différents. C’est déstabilisant pour eux, c’est d’autant plus chiant pour nous qui ne risquons pas de retrouver le dossier s’il passe de bureau en bureau sans attention particulière. S’ajoutent aux patients déjà connus les nouveaux patients, les urgences, les accidents de la vie ; je crois que je vois plus de cinquante gamins par jour. Mes pauses déjeuner ressemblent à un accéléré de dessin animé, mais je le vis bien, parce que je croise Noah à la machine à café et qu’il prend toujours un moka. Il dit que le café, c’est bien, mais avec du chocolat, c’est mieux. Vers midi, je vais chercher mon repas préparé la veille, conservé au frigo de la salle du repos. En général, des salades, des pâtes, des trucs congelés qui datent de plusieurs mois et que je retrouve avec plaisir quand j’ai la flemme de cuisiner, c’est-à-dire quatre jours sur sept.

Si tout va bien, je m’octroie une nouvelle pause à quatre heures. Je n’ai en général plus d’énergie. Heureusement, le café noisette de la machine, plein de mousse, est là pour me réconforter. Le week-end, je cuisine beaucoup. De gros gâteaux, des brownies, des crêpes, beaucoup de sucre. Pour mon goûter, une part de gâteau aux pommes et mon café noisette, ça me suffit. Si j’ai le droit à cinq minutes de conversation avec Noah, c’est la cerise sur le gâteau, justement. Aujourd’hui, c’est plutôt cinq minutes de flirt. Le flirt, si c’est bien fait, on le fait sans s’en rendre compte. Le docteur Johnson en est évidemment un expert. Il fait genre il te parle et en fait c’est bourré de sous-entendus que tu ne comprends qu’après coup. Cette fois-ci, ce n’est pas comme ce matin, dans le bureau. Il ne me touche pas de la même façon, il ne me touche même pas d’ailleurs, mais c’est tout comme. Il me parle de ce soir, me dit qu’il a hâte de me montrer le fameux dossier, que ça le préoccupe, qu’il est compliqué, qu’il sera heureux d’avoir mon avis à titre consultatif. Je l’écoute et j’essaie de décrypter son visage mais c’est peine perdue. Celui-ci est impassible et éminemment sérieux, comme si aucune émotion n’avait le droit de franchir la barrière cutanée. Il me met le doute, tant et si bien que je ne sais plus s’il s’agit réellement de flirt ou si mon imagination débordante ne s’invente pas une vie, tout simplement. Ça m’arrive souvent mais en même temps si les gens étaient un peu plus clairs sur ce qu’ils voulaient, on ne serait pas là à s’enfoncer dans nos propres fantasmes. Je mange ma part de gâteau aux pommes avec précaution, ne le quittant pas des yeux. Dans quatre petites heures, je dois me rendre dans son bureau. J’ai peur de découvrir ce qui m’attend, parce que je ne suis pas dupe. Je me doute bien que ce n’est pas pour quelque chose de professionnel. À propos de fantasme, osera-t-il aller jusqu’au bout du sien ?

On ne va pas se mentir, ces quatre dernières heures sont une torture sans nom. Je ne sais pas si je peux tenir, mais je le fais quand même parce que je n’ai pas le choix. Je me concentre sur mes patients parce que je ne peux pas faire autrement, que j’ai une éthique et que le travail me permet de penser à autre chose. Les patients s’enchaînent, je n’ai pas une minute à moi. Les heures passent et mon corps les ressent. Le stress monte, ce n’est pas un secret. Et moi, le stress, je ne le gère pas très bien. J’ai une boule au ventre, mais ça ne s’arrête jamais là. Je deviens fébrile très rapidement, presque trop. La première heure se passe sans encombre. Quand il est dix-sept heures, je prends sur moi, je pense à autre chose. À dix-huit heures, je ne suis déjà plus sereine. Heureusement, on approche d’une accalmie dans le service pédiatrie. J’ai vu les patients que je devais absolument voir et je ne suis pas seule en service. Si jamais il y a une urgence, je ne suis pas la seule à pouvoir la gérer. N’y tenant plus, je persuade – assez facilement, à croire que tout le monde se doute de quelque chose – ma collègue Lucie de me laisser partir plus tôt, juste pour ce soir. Je suis prête à rattraper les quelques heures qu’il me reste plus tard, un dimanche matin s’il le faut, mais là il est urgent que je rentre chez moi me préparer pour ce qui m’attend. J’habite juste à côté de l’hôpital, de quoi faire des allers-retours rapides à pied. Une fois chez moi, je me jette sous une douche bien chaude, histoire de laisser la journée de travail et toutes ses traces s’évacuer avec l’eau savonneuse. Cette douche est une étape transitoire essentielle : il y a un avant et un après. Avant, je suis encore la femme médecin, la professionnelle. Après, je suis Joséphine, la jeune femme qui a rendez-vous avec un professionnel de la santé, vous saisissez la nuance ?

Quand je sors de la douche, je suis une autre personne. Je laisse mes cheveux mouillés sécher naturellement. Ils prennent le pli qu’ils ont envie de prendre, dans tous les sens. Ça fait débraillé, ça fait bizarre, mais je me persuade que c’est exactement l’effet recherché. En fait, je me dis carrément que c’est tant mieux et que ça me donne un côté sauvage pas désagréable. Pour le reste, j’avais prévu toute la journée de me transformer en femme fatale pour notre rencontre, parce que mon but est évidemment de le charmer quoi que l’on fasse, mais j’abandonne l’idée en me rendant compte qu’aucune de mes robes de soirée n’est disponible. Qu’à cela ne tienne, je m’habille de la manière la plus décontractée possible. Je ne veux pas faire plus d’efforts, tout à coup. Je me dis que si je l’intéresse il va me trouver à son goût quoi que je porte. Après tout, c’est ça l’amour, non ? Une fois prête, je repars à l’hôpital et en l’espace de deux secondes, je suis devant son bureau, à huit heures tapantes. Mon corps m’a portée toute seule, je ne me souviens pas avoir parcouru tout ce chemin, mais j’y suis. Sans perdre une seconde, le cœur battant, je frappe trois fois. Je l’entends répondre que je peux entrer, ce que je fais.

« Ah, Joséphine. Je vous attendais. Asseyez-vous. » Il désigne une chaise au milieu de la pièce, pas très loin de son bureau mais pas devant non plus. C’est à ce moment-là que je me dis que cette visite ne va pas se dérouler comme je l’imagine, mais je m’exécute sans broncher. J’aime qu’il me donne des ordres et il ne se fait pas prier. Bientôt il me parle d’une patiente, il refuse de me donner son nom. Il dit que c’est confidentiel. Et puis plus il la décrit, plus je me dis qu’elle me ressemble.

Il la décrit comme la femme la plus belle qu’il ait jamais vue. Une femme élancée, sûre d’elle, une femme qui n’a pas peur de prendre des décisions. Une femme élégante, brune, les cheveux bouclés, les yeux bleus… Ça peut paraître absurde, mais il me faut un moment avant de me rendre compte qu’il parle de moi depuis le début. Bien évidemment, je ne dis rien et me contente de rougir : je ne voudrais pas briser l’enchantement qui prend place entre nous. Noah tourne autour de moi comme si j’étais l’accusée en plein interrogatoire et que je refusais de donner des réponses satisfaisantes. Je ne le regarde pas, je ne m’en sens pas capable. L’effet sur moi est radical et irréversible. Plus il fait les cent pas autour de moi en me parlant d’une voix doucereuse et à peine audible, plus j’ai envie de lui avouer des crimes que je n’ai pas commis. Je me rends compte que ce serait même un privilège qu’il s’occupe de me faire taire, qu’il se charge de me maîtriser parce que je serais soudain devenue trop dangereuse à son goût, trop imprévisible. Je veux qu’il m’attache les poignets, qu’il me maintienne contre le mur tandis que je sens son sexe grossir entre mes jambes, qu’il m’empêche de bouger, qu’il me prive de liberté jusqu’à ce qu’il ait décidé ce qu’il va faire de moi. En y pensant, je laisse échapper un petit soupir de désir en relevant la tête vers lui. Il s’arrête net et baisse légèrement les yeux comme pour me toiser de son regard si bouleversant. « Un commentaire, Joséphine ? Ça vous amuse, ce que je raconte ? » Ma poitrine s’emballe. Je sens mon souffle s’y engouffrer sans précaution et ma voix chavire quand je lui réponds.

« Prenez-moi… Faites de moi ce que bon vous semble, mais je vous en prie, faites-moi du bien… »

Je ne peux plus arrêter les gestes que mes mains tentent de réprimer depuis que j’ai passé la porte de son bureau. Je me lève et l’embrasse passionnément en posant mes lèvres sur les siennes, entrouvrant la bouche pour y glisser ma langue et câliner la sienne. Après quelques secondes, il interrompt le baiser me maintient à distance.

« Décidément, il faut tout vous apprendre… C’est comme ça qu’on fait, laissez-moi faire. »

Je lève légèrement les mains en l’air, comme pour lui signifier mon impuissance et ma dévotion totale. L’accusée n’oppose aucune résistance et je crois que ça lui convient. Il n’a même pas besoin de me dire de rester calme et de le laisser faire que je ne suis déjà plus qu’une poupée entre ses mains. Une poupée consciente des événements et consentante, mais une poupée quand même. En un rien de temps, je suis dans ses bras et il m’a soulevée de terre. Par réflexe, j’ai passé mes cuisses autour de son bassin. Il porte encore et toujours cette éternelle blouse blanche. J’ai envie de voir ce qui se passe en-dessous, alors je l’écarte et essaie de la lui enlever, mais il m’en empêche. Je le regarde dans les yeux en levant un sourcil. Tiens, apparemment ça le dérange aussi que la poupée ait des envies. Je ne me laisse pas faire et continue d’essayer de lui enlever sa blouse. Je crois qu’il prend ça pour un jeu, mais il me tient tout de même fermement autour de lui.

« Faites bien attention, la punition pourrait tomber plus vite que prévu. » « Oh, vous aviez prévu de me punir ? » Je lui demande en faisant une moue faussement inquiète.

Il me pose sur sa table d’auscultation sans ménagement, un peu tremblant d’excitation.

Je ne le quitte pas des yeux. Il soutient mon regard et passe sa main sur mon cou, sur ma joue, une main ferme, dominatrice, une main qui caresse mais qui sait très bien ce qu’elle veut. Je ferme les yeux à son contact pour en profiter un maximum. Ces caresses et ce moment de tendresse ne durent qu’un temps : je rouvre brutalement les yeux quand je sens que la main qui encercle mon cou appuie davantage vers le bas, comme pour me forcer à m’allonger sur la table. Je me retrouve sur le dos et bientôt je suis chevauchée par ce beau médecin qui me laisse enfin m’occuper de lui. Il faut bien que la poupée ait son rôle à jouer dans cette partie de jambes en l’air, tout de même. Je lui retire cette fichue blouse qui m’empêche de toucher à son corps parfait. Je devine, sous son t-shirt, le torse musclé qu’il doit entretenir régulièrement. Ce corps m’appelle. Il est d’une puissance si particulière que j’ai envie de m’y soumettre immédiatement. Noah le sent et me chevauche en un rien de temps. Je suis à sa merci et je remarque aussitôt que sa technique est différente de la mienne. Alors que je suis plutôt du genre à vouloir tout enlever avant d’explorer, le docteur Johnson agit plus méthodiquement. Je préfère savoir directement à quoi j’ai affaire tandis que lui semble vouloir découvrir à son rythme, prendre son temps. Du coup, c’est lui qui se retrouve nu en premier, c’est une première pour moi. D’habitude, c’est moi qui suis nue d’abord parce que tous mes autres partenaires ne savaient pas attendre, il voulait me voir et me sentir immédiatement. Je comprends alors que ce n’est pas le cas de Noah. Celui-ci va plus lentement, comme s’il avait peur de me faire du mal s’il allait à un rythme plus soutenu. Je me trémousse d’une fesse sur l’autre sur la table d’examen, impatiente qu’il commence son aventure.

La base du cou est son point de départ. Je ne porte qu’une chemise blanche et surprise, je ne porte rien en-dessous. Nous sommes fatalement à égalité, puisque lui non plus. Mais moi, ça le surprend, surtout que j’ai une forte poitrine. Alors qu’il déboutonne lentement ma chemise et qu’il s’attend à voir une bretelle ou le tissu d’un soutien-gorge, il s’arrête net et me regarde.

« Ça par exemple, Joséphine, ça mérite une punition… » Murmure-t-il « Je peux savoir pourquoi c’est mal ? » Je lui réponds en souriant en coin. Il prend le temps d’admirer ma poitrine avant de répondre et je sais alors que sa réponse va être ridicule, mais ça fait partie du jeu. « Ça devrait être interdit d’être aussi désirable. » Je laisse échapper un petit rire qui fait trembler mon ventre. Il continue de me déshabiller en prenant bien le temps de me caresser et m’embrasser chaque centimètre carré qu’il dévoile au grand jour. J’apprends alors quelque chose de tout à fait nouveau : faire l’amour tendrement. Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai jamais réellement eu droit à des préliminaires, d’une part parce que je n’ai pas eu énormément de partenaires avec qui essayer ce genre de choses et d’autre part parce qu’ils étaient tous, une fois de plus, très pressés de passer à l’acte. Je découvre un peu maladroitement que toucher un corps peut être agréable, que le sentir vibrer peut valoir mille et une pénétrations pressées et maladroites, justement. C’est sans doute pathétique pour un médecin et je préférerais mourir que de lui dire ce que je suis en train de découvrir et pourquoi, mais ça n’en reste pas moins un moment super important.

Les choses prennent une toute autre tournure à mesure qu’il descend sur mon corps. Le cou c’est bien, la poitrine, c’est mieux, et le ventre, c’est l’apothéose. Enfin, pas tout à fait, mais ça en prend grandement le chemin. Malgré mes nombreuses tentatives pour le toucher moi aussi, il m’en empêche à chaque fois, comme s’il avait peur que la poupée lui dévore le pénis. Qu’importe. C’est son problème et c’est tant pis pour lui s’il préfère se priver d’un plaisir qu’il ne soupçonne même pas. Encore mieux, ça me repose d’être allongée là et d’être soumise comme ça. D’autant plus qu’il va de plus en plus vite et de plus en plus bas. Il faut que je m’accroche à quelque chose alors je me raccroche à la table d’examen. Quand il touche mon sexe de sa langue, je n’en peux déjà plus et je me rends compte pourtant que ce n’est que le début. Je gémis sans m’en rendre compte, transportée dans un autre monde. Tout le désir que j’ai dû réprimer pendant cette dernière année de travail à ses côtés me revient d’un seul coup dans le creux des reins et je ne peux rien faire pour l’arrêter. Je lui saisis alors les cheveux, cette crinière indomptable dont je parlais plus haut et l’enfonce entre mes cuisses, jusqu’à ce que sa langue trouve elle-même le chemin vers les abysses. Cette dernière n’a aucun mal à trouver la source du plaisir, bien cachée entre les plis d’un sexe pourtant abondamment irrigué depuis ce matin. Chaque assaut de cette langue me fait sursauter de plaisir. Mon ventre se dresse et mon échine se courbe, j’ai l’impression d’être une gymnaste qui n’a pas pratiqué depuis longtemps, un peu rouillée par sa propre fainéantise. Heureusement pour elle, son amant sait réveiller son corps endolori, endormi et plus souvent qu’elle ne voudrait le croire, meurtri de ne pas être touché régulièrement de cette manière.

Le plaisir grimpe d’un cran encore et je sens quelques gouttes de sueur perler sur mon front. Cette sueur perle et dégouline bientôt le long de mon visage quand je me secoue au rythme des embrassades de mon amant sur mon sexe. Je découvre également que cette sueur s’infiltre partout et s’immisce même dans des endroits de mon corps que je ne soupçonnais pas. Mes aisselles bien sûr, entre mes cuisses également ; bientôt je sens que le bas de mon dos colle au dossier de cette table d’examen qui n’est même pas une table d’ailleurs. Ça fait un drôle de bruit, un bruit un peu dégueulasse, mais je ne fais aucune remarque. Je ne peux pas exprimer mon plaisir comme je le veux, même s’il monte. Nous sommes toujours dans l’enceinte de notre lieu de travail, on risque gros si on se fait prendre. Je n’y ai même pas pensé. Je me contente alors de me crisper de tout mon long sur cette table, me redressant légèrement pour essayer de contrôler ce qui est en train de m’arriver. Mes cheveux collent à mon visage, l’effet de ma douche salvatrice est parti depuis longtemps. Ça va venir, il faut que je sois patiente. Mais je ne sais pas si j’ai la patience qu’il me fasse grimper au rideau. Le médecin prend son temps. Je ne vais plus pouvoir tenir très longtemps. Je sens mon cœur battre sur mes tempes, j’ai presque l’impression de l’entendre crier que la jouissance arrive. Elle grimpe, elle n’a pas peur. Elle part de mon bas-ventre et remonte dans mon organisme sinueux. Quand elle atteint mon nombril, je me crispe davantage et ressers les doigts. Mes phalanges sont blanches. Je n’ai pas la force de tenir plus longtemps, je n’en peux plus. J’essaie de lui intimer, d’une pression autour de sa tête, que c’est trop tard, que je ne peux plus gérer la vague qui va m’engloutir.

Impuissante face à l’orgasme qui me submerge, je renverse ma tête

en arrière, la cogne contre le dossier et froisse le papier qui la recouvre tout en poussant un cri perçant. Complètement étourdie par ma jouissance, je ne me rends pas compte du bruit que je viens de faire et ne reviens à moi que quand Noah plaque sa main sur ma bouche, me lançant un regard désapprobateur. Je le regarde, mal à l’aise, incapable de bouger. Il me murmure de me lever et de me rhabiller en silence. On ne sait pas si on nous a entendus mais on ne peut pas prendre le risque de le découvrir. « Vous ne m’avez même pas pénétrée, au fait ! » Je lui lance en le voyant partir de son bureau.

Le docteur Johnson fait demi-tour, dépose un petit baiser sur le coin de mes lèvres et murmure :

« Je ne suis pas sûr que vous soyez prête pour ça, pas encore… »

Fin

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