Fauves et bandits

Karl May · Chapitre 1 sur 7

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Fauves et bandits

Première Partie

 

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I

 

LE CHRIST OU MAHOMET

 

Quand un Marseillais a l’occasion de parler des beautés et des avantages de sa ville natale, il ne manque pas de dire : « Si Paris avait une Cannebière, ce serait un petit Marseille. » Cette comparaison est certainement exagérée, elle a toute-fois sa raison d’être. La Cannebière est, ou du moins était au-trefois, la plus belle rue de Marseille, traversant toute la ville pour aboutir au port. Le Marseillais a vraiment le droit d’être fier de sa ville. Elle a un climat doux et délicieux, des nuits claires comme celles d’Égypte, et il y souffle un vent toujours frais.

On y rencontre tous les peuples de la terre.

Mais c’est le type oriental qui y domine et donne à Mar-seille ce cachet asiatique que l’on chercherait en vain dans les autres ports de France, aussi celui qui veut aller à Alger ou à Tunis ne peut trouver de meilleur endroit pour y prépa-rer ses yeux aux couleurs et ses oreilles aux accents d’un autre continent.

Pour moi, j’y avais été attiré par une lettre de mon excel-lent ami, le capitaine Frick Turnerstick, que la plupart de mes lecteurs connaissent pour un marin remarquable et un polyglotte surprenant.

Cette lettre, datée de Harwick, était écrite dans un hor-rible mélange des langues qu’il savait le mieux ou plutôt le moins mal, et disait à peu près :

 

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« Mon cher Charley,

 

« Je suis à l’ancre ici, mais partirai dans quinze jours pour Tunis en passant par Marseille. Je n’ai pas besoin de vous dire que je compte vous retrouver dans cette dernière ville. Vous n’auriez pas, je suppose, la lâcheté de rester tran-quillement chez vous au lieu de m’accompagner dans une nouvelle traversée.

« Votre vieux Frick Turnerstick. »

 

Que faire ? Rester à la maison pour me faire traiter de lâche ! Ah ! mais non, mon cœur avait besoin de revoir mon vieux compagnon, et un voyage à Tunis ou plus loin peut-être promettait d’être intéressant. J’avais donc accepté l’invitation et étais arrivé à Marseille au jour fixé. Après nous être livrés à la joie de nous retrouver, nous allâmes admirer le nouveau navire, The Courser, que le capitaine avait fait construire à Baltimore selon ses plans, et qu’il prétendait être le voilier le plus rapide de la marine marchande de toutes les nations.

La cale était remplie de marchandises de toutes sortes, que le capitaine comptait revendre aux Maures et aux Ber-bères avec un sérieux bénéfice. Tandis qu’il terminait ses préparatifs de départ, j’errai dans la ville et admirai tour à tour la cathédrale moderne, mais superbe, l’église gothique de Saint-Michel, l’Hôtel-Dieu et, par-dessus tout, l’admirable Bibliothèque située dans l’école des beaux-arts. Quand Tur-nerstick eut fini, nous visitâmes ensemble ce qui l’intéressait le plus : le Jardin zoologique, qui se trouve derrière le plus

 

– 5 – bel édifice de Marseille et le Château d’eau, ou palais de Longchamp.

Après l’avoir parcouru en tous sens, nous nous sentîmes fatigués et cherchâmes un banc pour nous reposer. Nous en trouvâmes un, sous un platane, au bout d’une petite allée, dans un bosquet épais, au-dessus des branchages duquel nous apercevions une croix de bois avec l’image du Christ.

Une inscription disait qu’à cet endroit un gardien avait été dévoré par une panthère échappée de sa cage et portait les mots : « Priez pour lui. » Nous nous découvrîmes en pas-sant et allâmes nous asseoir sur le banc. Comme c’était en semaine, il y avait peu de promeneurs, surtout en cet endroit isolé. Turnerstick, qui me racontait ses dernières aventures, s’arrêta un moment pour m’offrir un cigare. Nous pûmes en-tendre alors les pas de deux promeneurs se rapprocher du bosquet et s’arrêter devant la croix.

« Puisse Allah anéantir ce pays ! entendis-je dire en arabe ; on y trouve partout de ces idoles qui sont l’horreur des vrais croyants et devant lesquelles les chiens de chré-tiens courbent la tête. La religion du Prophète est la seule vraie ; il a défendu les images, et il les a brûlées ou brisées partout sur son passage. Pouvez-vous me lire ce qui est écrit au-dessous de cette croix ?

— Oui : une panthère a dévoré ici un gardien, et l’on a élevé une croix en cet endroit pour demander des prières pour lui, répondit l’autre en riant.

— Que ces chrétiens sont bêtes ! reprit le musulman d’un ton méprisant. Le Christ a-t-il sauvé cet homme ? Non. Or, c’est quand il est mort qu’on élève une croix ! La prière vient trop tard et ne peut servir à rien.

 

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— Elle est pour le salut de son âme.

— Vous me faites rire. Il n’y a pas de salut pour l’âme d’un chrétien mort ; tous vont en enfer. Si j’avais été à la place du défunt, j’aurais appelé le Prophète au secours, et la panthère aurait fui épouvantée. Mais aucun fauve ne craint la prière d’un chrétien. Je vais vous montrer de suite combien vos prières et vos croix sont impuissantes ! Nous verrons bien si votre Jésus me punira de l’offense que je vais lui faire. »

Il proféra encore quelques injures, qui ne peuvent se re-dire, et j’entendis en même temps comme le craquement d’un objet que l’on ébranle.

Je me précipitai vers la croix, mais Turnerstick, qui n’avait pas compris ces paroles, me retint dans mon élan pour m’en demander l’explication. Je la lui donnai aussi brièvement que possible, mais j’arrivai trop tard. Sous les ef-forts du mécréant, le bois pourri en terre avait cédé, et le crucifix, haut de trois mètres, tomba de notre côté en attei-gnant le capitaine à la tête. Celui-ci poussa un cri à la fois de douleur et de colère, et s’élança à ma suite vers l’endroit où se trouvaient les deux hommes.

L’un avait le nez en bec d’aigle et les autres caractéris-tiques d’un Arménien. Il portait une toque d’astrakan, une veste courte, des pantalons bouffants, de hautes bottes et un poignard à la ceinture. L’autre semblait être un Bédouin âgé de cinquante ans environ. Un burnous blanc était drapé sur son corps osseux, un fez rouge entouré d’un turban de même couleur recouvrait sa tête. Son visage décharné était celui d’un mahométan endurci et fanatique. Il ne fut point effrayé à notre vue, mais nous lança un regard sombre et perçant.

 

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« Qu’est-ce qui vous prend ? lui cria le capitaine furieux. Comment avez-vous osé renverser cette croix et sur moi en-core ?

— Que veut cet homme ? » demanda le musulman à son compagnon qui lui servait d’interprète.

Je répondis à la place de celui-ci :

« Tu viens de faire un acte qui sera sévèrement puni dans ce pays. Tu as profané l’image du divin Crucifié, et, si nous portons plainte aux autorités, tu seras jeté en prison. »

Il me toisa de la tête aux pieds d’un regard foudroyant et dit :

« Qui es-tu pour oser me parler ainsi ?

— Un chrétien, et, à ce titre, je dois te dénoncer au juge.

— Tu es chrétien et tu parles la langue des croyants comme un vrai musulman ? Tu es donc comme le serpent dont la langue est bifide et venimeuse. Je ne te connais pas et ne te ferai pas l’honneur de te dire mon nom. Sache seu-lement que je suis un homme qui crache de mépris quand un chien aboie après lui. »

En disant ces mots, il cracha trois fois à terre de manière à m’atteindre la troisième fois.

Je suis habituellement très calme et sais me contenir même quand on m’injurie, mais ici l’injure n’atteignait pas que moi ; elle atteignait aussi le Christ, cher aux chrétiens. Je ne fis qu’un bond pour le frapper si fortement au visage qu’il tomba à terre. Il se redressa rapidement et voulut me saisir, mais Turnerstick arrivant à la rescousse, le prit rudement à la nuque et le jeta de nouveau à terre en disant : « Charley,

– 8 – allez chercher la police ; je vais serrer les voiles à ce drôle, pour l’empêcher de bouger d’ici avant une heure. »

L’interprète était tellement perplexe qu’il ne bougeait pas. J’hésitais à suivre le conseil du capitaine et j’aurais peut-être laissé le musulman s’enfuir si un garde n’était arri-vé à ce moment pour s’informer de ce qui se passait.

Tandis que Turnerstick maintenait le musulman à terre de ses poings puissants, je racontai ce qui s’était passé.

On nous emmena au bureau du gardien chef, où il fut pris note de notre déposition. Puis on nous congédia en nous remerciant tandis qu’on garda les deux autres pour les punir sévèrement, nous dit-on.

Nous nous trouvions à la sortie du jardin à proximité d’un restaurant. Nous nous assîmes en plein air à une table vide pour nous rafraîchir.

Quel ne fut pas notre étonnement en voyant sortir, au bout d’un quart d’heure, nos deux malfaiteurs, la mine ré-jouie. Ils nous aperçurent. Le musulman s’approcha, à dis-tance respectueuse toutefois et me lança ces paroles :

« Vingt francs d’amende ! j’en fais volontiers cadeau à la France ! Quant à toi, je ne te tiens pas quitte ; tu as frappé un musulman, et il n’est pas de croix qui puisse te sauver de ma vengeance. »

Je ne fis même pas attention à lui, et il s’éloigna d’un pas triomphant.

Je traduisis cette menace à Turnerstick qui répondit :

 

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« S’il m’avait dit cela à moi, je l’aurais cloué sur place ; il démarre avec la majesté d’un cuirassé et est persuadé que nous avons peur de lui.

— Non, je n’ai pas peur, mais il nous faut être prudents. Nous ne sommes pas, il est vrai, dans un douar arabe, mais à Marseille, ce qui n’empêchera pas ce Bédouin de penser qu’un coup de poing dans la figure ne peut être effacé que par le sang.

Comme nous regagnions le port, nous rencontrâmes nos deux ennemis dans une rue.

Ils nous laissèrent passer puis nous suivirent, nous eûmes beau faire mille détours, nous ne réussîmes pas à leur faire perdre notre trace.

Pour leur cacher notre demeure, nous décidâmes de nous rendre au château d’If. Turnestick désirait vivement vi-siter les prisons souterraines dont il avait lu la description à ses heures de loisir. Pour moi, je savais trouver là-bas le ca-chot dans lequel Mirabeau avait été retenu prisonnier en 1774. Un petit bateau nous y conduisit.

Turnerstick s’intéressait tellement à ces cachots, qu’il fallut presque l’en arracher et le guide dut lui donner tant d’explications, qu’il était presque nuit quand nous quittâmes le château. Le capitaine saisit le gouvernail, le batelier et moi primes les rames.

La mer était calme, c’était l’heure de la pleine eau. Nous nous croyions seuls quand Turnerstick grommela :

« Que fait donc celui-ci ? Il se trouve sur notre passage et malgré cela ne bouge pas ! » Il venait d’apercevoir, un peu

 

– 10 – en avant de nous, une barque que nous n’avions pu voir puisque nous lui tournions le dos.

Il manœuvra le gouvernail en criant :

« Qu’est-ce que cela veut dire ? Es-tu donc aveugle ? Tiens-toi à bâbord, sinon nous allons nous aborder ! »

Je me retournai et vis, en effet, une embarcation de grandeur moyenne conduite par un seul homme habillé de vêtements sombres.

Nous passâmes si près de lui que je crus le reconnaître pour le musulman, mais celui-ci n’avait-il pas un burnous blanc ?

L’embarcation fit volte face et se mit à nous suivre à toutes rames ; c’était louche. Elle nous rattrapa, et l’homme leva le bras dans ma direction. Je me jetai au fond du bateau tandis que deux coups de feu retentissaient.

« Holà ! qu’est-ce que cela ? cria Turnerstick.

— C’est le musulman, répondis-je ; rattrapons-le, il a tiré ses deux coups et ne doit plus avoir de balles.

— Well ! je me charge de l’empêcher de tirer à nouveau ; faisons force de rames.

Le bandit fuyait à toute vitesse.

« Ferme, à vos bancs, cria Turnerstick, nous allons fon-cer sur lui ! »

Et faisant décrire une courbe à notre bateau, il alla se je-ter dans le flanc de l’embarcation ennemie qu’il renversa.

 

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« Attention à la tête du bandit, quand elle sortira de l’eau ! »

Nous regardâmes attentivement, mais le naufragé ne re-parut pas. Je crus bien un moment apercevoir quelque chose au loin, mais j’avais dû me tromper, car il eût été impossible, même à un nageur émérite, de se tenir si longtemps sous l’eau sans venir respirer à la surface.

« Peut-être est-il sous son bateau, dit Turnerstick, re-tournons-le. »

Nous y arrivâmes avec difficulté, sans rien trouver, si ce n’est un burnous blanc accroché à un clou. Maintenant il n’y avait plus de doute, c’était bien au musulman que nous avions eu affaire.

Il nous avait suivis, et ayant remarqué que nous nous rendions au château d’If, il nous avait guettés au retour pour m’envoyer une balle. Il avait eu soin toutefois de ne pas em-mener l’interprète, afin de n’avoir pas de témoin. Pour une pareille tentative, il fallait beaucoup d’audace et surtout un véritable talent de nageur, par conséquent l’objet aperçu au loin était probablement la tête du musulman.

Nous restâmes environ une demi-heure à la même place, ramant en tous sens sans pouvoir retrouver sa trace.

Mécontent de l’issue de cette aventure, je ne pus m’empêcher de faire un reproche à Turnerstick :

« Pourquoi, lui dis-je, l’avoir accosté ? N’y avait-il donc pas d’autre moyen de s’emparer de lui ?

— Sans doute, mais qui manie le pistolet sait aussi bien manier le couteau, et si nous avions saisi cet homme, il au-rait pu nous poignarder.

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— Nous n’avions pas à affronter son poignard ; il aurait suffi de le pousser à la côte où des policiers et des centaines d’autres mains auraient trouvé le moyen de l’immobiliser.

— C’est vrai, je n’y avais pas songé. J’ai peut-être causé la mort de cet homme. Voilà une pensée qui ne me va guère, mais quand je réfléchis qu’il avait juré de se venger et qu’il a tiré sur vous, je trouve qu’il est inutile de me faire des re-proches. Il est tombé dans son propre piège et y a péri.

— Messieurs, dit le batelier, retournons à terre et gar-dons le plus profond silence sur cette affaire. C’est le conseil que je vous donne, dans notre intérêt à tous. »

Il avait raison, et nous fîmes comme il avait dit. Quand nous eûmes atteint le port de la Joliette et dépassé la rangée des navires, nous arrivâmes près d’une goélette à laquelle pendait un cordage sur lequel grimpait en ce moment un grand homme chauve dont les vêtements étaient ruisselants.

« Serait-ce notre homme ? demanda Turnerstick ! J’ai remarqué hier cette goélette ; elle a deux noms dont l’un est en français : le Vent, et l’autre en caractères inconnus, que je n’ai pu déchiffrer. Je m’en informerai demain matin.

Le lendemain, la goélette avait disparu. Nous prîmes des informations, et nous sûmes ainsi que c’était un bateau tuni-sien dont le nom arabe Eh Hava a le même sens quele Venten français.

 

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