En salle
L’entretien
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– Et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Je suppose que vous avez postulé partout, même chez nos concurrents.
La voiture ralentit et mon père met le clignotant à gauche.
Après une négociation d’une heure, la berlingo passe enfin le portique et fait plusieurs tours avant de se stabiliser sur le parking. Mon père n’a pas retiré les clés que maman se retourne vers nous. Elle va prévenir, on y va mais c’est exceptionnel et surtout vous ne courez pas, vous ne criez pas. La portière arrière a déjà coulissé, nous sommes dehors. Nico court et passe une manche de manteau après l’autre. Ses lacets sont défaits, il les a dénoués quelques heures plus tôt, après la troisième halte autoroutière. Il faut se dépêcher avant que les parents ne changent d’avis, regrettent et nous rattrapent. Les lampadaires semblent s’allumer à mesure que nous nous approchons.
Très vite, je me fais distancer par Nico, soutiens la porte du regard. Mon nez coule sur ma bouche, de grosses larmes viennent remplir mes oreilles. Le logo lumineux jure que c’est ouvert et me rassure. Il dit on ne vous décevra jamais, on sera toujours là pour vous, partout. Je ne crois qu’en cette lumière qui vacille par intermittence.
Nico gravit les marches, son pied droit bute sur la dernière et son visage s’écrase contre la porte vitrée. Le nez dilaté il rit, je le rejoins. Les parents sont encore loin. Maman défait les manches du gilet autour de sa taille pour l’enfiler. Mon père déclenche la fermeture automatique de la voiture à distance, il appuie une fois, deux fois.
Nico les appelle, allez allez, et l’odeur de friture nous parvient à travers la porte, l’odeur de la fête, de la capitulation parentale.
– Non, non, je connais surtout votre chaîne. Les autres, je n’ai jamais essayé.
Nous entrons et à l’intérieur tout se complique. Le monde, la vache. Le hall est encombré et on ne sait pas où commander. C’est un dimanche soir, retour de vacances. Maman dit attendez mais c’est trop tard, Nico est déjà parti. Il se fraie un passage entre les gens, les écarte avec ses petites mains, pousse les rangées de jambes et les sacs tenus à bout de bras. Nico profite des brèches et je file derrière lui, me réduis à ses dimensions pour passer sans encombre, genoux fléchis, bras repliés le long du corps. J’avance mais contrairement à lui je m’excuse parce qu’on a trois ans d’écart. Nico trouve un espace vide et s’y jette, il sort de l’attroupement. Les néons l’éclairent et il finit par arriver aux caisses. On le renvoie faire la queue avec les parents.
Réfléchissez à ce que vous voulez manger pendant ce temps-là. Nico donne des coups de pied dans les serviettes roulées en boule. Quand il s’éloigne de nous et se rapproche du couple devant, comme s’il souhaitait changer de famille, les ongles de maman le ramènent. Je fixe gravement le porte-clés d’un sac à dos. Mon père a ouvert sa veste, il tripote sa sacoche et s’agace, je vois rien, c’est où les frites ? le prix c’est celui de droite ou de gauche ? Maman regarde autour d’elle comme si elle avait perdu quelqu’un. Les commissures de ses lèvres sont écarlates à cause du sel des chips. Lorsque le porte-clés avance et que je n’avance pas, elle me pousse de la main droite. Je regarde la nouvelle plaque au mur qui interdit de fumer, lis les petites lignes.
À la caisse, une dame à casquette noire pose quatre questions auxquelles mon père répond mais vous avez quoi ? Il se tourne vers maman qui hausse les épaules. Nico ne fait que sourire. Alors mon père me presse du regard, je dois décider. Sur les panneaux, les burgers, les menus, je ne les connais pas, les boissons brillent. À chaque question de la caissière, mon père répète, et en boisson ? et en dessert ? quel accompagnement ? Je m’en sors avec un menu enfant et un extraterrestre qui brille dans le noir.
Passé l’angoisse de la commande, Nico et moi guettons sa préparation derrière le comptoir. Nous crions par moments c’est celle-là, c’est celle-là, et enfin arrive le tour de mon père. Il répète alors, alors alors, et finit par demander des frites. La caissière se jette sur lui pour le manger tout cru. Elle lui propose le grand coca, le burger parfait pour les grosses faims et mon père répond c’est grand comment ? Il lutte à coups de portefeuille, mais ça coûte combien ? ah ouais peut-être pas ça alors. La dame s’accroche, si vous le prenez en menu vous l’aurez pour moins de dix euros. Mon père écarquille les yeux, les burgers ont trop de couleurs, il est sur le point de capituler mais résiste une dernière fois, je peux le prendre en normal ? Maman bâille et regarde sa montre qui retarde.
– Vous êtes sûre que vous allez vous réveiller ? Vous n’allez pas avoir de panne de réveil ?
Le directeur demande trois fois, peut-être quatre, et j’en viens à me poser la question sincèrement. Est-ce que je vais bien me réveiller et est-ce que je peux le promettre ? Le directeur est en face de moi, avec sa tête de trentenaire et sa légère moustache, celle qu’on peut se permettre de porter dans la restauration. Il a le regard narquois et attend que je réponde sans réfléchir. Il veut savoir qui je suis et à quoi je suis prête pour être à l’heure. Il attend que je parle d’honneur d’intégrer une équipe, d’intérêt pour, d’aptitude à. Sur sa feuille, il a commencé une liste à quatre items, c’est moi. Il a tracé un nouveau tiret, je dois lui donner quelque chose, et alors que je prononce une plaidoirie contre le sommeil, il me prend de court.
– D’accord, vous n’aimez pas les grasses matinées mais vous n’avez pas envie d’aller à la mer cet été ? De profiter de vos vacances ?
– Oui on prend les chèques-vacances monsieur.
Jérôme esquisse un sourire soulagé et ouvre la fermeture éclair de son sac. Un instant, il a vu les enfants en pleurs, sa femme qui lui dit t’es con Jérôme, t’aurais pu demander plus tôt franchement. Il a craint le retour jusqu’à la voiture, Nico qui menace de ne plus jamais manger de sa vie, et ce sera de votre faute, avant de pigner tout son saoul à la simple pensée d’une heure de plus sans repas. Il s’est imaginé conduire dans un silence complet, sans allumer la radio qui serait perçue comme une véritable provocation. Le silence se serait poursuivi jusque dans la cuisine, les enfants auraient avalé de grands verres d’eau pour faire passer les brocolis et leur déception aurait définitivement eu ce goût.
Puis Sylvie serait partie se coucher dans le canapé après avoir achevé la soirée comme on achève un animal en fin de vie, allez au dodo maintenant demain il y a école.
– Vous faites quoi comme études ? D’accord donc vous allez partir comme tous les autres pour la rentrée c’est ça ?
Le directeur prend un air mécontent. À ma réponse son sourire revient. En haut de sa fiche, il écrit mi-septembre et l’entoure deux fois. Je ne suis pas seulement dynamique, motivée et polyvalente comme les autres. Mi-septembre devient ma principale qualité. Mon dossier viendra se placer bien au-dessus des indécis, ceux qui ont vaguement évoqué qu’ils partiraient à la fin des vacances. J’ai l’impression que l’entretien va s’arrêter, qu’il va me mettre une casquette sur la tête et me présenter à mes nouveaux collègues mais je sens qu’il lui manque un élément pour être convaincu. Le stylo qu’il tient entre les doigts fait des moulinets, marque le décompte, et une famille passe à côté de notre table, les bras chargés de plateaux. Les enfants crèvent des ballons et veulent faire du toboggan. Je dois poser ma dernière carte.
– J’ai le permis B.
Là ! On s’installe là ! Les parents nous suivent jusqu’à une table de bar au milieu du restaurant. On jette nos manteaux sur les tabourets et ils retombent, on ouvre les emballages mais maman nous arrête, on va aux toilettes d’abord. Alors qu’on court vers la dernière étape qui nous sépare de la béatitude, maman parvient à retenir Nico par la manche. Il n’a plus rien d’humain. Ses cheveux sont ébouriffés par l’électricité statique du manteau retiré, ses joues sont rouges, ses lacets traînent encore au sol et son pull est à l’envers, l’étiquette luisante de salive. Son visage est une énorme contrariété, il est fou, il veut en finir. Dans ses yeux brillent encore les nuggets qu’il a entrevus. Je pousse la porte des toilettes et Nico la retient de toutes ses forces, nous crions parce que nos voix résonnent. Maman tient la porte derrière nous et se retourne, voit mon père attaquer ses frites, la lanière de sa sacoche enroulée deux fois autour de son poignet.
Nico est déjà loin, je rince mes mains et, en sortant, le battant que je pousse vient buter contre une plante verte, elle se renverse à demi. Derrière moi maman se fâche comme elle sait le faire dans les lieux publics, non mais c’est pas possible, fais attention un peu, un éléphant dans un magasin de porcelaine.
– Je dirai que mon principal défaut, c’est que je n’ai pas assez d’expérience.
– Arrêtez, arrêtez. Ce n’est pas un défaut, il faut bien commencer quelque part et ici vous êtes formés. Un défaut, donnez-moi un défaut, n’importe lequel, choisissez. Vous êtes impulsive ? Vous avez du mal à garder votre calme parfois ?
– Non, non.
– Vous n’avez pas peur du covid, des maladies ?
– C’est pas ici que je l’attraperai plus qu’ailleurs.
– Bonne réponse. Vous êtes tête-en-l’air ? Vous avez tendance à oublier ?
– Non, enfin pas vraiment.
– Vous n’êtes pas dégoûtée par certaines tâches ? Ça ne vous dérange pas de sortir les poubelles ?
– Je le fais toutes les semaines chez moi.
– Il y a des gens que ça dégoûte.
– Non, pas moi.
– Je comprendrais si c’était le cas.
– Si j’y réfléchis bien… Non, ça ne me pose pas de problème.
– Donc vous n’avez pas de défaut, c’est ça que vous me dites ? Vous êtes parfaite comme moi alors ?
Lorsqu’on le rejoint, mon père a déjà fini toutes ses frites et maman le remarque, t’es pas chié, attention tes manches dans la sauce Nico. Les pailles sont plantées au centre des couvercles transparents, le coca vient nous piquer la gorge. Mon père commence son burger, buvez pas tout le coca les titis vous aurez plus faim après. Maman répartit les sauces dans les boîtes, se met du ketchup sur les doigts. Nico commence à construire le jouet, elle l’arrête, tu joueras à la fin du repas. Je suis silencieuse. Un nugget sur la langue, je sens la panure se décomposer, la sauce glisser et fondre. Les lampes suspendues font briller nos cheveux, nous créent des auréoles.
– Bon je vous cache pas que j’ai une centaine de candidatures sur mon bureau, sans parler de celles en ligne qui attendent et là je vois encore cinq candidates après vous.
Le directeur s’apprête à me demander ce qui me différencie, pourquoi on vous prendrait vous plutôt qu’une autre. Il ne suffit pas d’être véhiculée, d’habiter à cinq minutes et de quitter le poste plus tard que les autres candidats. Il faut aussi avoir envie qu’ils ratent leur entretien, souhaiter prendre leur place. Je cherche un synonyme de polyvalente et je ne trouve pas. Je ne peux quand même pas dire multifonction.
Alors vous êtes contents ? Nous sommes tous les quatre serrés autour de la table et toutes les cinq minutes mon père répète, alors vous êtes contents ? Nous sommes concentrés, personne ne doit nous déranger. La table glisse, traces de doigts, mayonnaise sur le bord du plateau. Maman rassemble les déchets à mesure que nous écartons les cadavres. Mon père raconte, la première fois que je suis entré dans un fastfood, j’étais encore en BTS, on aspirait les glaçons au bout de nos pailles et on soufflait pour qu’ils glissent dans les allées centrales, qu’est-ce qu’on se marrait. Il refait l’historique, les murs orange de la maternelle, les colles du petit séminaire, le bac pro élec’, les escaliers de la cité U d’Hérouville dévalés pour appeler ses parents d’une cabine téléphonique, il crie dans le combiné je veux rentrer à la maison, je vais péter les plombs. Sa mère est à une heure de là, essaie de le rassurer. Calme-toi un peu Jérôme, qu’est-ce que tu racontes, non tu vas pas mourir, tu vas passer ton BTS et trouver un petit boulot pas trop loin de la maison, c’est tout.
Lorsque tout est avalé, Nico et moi avons un hoquet de stupeur. On cherche dans le sachet la frite qui reste, la friture de nugget qu’on essaie de récupérer avec le bout du doigt humide. Alors vous êtes contents ?
– Bon j’ai écrit mi-septembre mais je peux écrire fin ? Ce serait bon pour vous de travailler jusqu’à cette période ?
– Oui, oui pourquoi pas.
– Parfait. Après vous pouvez me dire ça et démissionner quand vous voulez hein.
Ouais on va pas tarder, il se fait tard et il y a encore de la route. On fait semblant de ne rien entendre et Nico tourne le nez de l’extraterrestre. La lumière jaillit, il y a des piles. Un temps je ne respire plus, ma bouche s’entrouvre et dans mon esprit défilent tous mes cadeaux d’anniversaire, ceux de Noël. Attendre avant de faire fonctionner la main qui tourne, la peluche parlante, le bébé qui pleure, les talkies-walkies, la montre. Attendre que mon père passe aux piles.
Quand est-ce qu’on revient ? Maman met son manteau et mon père enfile sa sacoche, la lanière lui barre le torse. Quand est-ce qu’on revient ? Les parents ne nous regardent plus. Nico proteste qu’il n’a pas fait de toboggan, qu’il n’a pas eu de ballon et que ce n’est pas juste. Je suis prête à partir, le scratch de mon manteau me griffe le menton, je regarde ceux qui restent. Les dames à casquettes s’activent derrière le comptoir, sous les lampes basses qui font luire leurs fronts. Je fais tourner le nez de l’extraterrestre machinalement mais mon père m’arrête, tu vas épuiser les piles, économise. Nico pleure et maman le tire par la manche. C’est la dernière fois qu’on vient si c’est pour faire un cinéma pareil ! C’était bien la peine !
Je note mes préférences d’horaires sur une feuille. L’entretien est fini. Je me presse vers la sortie mais devant les portes automatiques, le directeur m’appelle. Je le vois se diriger vers moi à petites foulées, vous avez pris mon stylo, attention c’est une faute très grave ici. Il veut rire. Je déplie ma paume moite comme pour prêter serment et il récupère le stylo, le range dans sa poche de chemise. Lorsque je sors du restaurant, je sais que j’ai réussi l’entretien.
C’est pas donné, voilà pourquoi on y va pas souvent ! Vous saviez très bien qu’on resterait pas toute la nuit ! Nico renifle dans la manche de son pull. Je n’ose plus tourner le nez de l’extraterrestre parce que je sais que mon père me verrait dans le rétroviseur. Il met la clé dans le contact et ajoute, et puis moi je bosse demain ! Les vacances sont finies, nous rentrons à la maison.
Je serre le jouet dans mes mains comme s’il s’agissait d’une pièce à conviction, une preuve que c’est bien arrivé, et puis je me concentre parce que je ne veux pas qu’il redise le mot, économise. Je ne pense qu’à ça alors que la voiture dépasse le panneau sortie de la ville et s’enfonce dans la campagne sans lampadaires.
*
Un retard c’est joker, deux retards c’est la porte.
Le directeur marque une pause, lève les yeux de ses papiers et nous nous empressons de surenchérir. Quelques rires amicaux, il ajoute on s’est compris, parce que moi j’en connais plein des gens qui veulent bosser donc ceux qui arrivent en retard basta, j’ai pas de temps à perdre avec eux. Il pose devant nous une tablette sur laquelle il faudra signer en bas à gauche avec son index. Au bout de la banquette sur laquelle nous sommes assises, au milieu du vestiaire, une fille en chemise blanche mange un burger devant son téléphone portable. Elle a quelques minutes avant de reprendre.
Quelqu’un pousse la porte battante, d’autres entrent en même temps, allez ceux qui commencent à onze heures trente vous pointez, là on se fait rusher ! Ils saluent le directeur. Le battant cogne, peint en mauvais rouge il fatigue l’œil, ils vont se changer, un vrai défilé. Des filles s’attachent les cheveux, mettent une charlotte, ressortent, on aperçoit quelqu’un enfiler un pantalon, à plus ! Le battant claque dans l’autre sens, une fille repasse le col de sa chemise à côté de mon contrat et l’enfile sitôt droit, une autre époussette son pantalon. T’es où ce midi ? Pass drive boissons desserts, je suis aux frites j’en peux plus, ça va franchement tu veux être avec moi en salle ? Les visages des filles deviennent ceux de chats persans lorsqu’elles se font des queues-de-cheval, enferment leurs cheveux dans des filets. Quelqu’un a vu la trame ? La porte se referme. Silencieusement, on appose nos signatures en bas des contrats.
Nous sommes toujours assises sur la banquette, le directeur nous forme, vous êtes formés ici, donc il faut tremper les chiffons toutes les demi-heures dans cette solution pour les désinfecter. Il faut prendre le pot, le remplir, verser le sachet dedans, le fermer, le mettre à tant de distance du sol, là c’est zone propre, là c’est zone sale. Allez petit quizz pour savoir ce que vous avez compris, à quelle température, à quelle distance, à quelle fréquence, quand où et pourquoi ? OK ? Bon voilà.
Il nous tend nos uniformes sous plastique, déjà salis par les précédentes équipières. Je n’ai pas de casquette. La fille qui mangeait à côté de nous est partie sans qu’on l’ait vue se lever et puis on doit suivre le directeur parce qu’il veut nous faire visiter.
Il nous présente la plonge sur notre gauche, des tomates gisent au sol, un équipier en nettoie d’autres au jet dans des bacs en inox. L’évacuation est sous ses pieds. À droite la chaufferie, les produits d’entretien y sont rangés et un amoncellement de poubelles cache une porte. Le directeur nous dit qu’elle donne sur l’extérieur, on le croit. Nous traversons le couloir, poussons une porte. Le directeur présente le stock, des cartons s’y entassent sur des étagères. Deux larges portes donnent sur un frigo, le posi, et sur un congélateur, le neg. Une équipière y entre mais on n’aperçoit que le haut de son chignon, le reste est engoncé dans un énorme manteau au logo de la chaîne. On ne peut pas entrer dans le neg en chemise d’équipier. À mesure qu’on progresse, le directeur dément les rumeurs, le coca est pas en poudre, regardez les poches de coca, c’est Coca qui nous envoie tout.
Nous tournons au milieu des étagères jusqu’à arriver devant une porte, le bureau des manageurs. Il faut frapper avant d’entrer. Plusieurs bureaux sont recouverts de documents et, au-dessus d’eux, des écrans de surveillance suivent l’activité en cuisine, au comptoir, et en salle. Le directeur balaye la pièce du regard, résume, ici les manageurs comptent la caisse et la directrice des ressources humaines détermine vos horaires de travail. Il pousse un énième battant et nous nous retrouvons devant la grosse pointeuse, au centre de la cuisine. Elle indique l’heure, il faut scanner sa carte, indiquer qu’on entre, qu’on sort, la pointeuse dit bonjour quand on entre et se tait quand on sort. Chaque fois qu’une carte est scannée, la pointeuse fait le bruit d’un flash d’appareil photo. Le directeur a fini la visite, il nous laisse avec une formatrice. Elle va nous apprendre la prise de commande au drive et l’encaissement. Les voitures défilent derrière la vitre.
– Si tu veux je peux conduire.
– Non, non, ça va aller.
Maman tient fermement le répertoire des meilleurs restaurants pour pas trop cher et mon père est au volant. Nous tournons dans Quiberon à la recherche d’une place gratuite, il est midi dix et, après plusieurs tours, mon père coupe la radio. Le trajet cesse alors d’être promenade et devient traque au resto. Derrière, il faut se taire, laisser les parents décider sous peine d’entendre bon on va au supermarché acheter du jambon et du pain puisque vous êtes jamais contents. Nico marmonne depuis plusieurs minutes qu’il veut aller au fastfood comme l’année dernière, c’est facile, c’est à côté, y en a un ici, et ici, et là aussi, y en a partout.
Là, c’est là ! Maman pointe du doigt un restaurant devant lequel on passe sans s’arrêter, restaurant noté une tirelire cochon sur cinq pour le prix. Mon père se gare plus loin et devant la pancarte, ils parlent prix, menus, aliments, ouais mais j’aime pas la vinaigrette, bah tu prends pas l’entrée, je peux pas prendre de menu sans entrée, ou sinon les œufs mimosa, j’espère qu’ils ont des frites, c’est sûr qu’ils ont des frites ils ont des steaks. Et vous ? Vous voulez manger quoi, vous ?
Je porte un casque audio, la formatrice dit en haut c’est la voie deux, en bas la voie un et tu appuies pour parler, quand c’est rouge le client t’entend, si ça clignote une voiture attend. Dans l’écouteur du casque, une sonnerie vient hacher les mots, je veux un wrap, je veux une compote, non pas de jouet, c’est obligé le jouet dans le menu enfant ? La formatrice a un an de plus que nous, elle répète en fait c’est très simple, c’est un automatisme, on finit par s’y faire. Il suffit de dire bonjour, merci, au revoir, de dire j’écoute pour votre commande et éventuellement est-ce que vous pouvez répéter s’il vous plaît, je n’ai pas bien entendu.
Le problème avec ce poste, c’est l’écran face à moi sur lequel je dois composer la commande. Cases rectangulaires, il faut appuyer avec l’index, je clique sur quoi, c’est où les desserts, comment faire pour enlever un ingrédient, mettre une sauce, gratuite, pas payante la sauce, et pourquoi ils veulent des croque-monsieur sans jambon tout le temps ? Je suis courbée au-dessus de l’écran, mon index fait des mouvements dans le vide à chaque fois qu’on me dit quelque chose dans l’oreillette. Je veux un burger en menu. Mouvements d’index, c’est où, j’ai perdu le burger et puis je ne sais pas enlever les glaçons, remplacer la glace par une autre glace sans coulis. Le gamin dans la voiture dit à sa mère euh non pas coca sans sucre, coca normal et il faut tout changer. Un client arrive avec une promotion, il l’a découpée dans un ticket de caisse, pouvez-vous patienter un instant s’il vous plaît ? J’ai besoin de la carte magnétique d’un manageur qui m’autorise à valider la réduction. Elle me servira aussi à ouvrir la caisse en cas d’erreur et à prendre mon repas à la fin de la journée, c’est la carte mana.
Au début je ne sais pas qui sont les manas, tout le monde me redirige, demande à Antoine, Caro, Laura et il faut les chercher sans connaître leur visage, ça peut être n’importe qui. Tout le monde a le même uniforme ou presque, ceux qui portent parfois un pull noir et un jean avec des poches sont les manas, ceux qui ont une tenue plus adaptée à la saison. Mais là c’est l’été et tout le monde est en chemise blanche. J’ai passé le casque à la formatrice et je me rapproche de la fenêtre pour apprendre l’encaissement. Un camion se gare devant moi, une jeune femme descend manuellement la vitre côté conducteur. Vous prenez les chèques-vacances ?
Restez dehors, on va demander. Nico tape ses chaussures contre le muret, scande, le fastfood, le fastfood, et je regarde mes parents à travers la vitre du restaurant. Je vois la bouche de mon père formuler les mêmes mots, ses mains se resserrer sur sa sacoche de la même façon. Quand il reçoit ses chèques, quatre cent cinquante euros là-dedans vous vous rendez compte, ils traînent sur la table pendant deux semaines et on mange en lisant les conditions générales, quatre cent cinquante euros et regardez on peut aller partout ! Nico répond oui et aussi au fastfood.
Le tiroir de la caisse enregistreuse me rentre dans le ventre, la même caisse que j’avais en jouet, et pourtant je sursaute à chaque fois, je ne m’y attends jamais.
Mes parents ressortent du restaurant, la portière de la voiture claque et nous sommes repartis. La radio est toujours muette, mon père donne des coups de volant plus secs, prend ses virages dangereusement. Maman continue de donner les indications jusqu’au moment où elle crie là là ah bah tu l’as raté c’était le virage d’avant, et là mon père explose. Son visage se déforme, ses mains deviennent énormes sur le volant, putain ! et Nico fait silencieusement une croix sur sa demande. Mon père dit passe-moi la carte, passe-moi la carte je vais mieux me débrouiller que toi. Et maman, mais tu conduis enfin c’est bon, on va y arriver au resto. Et lui, vous faites chier, vous faites tous chier putain. Je regarde par la fenêtre la zone industrielle autour de nous, mon père conduit la voiture dans une entrée d’usine pour mieux faire demi-tour, merde ! et maman ne dit plus rien, elle pose sa main sur la poignée de la portière. Les bâtiments se succèdent et la voiture revient à l’endroit indiqué, tu vois un resto toi ? Les enfants si vous voyez un resto vous hurlez. On regarde chacun de notre côté, comme au supermarché, et maman, doucement, dit je vous jure que c’est l’adresse, c’est écrit dans le guide ! On ne voit que des usines à camions, des usines à tracteurs et puis d’autres impossibles à identifier, grosses baraques blanches aux fenêtres trop hautes.
– Je voudrais un bacon.
– Excusez-moi je n’ai pas bien entendu, vous dites ?
– Un bacon truc là, je ne sais pas comment vous appelez ça, un bacon quelque chose.
– Excusez-moi, pouvez-vous répéter ?
– Un bacon je vous dis.
– Je vous demande pardon, je suis nouvelle et je ne connais pas tout, je suis presque sûre qu’on n’a aucun burger avec du bacon seul, vous voulez quoi exactement ?
– Écoute c’est toi qui bosses ici ma grande, c’est toi qui connais les sandwichs.
Là, le resto, la crêperie ! Mon père tourne mais passe devant le restaurant décoré de coquilles saint-jacques sans s’arrêter. Les yeux brillants, il nous reconduit au camping. Nico évite de croiser son regard, un silence s’installe, je sors un livre. Il est une heure moins le quart et mon père n’allume pas la radio, ne s’arrête pas sur le parking du supermarché. Maman referme le guide des meilleurs restaurants, relève son pull sur son visage et s’endort.
– Passe-la moi je vais lui parler.
– C’est ma faute, je n’ai pas compris ce qu’elle voulait.
– Passe-la moi. Madame ? Vous êtes encore là ?
*
Je compose le code, tintement, je pousse la porte. Le vestiaire femmes est un long rectangle que se partagent une rangée de casiers orange et un lavabo. L’unique siège est occupé, j’enfile mon pantalon derrière le battant. C’est mon deuxième jour. Sur la porte, je lis qu’il ne faut pas laisser ses vêtements dans le vestiaire lorsqu’on ne travaille pas et qu’il faut retirer ses boucles d’oreilles. Sur les casiers, des étiquettes indiquent les noms de celles qui travaillent ou de celles qui ont travaillé là il y a longtemps, celles qu’on garde en mémoire pour leur longévité, un record, presque sept ans, en souvenir de ce jour où, putain, elle avait fait un trou dans le pot de glace, elle s’était renversé la poche de caramel sur le pantalon, elle avait insulté un client, elle était incroyable.
Les nouvelles devront faire leurs preuves pour mériter leur nom sur la porte d’un casier. Les anciennes, elles, sont reconnaissables à leurs étiquettes légèrement effacées. On m’attribue le casier des pantalons d’équipiers.
Il est bientôt midi, vapeurs de déodorants et filets à cheveux au sol. Le carrelage est mouillé du matin au soir, une eau qui ne sèche jamais. Certaines quittent le vestiaire pour aller repasser leurs chemises dans l’entrée. Elles me disent t’es arrivée quand, t’es nouvelle toi, et enchaînent vite, tu finis quand aujourd’hui, c’est quels jours ton week-end ? Les équipières secouent leurs chemises blanches et enfilent leurs surchaussures. Les présentations sont faites.
C’est peut-être l’après-midi, une autre année. Nico avance sur une route de graviers blancs. Il suit les panneaux, il tourne à droite, à gauche, repère les sanitaires, fait quelques pas, on y est, c’est là. Je le suis, deux oreillers sous les bras, je regarde mes chaussures qui deviennent blanches. Je veux les retirer et les jeter loin, atteindre la pelouse pour y frotter mes orteils salis par la poussière mais Nico avance plus vite que moi, je cours sur la pointe des pieds. Nous nous retrouvons dans un enclos de sable, les cordes de deux balançoires s’effilochent, tourniquet qui fait vomir, chevaux à ressorts, toboggan brûlant. En dessous, c’est rouillé. Nico creuse dans le sable et je me mets debout sur la balançoire. Mon père paye à l’accueil, maman est avec lui, nous attendons de savoir quelle parcelle nous sera attribuée. Au-delà de l’aire, des tentes en rangées, certaines ont une table devant, les chaussures à l’extérieur, des vélos avec le numéro de location inscrit sur le cadre, les réchauds qui dorment contre les sardines des tentes et refroidissent doucement. Le soir tombe déjà derrière les sapins. Des cordes à linge sont accrochées à un grillage défoncé comme si quelqu’un avait tenté de l’escalader un soir, insisté puis renoncé.
Notre tente a trois ailes, une pour les parents, une pour Nico et une pour moi. Je sais déjà que je placerai mon sac de couchage au fond, sur la gauche mes vêtements par piles et sur la droite mes livres, cahiers et crayons. Je pense déjà au cri du corbeau à six heures suivi par le roucoulement du pigeon, la chaleur du duvet, fermé jusqu’en haut le soir et rejeté le matin, le bruit de la fermeture éclair sans arrêt, celui qui parfois veut dire ça suffit maintenant il faut dormir, la moustiquaire à fermer sur soi, les lampes torches qui rechargent, le ronflement de Nico quelques secondes après qu’il a fermé la moustiquaire de sa chambre, le film de mon père, le matelas à regonfler tous les matins et tous les soirs, pourtant j’avais mis un scotch l’année dernière, il y a un trou quelque part mais je ne le trouve pas, mets-toi debout dessus pour que je trouve. Tout ça arrivera mais pour le moment, la tente est encore dans le coffre et Nico se tient le ventre, il a sauté du tourniquet.
Il est quelle heure ? C’est qui le mana ce midi ?
Des enfants inconnus, un peu mieux habillés, entrent dans l’aire. Nico est à plat ventre sur le sable, il respire doucement pour ne pas vomir et je suis toujours perchée pour ne pas mourir. Nos vêtements sont froissés, inadaptés au temps qu’il fait, nos doigts sont gras, nos cheveux grattent. On détourne le regard, moi en haut, Nico en bas, même si je me doute qu’il fait la comédie, je ne descends pas. Nous ignorons les autres enfants, nous n’existons pas. Demain sera une meilleure journée pour les rencontrer. Nico s’assoit, retire sa chaussure et la secoue. Les enfants s’installent dans le tourniquet et ne vomissent pas. Je pense aux activités que je choisirai pour la semaine, la sortie zoo, l’accrobranche, la plage. Les enfants nous dévisagent comme si nous n’étions pas invisibles, puis ils tapent dans leurs mains et rient fort. La petite fille a des sandalettes vertes. Maman entre dans l’aire, elle avance d’un pas décidé et s’accroupit près de nous. Elle nous indique le numéro d’emplacement comme chaque année, mais cette fois elle ajoute soyez gentils avec votre père cette semaine, il est complètement nase. Les ourlets du pantalon de maman sont tachés. Nico arrache un pissenlit, il prend un air contrarié et rétorque pourquoi ? Elle ferme brièvement les yeux, voilà justement je veux que vous ne l’embêtiez pas trop avec des questions, il en peut plus de la route, il a besoin de couper un peu avec la maison, le travail.
Maman se relève. La glacière qu’elle porte en bandoulière la fait claudiquer sur les graviers jusqu’à l’accueil. Nico s’allonge de nouveau, haut-le-cœur, il respire avec les cordes vocales. Je dis ça va ? ça va Nico ? La petite fille colle un jouet musical contre son oreille, elle chante no no no no don’t, je m’en fiche. Les oreillers tombent du banc où je les avais posés, dans la poussière, et je descends de la balançoire. Alors Nico se jette sur ma jambe, agrippe ma socquette. Je suis touchée, c’est moi le loup.
Quelqu’un a vu la trame ?
– Je prendrai un granité bleu madame s’il vous plaît.
– D’accord j’en mets dans votre tasse.
– Glou glou, merci madame, c’est très bon, ça coûte combien.
– Ça coûte 100.
– Mais ça a augmenté, la dernière fois c’était 10.
– Oui mais c’est la crise.
– Mais non, on avait dit que non.
– Si, tout le monde le sait et tout le monde dit. C’est 100 et puis c’est tout.
– J’ai qu’un billet de 50, on a qu’à dire que c’est pas grave.
– Tu as bu le granité donc tu payes, sinon j’appelle la police.
– T’as un portable ?
– Sinon je crie très fort.
– La dernière fois je t’ai fait un prix d’ami sur les fruits et toi t’es jamais gentille.
– C’est 100 et si t’es pas content, c’est pareil.
– Mais j’ai pas assez de sous, je peux payer en tapant dans la main ?
– …
– C’est la dernière fois je te jure, la prochaine fois j’aurai assez de billets.
– Allez tape, tape.
Un équipier désinfecte le casque qu’il s’apprête à me tendre, il passe le chiffon sur l’oreillette, essuie le micro. Je l’enfile comme un serre-tête, je place le micro devant ma bouche, prête à saisir les commandes sur l’écran face à moi. La formatrice est la même qu’hier et juste un détail la différencie du jour précédent : une mèche de cheveux est coincée différemment sous son filet à cheveux et forme une boucle rebelle près de l’oreille. La formatrice se frotte le coin de l’œil, elle reste derrière moi, j’appuie sur le bouton de la ligne deux.
Bonjour ! D’habitude les autres me connaissent mais vous, je ne reconnais pas votre voix. Je suis la dame qui demande du lait d’avoine dans son café le matin, vous pouvez m’en ajouter ? Et un verre d’eau supplémentaire s’il vous plaît, c’est pour mon chien.
Bonjour je vous écoute pour la commande, et avec ceci ? vous souhaitez que j’affiche les burgers ? vous souhaitez quelles sauces ? vous souhaitez un dessert ? vous souhaitez autre chose ? ce sera tout pour vous ? ça fera quatorze euros cinquante, je vous laisse avancer à l’encaissement, je vous remercie, au revoir bonjour, quatorze euros cinquante, par carte ? c’est ici, voilà votre ticket ce sera en livraison une, bonjour je vous écoute.
– Bonjour un menu enfant fille.
– Oui ?
– Pour une fille.
– Vous voulez quoi dans votre menu ?
Jérôme dit qu’il n’arrive pas à se reposer. Pourtant il a laissé sa sacoche à la maison, les enfants sont mignons, il le dit souvent, vous êtes mignons les titis, et Sylvie a géré la réservation cette année. Pourtant, quand il enlève ses chaussures pour marcher sur le sable et déplie une serviette pour s’asseoir, il fixe continuellement la mer comme si quelqu’un s’y noyait sans qu’il puisse intervenir. Au parc d’attractions, il reconnaît les machines, il dit ça c’est la même marque qu’à l’usine, elles vissent les portières de bagnoles. Au camping, il s’acharne sur l’irréparable. Le pied d’un parasol se défait et il sifflote, sort du coffre une caisse à outils et un rouleau de chatterton, personne ne voit de quoi il parle, mais quand il répare quelque chose, il dit je vais essayer de le fixer avec du chatterton. Parfois, Jérôme s’engouffre dans le toboggan de la piscine du camping, coupe en petits carrés la galette de sarrasin dans son assiette au restaurant et poursuit Nico avec un pistolet à eau. Le soir pourtant, il parle du travail, ronge l’ongle de son pouce, Sylvie dit arrête j’ai horreur de ça, et après il a un panaris.
Quand il croise un chat en randonnée, Jérôme s’arrête trente minutes pour gratter la tête du minet, s’accroupir et lui donner un coup de tête amical. Puis il enfile le sac à dos de randonnée rempli de bouteilles d’eau et l’attache sur le devant. Il rappelle qu’on le lui a offert au travail et après il teste toutes les fermetures éclair pour dire que c’est de la qualité, sauf celle de derrière qui est cassée. Le soir, dans les rues de Crozon, il tient la main de Sylvie et un instant porte l’ongle du pouce à sa bouche mais il est bandé, il se ravise.
Lorsque Jérôme répare, il se blesse toujours avant de réussir, comme si la cassure devait passer de l’objet à son corps pour disparaître. Sylvie lui demande d’arrêter de réparer cette connerie, ça servira à quoi que ça marche, on n’en a pas besoin, on en a déjà quatre des radios. Parfois, elle dit simplement ça va mal finir.
Jérôme applique du mercurochrome sur ses doigts à la fin de chaque opération, sans même y penser. Il montre le fruit de sa réussite mais on ne voit que les mains trouées, les coupures, les bandages, on se cache les yeux et Jérôme ne cesse de répéter qu’il a gagné de l’argent, ça évitera de racheter neuf. Sylvie ne proteste plus, elle lui demande de réserver des places pour l’accrobranche demain mais, avant de composer le numéro, il s’inquiète, je dois dire quoi ? c’est pour quelle heure ? je dois réserver les équipements aussi ? Une fois les informations prises et le numéro composé, il se tourne de nouveau vers Sylvie.
– Je dis quoi si on me demande autre chose et que je ne sais pas ?
*
– Excusez-moi, je suis nouvelle et taper votre commande a pris un peu de temps.
– Ouais, c’était chiant.
– Je suis désolée.
– On peut avoir un geste commercial ?
La formatrice secoue la tête et je redresse le micro, je vous laisse avancer à l’encaissement, ça fera trente-sept euros. Au milieu des cuisines, la pointeuse fait un bruit de klaxon italien parce qu’une personne n’a pas dépointé à l’heure et l’équipe du soir, la relève, arrive enfin. Ils attendent l’heure, ont préparé la carte qu’ils s’apprêtent à scanner. Certains gardent les yeux rivés sur les secondes et d’autres regardent le planning, la place qu’on leur a attribuée pour le service. Ils plaisantent, nouent leurs tabliers en plastique, je suis en cuisine, t’es où toi, en salle, t’y étais pas hier ? Le klaxon italien couvre le reste de la conversation.
Dix-neuf heures et tout le monde pose sa carte à tour de rôle, la pointeuse dit bonjour à sept reprises. Une équipière pose sa carte et la pointeuse bavarde, elle explique, durée minimum de pause non effectuée. Lorsque chacun rejoint son poste en silence, seul le bruit de klaxon continue de retentir. Je prends les commandes, j’oublie les visages qui me disent bonjour. La formatrice est en retrait, elle prépare machinalement les boîtes des menus enfant. Et puis quelqu’un vient nous voir, il interpelle ma formatrice, c’est toi qui sonnes, tu dois dépointer, t’as oublié ? La formatrice me souhaite bon courage avant de courir jusqu’aux vestiaires.
Alors que j’étais retenue par des mousquetons dans les arbres, j’ai perdu une boucle d’oreille. L’attache s’est desserrée et le papillon d’or est tombé. On a cherché longtemps sous les arbres et j’ai pleuré pour que la boucle d’oreille réapparaisse. J’ai pleuré pour que la personne qui décide de la fin de l’histoire ait pitié de moi, sans succès. Mon père est allé jusqu’à retourner les feuilles mortes pour vérifier, être sûr qu’elle n’avait pas glissé là, il refaisait au sol le parcours d’accrobranche durant lequel la boucle était tombée. Maman disait c’est pas grave Jérôme, on en rachètera une, mais ce n’était pas une question d’argent. Le ciel est devenu bleu roi, le parc allait fermer d’une minute à l’autre, mon père courait dans les allées, répétait c’est pas possible, elle doit pas être bien loin. Les lampadaires se sont allumés, nous avons perdu mon père et ce sont les gardiens du parc qui l’ont fait revenir vers nous après leur tour de fermeture. Il n’avait pas retrouvé ma boucle d’oreille, il est venu me le dire en baissant la tête.
Depuis, chaque soir, je dois m’enfermer dans une cabine avec maman pour qu’elle désinfecte mes oreilles. Il faut faire passer le papillon rescapé d’une oreille à l’autre pour empêcher les trous de se refermer. Dans le lavabo, maman en profite pour écraser quelques poux et quand elle dit il est gros celui-là, je secoue mon crâne mis en friche par le peigne métallique. Je proteste parce que je ne veux rien entendre de cette colonie qui s’établit chaque jour autour de mes racines. Je vois les insectes tomber de mes cheveux mouillés et du sang sur le coton, maman dit arrête de bouger, elle tient ma nuque. J’ai le menton contre le lavabo blanc, maman fait claquer ses ongles, j’entends la pression exercée sur les poux, sur les lentes pour les faire éclater, tic tic, je ferme les yeux mais ce bruit reste, celui des poux qui s’aplatissent contre la faïence.
Un papa renverse dans mes mains jointes une quantité de centimes. Sur l’écran de surveillance, un embouteillage de voitures. Une moto klaxonne, un conducteur sort de sa voiture et empoigne le motard. Un monsieur passe avec un carton où il y a écrit qu’il a faim, des clients referment la vitre sur ses doigts. Dans mon casque, voie deux, j’entends une femme qui crie au téléphone mais putain, la moindre des choses c’est de venir au rendez-vous Jonathan ! Si t’es pas capable de comprendre ça, ta gueule ta gueule ta gueule, ça tu me l’as déjà dit donc ta gueule, je veux pas t’entendre, tu m’écoutes parce que la dernière fois, la dernière fois t’avais dit, non mais t’avais dit que tu étais prêt, j’y crois pas, arrête ! À l’arrière, un bébé pleure. La femme raccroche. Je termine de compter et le papa se penche vers moi.
– Excusez-moi, c’était la tirelire des gamins.
Je sors de la cabine des sanitaires et marche pieds nus sur les graviers jusqu’à la tente, soulagée d’arriver enfin sur une pelouse et de pouvoir courir. Mes cheveux mouillés se décollent de ma nuque et sèchent avec le mouvement. Il fait nuit et, derrière moi, des campeurs font du karaoké. Un couple s’est lancé sur une chanson à interpréter à deux, chanson de rupture mais c’est pas grave, c’est l’occasion, pour une fois qu’on chante tous les deux. Il fait un peu froid et, aux abords de la tente, mon pied bute sur une sardine enveloppée de chatterton. Je m’arrête et n’entre pas, je m’assois en tailleur près de l’ouverture centrale. Le couple reprend en chœur, tu m’oublieras, tu m’oublieras, applaudissements, un air disco reprend pendant que d’autres parcourent la liste des morceaux à interpréter, hésitent et se décident.
Mon bas de pyjama colle mes jambes encore mouillées. Au loin, des cailloux levés, ceux pour lesquels on a fait le voyage et qu’on aperçoit derrière la piscine et l’aire de jeux du camping. J’entends le film que mon père regarde à l’intérieur de la tente sur le lecteur qu’il a reçu au Noël du CE, un homme parle et puis des coups de feu, des cris de douleur. Au karaoké, quelqu’un s’est décidé à chanter du Édith Piaf et tout le monde reprend en cœur, padam padam padam. L’animateur chante plus fort que les autres, il a gardé un micro. Un insecte invisible rampe sur ma jambe et je l’écrase, peut-être un moustique. Au loin, ils tiennent la note, comme si tout mon passé défilait, les gens applaudissent mais la chanson n’est pas finie. Derrière leurs applaudissements, la fille au micro continue, cet air qui bat, plus personne n’écoute et le DJ effectue un fondu sur une musique d’Indochine. Je gratte mes cheveux. La chanteuse est remerciée et l’animateur rappelle qu’il y aura un vote pour élire la meilleure.
Les graviers crissent sous les pas de maman qui apparaît sous le halo du lampadaire sous batterie.
– Tu rentres pas ?
– Il fait un peu trop chaud mais je vais pas tarder.
– Nico prend sa douche.
– Papa regarde un film.
– T’as fait ta valise pour demain ?
– Oui j’ai tout rangé.
– T’as mis ton maillot de bain à part ?
– Pourquoi ?
– Demain matin, on va profiter une dernière fois de la piscine avant de partir.
– Non je l’ai pas mis.
– Faut en profiter, fais comme tu veux mais autant en profiter.
– On mange où demain ?
Le client s’empare du terminal de paiement, le tire à lui pour régler et le décroche de son socle, le terminal tombe sous la voiture. Je me précipite au comptoir pour prévenir un mana, je dis la borne est passée sous, elle est tombée, en deux morceaux, le client veut en carte bancaire pas autrement, je ne sais plus parler. L’équipier en face de moi répond je ne suis pas mana, demande à Laura, elle est dans le posi. Lorsque je la trouve, je prononce d’autres mots, mon vocabulaire n’en contient plus qu’une dizaine, ceux utilisés depuis quatre heures. Dans une heure, la pointeuse jouera le klaxon italien et ce sera moi qui pourrai partir en courant.
– Pardon ?
– La borne est tombée, il a tiré et il doit régler, je ne sais pas, je fais le tour ?
– Je ne comprends rien à ce que tu dis.
– La borne, elle est sous la Citroën et le client veut passer à l’encaissement.
Laura est une manageuse comptoir qui fait deux fois mon diamètre. Ses lunettes de vue sont fixées au sommet de son crâne et elle n’a pas de filet à cheveux. Dans la poche de son jean, elle garde sa carte et ne la donne que si elle est bien lunée. Quand les équipiers cherchent un manageur, ils ne cherchent pas Laura. Elle dit souvent je m’en fiche complètement, tu te débrouilles. Lorsque Laura marche, elle fait peser son poids sur sa jambe gauche et quand elle presse le pas, tout le monde se tient sur ses gardes, elle est effrayante, elle pousse les cuisiniers sur son passage. Laura ne s’excuse jamais.
Elle va jusqu’à mon poste et souffle bruyamment pendant que je répète la Citroën, c’est la Citroën à l’encaissement qui a, qui est, qu’il faut.
Allongée sur mon matelas gonflable, j’écoute le bruit de l’autoroute qui passe à côté du camping, à moins que ce ne soit celui d’un aéroport. La journée, je ne sais pas expliquer pourquoi, on ne l’entend pas. Ce n’est pas un bruit de roues de voiture, il s’agit plutôt d’un son continu, comme si tous les camions du monde se relayaient pour créer une harmonie, un parfait bruit blanc. Je le connais intimement pour l’avoir déjà entendu à la fenêtre de ma chambre.
Nous avons emménagé dans cette ville de deux mille habitants le jour où mon père y a trouvé un meilleur travail. L’appartement est aussi proche d’une campagne infinie que d’un axe routier fréquenté. Quand mon père parle du travail précédent, il dit Besnier ou Charchigné sans détailler davantage. Ça suffit pour expliquer ce qu’il faut fuir. Nous vivons au deuxième étage et, chaque soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, ce roulement continu de camions me rappelle que je suis dans une ville de passage et que, dans la logique de ce mouvement, je partirai moi aussi.
*
– Et en dessert ?
– De l’ananas tranché.
– Pardon ?
– De l’ananas tranché.
– Excusez-moi, pouvez-vous répéter s’il vous plaît ?
– De l’ananas tranché !
– Je, non vous avez dit ?
– De l’ananas tranché !
– C’est que, non mais je suis vraiment désolée, je ne sais pas si je vous entends mal ou.
– De l’ananas tranché !
Dans la voiture, le doigt mouillé est passé repassé au fond du paquet de chips, il n’y en a plus. On a trop dormi peut-être ou le gras saturé nous est monté à la tête, la radio est peut-être trop forte mais mon père conduit depuis cinq heures et a utilisé la grosse voix pour nous répondre la première fois alors on n’ose plus demander. Les consoles déchargées gisent sur le siège de gauche avec la glacière bleue, le matelas de Nico, le pull de maman, les brochures de l’office de tourisme de Paimpont, deux oreillers et une boîte d’anis. Nico et moi rions des voitures derrière nous auxquelles on tire la langue, rions des flics qui ont arrêté quelqu’un au rond-point, rions de lui, rions de moi, on se tape sur les jambes, les genoux à chaque blague et Nico s’étrangle, son visage devient rouge, violacé, il suffoque et ses mains s’ouvrent et se ferment comme s’il cherchait à m’attraper, les yeux fermés, le buste secoué de spasmes et il finit par expulser ce rire sonore que je connais par cœur.
Dans le reflet de la vitre embuée, je suis un monstre écarlate au visage déformé, la peau pliée comme un origami raté et je crache, la langue entre mes deux dents de devant, je crache comme si je me gargarisais en parlant. La sueur et la salive se mélangent sur le front de Nico dont les narines se dilatent. Je vois ses dents écartées quand il crie, jaunies par les chips et le jambon-beurre du midi. Il crie toujours avant que son rire vienne s’éclater contre la portière arrière droite, celle toujours mal fermée, qu’il faut rouvrir et claquer cinq minutes après le démarrage de la voiture. Cette fois, le cri de Nico se prolonge, les parents gueulent mais il n’arrête pas, le rire ne vient pas et j’empoigne ses cheveux fins, blonds, trempés, enfonce sa tête dans un des deux oreillers comme si je voulais l’étouffer, je le redresse et recommence, lui accorde la vie à chaque fois et le rire vient là, au creux de l’oreiller, laisse un filet de salive. Lorsque je lâche son crâne, quelques cheveux, presque blancs tant ils brillent, restent enroulés autour de mes doigts et la bouche de Nico se crispe vers le bas.
– De l’ananas tranché !
– Mon casque produit des interférences, il y a des grésillements, je ne sais pas quoi vous dire. Nous avons les glaces en pot, les cornets, les fruits, que voulez-vous ?
– De l’ananas tranché !
Mains dans les mains, nous nous poussons griffons et sous le rouge c’est blanc, des claques et des claques et des claques, les joues échauffées et puis les mains tapent ailleurs, n’importe où, sur les jambes, sur les bras, on ne regarde plus où ça va, ce qui compte c’est de sentir que ça a bien tapé quelque part. Les mains se resserrent, les poings foncent dans les ventres, sur les nez et, à ce moment, mon père nous arrête, regardez c’est là ! Nous passons à côté de l’usine, distinguons le sigle du sous-traitant automobile sur la devanture. Mon père klaxonne une fois et deux hommes à l’arrière du bâtiment en tôle lèvent le bras. Mon père précise, les bennes à côté c’est là que je récupère des trucs, on a pas le droit normalement mais bon, il faut bien avoir des avantages à bosser là. Maman tourne la tête de l’autre côté, regarde la forêt qui s’étale plus loin. Sitôt l’usine dépassée, Nico se penche en arrière. Il s’allonge de biais sur le matelas gonflable, lance des coups de pied dans ma direction, baskets dans ma tête et je me mets dans la même posture, pompes dans sa gueule, bam bam bam et le nez de Nico explose enfin, le sang se met à couler, emplit sa bouche, traverse ses lèvres. Nico explose de rire et des éclats de sang éclaboussent mon visage, colorent la poussière de ses chaussures. Les vacances sont finies, mon père est soulagé et il se met à chanter aigu sur un solo de guitare électrique.
– Donc vous voulez un fruit d’accord, jusque-là je vous comprends. Nous avons les pommes tranchées, la mangue.
– De l’ananas tranché !
– Mais enfin on n’en vend pas !
– Ah, d’accord.
Vingt-deux heures, fin du rush, les services se relâchent. Je sors de ma cabine au drive et traverse la cuisine. Aux frites l’équipière est débordée alors même que tout le monde se détend, elle a suspendu une panière au rebord métallique de la friteuse et y verse le contenu d’un sac de frites surgelées dont la moitié se répand au sol et sera écrasée sous les surchaussures. Je prends une balayette pour qu’on ne me reproche pas de ne pas le faire et passe à côté des deux manageurs qui posent leurs coudes sur le comptoir. Ils rangent par couleur les différentes boîtes en cartons qui viennent des cuisines. Quelqu’un verse un seau d’eau pour frotter le caramel au sol, un autre emballe des récipients avec du film plastique. Sur l’écran de télésurveillance au-dessus des frites, j’aperçois une voiture à mon drive et m’empresse de retourner au poste.
Alors que j’encaisse le client qui demande quatre glaces au beau milieu de la nuit, je me rends compte que je patauge dans de l’eau. Des heures après avoir pointé, je n’avais pas remarqué ces cinq centimètres qui menaçaient mon pantalon de service. Je baisse mon casque, le laisse pendre à mon cou et machinalement remonte vers la source. La fuite provient du couloir drive, sorte de tuyau dans lequel les équipiers ouvrent des fenêtres, courent et rangent des cartons de sauces. L’eau forme des flaques inégales dans des creux invisibles, le carrelage semble enfoncé là où les équipières ne font que piétiner. Je progresse, mes jambes avancent seules. De la même façon qu’un enfant se sent libre de marcher dans l’eau avec ses bottes, je patauge sans risque avec mes surchaussures. Un son strident résonne au creux de l’oreillette, une voiture m’attend. Je retourne barboter à mon poste, remets le casque sur ma tête. Une voiture se gare devant ma fenêtre et je ne distingue, à l’arrière, que la chevelure d’un enfant appuyée contre la vitre.
À chaque à-coup de la berlingo, ma tête rebondit sur la vitre, ma joue droite y est presque collée. Je n’essaie pas de dormir. Le visage de maman a disparu sous un pull, on ne peut voir que sa bouche entrouverte. Chaque fois que je me gratte la tête, je me dis cette fois c’est la dernière, je gratte fort et après j’arrête. Dans la portière, des mouchoirs, des CD et puis une brosse à cheveux à laquelle est noué un fil à gigot. J’appuie mes pieds contre la vitre. Nico a arrêté la console, il ronfle sur l’oreiller. Quand il faudra descendre, devant la maison, je sais qu’il fera semblant de dormir pour être porté jusqu’au lit. La lumière dans le garage éclairera son visage grave et mon père se penchera au-dessus de lui, il rigole, il dort pas vraiment regarde il rigole. Nico contractera sa bouche, froncera les sourcils, simulera un ronflement léger. Il n’y a qu’une seule façon de savoir s’il dort. Les doigts chatouilleront sous les aisselles et Nico ne tiendra plus, il donnera des coups de pied dans tous les sens, conscient que maintenant c’est foutu pour être porté. Parfois, Nico dormira si bien que mes parents n’oseront pas le porter de peur de le réveiller, ils le laisseront dans la voiture, débarrée au cas où il se réveille, la lumière du garage toujours allumée. Je ne veux plus être portée. La dernière fois que maman m’a portée, elle m’a reposée devant l’escalier, elle a dit j’ai mal au dos, c’est à cause du travail. Le scotch autour d’une branche de ses lunettes racontait la dernière lutte avec un jeune du centre. À chaque rentrée scolaire, je ne savais jamais expliquer ce qu’elle faisait comme travail.
Dans le rétroviseur, j’observe le visage de mon père, tragique, investi de la mission de nous ramener à la maison. Il jette un coup d’œil à l’arrière pour vérifier si nous dormons et je ferme les yeux de toutes mes forces pour qu’il le croie. Maman se réveille.
– Fais attention quand même.
– T’inquiète j’ai ralenti.
– Je parle du boulot, je veux plus qu’ils te remettent à ce poste.
– Je leur en ai déjà parlé mais qu’est-ce que tu veux que je fasse de plus.
– Tu peux pas continuer de monter en nacelle sans personne en bas.
– Ça a été signalé mais ils s’en foutent, t’imagines bien.
Mon père appuie sur le gros bouton de la radio et j’entrouvre les yeux. L’écran lumineux affiche l’heure. La voiture rebondit sur un ralentisseur et, devant Jésus crucifié, mon père met le clignotant.
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