Fantasmes de cour
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La pratique d’une vertu authentique mène à une vie d’effroyable ennui, nul ne pourra le contester. Et je ne puis imaginer que quelque femme que ce soit aspire réellement à cet insensé idéal de chasteté qu’on essaie pourtant de faire passer pour le plus grand des biens. L’apparence de la vertu, cependant, est chose très utile. Le scandale est l’ennemi de toute femme bien née. Il la prive de sa liberté et de la place qui devrait lui échoir en société et, en cela, il doit être à tout prix évité. En tant que fille unique du plus respecté général de Frédéric le Grand, j’ai toujours su ce que la société prussienne attendait de moi et, ayant pleinement conscience des contraintes incombant aux jeunes femmes de mon rang, je n’ai jamais douté qu’une certaine dose de déception serait le corollaire de mon bonheur et de mon épanouissement personnel. Etre aussi vertueuse que les conventions les plus strictes l’exigent représente un sacrifice auquel aucune femme ne serait prête à consentir. Apparaître vertueuse, toutefois, ne réclame qu’une petite mesure d’ingéniosité et un peu de chance.
Jusqu’à l’âge de vingt ans, je pourrais me vanter d’avoir vécu une vie parfaite d’apparente vertu, profitant de tous les plaisirs dont chacune d’entre nous est naturellement en droit de jouir, sans que ni mon statut ni ma personne n’aient jamais à en rougir. J’ai cependant connu à ce jour un échec notable — le premier —, et je me sens obligée de relater les tristes événements dont j’ai été tout à la fois l’actrice et le jouet afin que d’autres puissent éviter les pièges dans lesquels je suis tombée.
Pour commencer, laissez-moi exposer plus en détail les principes généraux qui ont guidé mes pas depuis ma jeunesse.
Très tôt, il m’est apparu que, si une femme souhaitait acquérir une certaine indépendance dans la recherche et la conduite de son plaisir, elle devait prendre garde à ce que les hommes de sa vie restassent discrets et conciliants. Pouvoir s’en assurer n’est pas chose aisée, et l’institution du mariage, comme l’atteste la tumultueuse histoire de ma propre famille, ne permet pas de résoudre cet épineux problème. Les hommes bénéficiant d’une plus grande liberté de mouvement que les femmes, il est plus difficile de leur imposer silence et discrétion, et cet état de fait rend périlleuse toute tentative pour garder le contrôle sur ceux-ci. La tendance naturelle des hommes à l’ostentation et à la forfanterie ne fait qu’ajouter au problème. Le secret est le meilleur ami des femmes, la publicité le premier désir des hommes, et ceci suffit à expliquer les origines de la guerre sans répit qu’ils se livrent.
La peur de la mort, bien entendu, est un argument assez fort pour contraindre un homme au silence. Et si vous avez la chance de vous trouver dans une situation dans laquelle un homme devrait payer de sa vie s’il révélait la véritable nature de ses relations avec vous, alors votre sort est en tout point enviable. Si, comme moi, vous vivez dans une ville de garnison, la présence des soldats offre à cet égard d’excellentes opportunités. Chacun sait que culbuter la fille d’un général est passible de pendaison dans l’armée prussienne, et, grâce à cette sage loi, je me suis divertie avec bon nombre de recrues sans jamais craindre pour ma réputation ni la leur.
Je fus malheureusement privée de cette saine et utile distraction, source intarissable de plaisir durant ma jeunesse, lorsque ma famille décida de m’envoyer à Paris vivre avec ma vieille tante et mon cousin Robert. Et ce fut précisément dans cette ville que je commis mon premier faux pas.
Je venais de me retrouver veuve, après un bref et insignifiant mariage avec un homme bien plus âgé que moi, et mon père avait décidé que resserrer les liens avec les derniers parents de ma mère à Paris pourrait s’avérer bénéfique, à la fois pour moi-même et pour le reste de ma famille. Lorsque, avec l’arrivée du printemps, les routes redevinrent praticables, je quittai Berlin avec quelques serviteurs et mes effets personnels pour un séjour prolongé dans la capitale française, accompagné de ma tante sourde et presque aveugle, qui ne m’entretint durant tout le voyage d’autre chose que de son impatience à retrouver son fils. Mon cousin Robert fit tout ce qui était en son pouvoir pour nous accueillir dignement dans son hôtel parisien, et, partageant l’intérêt de certains de nos contemporains pour les sciences et la philosophie, il se révéla rapidement être un hôte agréable et divertissant. Je passai de nombreuses heures riches en enseignements à l’observer mener ses délicates expériences, et ce fut avec un enthousiasme non dissimulé que nous discutâmes de Bailly et Lavoisier chaque soir au dîner.
Malheureusement, je ne trouvai aucune autre source d’amusement chez mon cousin, tous ses serviteurs étant soit vieux soit contrefaits.
Robert avait toujours eu beaucoup d’affection pour moi, et il était heureux de nous avoir, sa mère et moi-même, auprès de lui. De cela, je ne doutai pas un seul instant. Mais, durant les premiers jours que je passai à Paris, je décelai parfois chez lui une certaine tension qui me fit me demander si l’arrivée soudaine de deux femmes sous son toit n’avait pas perturbé ses habitudes solitaires au point qu’il en souffrît.
Un jour, alors que je rentrai plus tôt que d’habitude de ma promenade au parc, je compris que mes craintes étaient fondées. Ma tante était allée prendre le thé chez quelque vieille comtesse, et notre valet m’ouvrit la porte en affichant une mine inquiète dont il n’était pas coutumier. Cette étrangeté m’aurait alarmée si mon esprit n’avait été accaparé par une blessure contractée par mon chiot adoré durant notre promenade. Il s’était éraflé la patte sur une pierre coupante en batifolant dans l’herbe, et, contrariée par le sort de cette pauvre petite bête, je restai sourde aux suggestions pressantes de ce loyal serviteur qui insistait pourtant pour que j’attendisse dans le vestibule qu’il m’apportât un verre de vin destiné à me rafraîchir.
Après lui avoir demandé de l’eau bouillie et des linges pour soigner mon caniche, je voulus gagner mes appartements. Mais, alors que j’y étais presque, je décidai qu’un livre serait le compagnon idéal si je devais passer le reste de l’après-midi seule dans ma chambre avec ce pauvre animal, et je retournai à la bibliothèque.
Lorsque je poussai la porte, je découvris mon cousin allongé sur son nouveau divan de velours rouge, ses pantalons en bas des jambes. Une fille d’une force et d’une énergie admirables prenait son plaisir installée à califourchon sur lui, tandis qu’il s’agrippait avec fermeté à ses fesses et qu’il semblait captivé par le spectacle de sa poitrine généreuse dansant joyeusement devant ses yeux.
Dodue, jolie et blonde, cette fille avait été incroyablement bien dotée par la nature. Elle était aussi entièrement nue et s’acquittait de sa tâche avec beaucoup de vigueur et d’entrain, ce qui témoignait du sérieux dont elle faisait preuve dans l’exercice de sa profession.
Je complimentai mon cousin pour son goût très sûr en matière de putains et lui demandai où son bibliothécaire avait rangé son exemplaire de La Nouvelle Héloïse à présent qu’il était rentré de la reliure.
Robert, que mon entrée intempestive avait tout d’abord mis mal à l’aise, se détendit lorsqu’il remarqua que je n’étais pas le moins du monde indisposée par la scène que je venais de surprendre. Il laissa même échapper un rire franc et sonore, et dit qu’il était heureux d’apprendre que la philosophie n’était pas le seul de nos goûts communs.
Il me confia également que le rendez-vous qu’il honorait avec tant de constance chaque jeudi était en fait une visite au bordel local, où officiaient Claudette (c’était le nom de la plantureuse créature installée sur lui) et quelques-unes de ses consœurs. Il s’avoua soulagé de constater que, bien que j’eusse passé les premières années de ma vie dans le désert désolé et reculé qu’était la Prusse (ce furent ses propres paroles), mon cas était moins désespéré qu’il ne l’avait craint. En fait mon cousin, dans sa bonté et sa serviabilité naturelles, fut si heureux d’être allégé du fardeau du secret, qui peut semer la discorde dans bien des foyers, qu’il me proposa fort obligeamment de l’accompagner lors de ses visites hebdomadaires si le cœur m’en disait.
Le bordel de Madame Barthez, la maison de plaisir favorite de mon cousin, était équipé d’un ingénieux système d’œilletons permettant d’observer dans le plus complet anonymat les clients durant leurs rencontres galantes. Et, grâce à ces petits trous savamment dissimulés dans des tableaux ou dans les motifs du papier peint, le sport favori de l’aristocratie française, dans sa splendeur et sa fantaisie les plus débridées, se révélait à qui était curieux de le découvrir. Malheureusement, en dépit de son indéniable intérêt visuel, la maison de Madame Barthez n’était pas à même de me procurer de véritable plaisir physique, excepté celui que je pouvais moi-même me donner. Le bordel n’avait aucun homme à me proposer, et je n’ai jamais pu me résoudre à étendre mes goûts aux femmes, bien que cela fût, je le sais, un infâmant signe de mon provincialisme (ce pour quoi, d’ailleurs, Robert m’a souvent raillée).
Même avec cette distraction nouvelle et inattendue, ma situation à Paris n’était pas conforme à ce que j’avais pu en attendre, et je commençai à craindre de devoir me contenter des modestes plaisirs du voyeurisme pour le reste de mon séjour. Après tout, les hommes dont la vie serait mise en péril par l’aveu de leur relation avec moi n’étaient pas si nombreux et je n’eus pas le bonheur d’en rencontrer un seul parmi tous ceux qui me furent présentés.
Puis, un morne jeudi au bordel, au cours d’une soirée où il y avait eu peu à regarder, alors que je me trouvai dans le salon privé dans lequel les filles avaient l’habitude de se rassembler en attendant leurs clients, une opportunité se présenta enfin.
Les filles s’étaient accoutumées à mes visites hebdomadaires et, ce soir-là, elles semblaient m’avoir à peine remarquée. Bien que, je le pense, aucune d’entre elles n’éprouvât de sympathie particulière à mon égard, elles toléraient ma présence avec une relative bienveillance, sans doute parce que mon cousin était l’un de leurs meilleurs clients — jeune, riche et rempli de désirs pervers mais inoffensifs dont la satisfaction contribuait grandement à emplir les caisses de la maison. L’on aurait pu s’attendre que ces filles préférassent le travail facile et simple, mais, en vérité, c’était loin d’être le cas. Elles avaient un dédain quasi aristocratique pour les hommes qui repartaient du bordel aussi vite qu’ils y étaient arrivés. Que l’on pût avoir des besoins sexuels aussi simples et frustes était à leurs yeux le signe du mauvais goût le plus détestable, et elles se sentaient insultées lorsqu’un client les congédiait après un quart d’heure de bons et loyaux services.
Ce fut grâce à ce désintérêt que je trouvai une solution au problème qui me préoccupai tant. Il y avait un homme en particulier qui était le constant objet de leur mépris, un roturier exerçant un métier indéterminé qui, comme mon cousin, était là tous les jeudis. Quand Madame Barthez venait leur annoncer son arrivée, les filles se disputaient pour savoir laquelle devrait s’occuper de lui. (Madame ne prononçait jamais son nom ; elle disait seulement, d’un œil sévère : « Il est là. L’une d’entre vous doit y aller. ») Elle finissait toujours par devoir désigner elle-même la malheureuse victime, qui, immanquablement, protestait et s’en allait rejoindre son bourreau à reculons.
Chaque fois que je leur demandais pourquoi elles le détestaient tant, elles parlaient de son français abominable (il était étranger, anglais, ou peut-être même irlandais) et évoquaient le dépouillement de ses vêtements ; mais leur plainte la plus fréquente concernait la simplicité et la brièveté des services qu’il demandait.
— Il est toujours le premier arrivé après le tombé du rideau, ce qui fait que celle qui doit s’occuper de lui est sûre de manquer un meilleur client. Puis il prend son pathétique quart d’heure, et la nuit est fichue.
— Avant nous, il n’a dû baiser que des vaches dans des fermes puantes du fin fond de l’Angleterre.
— Il ne prend même pas la peine de se déshabiller, et, quand on entre, il nous regarde à peine. Il nous dit juste de nous mettre à quatre pattes sur le lit, il sort son énorme pieu et nous l’enfonce d’un seul coup par-derrière, comme le gros cochon qu’il est.
— J’ai voulu lui enlever ses pantalons moi-même un jour, pour l’exciter un peu, mais ce stupide paysan s’est contenté de repousser ma main en me disant qu’il n’avait pas l’intention de payer en plus pour une ridicule pantomime.
— Le sale radin.
— J’ai crié une fois et il m’a tapé sur les fesses en m’ordonnant de me taire.
— Il n’a rien à faire dans une maison comme la nôtre. Il ferait mieux d’aller ramasser des filles dans la rue. Madame pense la même chose. Mais c’est un client du duc de Brecis, et Madame ne peut pas le congédier.
Ces filles, j’en eus la preuve, comprenaient le système des liens qui unissaient les aristocrates français et leurs obligés mieux que la plupart des jeunes femmes de ma condition.
Ce jeudi, Madame Barthez venait d’ordonner à Claudette d’aller rejoindre ce client honni lorsqu’un plan surgit dans mon esprit, déjà entièrement formé, comme si je l’avais préparé des semaines durant. Tout un groupe de gentilshommes russes venait de faire son entrée dans l’antichambre, et Claudette se plaignait de s’être déjà occupée de ce maudit Irlandais deux semaines plus tôt et réclamait de pouvoir elle aussi tenter sa chance auprès des nouveaux arrivants. Les autres filles la suppliaient d’obéir, aucune d’entre elles ne souhaitant prendre sa place.
— De quoi a-t-il l’air, cet étranger ? demandai-je, en parlant assez fort de manière à couvrir le bruit de leurs chamailleries.
Elles haussèrent toutes les épaules et répondirent du bout des lèvres (car, de toute évidence, il leur coûtait de dire quoi que ce fût d’aimable à son propos) qu’il n’était pas laid, pourvu que l’on ne fît pas trop attention à la pauvreté de son costume.
— Possède-t-il encore toutes ses dents ?
Elles poussèrent toutes de petits soupirs agacés, contrariées de voir leur discussion interrompue par une question aussi stupide, et me dirent que oui, d’après elles, il possédait toutes ses dents.
— Dans ce cas, j’irai, moi, déclarai-je péremptoirement, en me levant du sofa.
Madame Barthez se mit à rire nerveusement.
— Ah ! notre jeune comtesse est bien spirituelle !
— Je ne plaisante pas, répondis-je en enlevant mes gants et ma veste. Et je vous paierai pour cela. Croyez-moi, vous n’y perdrez pas, car vous aurez double cachet pour l’Irlandais, plus ce que Claudette pourra tirer des gentilshommes russes.
— Mais, Comtesse…
De toute évidence, Madame craignait la réaction de mon cousin lorsqu’il apprendrait que j’avais décidé de faire moi-même commerce de mes charmes.
— Que l’une d’entre vous me prête une robe.
Celle que je portais, je le savais, me trahirait. Personne, et pas même le plus stupide des roturiers, n’aurait pu la confondre avec celle d’une prostituée. Les filles me regardaient bouche bée — et c’est un tour de force, il me semble, que de choquer toute une assemblée de putains —, à l’exception de Claudette qui sortit une toilette de la garde-robe et me la tendit en souriant d’un air rassurant, comme si elle craignait que je pusse changer d’avis.
Mais je n’avais nulle intention de changer d’avis. Je ne voyais pas pourquoi ce client si impopulaire n’aurait pas pu être celui qui allait m’aider à mettre un terme à cette chasteté forcée dont j’avais tant à me plaindre. J’ignore pourquoi je n’avais pas songé plus tôt à cette solution pourtant si simple. Les hommes se pressaient nombreux chez Madame Barthez chaque nuit, et tous n’appartenaient pas aux plus hautes sphères. Je n’avais aucun parent irlandais, ni anglais, en tout cas pas à Paris. Cet homme ne saurait donc jamais que je n’étais pas l’une des nombreuses protégées de Madame Barthez. Il n’aurait aucune raison de parler à quiconque de notre entrevue, puisque faire l’amour avec une putain n’est généralement pas motif de fierté. Les filles ne me disputeraient pas cette satisfaction, et cet homme ne saurait jamais qu’il avait fait quelque chose dont il eût pu se vanter.
Quelques-unes des filles s’étaient à présent remises de leur surprise, et elles se précipitèrent pour m’aider à m’habiller, comprenant que cette étrange idée qui venait de naître en moi ne faisait en réalité que servir leurs intérêts. Madame Barthez semblait toujours contrariée lorsqu’elle me conduisit à l’étage, mais son expression se radoucit quand je lui murmurai que je la paierais le double de ce que l’Irlandais lui devrait.
Alors que je m’apprêtais à frapper à la porte, je me demandai un instant ce que je ferais si les filles ne m’avaient pas tout dit à propos de cet étranger et si, par malchance, je le reconnaissais en le voyant.
Lorsque je pénétrai dans la pièce, mon soulagement fut double. D’une part, c’était un parfait inconnu pour moi et, d’autre part, elles avaient largement sous-évalué ses charmes. La coupe simple de son costume ne lui nuisait pas, au contraire. Le lin brut lui seyait à merveille et sa silhouette élancée et musclée aurait semblé ridicule dans un habit de satin. Il avait quitté sa veste et ouvert sa chemise. Avec son col qui pendait, on aurait dit un jardinier qui attendait son souper dans la cuisine. Ses cheveux blond-roux ondulés, ébouriffés et en désordre bien que courts comme ceux des artisans, avaient la même allure débraillée que sa tenue. Et il y avait quelque chose de séduisant dans cette simplicité, qui s’imposait avec d’autant plus de force qu’elle contrastait avec la décoration recherchée et chargée de la pièce.
Je ne sais pas si vous-mêmes en avez fait l’expérience, mais je puis vous assurer que la sensation que l’on éprouve lorsque l’on se trouve face à face avec un inconnu attendant de vous que vous vous donniez à lui sans la moindre préparation est loin d’être inintéressante.
Il regardait par la fenêtre, abîmé dans la contemplation de la nuit.
— Tu es nouveau, dit-il avec brusquerie après s’être rapidement tourné vers moi.
Les filles ne m’avaient pas menti : son français était exécrable.
— Oui, monsieur, je suis nouvelle, répondis-je en anglais pour ne plus entendre cet horrible français.
Surpris, il marqua un léger temps d’arrêt.
— Anglaise ?
Lui, en tout cas, était écossais. Je reconnus tout de suite son accent.
— Non, monsieur, allemande.
Je ne mentis pas, convaincue que l’honnêteté partielle et bien choisie serait un parti plus facile à tenir que la pure invention.
Il détourna rapidement les yeux lorsque nos regards se croisèrent.
— Déshabille-toi et va t’installer sur le lit, dit-il, redevenu brusque une fois dissipé l’effet de surprise.
Mes mains tremblaient d’excitation lorsque je tentai de dégrafer ma toilette d’emprunt. Heureusement, les robes des prostituées sont conçues pour pouvoir s’enlever aisément, et j’avais laissé mes jupons et corset en bas. Très vite, je fus nue. Je me dirigeai vers le lit, toujours tremblante, et m’arrêtai une fois arrivée au bord, ne sachant que faire ensuite. Il me paraissait incongru de me mettre tout de suite à quatre pattes, même si je savais que c’était ce qu’il me demanderait. Au lieu de cela, je m’assis sur le lit et repliai mes jambes sur un côté. Puisqu’il semblait mal à l’aise quand je le regardais dans les yeux, je gardai la tête baissée en attendant qu’il me rejoignît.
Du coin de l’œil, je vis qu’il se dirigeait vers le lit et qu’il défaisait ses pantalons tout en marchant. Il me dit de me retourner et je pris donc la position qu’il paraissait tant affectionner. Le lit grinça lorsqu’il y monta et il s’installa juste derrière moi, les genoux de chaque côté de mes jambes, ses pantalons baissés frottant contre mes mollets. Il passa la main entre mes cuisses pour écarter les replis de mon sexe, et y introduisit son membre comme les filles m’avaient dit qu’il le ferait, d’un coup d’un seul, et il était si long et si gros que j’en eus le souffle coupé. Saisissant mes hanches de ses mains larges et calleuses, il commença à me prendre.
Je m’efforçai de calmer ma respiration alors que j’approchai de l’extase, sachant d’instinct qu’il serait surpris s’il se rendait compte du plaisir qu’il me procurait. Mais je crois qu’il dut sentir mes muscles se contracter autour de lui car, dès que je jouis, il m’imita, criant alors qu’il donnait un dernier coup de reins en m’attirant si fort à lui que mes fesses vinrent taper contre son bassin.
Il resta ainsi derrière moi, collé à moi, pendant près d’une minute. Mais dès qu’il bougea, ce fut pour se lever rapidement et, lorsque je me retournai, il était déjà de dos en train de reboutonner ses pantalons. Je n’étais pas tout à fait sûre de ce que l’étiquette était censée me dicter ensuite. Faisant de mon mieux pour me montrer agréable, je me levai et dit, à la manière d’une femme de chambre :
— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous, monsieur ?
A l’évidence, ce n’était pas la question à poser, car il se mit à rire.
— Non, rien d’autre.
Il revint vers moi et me prit le menton, tournant mon visage d’un côté puis de l’autre, inspectant mon profil comme il l’aurait fait pour un cheval. Ce geste m’agaça et il dut voir le déplaisir dans mon œil car il retira vite sa main et dit brusquement :
— Dis à Madame Barthez que je veux te revoir la semaine prochaine. J’en ai assez des Françaises.
La semaine suivante, tout se déroula exactement de la même façon, et notre troisième rencontre ne fut guère différente non plus, jusqu’à notre échange final. Cette fois, lorsque je voulus savoir (toujours à la manière d’une femme de chambre) s’il désirait autre chose, il me regarda longuement avant de demander où j’avais appris à parler anglais de cette façon. Je fus, j’ai le regret de le dire, troublée par cette question inattendue, et je ne répondis pas tout de suite.
— Que voulez-vous dire, monsieur ? fis-je, pour gagner du temps.
— Comment une putain allemande a-t-elle appris à parler l’anglais comme une duchesse du sang ? demanda-t-il plus explicitement.
Je compris alors mon erreur. Puisque j’avais appris l’anglais en conversant avec mes parents résidant en Angleterre, je parlais à leur façon. Et le langage des Anglais, je m’en souvins alors, varie grandement en fonction de leur condition et de leur rang, un peu comme celui des Allemands. Eussé-je identifié ce problème potentiel plus tôt, que je me serais adressée à lui uniquement en français.
— Ma mère était au service d’une famille dont la gouvernante était anglaise, dis-je rapidement, lui servant la première histoire qui me passait par la tête. Et j’ai appris l’anglais en l’écoutant parler.
— Si c’est cela, l’effet est troublant. La semaine prochaine, il faudra me parler un peu plus, Duchesse.
— Comme il vous plaira, monsieur.
Et, sur ce, je fis la révérence, ce qui était proprement ridicule, étant donné que j’étais nue. Je savais que j’avais sans doute commis une erreur en choisissant de m’adresser à lui en imitant une femme de chambre anglaise, mais c’était tout ce que j’avais trouvé pour lui plaire, puisqu’il était clair qu’il n’appréciait pas particulièrement les putains françaises.
Ma réponse empruntée le fit rire, et je détournai le regard, embarrassée et gênée par le mensonge que je venais d’inventer. Je n’avais pas prévu qu’il aurait envie de parler avec moi, sans quoi j’aurais préparé une histoire plus étoffée.
— Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il ensuite.
— Anna.
Je lui donnai mon vrai prénom sans réfléchir, alors que je me dépêchais de me rhabiller.
Je venais d’enfiler ma robe lorsque, me prenant totalement de court, il s’avança vers moi pour la fermer à ma place. Ses gros doigts étaient étonnamment habiles, et il y avait dans ce geste une intimité étrange et inattendue qui me mit mal à l’aise.
— Très bien, Anna, dit-il en effleurant ma poitrine du bout de ses doigts. A la semaine prochaine.
— Oui, monsieur.
J’étais toujours cette femme de chambre, bien que je me fusse efforcée cette fois de ne pas faire la révérence, et je l’entendis ricaner lorsqu’il quitta la pièce. En partant ce jour-là, j’étais presque certaine qu’il m’avait démasquée et presque décidée à cesser ce petit jeu par trop dangereux.
Dans le courant de la semaine, ma peur s’estompa, et, le jeudi suivant, lorsque j’entrai dans la chambre où il m’attendait, je ne le trouvai pas en train de regarder par la fenêtre comme il m’y avait habituée. Il était assis sur l’un des canapés. Une carafe de vin était posée à côté de lui sur la table, et il tenait un verre à la main.
Surprise par ce signe d’extravagance, ténu mais inattendu, je m’immobilisai juste après avoir franchi la porte.
— Déshabille-toi et viens par ici, dit mon client.
Il parla sans sourire, mais sa voix n’était pas aussi brusque que les autres fois.
Ce changement d’attitude me rendit méfiante ; j’enlevai ma robe et me dirigeai vers lui les yeux baissés, un peu comme l’aurait fait, j’en suis certaine, une vierge effarouchée.
Je m’arrêtai à quelques pas de lui, attendant qu’il se levât.
— Approche, dit-il, et je pus déceler une pointe d’amusement dans sa voix.
Il m’observait encore avec ce regard de maquignon, me scrutant de haut en bas, comme s’il était à la recherche d’un défaut qui lui eût échappé. Lorsque j’approchai, il me saisit par les hanches sans quitter le canapé où il était assis.
— Comment vas-tu ce soir, Anna ? me demanda-t-il sur un ton taquin, en m’attirant si près de lui que mon sexe n’était plus qu’à quelques centimètres de son visage.
Mes joues étaient en feu tant j’étais nerveuse de devoir lui parler.
— Je vais bien, monsieur… Oh !
Il venait de se pencher pour me mordre doucement la cuisse, ce à quoi je ne m’attendais pas le moins du monde. A présent, il riait de ma réaction. Il me fit pivoter afin que mon dos se trouvât face à lui et m’attira davantage à lui jusqu’à ce que je fusse entre ses deux genoux. Bien que je ne pusse pas le voir, je supposai qu’il inspectait mon dos avec le même regard que celui dont il m’avait gratifiée lorsque j’étais encore de face, et j’étais à la fois excitée et indignée de me savoir jaugée de cette façon.
Il caressait mes fesses tout en me regardant, et lorsqu’il se pencha pour les mordiller, je sursautai nerveusement, ce qui le fit de nouveau rire. J’aurais voulu m’écarter, agacée qu’il s’amusât de ma réaction, mais il ne me laissait pas partir. Au contraire, il m’attira sur ses genoux et colla son torse contre mon dos.
— Dis-moi encore comment tu vas ce soir, Duchesse, murmura-t-il dans mon cou.
Je compris alors que mon accent l’excitait ; il n’était pas difficile à concevoir qu’un roturier pût se plaire à s’imaginer au lit avec une aristocrate.
— Je vais bien. Très bien, dis-je d’une voix un peu étranglée. Et vous-même, comment allez-vous, monsieur ?
— On ne peut mieux, répondit-il d’une voix grave qui résonna contre mon dos. J’ai eu envie de ton con si étroit toute la semaine, Anna. Et j’ai appris une bonne nouvelle aujourd’hui, quelque chose que tu vas m’aider à fêter.
Pour la première fois, je m’interrogeai sur la profession qu’il pouvait exercer.
— Et quelle est cette nouvelle, monsieur ? demandai-je en me retournant.
J’étais curieuse d’apprendre ce qui, dans la vie d’un artisan (s’il en était bien un) méritait d’être fêté.
— Sais-tu ce qu’est un télescope ? dit-il en glissant sa main entre mes cuisses pour caresser mon sexe.
Si je n’avais pas été distraite par ses caresses, sa question m’aurait davantage surprise. Avant de répondre, je réfléchis un instant. Une prostituée pouvait-elle plausiblement savoir ce qu’était un télescope ? Je décidai qu’à Paris tout était possible et répondis que oui, je le savais.
— Je viens d’être chargé de construire un nouveau télescope pour le roi.
Malgré moi, une exclamation de surprise m’échappa.
Cet Ecossais, à ce qu’il semblait, ne se trouvait pas si éloigné de mon cercle de connaissances que je ne l’avais cru. Car mon cousin n’avait-il point dit le matin même, au petit déjeuner, qu’il avait bon espoir de pouvoir doter le nouvel observatoire royal d’un instrument de mesure construit par ses soins ?
Mon client ne sembla pas trouver ma réaction étrange. Il dut croire, je suppose, que j’étais impressionnée d’apprendre qu’il entretenait des relations d’affaires avec la couronne.
— Cela me paraît le plus grand des honneurs, monsieur, dis-je, me remettant peu à peu de ma surprise. Mais je suis sûre que ce n’est que la juste récompense de votre valeur.
Mon cousin et son lunetier italien s’arracheraient les cheveux lorsqu’ils apprendraient la nouvelle. Mais qui donc était cet homme ?
Il riait de nouveau de moi.
— Ton anglais est si parfait que tu pourrais être présentée à la cour sans que cela ne crée le moindre incident.
Ironie du sort, j’avais déjà été présentée à la cour d’Angleterre et, effectivement, nul incident ne s’était produit.
— Anna ?
— Oui, monsieur ?
— Je voudrais que tu commences par me sucer. Est-ce que tu peux faire ça pour moi ?
Je descendis de ses genoux pour m’asseoir par terre et défis ses pantalons. Je n’avais jamais touché son sexe auparavant, et je dus laisser échapper une petite exclamation admirative lorsque je le pris en main, car il rit et me dit :
— Est-ce que je te plais, Duchesse ?
— Oui, monsieur, murmurai-je.
Nos yeux se croisèrent et, cette fois, il ne tourna pas la tête comme il l’avait toujours fait auparavant. Il soutint mon regard lorsque je me penchai pour faire courir ma langue le long de son membre.
Je m’efforçai de faire honneur à ma profession d’emprunt ; j’usai de toutes les ruses qui me vinrent à l’esprit pour lui plaire et faire monter en lui le désir. Il sembla apprécier. Appuyé contre le dossier du sofa, il fermait les yeux, laissant de temps en temps échapper un petit murmure d’approbation, et je commençais à comprendre qu’une discrète manifestation de plaisir chez cet homme signifiait plus qu’un gémissement tonitruant chez un autre.
— Viens ici, finit-il par dire en attrapant mes bras. Viens ici et baise-moi maintenant.
Je m’installai à califourchon sur ses genoux, et il enleva sa chemise pour poser mes mains sur sa poitrine. Son torse était au moins deux fois plus large que mes épaules et j’eus l’impression de me trouver face à un colosse. Les muscles de ses bras se contractèrent quand il s’agrippa à mes cuisses. Lorsque je commençai à aller et venir sur lui, il me fut difficile de dissimuler le plaisir extrême qui était le mien, mais je fis en sorte que mon visage restât calme et serein.
Quelques minutes plus tard, il m’attrapa brutalement le menton et dit :
— J’en ai assez de ta discrétion, Anna. Je veux t’entendre crier cette fois quand je te ferai jouir. Tu as compris ?
Je marquai un temps d’arrêt, surprise de l’entendre m’ordonner cela après ce que les autres filles m’avaient dit de lui. Je n’avais rien contre, bien entendu ; j’aimais mieux me laisser aller sans frein aux transports amoureux plutôt que d’avoir à consumer mes forces dans la retenue.
— Qu’est-ce que tu attends ? Vas-y, m’encouragea-t-il.
Il me laissa faire entrer et sortir son membre énorme et dur de mon sexe selon l’angle et la cadence qui me plaisaient, et, bientôt, je fus au comble du plaisir.
— Oui, c’est cela, Duchesse, dit-il avec un grondement. C’est comme cela que je veux que tu me baises.
J’étais proche de l’orgasme, ruisselante de sueur, lorsqu’il m’empoigna et me bascula sur le sofa. Il me pénétra avec force, repliant mes genoux vers mes épaules afin de resserrer l’étau de mon sexe autour de son membre viril.
— Je m’appelle James, dit-il d’une voix rauque et presque suffocante. Je veux te l’entendre dire.
— James, gémis-je, l’extase s’emparant de moi au moment même où je prononçai son nom. Oh ! James…
Il s’effondra sur moi lorsqu’il jouit, se laissant tomber sur un côté, son visage enfoui dans mon cou. L’espace d’un instant, j’oubliai qu’il n’était pas à proprement parler mon amant, et j’omis de tenir le rôle auquel j’étais censée me cantonner. Je passai la main dans ses cheveux trempés et déposai un baiser sur son front. Mais, dès que mes lèvres effleurèrent sa peau, je me demandai si ce genre de geste était vraiment de mise entre une prostituée et l’un de ses clients.
Je voulus vite retirer ma main de sa joue, mais il la saisit au vol et m’embrassa le poignet, en ricanant.
— Va dire à Madame Barthez que je veux qu’on me serve à manger, dit-il.
— Ou-oui, monsieur, dis-je en clignant assez stupidement des yeux alors que je m’efforçais de redevenir femme de chambre.
Madame Barthez fut stupéfaite d’apprendre qu’il désirait souper, et elle venait de dire qu’elle aurait aimé savoir ce que mon con pouvait avoir de si extraordinaire quand elle se rappela qui j’étais et se confondit en excuses. Je ris et lui dis que la bonne humeur de mon client n’avait rien à voir avec mes mérites ; il venait d’apprendre que le roi lui confiait une commande très importante.
En entendant cela, l’une des filles dit, à tout hasard, que, maintenant que cet Irlandais allait gagner beaucoup d’argent, il pourrait avoir envie d’un peu plus de compagnie. Je lui promis que je lui demanderais si la chose pouvait l’intéresser, bien que je n’eusse nulle intention de le faire. Je savais déjà qu’il répondrait par la négative, et la fierté dont m’emplit cette certitude était, je le conçois, assez étrange, étant donné qu’il est tout à fait inapproprié pour une femme de ma condition d’être heureuse de voir ses qualités de putain saluées par un roturier.
Il s’appelait donc James.
Lorsque je remontai à l’étage pour lui tenir compagnie durant son repas, je me dis que la manière la plus simple d’en apprendre davantage à son sujet était encore de le lui demander.
— Enlève ta robe et viens t’asseoir sur mes genoux, me dit mon client — James — en s’installant à la petite table où le serviteur avait déposé son souper.
Je lui souris d’un air hésitant en prenant place sur ses genoux, et il me sourit à son tour. Avec moi qui le gênais, il pouvait à peine atteindre la table et j’attrapai un morceau de viande froide pour le porter à sa bouche. Tous les mets étaient présentés ainsi, de façon à pouvoir être mangés avec les doigts, sans couverts (à dessein, j’imagine) et j’avais moi-même assez l’habitude de picorer de cette façon pour pouvoir l’y aider avec grâce et assurance.
Il était — et je crois pouvoir l’affirmer sans arrogance déplacée — absolument ravi d’être nourri de la sorte, et, de temps en temps, il saisissait mes doigts avec ses dents ou sa langue comme s’il avait espéré qu’ils fussent eux aussi comestibles. Lorsqu’il finit par paraître plus intéressé par mes doigts que par la nourriture, j’en déduisis qu’il ne devait plus avoir très faim.
Il m’apparut que si je voulais le questionner sur sa vie le plus simple était encore de le faire avec naturel, comme si nous nous étions rencontrés dans des circonstances plus ordinaires. Pour commencer, j’essayai de faire abstraction de ma nudité.
— Résidez-vous à Paris depuis longtemps, monsieur ?
Il était occupé à suçoter mon index lorsque je lui posai cette question, et il me répondit sans lâcher mon doigt.
— Cela fait quelques mois maintenant, dit-il.
— Et vous plaisez-vous ici ?
— La seule chose qui me plaise dans cette ville, c’est toi. Sinon, je m’y ennuie à mourir.
Comment est-ce possible, manquai-je de répondre, alors même qu’à l’avis général il n’y a de meilleur séjour pour qui aime la philosophie ? Mais je me retins juste à temps.
Il me parut terriblement difficile — et je n’avais même jusque-là jamais été confrontée à pareille difficulté — de feindre l’ignorance quand il me parlait. Il était originaire d’Edimbourg (que, me dit-il, il ne me demandait pas de savoir placer sur une carte), où il avait été l’apprenti d’un apothicaire fabricant des instruments de mesure pour les professeurs enseignant à l’université — fort renommée, précisa-t-il, comme si je ne le savais pas — de la ville. C’était là qu’il avait appris tout ce qu’il savait ; à présent il était à Paris, payé pour enseigner la philosophie expérimentale au duc de Brecis, dont c’était la dernière passion en date. Dès que James se mit à parler, il sembla extrêmement soulagé de pouvoir se libérer du poids des frustrations accumulées depuis le début de son séjour à Paris auprès d’une femme qu’il considérait de toute évidence comme une demi-paysanne. Il paraissait penser que, en tant qu’Allemande, je devais trouver les Français aussi irritants que lui, et je dois avouer qu’il n’avait pas totalement tort. Il détestait les aristocrates, aussi, et tout particulièrement ceux qui se piquaient de philosophie, au rang desquels figurait mon cousin Robert dont il devait par conséquent être très heureux d’avoir triomphé en venant d’être choisi pour construire le télescope royal.
Alors qu’il me racontait comment, à l’aide d’une démonstration brillante, il avait su convaincre le roi contre l’avis même de son ministre, il s’interrompit tout à coup et me dit qu’il en avait assez de parler, puis il me prit dans ses bras et m’emmena vers le lit.
Après s’être mis en appétit avec mes doigts, il était apparemment curieux de découvrir quel goût pouvait avoir le reste de mon anatomie. Il avait une façon brutale et ardente de me toucher qui était précise sans être maniérée, et, lorsqu’il me pénétra enfin, j’étais déjà au comble de l’excitation. Il me prit non pas une, mais deux fois et me baisa avec une lenteur si extravagante que je ne pus que penser qu’il devait effectivement s’attendre à une substantielle rentrée d’argent.
Je dois reconnaître que lorsque je quittai la pièce cette nuit-là, je devais me trouver dans un état proche de l’hébétude, car je me crus tout d’abord chanceuse que le hasard eût bien voulu m’accorder les services d’un amant à l’habileté et à l’enthousiasme rares, alors même qu’il aurait pu mettre sur ma route un client sans ardeur ni disposition particulière pour la bagatelle.
Ce ne fut qu’une fois arrivée dans le salon du rez-de-chaussée que je me mis à réfléchir aux difficultés potentielles apparues au cours de la soirée. Mon cousin m’attendait, allongé sur un divan tandis qu’une fille le suçait, installée entre ses cuisses, et il leva les yeux en riant lorsque j’entrai dans la pièce.
— Voici donc notre vilaine cousine ! Madame Barthez m’a dit ce à quoi vous aviez occupé vos jeudis soir dernièrement, petite coquine.
Je n’avais rien dit à Robert de mes nouvelles occupations. Chaque jeudi, au moment où il en avait terminé avec ses filles, mon client était déjà parti depuis longtemps et j’avais craint qu’il ne réprouvât ma conduite, malgré ses inclinations au libertinage.
A mon grand soulagement, il semblait amusé.
— Je salue votre merveilleuse audace, cousine, dit-il. Et quel dommage qu’il ne soit pas permis aux femmes de pérorer, car, en vérité, vous auriez là de quoi raconter.
— J’ai peut-être été moins intelligente que je ne l’ai tout d’abord pensé, cousin, répondis-je en me laissant tomber dans un fauteuil. J’ai de bonnes raisons de croire que l’homme pour qui j’ai joué à la putain durant ces trois semaines ne vous est pas étranger.
— Et qui donc est-il, alors ?
— Un Ecossais prénommé James, fabricant d’instruments philosophiques.
— James McKirnan ? Cette espèce de charlatan que le duc de Brecis a ramené d’Edimbourg pour qu’il lui apprenne à se servir de sa nouvelle pompe à air ?
Robert repoussa la fille et se leva.
Je haussai les épaules et dis que je ne pensais pas que Paris fût si grand qu’il pût accueillir deux philosophes écossais possédant de surcroît le même nom de baptême.
— L’homme n’a rien d’un philosophe, dit Robert sur un ton moqueur. Il n’est rien de plus qu’un habile mécanicien. Et il fait tout pour s’élever au-dessus de sa propre condition, comme le prouve sa présence ici.
Les filles présentes dans la pièce saluèrent cette remarque par un murmure d’approbation.
— Il aime lorsque je lui parle de façon précieuse, dis-je à Robert en souriant, et il m’appelle Duchesse pendant qu’il me baise.
Cette nouvelle suscita chez mon cousin une bonne dose d’hilarité, à tel point que je le vis presque pleurer de rire.
— C’est tant mieux que vous m’ayez raconté cela, dit Robert. Cet Ecossais est en train de devenir la coqueluche du Tout-Paris, à tel point que je pensais l’inviter sous mon toit. Il vous aurait peut-être paru étrange de tomber sur lui au détour d’un couloir. Vous souvenez-vous de cette commande royale dont je vous ai parlé ce matin ?
J’acquiesçai, me souvenant surtout de la mauvaise nouvelle que j’avais à lui révéler.
Il poursuivit avant que je ne pusse parler :
— Je pensais que je pourrais demander à cet Ecossais d’aider Ernesto à mettre au point cette lunette, puisqu’il semble posséder bon nombre d’admirateurs à la cour.
— Oh ! mon cousin, vous n’allez pas être content ! dis-je, désolée de devoir lui apprendre que ce roturier l’avait emporté sur lui. La commande royale vient de lui échoir, à lui seul. C’est pour cela qu’il m’a gardée si longtemps cette nuit.
Robert blêmit et, de colère, lança son verre de brandy contre le mur.
— Par la peste ! Pourquoi ont-ils choisi ce charlatan plutôt que moi ?
Je lui racontai tout ce que James m’avait dit à propos de sa démonstration devant le roi et son ministre. Robert se laissa choir sur la chaise la plus proche dans un petit rire amer et dit :
— Aussi crédule que les paysans, la monarchie française…
Il fit signe à la fille qu’il venait de repousser.
— Viens par ici, toi.
Il s’appuya contre le dossier de sa chaise et ferma les yeux lorsque la fille dégrafa de nouveau ses pantalons.
— Eh bien, il ne me reste plus qu’à espérer qu’il échoue lamentablement dans la construction de son télescope, dit-il. Et que vous le séduisiez jusqu’à l’excès et la ruine, cousine.
— Cela sera difficile, répondis-je en riant. Toutes les filles vous diront combien il est affreusement économe.
— Combien de temps a-t-il passé avec vous ce soir ?
Lorsque Robert me posa cette question, je me rendis compte que je n’en avais pas la moindre idée.
— Trois heures et demie, répondit une fille sur un ton maussade.
A présent que mon client avait quelque peu délié les cordons de sa bourse, certaines des protégées de Madame Barthez étaient clairement contrariées que je leur volasse leur travail.
— J’espère que vous lui en avez donné pour son argent, dit Robert. Et comment est notre mécanicien sans ses pantalons ?
— A dire vrai, admirable en tout point, répondis-je sincèrement.
La semaine suivante, j’envisageai de me contenter de mes occupations solitaires, mais Robert m’en dissuada car il n’y avait, selon lui, aucun risque pour moi à revoir James.
— Certains philosophes l’invitent parfois chez eux, certes, mais c’est pour causer et raisonner entre hommes, et jamais vous ne le verrez à un salon, m’assura-t-il. En outre, qui croirait à son histoire s’il la racontait ?
Mon cousin avait vu juste. Si un gentilhomme relatait une telle fable, on le croirait peut-être, mais qui daignerait écouter un roturier se vantant de culbuter une comtesse dans un bordel ? Je décidai donc qu’il n’y avait aucune raison de bouder cette distraction si plaisante.
Mon client était de nouveau assis sur le canapé, et cette fois il sourit lorsque je pénétrai dans la pièce.
— Bonsoir, monsieur, répondis-je en souriant à mon tour, bien moins nerveuse que lors de nos précédentes rencontres.
J’étais certaine à présent qu’il n’avait pas la moindre suspicion à mon sujet, et que rien ne lui permettait de remettre en cause mon identité.
— Bonsoir, duchesse, dit-il en s’appuyant au dossier et en croisant les bras derrière sa nuque alors qu’il me regardait me déshabiller.
— Défais ta coiffure, m’ordonna-t-il alors que je posais ma robe sur une chaise, et il me sourit de nouveau lorsque mes cheveux tombèrent en cascade sur mes épaules.
Je traversai la pièce pour venir m’installer à ses pieds et je tendis la main pour caresser son membre déjà à l’étroit dans ses pantalons, reproduisant une scène que j’avais surprise entre Claudette et mon cousin.
— Dois-je commencer par vous sucer, monsieur ? demandai-je, sachant très bien qu’il aimerait que je lui parle de choses vulgaires avec autant de préciosité.
— Oui, Duchesse, répondit-il en ricanant. Commence donc par me sucer un peu.
Je dégrafai ses pantalons et il s’accrocha des deux mains à mes cheveux lorsque je me penchai sur lui.
— Oh oui ! murmura-t-il lorsque mes lèvres se refermèrent autour de son vit. Prends-le tout entier dans ta bouche, comme tu l’as fait la dernière fois.
Après quelque temps, il dit :
— Anna, tu dois aimer me sucer, pour le faire aussi bien.
— En effet, monsieur, répondis-je. Et je suis heureuse d’apprendre que je vous donne satisfaction.
A dire vrai, je commençais à aimer le rôle que je jouais, à présent que j’avais surmonté la sensation d’étrangeté qu’il avait au début fait naître en moi. Je n’avais jamais témoigné autant de déférence à un homme, et je prenais le même plaisir à servir — ce qui était nouveau pour moi — qu’une autre ne l’aurait fait à ordonner.
— Tu me donnes même entière satisfaction.
Il me fit grimper sur ses genoux et m’écarta les jambes.
— Comment fais-tu pour que ton con soit toujours aussi humide ? demanda-t-il, un sourire au coin des lèvres, en enfonçant deux doigts en moi. Chaque fois que je te touche, tu es toute mouillée.
Je me raidis sous l’effet de la surprise causée à la fois par sa question et par son intrusion.
— Il n’y a là nul artifice, monsieur.
Il fit aller et venir ses doigts en moi jusqu’à ce que je gémisse et me crispasse autour de sa main.
— Ne me mens pas, dit-il en ricanant. Je connais assez bien la chimie…
— Parole, monsieur, dis-je hors d’haleine. Je n’ai besoin d’aucun artifice afin que mon con soit mouillé pour vous.
Il sentit ses doigts puis les lécha, et enfin il rit, comprenant que je disais la vérité.
— Tu aimes quand je te baise, n’est-ce pas, Anna ?
J’acquiesçai et il me serra plus fort contre son torse.
— Dis-le moi, m’ordonna-t-il à voix basse.
— J’aime quand vous me baisez, James, dis-je, et il m’embrassa, à pleine bouche, pour la première fois.
Ma première réaction fut la surprise, mais la sensation de sa bouche avide sur mes lèvres n’était pas désagréable, alors je lui rendis son baiser.
Il me saisit de nouveau par les cheveux, les enroulant autour de sa paume, et tira ma tête en arrière pour m’embrasser la gorge. Son autre main fouillait encore en moi, et, en me cambrant tandis qu’il me mordait le cou et les épaules puis embrassait mes seins, je me dis que le métier de putain n’était pas déplaisant lorsque les clients se montraient aussi attentionnés.
Cette fois il me baisa debout pendant que j’étais allongée sur le bord du lit, et, dans cette position, il avait vraiment fière allure. Sans intention consciente de ma part de le flatter, je m’entendis lui dire combien je le trouvais beau, et il me répondit que j’étais moi-même une si jolie fille qu’il suffisait que je parusse pour que son vit devînt dur. Lorsqu’il eut fini, il s’allongea à côté de moi sur le lit et me prit dans ses bras pour, de nouveau, m’embrasser sur la bouche, puis sur les joues et dans le cou.
— Tu sais, Anna, dit-il au bout d’un moment en promenant ses doigts sur mon ventre, je pourrais te faire vivre pendant une semaine avec l’argent que je dépense ici en deux heures.
Je manquai d’éclater de rire en songeant à ce qu’il dirait s’il apprenait à quel montant s’élevaient mes dépenses hebdomadaires pour la seule boisson.
Si j’avais été une vraie prostituée, j’aurais anticipé ce qui allait suivre, mais novice comme je l’étais je fus totalement prise de court.
— Viens vivre avec moi, Anna, dit-il. Tu ne manqueras de rien, je gagne bien ma vie, tu sais.
J’étais stupéfaite. Je me sentais aussi, de façon assez étrange, vaguement insultée qu’il eût commencé cette conversation en évoquant les économies qu’il pourrait faire. Ainsi il croyait qu’il serait moins onéreux de me nourrir et de me loger que de payer pour les services que je lui dispensais pendant une heure ?
Que répondre à une telle proposition ?
— Je suis désolée, monsieur, mais je ne peux…
Il posa ses doigts sur mes lèvres en fronçant les sourcils.
— Ne crois pas que je ne puisse t’entretenir parce que je ne me promène pas en pantalons de satin comme ces ridicules Français. Je suis loin d’être sans ressources.
— Ce n’est pas cela, monsieur. C’est simplement que…
Qu’allais-je bien pouvoir lui dire ?
— C’est simplement que je n’ai pas le droit de m’en aller, monsieur. Madame Barthez a payé pour mes robes et ma pension, et je dois rester jusqu’à ce que j’aie assez travaillé pour rembourser ma dette.
C’était une bonne excuse pour une prostituée, songeai-je en prononçant ces mots.
Pourtant je n’obtins pas le résultat escompté.
— Je paierai pour tes dettes, Anna. Tu n’as pas besoin de t’inquiéter pour cela. Viens vivre avec moi. Laisse-moi m’occuper de toi.
Je m’écartai, mal à l’aise, et bredouillai que j’étais désolée, mais que je ne pouvais pas venir vivre avec lui, que je ne pouvais pas lui expliquer pourquoi, mais que c’était absolument impossible et, passé un court moment de choc, il se leva.
Ce qu’il fit ensuite ne me surprit pas le moins du monde. Il me traita de sale putain et dit qu’il espérait me voir crever dans le caniveau, puis il disparut avec ses pantalons toujours ouverts et sa chemise à la main.
J’attendis quelques minutes, au terme desquelles je descendis voir Madame Barthez pour lui annoncer que je ne viendrais pas le jeudi suivant. Robert trouva l’histoire amusante lorsque nous nous retrouvâmes une heure plus tard, mais je dois reconnaître que j’étais contrariée de voir mon arrangement si commode mis à mal par les ridicules simagrées de James.
— Vous savez, très chère, si vous étiez réellement une putain, me dit Robert dans la voiture qui traversait Paris endormi pour nous ramener chez lui, il vous aurait fait là un beau compliment. Vous devriez vous sentir flattée.
Je lui dis qu’il avait sans doute raison.
— En vérité, vous avez connu une brève mais néanmoins impressionnante carrière. Toutes ces filles ne rêvent que de cela. Devenir la protégée d’un homme prêt à les entretenir. Et vous venez d’y parvenir passé un seul mois. Bien entendu, ajouta-t-il, la plupart de vos collègues espèrent devenir les maîtresses de quelque fils de noble famille aux mœurs dissolues, mais, puisque vous débutiez dans le métier, vous êtes toute excusée d’avoir commis l’erreur de ne séduire qu’un vulgaire artisan.
Contrairement à mon cousin qui semblait fier de lui, je ne trouvais la plaisanterie ni spirituelle ni amusante.
— Evidemment, poursuivit-il, la chose aurait pu présenter certains avantages. Contrairement à un gentilhomme, un roturier aurait pu finir par vous épouser si vous aviez joué franc jeu avec lui et ne l’aviez point déçu.
Entendant cela, je jetai mes gants en travers de la calèche, mais malheureusement je manquai son visage.
— Reprenez-vous, ma chère, dit Robert. Et pensez plutôt aux tourments qu’a dû endurer votre pauvre Ecossais durant ces dernières semaines en imaginant le nombre incalculable d’hommes devant lesquels vous aviez dû écarter les cuisses.
Cette pensée, au moins, était plaisante.
Après cette nuit, je pensais que le seul désagrément qui m’attendait était le retour à l’ennui qui avait été le mien dès mon arrivée à Paris. Hélas, je me trompais.
Quelques semaines après ma dernière rencontre avec James, mon cousin et moi-même nous rendions au théâtre en compagnie de l’un de ses vieux oncles, le duc de Thouen. Je pénétrai dans le foyer les yeux baissés, en prenant garde de ne piétiner aucune robe, lorsque quelqu’un me saisit par le poignet. Une seconde plus tard, je m’échouai contre un torse large et dur. Je levai les yeux et constatai avec horreur que l’homme qui venait de m’aborder si cavalièrement n’était autre que mon client du bordel, James.
— Je vois que tu as accepté une offre meilleure que la mienne, Duchesse, dit-il, les dents serrées. Tu as bien fait. Jamais je n’aurais pu t’offrir un aussi beau collier.
Je repris mes esprits presque sur-le-champ. Mon visage n’exprimait rien d’autre que la surprise la plus extrême, et je dis en français :
— Vous devez me prendre pour une autre, monsieur. Je ne suis pas duchesse.
Ma feinte incompréhension sembla le faire davantage enrager et il me repoussa brutalement.
— Je sais bien que tu n’es pas duchesse. Tu n’es rien qu’une putain de bas étage.
Il toisa le vieux duc qui, heureusement, ne parlait pas anglais, et dit :
— Tu y as peut-être gagné au change, mais certainement pas sur tous les tableaux. Je doute qu’il te baise aussi bien que moi.
Mes deux compagnons, que la surprise avait un instant réduits au silence, lançaient à présent des protestations indignées. Robert, toujours d’un grand secours dans ce genre de situations, porta un violent coup de canne au visage de James.
— Va t’effondrer dans le caniveau avec tes amis ivrognes, dit-il, alors que James, surpris par cette attaque soudaine, se retrouva projeté contre le mur.
— Ma cousine ne te connaît pas, et si tu lui adresses de nouveau la parole, tu seras mort avant demain matin.
Un filet de sang coulant au coin de sa bouche, James leva les yeux et posa une main sur sa joue blessée. Il regarda fixement Robert, semblant enfin le reconnaître.
— Votre cousine ? répéta-t-il.
— Oui, ma cousine, espèce de pathétique charlatan, dit Robert. La comtesse von Esslin, que, j’en suis sûr, tu n’as jamais rencontrée. Maintenant présente-lui tes excuses et disparais, misérable.
La spectaculaire furie de Robert était des plus convaincantes et il s’en fallut de peu que je ne l’applaudisse.
Notre vieux compagnon se pencha vers moi et prit ma main d’un air inquiet.
— Est-ce que tout va bien, Anna, ma chère ?
Jusqu’à ce moment, je crois que James commençait à penser qu’il avait dû se tromper. Mais, dès qu’il entendit mon nom de baptême, il laissa échapper un petit rire et dit :
— Votre famille a de bien curieuses façons, monsieur le Duc.
Et il disparut dans la foule.
Robert et moi-même fûmes profondément troublés par cet échange, et, durant les quelques jours qui suivirent l’incident, nous ne parlâmes d’autre chose que de la manière de traiter avec ce roturier dont nous avions tous les deux involontairement provoqué la colère. Etant donné son antipathie pour Robert, il paraissait probable que James songeât à utiliser l’information qu’il possédait pour nous nuire à tous les deux, et nous essayâmes en vain de convenir d’un plan pour le réduire au silence. La corruption semblait une option envisageable, mais approcher James pour lui faire une offre, nous le savions, présentait de sérieux dangers, et ni Robert ni moi-même ne désirions nous attirer de nouveaux désagréments en ayant directement affaire à cet homme brutal.
Nous décidâmes donc de ne rien tenter pour l’instant, espérant que l’énormité de son histoire le forcerait à tenir sa langue quelque temps.
Entre-temps, sa renommée à Paris continuait de croître, et nous apprîmes avec consternation qu’il devait présenter le résultat de ses dernières expériences sur l’électricité dans le salon le plus couru de la capitale, celui que la marquise de Comté tenait chez elle tous les jeudis. C’était là une bien inquiétante nouvelle, car ce salon, foyer de radicalisme philosophique, était célèbre pour la tolérance extrême qu’il témoignait vis-à-vis du respect des conventions ordinairement dictées par la morale (ce n’était pas pour rien que la marquise de Comté était la tante préférée de mon cousin), et c’était exactement l’endroit où James aurait pu tirer grand avantage à raconter son histoire extraordinaire, en étant de surcroît cru.
Robert et moi prîmes le parti d’assister nous-mêmes à se salon et d’affronter courageusement le danger. Il est toujours plus difficile d’insulter quelqu’un en face, pensions-nous, que dans son dos, et, une fois que les membres du salon m’auraient vue traiter James avec une indifférence froide et distante, ils seraient moins enclins à croire que quelque lien que ce fût eût pu précédemment nous unir.
La marquise se tenait à côté de son nouveau favori écossais lorsque nous pénétrâmes chez elle, et je me demandai si ses prouesses scientifiques avaient été les seules à lui valoir les bonnes grâces de celle qui, jadis, avait été d’une grande beauté et qui, aujourd’hui, tirait encore son épingle du jeu. Il portait, je le remarquai sur l’instant, des pantalons de soie et une cravate bien plus élaborée qu’à l’accoutumée, et il me dévisageait de façon éhontée, le regard à la fois courroucé et impatient.
— Connaissez-vous déjà monsieur McKirnan ? demanda la marquise après que nous nous fûmes chaleureusement saluées.
— Non, répondis-je froidement, en adressant à James un bref et dédaigneux regard et en me gardant bien de lui tendre la main. Est-il vrai que monsieur Valont lira quelques-unes de ses poésies ce soir ? C’est pour cela que nous sommes venus.
Mon cousin dissimula un sourire.
Mais ce début prometteur fut suivi d’un désastre.
Alors que la plupart des invités étaient arrivés, des roulements de tambours se firent entendre derrière la porte, et un messager royal, dépêché de Versailles, entra dans la pièce où nous étions tous rassemblés. La présence de Robert, annonça le courrier, était requise de toute urgence à la cour ; il était survenu un délicat problème avec l’ambassadeur de Prusse, et, en raison des liens entre mon cousin et Berlin, le roi avait ordonné qu’il lui fût amené dans les plus brefs délais.
Après que la marquise lui eut promis qu’elle s’assurerait personnellement de mon retour sans dommages à la maison, Robert n’eut d’autres choix que de se plier aux ordres du messager et de me laisser seule, privée de mon appui le plus solide.
Nerveuse de le voir partir, je le suivis jusqu’au perron. Nous congédiâmes le valet qui attendait à la porte et restâmes quelques instants seuls, échangeant conseils et discutant stratégie. Après avoir murmuré quelques derniers mots d’encouragement, il prit congé.
Je venais de franchir le seuil lorsque je remarquai James, en train de descendre l’escalier. Il était seul, et le hall d’entrée était entièrement désert.
Avec promptitude et brutalité, il me saisit par la taille et m’entraîna de force dans un recoin isolé situé sous l’escalier.
Je me débattis et lui ordonnai de me laisser partir.
Il n’obéit pas.
— Pourquoi refusez-vous tout à coup de vous abaisser à me parler, Comtesse ? me glissa-t-il à l’oreille, ses deux mains empoignant toujours aussi fermement ma taille. Avant vous vous déshabilliez quand je vous le demandais.
J’écrasai mon talon sur son pied pour essayer de le faire lâcher prise, mais mon assaut ne provoqua aucune réaction chez lui.
Au contraire, il esquissa un sourire.
— Dites-moi, Comtesse. Combien d’autres clients vous a-t-il fallu pour vous satisfaire ?
Je pris une grande inspiration.
— Vous avez été mon seul client, répondis-je, m’efforçant à présent de paraître courtoise.
Après tout, puisqu’il avait refusé d’obéir à mes ordres, et que l’usage de la force était inutile, la persuasion ferait peut-être l’affaire, car je voulais que personne ne nous surprenne dans cette fâcheuse posture, cachés derrière l’escalier.
— Et qu’est-ce qui m’a valu cet honneur ? demanda-t-il sèchement. Comment se fait-il que l’on m’ait demandé à moi de payer — grassement — pour une femme qui n’était pas une putain ?
Je trouvai le motif de son grief assez mystérieux. Jusqu’à ce jour, d’ailleurs, je n’ai toujours pas compris pourquoi le fait d’apprendre que sa prostituée favorite était une comtesse l’avait mis dans une telle rage.
— Vous étiez un homme de basse extraction, expliquai-je, espérant que mon ton raisonnable saurait le calmer. J’ai pensé que jamais nous ne nous rencontrerions en public.
— J’aurais dû deviner que tu n’étais pas une putain, murmura-t-il en serrant son bras autour de ma taille. On ne fout pas avec autant d’enthousiasme quand c’est juste pour de l’argent.
— Je ne vois pas de quoi vous vous plaignez, dis-je froidement. Vous aviez l’air satisfait et vous avez été bien servi.
— Très bien servi en effet, répondit-il brusquement. Mais moins bien que toi.
Etant donné les circonstances, je n’avais aucune envie particulière de flatter sa vanité.
— J’ai payé moi aussi, lui dis-je. Deux fois le prix normal.
Je supposai que cette information supplémentaire l’aiderait à prendre conscience que personne n’avait essayé de l’abuser, mais cela ne fit qu’augmenter sa colère.
— Sale petite pute, dit-il furieusement, sa bouche tout contre mon oreille. Quel droit avais-tu de jouer à ce jeu-là avec moi ?
J’eus soudain très peur qu’il ne révélât toute l’histoire à l’assemblée dès qu’il serait retourné à l’étage, dans le seul but de se venger de moi. Il paraissait furieux au-delà de toute raison et terriblement imprévisible.
— Que voulez-vous de moi ? demandai-je, espérant pouvoir acheter son silence.
Il devait bien avoir une idée en tête, supposai-je, en m’attirant dans ce recoin sombre.
Il passa sa main large sur mes hanches et agrippa ma robe.
— Tu sais bien ce que je veux, Anna.
Il se trompait ; je n’étais pas sûre du tout du but qu’il poursuivait. Voulait-il la vengeance ? Mon humiliation publique ? Un retour à nos arrangements passés ?
Je m’arrêtai sur la dernière de ces possibilités, la moins désagréable pour moi, et dis, hésitante :
— Nous… nous pourrions nous revoir, et reprendre ce que nous avions commencé.
Je sentis son étreinte se relâcher autour de ma taille, et je crus un instant qu’il allait me laisser partir. Au lieu de cela, il me poussa contre le mur et s’empara de nouveau de ma taille.
— Oh ! Anna, mon amour ! gémit-il d’une voix sourde, sa bouche toute proche de la mienne. Je croyais t’avoir perdue pour toujours.
Puis il m’embrassa avec ferveur, pressant mon dos contre le mur avec tant de force que j’éprouvais toutes les peines du monde à respirer.
— Je savais que tu ne pouvais pas continuer à me battre froid de la sorte, dit-il en posant sa paume sur ma joue et son front contre le mien. Ce n’était pas possible. En fait tu m’en voulais, mon amour, parce que je t’avais quittée un peu brusquement, c’est cela ?
Je commençais à le soupçonner d’avoir mal compris les termes de ma proposition. J’étais tout à fait disposée à le laisser de nouveau me baiser, puisqu’il le faisait si bien, mais je ne voulais en aucun cas m’aventurer dans une relation où il aurait pu m’appeler « mon amour ».
— Viens chez moi ce soir, murmura-t-il.
Je lui dis que, chez lui ou pas, je n’avais aucune intention de l’accompagner dans quelque bicoque que ce fût. Et je suggérai que nous nous revissions plutôt au bordel.
— Au, au…, bredouilla-t-il, l’air stupide. Mais pourquoi ?
Puis il fronça les sourcils.
— Je ne veux pas que tu sois ma maîtresse à demi, Anna. Je te veux dans mon lit.
— Je n’ai jamais été et ne serai jamais votre maîtresse, répliquai-je du tac au tac, irritée par les libertés que ce roturier osait prendre en se comportant comme si nous avions vraiment été intimes alors que nous n’avions fait que nous rendre mutuellement service.
En outre, nous étions très mal cachés, là, derrière l’escalier, et cet entretien n’avait que trop duré.
— Laissez-moi partir. Si vous ne voulez pas me rencontrer chez Madame Barthez, alors nous n’avons plus rien à nous dire.
Pour une raison que j’ignore, il poussa un petit rire.
— Tu as aimé traîner là-bas, demanda-t-il en esquissant un sourire, et faire semblant d’être une putain ?
Il se pencha pour m’embrasser dans le cou et me serrait toujours aussi fort que tous mes efforts pour le repousser furent voués à l’échec.
— Nous pourrons jouer à tous les jeux dont tu auras envie, Anna chérie, dès que nous serons ensemble dans mes appartements. Tu pourras être ce que tu veux pour moi.
James était indéniablement l’homme le plus borné et agaçant que j’eusse jamais rencontré. Il sépara mes deux cuisses à l’aide de son genou et frotta son membre qui m’avait tant fait jouir entre mes jambes.
— Cela fait quatre longues semaines depuis la dernière fois que je t’ai prise, Anna. Je ne tiendrai pas sans toi un jour de plus. Tu viens chez moi ce soir, mon amour.
— Pour qui vous prenez-vous pour oser exiger quoi que ce soit de moi ? lançai-je.
Les soldats à Potsdam avaient toujours su rester à leur place ; je ne savais que faire de cet homme qui avait la témérité de continuer à m’appeler son amour, alors que se comporter de la sorte enfreignait clairement toutes les lois de la décence sociale.
— Ne sois pas si fière, mon ange, dit-il en riant de nouveau.
— Je ne suis pas fière, répondis-je, agacée. Etes-vous trop stupide pour vous rendre compte que nous n’appartenons pas au même monde ?
Il n’eut pas l’air de trouver ma remarque amusante.
— Est-ce que tu vas oui ou non me laisser entrer dans ton petit con d’aristocrate ? demanda-t-il.
De toute évidence, il était trop bête pour comprendre. Je lui expliquai une nouvelle fois que je n’avais rien contre le baiser de temps en temps — secrètement, discrètement, et aux heures que je choisirais —, mais que je n’avais pas encore atteint ce niveau de dévergondage qui me ferait porter atteinte à la bienséance en devenant la maîtresse attitrée d’un obscur artisan écossais de basse naissance.
Il n’aima pas ma réponse.
— Je ne suis pas à louer, Comtesse, dit-il froidement.
Etant donné que je n’avais pas proposé de le payer, je ne sais pas ce qu’il voulait dire par là.
— Accompagne-moi là-haut, demanda-t-il durement en m’attrapant par le coude. Avec ta main posée sur mon bras.
Apparaître en public avec lui de la sorte était absolument hors de question. Il se comportait comme un déraisonnable idiot, et je le lui dis en ces termes.
Son visage se durcit.
— Qu’est-ce que ça peut te faire que ces courtisans poudrés sachent que tu te donnes à moi ?
Je lui dis qu’il aurait pu facilement répondre à cette question s’il avait eu un tant soit peu de cervelle.
Son expression avait à présent perdu toute trace de gravité.
— A quoi cela me sert-il de culbuter une comtesse, lança-t-il d’un air de défi, si personne ne le sait ?
Il saisit mon poignet et déposa un baiser inquiétant dans le creux de ma paume.
— Que vont-ils penser là-haut lorsque je leur dirai avec quelle facilité je t’ai fait jouir ?
— Personne ne vous croira, rétorquai-je dédaigneusement.
— Peut-être pas, dit-il en lâchant ma main. Mais ce sera un plaisir de raconter cette histoire.
— Mon cousin vous fera battre à mort si vous soufflez le moindre mot de ce que nous avons fait ensemble, le menaçai-je, craignant pour de bon qu’il ne parlât. Malgré les protections dont vous bénéficiez, vous n’êtes pas intouchable.
James me toisa, et après nous avoir maudits, mon stupide cousin et moi-même, jusqu’à la dixième génération, il me tourna le dos et se précipita dans l’escalier.
Après quelques minutes, durant lesquelles je tentai de reprendre mes esprits et réajustai ma toilette, je le suivis. Quand je pénétrai dans le salon, James avait déjà commencé sa démonstration. Il se tenait derrière une grande table chargée d’instruments de son invention qui, lorsqu’ils étaient correctement manipulés, produisaient toutes sortes d’effets merveilleux. Dans d’autres circonstances, j’aurais daigné trouver ses expériences intéressantes, mais dans ce cas précis, ma seule réaction fut de me gausser des explications qu’il bredouillait laborieusement dans son exécrable français.
— En vérité, dit un jeune vicomte qui se tenait à ma gauche, lorsque James eut fini sa démonstration, j’ai trouvé cela fantastique.
— Oui, fantastique, vous avez raison, déclarai-je, en parlant assez fort pour m’assurer que ce que j’allais dire n’échapperait à personne. Tant de talent chez un homme de si basse extraction n’est pas chose commune. A dire vrai, ce monsieur me paraît un peu semblable aux animaux, qui, comme chacun sait, sont parfois capables de construire des choses très compliquées sans le bénéfice de la véritable intelligence ni de la compréhension.
Le français de James était meilleur que je ne le pensais, car il me regarda comme s’il avait clairement compris l’insulte. Il domina vite sa colère, cependant, et demanda aux invités de la marquise s’ils souhaitaient à présent assister à une petite démonstration de mesmérisme.
Les théories du docteur Mesmer étaient très en vogue à Paris, mais mon cousin m’avait assurée que ce qu’on appelait le mesmérisme — c’est-à-dire l’emprise d’une personne sur une autre grâce au contrôle de leur magnétisme corporel — n’était que la plus grossière des supercheries. Robert n’étant pas là pour accuser James de charlatanisme, je décidai de prendre la place de mon cousin afin de faire entendre la voix de la raison.
— Avez-vous amené un comparse ce soir, fis-je sur le ton de la raillerie, pour vous aider à accomplir vos petits tours de magie ?
— Ne croyez-vous pas au mesmérisme, Comtesse ? demanda James avec une feinte déférence.
Je lui répondis que je n’y croyais pas, en effet.
— Si vous acceptiez d’être mon premier sujet d’expérience, dit-il en s’inclinant légèrement, je parviendrais peut-être à vous convaincre.
Je n’avais nul désir d’attirer sur moi l’attention, mais les invités de la marquise étaient si intrigués qu’ils insistèrent tous pour que j’acceptasse.
James me fit asseoir sur une chaise, et, après s’être installé en face de moi, il saisit mes pouces et me regarda droit dans les yeux, et je me souviens avoir pensé que le tableau devait être proprement ridicule ; au bout de quelque temps, il commença à suivre avec ses mains le contour de mon visage, en restant à quelques centimètres de mon corps.
Ce fut la dernière chose dont je me souvins, avant de recouvrer mes esprits un quart d’heure plus tard.
Quelques mois plus tard, j’eus entre les mains une lettre décrivant dans le détail ce qui m’avait échappé ce soir-là chez la marquise de Comté, et, dans l’incapacité où je me trouve de confirmer ou d’infirmer ce récit, je vous le livre aujourd’hui comme étant le meilleur témoignage que je possède :
PARIS, 17 MAI 1785
J’ai récemment pu profiter d’un spectacle dans le salon de la marquise de Comté que je dois absolument partager avec vous, bien que cela soit contraire aux principes qui sont habituellement les nôtres. Il est fort dommage que vous n’ayez pas été présent pour voir de vos propres yeux ce divertissement délicieux. Une fois que vous aurez lu le récit que je vais vous en livrer, vous le regretterez vous-même, j’en suis certain.
Vous connaissez, bien entendu, la comtesse von Esslin, qui est aussi célèbre dans Paris pour son austère vertu qu’elle l’est pour sa beauté. Bien qu’elle ne recherche jamais la compagnie des hommes, elle paraît réellement éprise de littérature, et elle a compté, durant ces trois derniers mois, parmi les invités les plus assidus de la marquise, au point qu’elles seraient devenues, au dire de tous, de grandes amies (aussi différentes pussent-elles sembler).
[Ici l’auteur de la lettre relate les circonstances ayant mené James à me proposer cette expérience ; puisque vous connaissez déjà ces détails, je passe directement à la partie de la lettre contenant des informations nouvelles pour vous.]
La comtesse était visiblement agitée, presque en colère, lorsque la démonstration commença, mais, après que ce philosophe-artisan eut parlé pendant un certain temps, en faisant courir ses mains à quelques centimètres de son corps, elle se calma, et se mit à regarder droit devant elle sans cligner des paupières.
Comme j’aurais aimé découvrir le secret de cet homme ! Il s’éloigna ensuite de la comtesse et dit :
— Vous allez m’écouter très attentivement, comprenez-vous ?
Et la comtesse acquiesça, docile comme un enfant, ce qui impressionna fortement l’assemblée.
— Vous sentez comme un poids sur votre poitrine et vous avez du mal à respirer, commença-t-il par dire.
La comtesse se mit en effet à remuer sur sa chaise, haletante, agitant ses mains devant son buste.
— Dégrafez votre robe et vous vous sentirez bien mieux, lui dit-il.
Elle porta les mains à son corsage et dégrafa sa robe, respirant visiblement de mieux en mieux à chaque crochet qui sautait.
— Laissez vos mains là où elles sont, dit-il sèchement alors qu’elle les remettait sur ses genoux. Ecartez ce tissu et montrez-moi vos seins.
Un léger murmure parcourut l’assistance, mais, puisque la comtesse obéit sur-le-champ, la curiosité l’emporta vite sur l’indignation.
Je dois dire, en passant, que ses seins étaient magnifiques, hauts, bien ronds et d’une taille parfaite, chacun devant tout juste tenir dans une paume.
Ensuite, il lui dit de s’agenouiller. Certaines nobles dames de l’assemblée protestèrent, mais la marquise balaya vite leurs objections, aussi pressée que les hommes, je crois, de voir sa pieuse amie à l’œuvre. Le philosophe-artisan ne se départit pas de son sourire durant tout cet échange, comme s’il n’avait eu aucun doute sur son issue, et, lorsque la discussion fut close, il retourna au sujet de son expérience et lui demanda d’ouvrir ses pantalons.
Comme nous tous, il bandait déjà, et son membre se dressa droit comme un pieu dès qu’il fut libéré. Il lui dit de le saisir, et, pour notre plus grand plaisir, elle obéit, adressant à son maître un regard soumis, et attendant docilement ses ordres. Il lui dit d’embrasser le bout de son vit, et ensuite de le lécher, et elle posa ses lèvres sur son gland, avant de faire courir sa jolie petite langue le long de son membre.
Ensuite il lui demanda de le prendre en bouche. Je dois ajouter, avant de continuer, que cet artisan possède un superbe membre, l’un des plus grands que j’aie jamais vus, mais cela ne parut pas troubler la comtesse, il est vrai dans un état second. Elle referma tout d’abord sa bouche autour de son gland, et il protesta :
— Ce n’est pas assez, dit-il sur un ton brusque.
Elle prit la moitié de son membre dans sa bouche et, de nouveau, il dit :
— Encore, Comtesse. Prenez-le tout entier.
Et, sous nos yeux stupéfaits, la totalité de son immense vit disparut dans sa bouche.
Il continua à lui donner des instructions, et nous eûmes tous le plaisir d’observer cette délicate petite bouche travailler son énorme vit d’artisan, s’y promener, le sucer et le lécher. A dire vrai, la comtesse se débrouillait mieux qu’une putain, et ce spectacle nous amena tous à nous interroger sur son innocence. Etait-elle si vertueuse que nous le croyions tous ? Personnellement, je ne pense pas que le mesmérisme soit capable de faire apparaître ce genre de don ex novo (mais peut-être après tout avait-elle eu le temps de se former, oserais-je dire chastement, durant son bref mariage ?). L’homme garda sa main posée sur la tête de la comtesse tout pendant qu’elle le suçait et il lui caressait les cheveux en lui murmurant quelques mots d’encouragement lorsqu’elle faisait quelque chose qui lui plaisait particulièrement.
Avant de prendre son plaisir, il lui ordonna de s’arrêter, et elle s’écarta, attendant ses instructions en le regardant avec attention. Il s’assit sur la chaise qu’avait précédemment occupée la comtesse, ses pantalons ouverts et son vit tendu entre ses jambes, écarlate et luisant encore de la salive de la comtesse. Il lui dit de venir le rejoindre et elle se leva et marcha en direction de la chaise, s’arrêtant juste devant lui. La comtesse portait une robe très simple, dans ce style classique à la mode cette saison, qui ne représenta pas un obstacle pour les doigts habiles de l’artisan ; il glissa une main sous ses jupes et, en un instant, il défit ses jupons qui tombèrent sur ses chevilles. A son signal, elle les enjamba gracieusement, puis attendit devant son maître.
Il lui écarta les cuisses et l’attira à lui. Puis il glissa de nouveau la main sous ses jupes et la saisit par les hanches.
Elle se contenta de pousser un petit gémissement lorsqu’il la pénétra, mais les autres femmes présentes dans la salle se montraient de plus en plus indignées.
L’artisan, faisant preuve de davantage de retenue que je ne l’aurai fait dans de pareilles circonstances, leur dit que si elles consentaient à se taire, il sortirait la comtesse de sa transe.
L’expression d’horreur qui se peignit sur son visage lorsqu’elle revint à elle et sentit l’énorme membre entre ses cuisses fut d’un rare effet comique, et je crois qu’il n’avait jamais eu d’autre but que cette réaction, bien que je ne sois pas sûr de très bien comprendre ses raisons. Cet homme devait être extrêmement fier et terriblement vexé de l’insulte que la comtesse lui avait faite, pour préférer ce moment de vengeance aux plaisirs de l’orgasme.
Il avait toujours ses mains sous ses jupes et il l’agrippait par les hanches, l’empêchant de se relever. Il dit, sur un ton narquois :
— Ce n’est pas gentil de votre part, Comtesse, de me laisser sur ma faim.
Faisant preuve d’une force surprenante, elle se débattit, et réussit à se dégager. Hélas ! elle perdit l’équilibre et se retrouva à terre. Les jupes à moitié relevées, le corsage défait, elle offrait, je dois le dire, le plus délicieux des spectacles.
A partir de là, je peux moi-même reprendre le fil du récit, bien que mon vœu le plus cher soit d’oublier tout ce qui a pu se passer ce soir-là.
J’étais à terre, et cet arrogant bâtard me regardait en riant.
J’étais dans une rage folle qu’un simple artisan eût pu triompher de moi, mais il n’y avait rien que je pusse faire pour sauver la face. Mon premier désir était de fuir, mais je n’aime pas quitter une pièce comble lorsque je soupçonne que je vais devenir le sujet de conversation dès que j’en aurai franchi le seuil, et je ne partis donc pas tout de suite. Je pensai que je trouverais peut-être un moyen de retourner la situation à mon avantage si je restais, et je commençai par refermer mon corsage et me relever.
Les musiciens avaient recommencé à jouer maintenant que notre petit spectacle était terminé. Les couples présents dans la pièce semblaient très occupés entre eux, comme si les minutes qui m’avaient échappé avaient particulièrement émoustillé tous ces messieurs. Ils se montraient pressants envers leurs maîtresses dont ils attrapaient volontiers les mains pour qu’elles les posassent entre leurs cuisses, et converser semblait la dernière de leurs envies. N’ayant guère le choix, je m’assis sur une chaise non loin de James.
Lorsque j’eus assez repris mes esprits pour être méprisante, je me tournai vers lui et lui demandai en levant le sourcil s’il n’éprouvait pas lui non plus le besoin de se soulager. Il me répondit que certains plaisirs étaient plus doux que ceux de l’amour, et que, ce soir, il avait été pleinement satisfait. Nous restâmes un long moment, assis, à nous regarder en chiens de faïence, pendant que s’élevaient tout autour de nous dans la pièce supplications, murmures et gémissements.
C’était pour moi le moment de m’en aller, compris-je alors. Il fallait que tout le monde me crût accablée et scandalisée. Et tant pis s’ils parlaient de moi.
A présent que je me penche de nouveau sur cette histoire, la nature versatile et imprévisible du tiers état m’apparaît clairement. Une jeune femme bien née peut parfois avoir envie de chercher le plaisir et le divertissement entre les bras d’un homme de basse extraction, séduite par son charme brutal. Mais une telle promiscuité n’est pas sans danger, comme je l’ai appris à mes dépens et, à la fin, je la déconseille, car le plaisir certain que l’on peut en tirer pèse finalement peu face aux désagréments qu’elle garantit presque à chaque coup.
Pour revenir à mon récit, ma décision de rentrer chez moi. Dès le lendemain, je quittai Paris pour un séjour prolongé dans la résidence campagnarde de Robert, et, bien que les rumeurs qui circulèrent après cette abominable soirée ne fussent pas des plus agréables, je ne fus pas aussi compromise que je ne l’avais craint. De façon étrange, que je suçasse un roturier en public eut pour effet de me faire apparaître davantage vertueuse aux yeux du monde, puisque mon innocence supposée accroissait l’intérêt érotique de l’histoire et rendait plus extraordinaires encore la virilité et la puissance de mon bourreau.
Au fur et à mesure que l’histoire fut répétée, le contrôle de James sur ma personne passa des quelques minutes pendant lesquelles il avait réellement duré à la soirée tout entière. La comtesse von Esslin, disait-on, avait par défi acceptée d’être mesmérisée et le mesmériste s’était servi des pouvoirs du magnétisme animal pour corrompre cette vertueuse beauté.
Le spectre de voir des charlatans abuser de femmes innocentes et sans défense pour perpétrer des actes scandaleux inquiéta fort, me dit-on, les membres les plus conformistes de la haute société. Et, à ce que je crois, excita fort tous les autres…
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Vous avez terminé Fantasmes de cour
Alison Richardson