Faut-il avoir peur du nucléaire ?

De Montvalon Dominique Allègre Claude · Chapitre 1 sur 7

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Faut-il avoir peur du nucléaire ?

Chapitre 1 - Amalgames

Chapitre 1

Amalgames

 

Dominique de Montvalon : Claude Allègre, la question que tout le monde se pose, aujourd’hui, est : faut-il avoir peur du nucléaire ?

Claude Allègre : Bien sûr qu’il faut en avoir peur !…

Il faut avoir peur des milliers d’ogives à tête nucléaire qui sont pointées sur des centaines de grandes villes du monde – et peut-être certaines sur Paris.

Il faut avoir peur de ce plutonium 239 que l’on peut acheter au marché noir pour confectionner des bombes.

Il faut avoir peur de ces pays que nous qualifierons d’idéologiquement exaltés, l’Iran, la Corée du Nord, etc., et qui, l’un après l’autre, se dotent de l’arme nucléaire.

Il faut avoir peur de la folie des hommes qui, depuis des millénaires, se font la guerre et ont toujours utilisé pour cela les armes qu’ils possédaient sans s’inquiéter des victimes.

Pour tous ceux qui se soucient de la survie de l’homme sur notre planète – et je suis de ceux-là –, la menace nucléaire ne doit pas être oubliée, ne peut être oubliée. Mais il s’agit d’abord de la menace militaire.

D. de M. : Vous parlez du nucléaire militaire, et c’est évidemment capital. Mais qu’en est-il du nucléaire civil ? C’est cette question-là que les gens se posent après les événements qui viennent de se produire au Japon !

C. A. : J’y viens. Mais permettez-moi d’insister encore sur les dangers majeurs liés à l’activité militaire. La fabrication des bombes soviétiques et américaines a conduit à utiliser du plutonium 239. Les traités de limitation des armements nucléaires, sagement négociés par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan à partir de l’historique rencontre de Reykjavik, ont prévu la destruction de la moitié des ogives nucléaires américaines et russes. On a donc récupéré dans cette entreprise des tonnes de plutonium très radioactif. Qu’en fait-on ? Où les stocke-t-on ? On apprend avec inquiétude que la mafia russe a réussi à en récupérer une partie importante, qu’elle vend aux plus offrants. Imaginez ces stocks entre les mains d’Al-Qaïda ou d’un Kadhafi quelconque !

D. de M. : Je vous interrogeais sur les centrales nucléaires. À mon tour d’insister. À vos yeux, elles constituent, elles aussi, un danger, non ?

C. A. : Certaines centrales nucléaires sont en effet potentiellement dangereuses, notamment les centrales ex-soviétiques. Certes, après Tchernobyl, elles ont été un peu « bricolées » pour en améliorer la sécurité, mais elles restent préoccupantes. Et jusqu’ici les Russes et les anciens pays membres de l’URSS n’ont pas encore entrepris de remplacer toutes les centrales par des centrales modernes. Il y a donc là, je l’ai dit et je le confirme, un risque majeur.

D. de M. : Qu’appelez-vous une centrale « moderne » (par opposition à une centrale « vétuste ») ? Nous, nous ne faisons pas le distinguo…

C. A. : Les centrales modernes sont celles qui ont été conçues après les années 1965-1970, qui sont fondées sur la technologie dite de l’uranium enrichi – rassurez-vous, je dirai ce que signifie ce terme – et qui ont bien pris en compte l’essentiel des dangers. Pour simplifier, ce sont les centrales françaises, américaines, allemandes ou suédoises.

D. de M. : Et les centrales japonaises ?

C. A. : Je vous dirai pourquoi elles sont un peu moins sûres, mais elles sont aussi un peu moins chères. Néanmoins, elles ont toutes résisté au gigantesque tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle de Richter. Ce qui a endommagé quelques centrales, c’est le tsunami créé par le séisme.

D. de M. : Soyez franc, comme vous l’êtes toujours : avec les centrales françaises ou américaines, courons-nous un danger ?

C. A. : Le danger qu’elles font courir au monde est beaucoup moins élevé que le risque militaire ou celui – très préoccupant – du marché clandestin des matières fissiles. Si j’ai tardé à répondre à votre question initiale, c’est parce que je tenais à hiérarchiser les menaces nucléaires. La menace n° 1 ? Le nucléaire militaire et les déchets, notamment ceux qui résultent de la fabrication des bombes. Le nucléaire civil ce n’est pas une menace, c’est un risque. C’est une distinction de langage fondamentale. Les avions ne sont pas une menace, mais lorsqu’on monte à bord, on prend un risque !

D. de M. : Tout de même, le drame que vient de vivre le Japon n’a-t-il pas mis en évidence les dangers du nucléaire civil, et pas militaire ?

C. A. : La situation japonaise a suscité un emballement médiatique qui a tourné au catastrophisme intégral, mettant en jeu le pire comportement intellectuel, à savoir l’amalgame.

D. de M. : Quel « amalgame » ? La tragédie, les Japonais l’ont vécue. Ils ne l’ont pas inventée…

C. A. : L’amalgame, c’est la confusion qui a été entretenue dans les esprits en mettant en parallèle des événements distincts. Le premier amalgame, c’est, bien sûr, Fukushima = Hiroshima. Même la consonance prête à la confusion ! Certes, personne n’a fait le parallèle directement. C’est plus subtil. En associant mots et images, on stimule l’archéo-cerveau.

D. de M. : Que voulez-vous dire ?

C. A. : Lorsqu’on montre des images de désolation, de maisons écroulées, de bateaux éventrés et qu’il est question, dans le commentaire, du nucléaire, d’explosion du « cœur », de nuages radioactifs, cela suffit pour faire remonter à la surface des consciences, même chez les plus jeunes, l’horreur des bombardements d’Hiroshima ou de Nagasaki. Or, il faut le dire et le répéter : une centrale nucléaire qui explose, cela n’a rien à voir avec une explosion nucléaire. Une centrale nucléaire ne peut pas se transformer en bombe nucléaire. Il faut un combustible beaucoup plus « enrichi » pour faire une bombe. Soyons direct, comme vous le souhaitez : même si la centrale de Fukushima avait explosé, cela n’aurait rien eu à voir avec Hiroshima !

D. de M. : Il y a quand même eu une tragédie au Japon !

C. A. : Oui, la tragédie, c’est d’abord un énorme tremblement de terre, qui a déclenché un tsunami ravageur, lequel a ravagé villes et villages et tué des milliers de personnes, et qui a endommagé des centrales nucléaires. Le goût du sensationnel n’autorise pas à massacrer la langue française ! Il faut savoir distinguer entre incident, accident, catastrophe et désastre. Je refuse de vivre sous la dictature du superlatif sémantique ! Au Japon, il y a eu des accidents de fonctionnement dans plusieurs centrales nucléaires, provoqués

par un violent tsunami. Jusqu’ici, il n’y a pas eu une catastrophe nucléaire1. Laissez-moi vous donner deux mesures – complémentaires – de l’horreur. La combinaison séisme-tsunami aura tué sans doute plus de 30 000 personnes. À ce jour, l’accident nucléaire n’a contaminé, si l’on peut dire, « que » quelques dizaines de techniciens. Certes, c’est terrible pour eux, mais ce n’est pas comparable à Tchernobyl où des milliers de techniciens ont été irradiés par des doses mortelles. Sur le plan matériel, le séisme a fait des dégâts qu’on peut estimer à plusieurs centaines de milliards d’euros. Or, pour reconstruire des centrales neuves avec la même puissance électrique, il faudra environ dix milliards. Là encore, il n’y a pas de comparaison possible entre les deux catastrophes. Mais ne me faites pas dire, comme certains de vos confrères l’ont fait, que je tiendrais le risque nucléaire pour négligeable. Au Japon, il était important, mais, heureusement, on a pu, semble-t-il, maîtriser à temps ce qui aurait pu devenir une véritable catastrophe.

D. de M. : Une catastrophe comme celle de Tchernobyl ?

C. A. : Voilà encore un amalgame rapide, mais cette fois moins critiquable. La centrale de Tchernobyl était une centrale vétuste, dont les mécanismes de sécurité étaient rustiques, et dénoncés comme dangereux depuis des années par les autorités internationales de sûreté nucléaire. De plus, il n’y avait aucune enceinte de confinement. Et la catastrophe est due à une série d’erreurs humaines inadmissibles. Les techniciens avaient volontairement mis le réacteur en régime surcritique. Juste pour voir comment il se comportait. Ensuite, ils avaient été dépassés par les événements. Cela dit, à Fukushima, une explosion du cœur et la fissuration des enceintes auraient pu libérer aussi un gros nuage radioactif. Pour les populations situées à proximité, cela peut être catastrophique. Jusqu’ici, à l’heure où j’écris ces lignes, on est toujours au niveau de l’accident grave. Le nuage radioactif n’est pas très actif et les fuites d’eau radioactive semblent bien identifiées. Mais soyons prudents. Attendons la fin. La compagnie japonaise Tepco porte une lourde responsabilité. À vouloir faire des économies sur la sécurité, à refuser au début l’aide de ceux qui savent (les Français et les Américains), ils n’ont fait qu’amplifier l’accident !

D. de M. : Vous avez été très critique vis-à-vis des médias, très très critique même. N’ont-ils pas fait tout simplement leur travail d’information et d’alerte ?

C. A. : J’ai été scandalisé. D’abord (là aussi il faut hiérarchiser) par l’attitude des écologistes qui ont immédiatement relancé le débat sur le nucléaire sans un mot de compassion pour le Japon et les Japonais. Nicolas Hulot, Cécile Duflot, Eva Joly ou Corinne Lepage se sont tous distingués par cette démarche politicienne sans un mot de compassion pour les victimes du désastre sismique ! Ensuite, parce que les médias, et en particulier les deux principales chaînes de télévision, ont parlé beaucoup plus de la catastrophe nucléaire que du désastre humanitaire créé par le tsunami. Dans un monde où l’on est submergé par des torrents d’information, la première qualité d’une chaîne est de trier cette information, et de la hiérarchiser. Je dirais, encore plus s’agissant d’une chaîne publique, c’est-à-dire, sauf erreur, une chaîne pour le citoyen. Or, l’information a été axée sur le danger nucléaire maximum présenté par les centrales japonaises, et on en est rapidement venu, en glissant, à la question nucléaire en France. Cette situation n’a pourtant rien à voir avec celle du Japon. Nous n’avons ni séismes de magnitude 9 ni tsunamis. Nos centrales sont beaucoup plus modernes. Nos techniciens sont beaucoup plus compétents que les Japonais et le nucléaire en France est très contrôlé. En faisant ce parallèle, que veut-on ? Affaiblir l’un de nos fleurons industriels qui emploie directement et indirectement 200 000 personnes ? Veut-on amplifier la crise ? Veut-on augmenter le chômage ? Un peu de responsabilité et de rigueur des médias ne serait pas inutile. Les dégâts humains et matériels du tremblement de terre et du tsunami ont été traités secondairement. On a insisté sur la situation et le rapatriement des Français, ce qui n’a pas donné une image mirifique de la France. Beaucoup de Japonais en ont d’ailleurs été choqués. On a connu des France plus solidaires !

D. de M. : On va dire que vous refusez le débat sur le nucléaire !

C. A. : Nullement. Je dis seulement qu’il y a un temps pour tout. Il y a un temps pour la compassion et la solidarité. Il y a un temps pour l’évaluation scientifique de la situation. Puis viendra ensuite le temps des leçons à tirer et, si nécessaire, le temps du débat. Sans compter que cet affolement des médias a occulté pendant huit jours la Libye, laissant Kadhafi massacrer son peuple en toute impunité et contribuant à retarder la nécessaire intervention militaire. Et je ne parle pas de la Côte-d’Ivoire, ni d’Haïti où la situation reste tragique, avec l’hyper misère et l’instabilité politique. Ces pays-là sont passés aux oubliettes de l’information. Je peux comprendre les exigences de l’actualité, mais la disparition en France d’une jeune femme, aussi tragique qu’elle puisse être, doit-elle occuper, ce qui a été le cas, un temps d’antenne équivalent à la situation humanitaire au Japon, et laisser dans l’obscurité Haïti ? Les médias ont plus que jamais un pouvoir considérable : cela implique aussi de lourdes responsabilités.

D. de M. : N’est-il pas inévitable que l’emballement qui suit une catastrophe « engloutisse », au moins passagèrement, toute l’information ?

C. A. : N’oubliez jamais cela : les crises sont des révélateurs d’une situation ; à l’échelle personnelle comme à l’échelle d’une nation ou du monde, qu’il s’agisse de l’économie, de la politique ou, bien sûr, des médias. La manière dont le système médiatique a traité la catastrophe du Japon souligne les faiblesses fondamentales de ce système : goût du sensationnel, du tragique, suivisme, incapacité de recul et de sang-froid !

D. de M. : Ne vous échappez pas, Claude Allègre ! Faut-il, oui ou non, avoir peur du nucléaire civil en France ?

C. A. : Décomposons la réponse.

Si vous posez la question aujourd’hui, c’est que vous faites un lien avec l’accident nucléaire japonais ?

D. de M. : Bien sûr.

C. A. : Alors, la première réponse, c’est de souligner que la situation de la France n’a rien à voir avec celle du Japon. En rapprochant les deux, vous faites vous aussi un amalgame. La France est un pays à sismicité faible, et un tremblement de terre de magnitude 9 ou même 8 est impossible. Si les centrales japonaises de conception plus rustique que les françaises ont résisté au séisme, cela doit nous rassurer sur la situation française. Quant au tsunami qui est la véritable cause de l’accident nucléaire, et plus encore du désastre humanitaire, il y a très peu de risques pour nos côtes d’en accueillir un. Les annales historiques n’ont aucune trace d’un tel phénomène. Cela étant bien précisé, je ne vais pas vous répondre, comme ont pu le faire les « experts » et les responsables des années 1960-1970, et vous dire : « Rien à craindre ! Circulez, il n’y a rien à voir ! » Je ne suis pas un adepte du vieil adage militaire : « Chercher à comprendre, c’est déjà commencer à désobéir. » Ce livre se veut une opération citoyenne. Je veux expliquer pourquoi l’électricité produite par le nucléaire est une bonne solution. À condition d’être très rigoureux dans le contrôle de la sécurité, de progresser dans la gestion des déchets et de faire évoluer la technologie. Ce n’est pas un problème simple. Il faut le situer dans un contexte scientifique, bien sûr, mais aussi économique, psychosociologique et politique.

D. de M. : Êtes-vous partisan sur un tel sujet d’un référendum pour que, le jour venu, tous les citoyens aient voix au chapitre ?

C. A. : Pas plus que je ne suis partisan de faire voter les gens sur la véracité d’un théorème de mathématiques !… La démocratie n’a jamais remplacé la connaissance et le savoir. Prétendre le contraire, c’est de la démagogie. C’est ce que veulent beaucoup d’écologistes, c’est utiliser la peur pour faire prendre – à chaud, dans l’émotion – une décision politique essentielle. Encore une fois, j’insiste : ce livre est destiné à informer le public aussi objectivement que possible, de manière à bien poser le problème, donc à permettre à chacun de se faire une opinion fondée sur la raison. Mon attitude n’est pas celle d’un expert, mais du pédagogue que j’ai été toute ma vie. Je cherche à faire partager mon savoir au plus grand nombre, de manière à rendre le débat plus transparent, donc plus démocratique.

Nous allons nous y efforcer sans parti pris et sans occulter quoi que ce soit !

 

1- Je ne préjuge pas de l’avenir mais à l’heure où j’écris ces lignes, le 30 mars 2011, ce n’est encore qu’un très grave accident.

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