Flûte, flûte et flûte !
Le billard darwinien. 7
Le jour des chasseurs. 19
Shah Guido G. 34
Flûte, flûte et flûtes ! 49
Le doigt du singe. 70
Everest 86
La pause. 93
Il vaut mieux pas. 113
Tous des explorateurs. 121
Blanc ! 143
Comme je n’ai rien à cacher[1] chers lecteurs, j’ai pris depuis toujours l’habitude de vous mettre dans la confidence. Laissez-moi donc vous raconter comment j’en suis venu à composer ce livre.
On avait fait appel à moi comme invité d’honneur à Boskone XI (nom donné à un congrès de science-fiction qui s’est tenu à Boston du 1er au 3 mars 1974), et il apparut que le comité qui a la responsabilité du congrès a pour tradition de publier un petit recueil des œuvres de l’invité d’honneur. Aussi me demanda-t-on, avec un large sourire, de rassembler à cet effet quelques nouvelles.
Cela me mit dans une situation embarrassante. Mes nouvelles sont publiées par cette maison d’édition fort estimée et jouissant d’une excellente réputation qu’est Doubleday & Company, et j’avais peur de voir apparaître un regard blessé dans les doux yeux bruns de sa personne morale, si je me mettais à écrire pour quelqu’un d’autre. Le comité de Boskone, qui n’ignorait pas ma crainte d’être réduit en charpie par des éditeurs fous de rage, m’assura que le livre qu’il avait l’intention de sortir serait un tirage limité qui n’excéderait pas cinq cents exemplaires.
Aussi abordai-je Lawrence P. Ashmead, mon directeur littéraire chez Doubleday, avec un certain manque d’assurance, et lui demandai-je si je pouvais sans difficulté accéder à cette demande. Je lui fis remarquer que je n’utiliserais que quelques nouvelles qui n’avaient jamais paru dans aucun de mes recueils publiés chez Doubleday. Larry, âme noble s’il en est, dit : « Bien sûr, Isaac. Allez-y. » Alors j’y suis allé.
Il en résulta un petit livre intitulé Have You Seen Thèse ? (The Nesfa Press, 1974) qui contenait huit nouvelles. Il devait en principe être prêt juste avant Boskone XI, où on espérait pouvoir en vendre des centaines (et même des milliers) d’exemplaires. Hélas, ai-je besoin de dire qu’avec les caprices du jeu de l’édition, l’inévitable se produisit : le livre ne parut qu’immédiatement après le congrès. Si bien qu’en fait, du point de vue ventes, il se révéla être un tirage encore plus limité que prévu.
Mais Larry attendait son heure. Sa noblesse d’esprit cache une perspicacité sans faille d’éditeur.
Il finit par dire :
— Ce petit livre est sorti, Isaac ?
— Oui, oui, répondis-je avec un sourire (car cela me procure toujours une sorte de plaisir naïf que de parler de mes livres), et à notre rencontre suivante, je lui en donnai un exemplaire.
Il y jeta un coup d’œil et dit :
— Quel dommage que ces nouvelles n’aient pas une plus large audience. Doubleday ne pourrait-il pas en sortir une édition ?
Je soulevai une objection irréfutable :
— Cela ne fait que vingt mille mots, Larry. Et Larry répondit immédiatement :
— Alors, ajoutez-y d’autres nouvelles. (Pourquoi donc n’y avais-je pas pensé moi-même ?)
Il est apparu, à vrai dire, que Doubleday a l’ambition d’inclure, en fin de compte, tous mes récits dans un recueil ou dans un autre. Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une bonne idée, car il est évident que certaines de mes nouvelles sont moins bonnes que d’autres, et que quelques-unes, peut-être, ne méritent pas d’être immortalisées.
Larry (qui est un plus ferme partisan d’Asimov que moi-même) a écarté cet argument en riant II a fait observer que : 1) aucune nouvelle ne semble mauvaise à tous les lecteurs ; 2) aucune nouvelle d’Asimov ne peut être vraiment mauvaise ; et 3) bonnes ou mauvaises, elles ont toutes un intérêt historique.
(Ce dernier point me met mal à l’aise. J’ai le sentiment très net que, dans le monde de la science-fiction, je suis une institution nationale, et que les jeunes lecteurs sont toujours stupéfaits – et peut-être même indignés – de s’apercevoir que je suis encore en vie.)
Je cédai donc (qui peut soutenir le regard brillant de Larry ?), et j’ajoutai les nouvelles nécessaires pour arriver au total de vingt-quatre. Pour la plupart, ce n’étaient pas de longues nouvelles (en moyenne, deux mille cinq cents mots), elles n’avaient pas paru dans des recueils précédents, et je les avais classées par ordre chronologique.
Ceux d’entre vous qui ont lu mes livres, Before the Golden Age
(Doubleday, 1974) et Christmas on Ganymede[2] (Doubleday, 1972), savent que, réunies, elles forment une sorte d’autobiographie littéraire, qui va jusqu’en 1949, année où j’ai vendu mon premier livre à Doubleday et où je me suis installé à Boston pour entrer à l’école de médecine de la Boston University.
Dans ce livre, je demeure fidèle à mon habitude en adjoignant des commentaires biographiques aux nouvelles. Cela vient en partie du nombre de lettres que je reçois de lecteurs me disant que le commentaire est « encore plus savoureux » que les nouvelles. (Est-ce un hommage au charme de mon style ou une insulte à mon talent de romancier ? je me le demande.) Cela est destiné, en partie aussi, à alléger les pressions de certains éditeurs (salut, Larry) visant à ce que j’écrive une autobiographie – complète, et soulignant (tous les aspects de ma vie).
Je persiste à leur dire qu’il n’y a pas d’aspects en dehors de ma machine à écrire, et qu’il ne m’est jamais rien arrivé, mais on dirait que ça tombe dans l’oreille d’un sourd. Mais si je livre assez de mon autobiographie dans ces ouvrages alors...
Pendant pratiquement toutes les années 40, je n’ai écrit que pour John Campbell et son magazine Astounding Science Fiction. En fait, c’en était arrivé à un point tel que j’avais des sueurs froides à la seule pensée que, s’il arrivait quelque chose au directeur ou à son magazine, il se pouvait que ma carrière littéraire prît fin.
Bien sûr, j’avais vendu mon premier roman de science-fiction Pebble in the
Sky[3], à Doubleday, et il avait été publié le 19 janvier 1950, moins de trois semaines après mon trentième anniversaire, mais il me semblait que je ne pouvais guère compter là-dessus. Je n’avais aucune assurance que cela se reproduirait et je ne me sentais rassuré que par ce que je vendais au magazine, ce à quoi je m’étais habitué pendant les onze premières années de ma carrière littéraire.
Cependant, au début des années 1950, il y eut une rapide expansion du marché des magazines de science-fiction, et je ne tardai pas à en être le bénéficiaire.
Par exemple, on décida, en 1950, de lancer un nouveau magazine qui devait s’appeler Galaxy Science Fiction. Il devait être dirigé par Horace L. Gold, dont j’avais lu et admiré les nouvelles, et je fus très flatté quand il m’en demanda une pour le premier numéro de la revue, qu’il voulait naturellement lancer en fanfare.
L’ennui, c’était qu’il ne m’allouait qu’un temps très bref. Il lui fallait, dit-il, le texte dans une semaine et j’étais en fait très nerveux quand il s’agissait d’écrire pour quelqu’un d’autre que John Campbell. Après tout, je n’avais pas la moindre idée de ce que désirait Horace, tandis que John et moi en étions arrivés à nous entendre comme larrons en foire.
J’essayai, pourtant, et j’écrivis Le Billard darwinien. Horace l’accepta, mais apparemment sans grand enthousiasme, et j’eus la pénible impression qu’il l’acceptait uniquement parce qu’il avait besoin de quelque chose dans l’immédiat pour son premier numéro exceptionnel d’octobre 1950.
Laissez-moi vous dire que, d’après mon expérience personnelle, le sentiment que vous éprouvez en ayant vendu une nouvelle de façon imméritée, à cause de votre nom, ou parce que le directeur est aux cent coups, est bien pis que le sentiment que vous procure un refus (à moins, j’imagine, que vous ne soyez capable de tout pour de l’argent).
J’ai donc offert à Horace d’écrire une autre nouvelle pour lui, et je l’ai fait. Horace la prit aussi, et il la publia dans le second numéro, en novembre 1950. Cette fois, il n’y était pas obligé, et il pouvait se permettre de choisir. Aussi fus-je grandement soulagé quand il accepta mon texte – mais je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il le prit encore sans grand enthousiasme apparent.
Peu à peu, au fil des mois et des années, je finis par comprendre qu’Horace n’acceptait jamais une nouvelle avec un grand enthousiasme apparent – et qu’il le faisait souvent avec un manque très apparent d’enthousiasme. (Et quand il refusait, il se mettait en colère, dans une telle colère, en vérité, qu’il perdit grand nombre d’écrivains qui ne voulaient pas subir le genre de vitupérations dont il accompagnait ses refus.)
En tout cas, je finis par comprendre que mon angoisse concernant Le Billard darwinien était bien inutile. Il se pouvait que ce ne fût pas ma meilleure nouvelle, mais Horace en fut aussi satisfait qu’il le fut jamais de toute nouvelle, ce qui n’était peut-être pas beaucoup dire.
L’importance, pour moi, du Billard darwinien, au même titre que Pebble in
the Sky[4] réside dans le fait que ce texte a marqué le début de ma diversification en toutes sortes de voies, et a mis fin à mon entière dépendance envers John Campbell (bien qu’il n’y eût jamais de fin à l’immense gratitude que j’éprouvais pour lui).