Géographie de nos amours
Géographie de nos amours
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Nous vivions près de la mer, toi et moi, il y a des années. Te souviens-tu ? Dans une petite maison verte que tu repeignais tous les ans après les pluies. Où nous faisions l’amour chaque jour ou presque et rêvions à tous ces pays que nous visiterions ensemble. C’est dans cette maison que j’avais imaginé écrire un livre sur ma vie là-bas avec toi. Un livre qui parlerait d’amour. Évidemment. Et aussi de cette vie délirante privée des choses et des gens auxquels je tenais. Je t’avais toi. La mer. Le magnifique indigo des étoffes que les femmes portaient autour de la taille. Et les poissons. J’avais ton goût sur mes lèvres – un goût salé d’ambre musqué.
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Mon histoire avec Adé – notre histoire – a commencé un après-midi d’automne. Une de ces journées dont raffolent les gens de Nouvelle-Angleterre, quand des nuées de feuilles mortes rougeoyantes tournoient dans un ciel d’un bleu invraisemblable. Je descendais à pied College Street avec une amie, Miriam. Elle me parlait de sexe – elle avait un nouveau copain –, et de parties de flipper dans un bar d’Adam Street. J’avais resserré mon manteau sur mes seins et levé le menton pour profiter du soleil. La façade en pierre de taille du centre sportif était alors apparue devant nous, en bordure du campus, et nous avions gravi l’escalier d’un pas vif pour pénétrer dans l’obscurité gothique.
Dans la moiteur calfeutrée du sauna, je me suis allongée sur la banquette supérieure, parfaitement immobile. Miriam, elle, s’est assise en tailleur à même le sol, sans mettre de serviette sous ses fesses, et a commencé à tourner lentement sur elle-même, son gros popotin frottant sur le carrelage vert décoloré. Elle avait d’énormes mamelons rose pâle et la pilosité de ses cuisses charnues donnait à ses jambes un aspect bronzé, même en hiver. Elle ressemblait aux femmes girondes peintes par Ingres, dont j’étudiais les tableaux dans mes cours d’histoire de l’art. De voluptueuses femmes au bain à la peau d’albâtre.
— Que dirais-tu de la Thaïlande ? m’a demandé Miriam.
Sa question tombant comme un cheveu sur la soupe, je me suis demandé si elle n’était pas en plein délire. Elle s’est mise à dodeliner du bassin de plus en plus vite.
— Que penses-tu de Koh Samui, Phuket et Chiang Mai ? a-t-elle continué en s’agitant de plus belle, comme si les mots eux-mêmes animaient son corps.
— Hmm, ai-je dit en me prêtant au jeu. Et pourquoi pas l’Égypte ? Karnak, Abou Simbel et Gizeh ? Que dirais-tu de Louxor et d’Assouan ?
— Oui ! s’est enthousiasmée Miriam en continuant d’accélérer le mouvement, ce qui a probablement eu pour effet de lui meurtrir les fesses et les cuisses.
— Et pourquoi pas le Nil ?
J’avais dix-neuf ans et Miriam vingt et un. Si je me sentais inachevée et mal dégrossie, elle me semblait au contraire entière et pleine d’assurance. Fille de divorcés, j’avais l’impression de provenir de mille endroits différents – chacun détenant une part de moi-même, tandis que j’errais parmi eux sans parvenir à les rassembler. Miriam venait d’un seul endroit, Miami, et plus précisément de Coconut Grove, un des quartiers les plus huppés de la ville.
À Yale, elle évoluait dans des cercles que je n’avais jamais fréquentés, pas même dans le milieu progressiste auquel appartenait mon lycée, situé dans le quartier très bobo de Haight-Ashbury. Miriam et sa clique élevaient des autels à la gloire de Madonna, peints à la bombe dorée et ornés de pétales de roses. Ils aimaient le vin rouge et les artistes féministes postmodernes tels que Cindy Sherman, Jenny Holzer, Frida Kahlo et les Guerrilla Girls. Citaient Julia Kristeva, Karl Marx et Simone de Beauvoir. Lisaient Rilke, Thoreau et Whitman, et avaient opiné de la tête avec gravité quand je leur avais apporté un très vieux recueil de poèmes de Borges tout écorné. Il avait rejoint la bibliothèque de fortune qu’ils s’étaient constituée sur le linteau de la cheminée dans la vieille maison que Miriam louait sur Howe Street avec ses quatre meilleurs amis.
J’avais rencontré Miriam dans un cours de cinéma, « Pouvoir et politique : le cinéma en Amérique latine ». Après avoir toutes les deux fondu en larmes devant Lucia, un classique cubain, nous étions devenues inséparables. Ensemble, nous explorions les profondeurs de la normalité, repoussant toutes les limites du bout de nos langues. Nous nous incrustions dans des fêtes branchées données dans des endroits prétentieux, ou dans des sociétés secrètes qui avaient encore pour nous le parfum enivrant du luxe. Nous passions des soirées entières à boire au Bar, repaire d’étudiants de littérature comparée dont on adorait se moquer. Nous gloussions en enchaînant les whisky sours tandis qu’ils s’enfilaient des vodkas en s’écharpant sur l’antisémitisme du déconstructiviste Paul de Man.
Miriam exerçait sur moi la même fascination qu’un objet précieux, rubis étincelant ou Bouddha de trente mètres de haut. Elle n’hésitait pas à associer une bague sertie de diamant offerte par son père avec une jupe en polyester déchirée dégotée pour deux dollars dans une friperie. Il lui arrivait aussi de porter sur ses cheveux châtain foncé un foulard bariolé, qu’elle se nouait sous le cou. Elle marchait les mollets légèrement écartés, comme les filles de la campagne. Quand la pierre de taille néogothique de notre vénérable université devenait trop pesante, Miriam passait me prendre avec sa Chevrolet Nova rouge, un collier de grosses perles roses et orange autour du cou, et elle nous emmenait loin de New Haven, direction le Cinema 21 à plusieurs villes de distance. Certains soirs, nous allions admirer le coucher de soleil depuis le belvédère d’East Rock situé à l’extérieur de la ville – joue contre joue et nos doigts entrelacés, pour nous tenir chaud. Miriam était une force vitale. Elle m’avait idolâtrée, courtisée, m’avait faite sienne. Et je ne désirais rien d’autre.
Un jour, nous nous étions embrassées, non tant par passion que pour en faire l’expérience. Nous nous trouvions à bord d’un ferry, en route pour rendre visite à sa mère. Nos langues s’étaient mêlées alors que nous quittions Mystic, ses sous-marins et autres engins de guerre, laissant derrière nous les côtes du Connecticut. Miriam avait le goût singulier de la nouveauté, et me paraissait ronde et tendre quand mon ancien copain était grand et solide ; moite et vulnérable quand lui était ferme et conquérant. À cet instant-là, je l’avais aimée plus que tout au monde. Elle avait des attaches, mais demeurait libre. Elle s’accommodait de la cacophonie. J’aurais voulu la dévorer et ainsi m’approprier une partie de son savoir.
Peu de temps après, les filles ont donné une grosse fête dans leur appartement de Howe Street. Après avoir beaucoup trop bu et écouté Bob Dylan jusqu’à l’écœurement, et alors que Les Quatre Cents Coups de Truffaut démarraient pour la troisième fois consécutive sur l’écran de télé muet, j’avais chuchoté un peu trop fort à l’oreille de Miriam que le garçon prénommé Parker posté à l’autre bout de la pièce était plutôt mignon : sorte de James Dean mâtiné de Jackson Pollock, aussi saoul que peu communicatif. Bref, extrêmement viril. Nous étions avachies sur son lit gigantesque logé dans une alcôve du salon. La fête s’essoufflait un peu mais la plupart des invités étaient encore là. Je me demande s’il sait baiser, lui avais-je susurré en guise de préliminaires, ma langue cherchant la sienne.
Miriam avait réagi avec entrain, mais je n’aurais su dire si c’était mon baiser ou Parker qui soulevait son enthousiasme. Je l’avais néanmoins bien volontiers accueillie, enivrée par cette promesse de transgression. Le moment venu de reprendre notre souffle, les conversations s’étaient tues autour de nous. Miriam s’était redressée sur l’oreiller, brisant le silence d’une voix traînante et rauque digne de La Chatte sur un toit brûlant.
— Parker, Parker, lui avait-elle soufflé en effleurant le matelas de son lit queen size. Viens t’asseoir ici, mon chéri.
Le moment était décisif ; c’était la première fois que nous piégions un étranger dans notre toile, créant ainsi un nous faisant d’eux notre proie, un nous qui, en matière de fidélité et pour tout ce qui comptait, avait la priorité sur tout le reste.
Bière en main, Parker nous avait rejointes en faisant crânement claquer ses bottes de cow-boy sur le plancher. Il s’était glissé sur le lit à côté de Miriam en jetant une jambe sur ses cuisses à demi ouvertes, et elle lui avait répondu en faisant courir sa main sur son torse, déboutonnant sa chemise pour chercher ses tétons. Il s’était cabré en poussant un grognement sourd qui avait fait se dresser les miens. J’avais beau entendre confusément autour de moi des tintements de bouteilles et l’agitation des convives sur le départ, j’étais captivée par le spectacle que Miriam était en train de créer devant moi pour mon propre plaisir.
Cette nuit-là, nous avons toutes les deux eu Parker, et autant de fois qu’il avait bien voulu nous accorder ses faveurs. Nous avons échangé plusieurs baisers en nous caressant mutuellement le dos et les cuisses pendant que Parker besognait, chacune rassurant l’autre de sa présence douce et tendre. Mais nous n’avons pas fait l’amour ensemble, du moins au sens conventionnel du terme. Il n’avait été question ni de galipettes ni d’échanges de fluides corporels, même si le fait de nous offrir aux yeux l’une de l’autre créait entre nous une intimité d’une rare intensité. Un moment en particulier restera à jamais gravé dans ma mémoire : Miriam, la tête rejetée en arrière, une main glissée entre ses cuisses alors que Parker entrait en elle. Elle m’a tendu sa main libre, ouvert les yeux et souri, abolissant ainsi pour moi la distance qui me séparait de ce que mes yeux contemplaient.
Le sommeil nous avait gagnées, mais il était hors de question que Parker dorme avec nous. Jugeant tout à coup qu’il sentait mauvais et prenait beaucoup trop de place, nous l’avions réveillé et sommé de partir. Il en avait été visiblement vexé, même si ses fanfaronnades de type bourré lui avaient permis de ne pas trop perdre la face. Faisant mine d’être éreinté, il avait enfoncé son visage dans l’oreiller tout en marmonnant quelques mots sur le froid qui l’attendait dehors. Mais nous avions été implacables, notre résolution frisant la cruauté. Il avait fini par enfiler sa chemise et Miriam était venue se blottir contre moi, passant son bras autour de ma taille. Je me sentais certes exténuée mais extraordinairement bien. Et sans une once de culpabilité.
Le lendemain soir au dîner, devant son assiette de pâtes aux champignons, Miriam avait décrété que les garçons pourraient bien aller et venir. Puis elle avait levé son verre de vin et s’était penchée vers moi, approchant son nez parfait du mien.
— Mais nous, avait-elle poursuivi avec grandiloquence, nous sommes ce qui demeure.
Il nous a suffi de quelques jours pour concrétiser notre projet. Nous avions certes déjà voyagé ensemble, mais cette fois-ci notre périple durerait une année entière, voire deux. Quelques semaines plus tard, j’ai scotché une grande carte de l’Afrique sur l’immense reproduction d’un tableau de Walasse Ting, figurant des fleurs sauvages, que j’avais punaisée à un mur de mon minuscule appartement loué en ville. Parallèlement à nos tracés et calculs d’itinéraires, je rédigeais mon dernier mémoire universitaire, consacré à la poétique de l’espace et à l’inscription du sens dans l’environnement construit. Paragraphe après paragraphe. Citation après citation. Certains jours, je pensais ne plus pouvoir écrire une ligne de plus ni formuler deux idées cohérentes à la suite. Envahissant l’énorme carte, l’immense continent avait beau me faire de l’œil, l’Afrique me semblait encore un mirage. Je pensais ne jamais venir à bout de ce combat sur ordinateur.
Et puis voilà. Un jour, j’en ai eu fini. Miriam et quelques amis m’ont emmenée dans un bar à tapas où j’ai savouré des olives, quelques tartines de pain frotté à l’huile, une salade de tomate et du poisson. Le tout accompagné d’un bon sancerre. De retour chez moi, pompette, j’ai commencé à faire les cartons. J’ai jeté des centaines de pages de brouillon dans un gros sac-poubelle noir. Assise au milieu du salon, j’ai regardé le soleil se lever en écoutant Segovia et sa guitare classique sur la minuscule enceinte posée sur le rebord de ma fenêtre.
Miriam est passée me voir en début d’après-midi. Elle venait de récupérer les clés du box que nous avions loué dans Orange Street. Nous y avons déposé nos livres ainsi que le fauteuil et le repose-pieds recouverts de fleurs vertes que j’avais achetés pour vingt-cinq dollars à l’Armée du Salut. Emballés dans de grandes boîtes en carton, mes tableaux aussi sont partis – une petite Mexicaine posant près d’une fenêtre, la gravure de Picasso offerte par mon père quand j’étais enfant, et le grand fantôme défiguré que j’avais acheté à un étudiant des Beaux-Arts. Ce dernier avait pour habitude d’enterrer ses toiles pendant des mois avant de les exhumer comme s’il s’était agi de rapatrier le corps d’ancêtres. Ne gardant que mon sweat-shirt préféré, j’ai balancé le reste de mes vêtements devant la porte de l’aumônerie de l’université. J’étais exténuée, affamée, grisée par l’ivresse de l’inconnu.
Il ne nous restait plus qu’à quitter ces lieux et leurs murs de pierre froids. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous étions dans l’avion. Parties. Pour de bon.
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Durant nos premières semaines de voyage, j’ai eu le sentiment de sortir d’un long sommeil de mille ans. Si j’avais parcouru les États-Unis en long et en large, les ponts de Prague, les arches d’Auschwitz ou encore le port de Gorée m’étaient toujours inconnus. Je n’avais jamais parcouru les rues de Paris la nuit ni rendu visite aux énormes bouddhas d’Angkor. Je n’avais ni trempé mes lèvres dans l’eau de la fontaine de Chalice Well au pied de la colline de Glastonbury, ni admiré les lolitas de Harajuku à Tôkyô. Si aujourd’hui, bien des années plus tard, ces lieux vivent en moi, je n’étais encore qu’une enfant à l’époque. Avant ma rencontre avec Adé, mon corps était pour ainsi dire intact, telle une étoffe vierge dépourvue de tapisserie, batik ou indigo. Rien ne semblait pouvoir entrer durablement en moi. C’est comme si jusque-là j’avais été à deux doigts de mourir à cause d’une telle vacuité, tant le monde par la suite a coulé aisément dans mes veines.
Après notre atterrissage au Caire, nous avons pris la route pour le sud. Était-ce l’appel des dattiers ? Du désert ? Avions-nous entendu les voix de toutes ces femmes invisibles ? Ou alors Adé m’appelait-il par ses prières silencieuses tout en rassemblant ses filets de pêche ? Toujours est-il que nous sommes descendus jusqu’à Gizeh – ou plutôt Gi-zèh, comme disaient les gens d’ici, crachant les deux syllabes entre leurs lèvres charnues couvertes de poussière. À Gizeh, mes déambulations m’ont menée des pyramides au Sphinx et du Sphinx au Kentucky Fried Chicken, situé juste en face, avant de me faire quitter la terre aride et pierreuse pour aboutir à la luxuriante vallée vert émeraude, parsemée de palmiers séculaires. Arrivée en Égypte avec Miriam, j’ai ressenti le besoin à Gizeh de me retrouver seule, et de me mêler à ces gens qui me ressemblaient tant. Aussi l’ai-je laissée à la pension où nous avions loué une chambre, à l’instant où ses doigts fins allaient se saisir d’une bouteille de shampoing achetée place Tahrir, ses mollets blancs charnus dépassant d’une énorme baignoire installée dans la cour intérieure.
— À tout à l’heure, lui ai-je dit d’une voix douce.
Elle m’a embrassée sur la joue en me disant :
— Tu pourras rapporter du chocolat s’il te plaît ?
À Gizeh, mon appareil photo m’a permis d’engager aisément la conversation. « Est-ce que je peux vous prendre en photo ? », demandais-je d’abord avant d’enchaîner : « Comment vous appelez-vous ? » Puis : « Vous habitez ici ? » Mon arabe avait beau être sommaire, les femmes et les enfants me parlaient volontiers – les hommes aussi, parfois. Debout, les mains agrippées à des poteaux en bois décolorés, ils étudiaient mes vêtements, ma démarche, ainsi que la façon dont je pointais mon objectif sur eux. On m’a plusieurs fois invitée à venir prendre un thé à la menthe et j’ai accepté, pénétrant timidement dans des intérieurs en briques de terre crue dont les murs et les planchers étaient nus à l’exception d’un foyer pour la cuisine creusé à même le sol, à côté duquel s’entassaient des casseroles. Tassées dans une grosse théière noircie par les flammes, les feuilles de thé étaient infusées par poignées entières puis agrémentées d’un sucre brunâtre versé directement à partir de sacs de toile fripée.
J’ai conscience que cela pourra sembler inapproprié, injuste, voire blasphématoire, mais je me suis peu à peu sentie chez moi ici, au fur et à mesure de mes déambulations au milieu des palmiers et des vêtements roses, violets, turquoise ou orange qui papillonnaient au-dessus de moi, étendus sur un écheveau de cordes à linge grises. Certains diront que je ne faisais que céder à une forme de romantisme propre au Premier Monde et par le prisme duquel je me projetais dans le visage de ces gens avec qui je n’étais pas en mesure de parler. Et pourtant, dans chacune de ces maisons, et alors même que je n’avais pas les mots pour communiquer avec eux, s’était établie entre mes hôtes et moi-même une reconnaissance mutuelle dont l’esprit flottait dans l’air et qui nous reliait longtemps après mon départ.
À la nuit tombée, je partais explorer Gizeh et d’autres banlieues du Caire plus lointaines, faisant le trajet à bord de vieux trolleybus bringuebalants qui reliaient la place Tahrir à Maadi, pour ensuite retrouver les vendeurs de parchemins et de parfums installés près du Sphinx, où fourmillaient des touristes de toutes nationalités, comme ces mouches que nous chassions de nos assiettes lors des repas. Dans les bus, je me retrouvais encerclée par des dizaines d’enfants vêtus d’uniformes bleu et blanc. Ils jacassaient à toute vitesse et passaient la tête, leurs bras ou leurs doigts dans les trous béants qui tenaient lieu de fenêtres. Jusqu’ici la seule fille de mon entourage à avoir le teint cuivré et les yeux en amande, j’étais désormais noyée dans une multitude de reflets de moi-même, que j’avais crus perdus à jamais. Si nos langues étaient différentes, il en allait autrement de notre peau et de l’image que nous projetions dans ce monde multicolore et multiforme – elles étaient en tout point identiques.
Les femmes me dévisageaient avec insistance et sans la moindre réserve, leurs yeux noirs perçant mon visage de part en part. Je pouvais deviner leurs pensées. Quelle sorte de personne étais-je ? Que faisais-je donc parmi elles ? Étais-je leur sœur ? Et qu’allais-je leur dire ? Que nous avions eu, Miriam et moi, un flash dans un sauna à l’autre bout de la planète, nous intimant de venir visiter l’endroit où elles vivaient ? Une chose était sûre, je ne pouvais leur dire ce que j’ignorais encore, à savoir que j’étais en quête de l’endroit où je ferais ma vie, et que pour ce faire il me faudrait me départir d’un ego qui me rendait étrangère à moi-même. Et qu’en vérité j’étais en train de renaître sous leurs yeux.
— Assalamu alaykum, disais-je en réponse à leurs regards insistants.
— Alaykum salaam, me répondaient-elles respectueusement avant de détourner les yeux.
Les semaines se sont enchaînées ainsi, si nombreuses que seuls les appels à la prière du muezzin me permettaient de garder la notion du temps. Jusqu’au jour où nous avons décidé Miriam et moi de quitter la ville pour nous diriger vers le sud afin d’aller voir les temples d’Abou Simbel, gardés par les statues monumentales du roi Ramsès et de son épouse Néfertari, qui avaient été sauvés par Jacqueline Onassis de l’engloutissement sous les eaux du barrage d’Assouan. Notre but était d’aller jusqu’au Soudan à la rencontre des Noubas, ce peuple de colosses immortalisé par les clichés en noir et blanc de Leni Riefenstahl, sur lesquels on voit des lutteurs virils tels des dieux, juchés sur les épaules des vaincus.
Je n’ignorais pas qu’au Soudan nous attendaient aussi la guerre et la famine, et que nous allions y découvrir des villes nauséabondes où nous ne pourrions boire que des sodas sirupeux et n’aurions pour repas que de la viande de chèvre baignant dans du bouillon gras. Mais cela n’avait pas suffi pour me décourager. On avait beau me dire que je pouvais mourir dans le désert – kidnappée, assassinée, ou, pire, violée –, je n’en démordais pas, incrédule. Je n’imaginais tout simplement pas qu’il puisse m’arriver quoi que ce soit, ni qu’un quelconque événement puisse venir à bout de ma volonté d’aller et venir sans entraves dans les plaines. Peut-être était-ce dû au divorce de mes parents, survenu très tôt dans ma jeunesse, et qui avait laissé une faille en moi. J’étais habituée à ce que la terre tremble. Je savais que c’était inévitable, inéluctable – et il en serait toujours ainsi. Je ne craignais pas de tomber dans une crevasse.
À Assouan, j’ai pris le risque de nager dans le Nil en dépit des mises en garde contre la présence probable dans l’eau de giardias. Je n’ai guère plus prêté attention aux jeunes conducteurs de felouques qui, à grand renfort de gesticulations, me signifiaient que les courants du Nil étant beaucoup plus forts qu’il n’y paraissait, je risquais fort de me faire emporter au-delà du tombeau de l’Aga Khan et de me fracasser contre un des gros rochers ronds qui semblaient en assurer la garde au milieu des remous. J’opinais du chef, tout en sachant que je devais impérativement m’immerger pour sentir sur ma peau l’eau brunâtre du puissant fleuve. Comme possédée, j’ai plongé une jambe, puis l’autre, et une fois dans l’eau me suis mise à nager, persuadée que tous mes maux, toutes mes impuretés, seraient ainsi lavés pour de bon, sans exception.
Le Nil a été pour moi un baptême, une initiation. Tous les éléments étaient là : l’eau, le bateau, les jeunes hommes prénommés Mohamed, Amir ou Hassan, qui évoluaient gracieusement dans leurs amples djellabas en se tenant en équilibre sur la proue de leur boutre, pieds nus. Les repas que je partageais avec eux à la tombée du jour, la rupture du jeûne accompagnée de dattes et de haricots à la tomate et à l’oignon, qui apparaissaient comme par magie sous les feuilles d’aluminium usées qui recouvraient d’antiques assiettes ébréchées. Ils me toléraient, moi, l’inconnue, l’étrangère, avec la même tendresse bourrue qu’ils auraient témoignée à une sœur, à une fille un peu foldingue venue de nulle part ou, plus probablement, à un frère. Ils m’aidaient à sortir du fleuve, ruisselante, et me donnaient d’énormes tranches de pain généreusement recouvertes de fèves – appelées ful en arabe.
Finalement, seule la chaleur écrasante, implacable, avait eu raison de moi, encore accentuée par l’absence d’ombre sur les rochers. En raison de l’abondance d’eau autour de moi, je ne ressentais pas le besoin de boire. En revanche, j’acceptais sans discuter la nourriture qu’ils m’offraient. J’ai perdu, puis repris, connaissance. À l’arrivée du médecin, muni de seringues et de solutions de réhydratation, j’ai tendu mon bras sans rechigner, mon corps brûlant de fièvre se prêtant de bonne grâce à son examen. Mais quand il a glissé sa main sous mon chemisier pour vérifier si les femmes occidentales étaient aussi légères qu’on le disait, j’ai aussitôt vomi sur le plastron de sa chemise bleu pâle.
À la frontière, des hommes à la peau très sombre, kalachnikovs en bandoulière, nous ayant empêchées d’entrer au Soudan, nous sommes remontées dans le bus pour Le Caire et arrivées juste à temps pour attraper le train de Charm el-Cheikh, situé à la pointe sud du Sinaï. Comme j’en avais pris l’habitude ici, j’ai entamé la conversation avec une femme à bord du train. Apprenant notre destination finale, elle nous a prises en pitié et nous a fait lui promettre de nous rendre dans un salon de thé tenu par une certaine Mouna.
— Le Sinaï est très grand, et très peu peuplé. Elle vous aidera, mes filles. Vous devez absolument aller la voir. Mouna – vous vous souviendrez de son nom, n’est-ce pas ?
À notre descente du train, nous avons demandé à un taxi de nous y conduire, mais le chauffeur, n’ayant jamais entendu parler de l’endroit en question, nous a déposées au milieu de nulle part. Telle avait donc été notre arrivée dans ce fameux triangle de terre convoité par Israël depuis toujours, et que l’Égypte refusait obstinément de céder. L’air était noir et froid et nous distinguions à peine nos propres silhouettes. À proximité, un bâtiment, probablement une ancienne gare routière, était fermé, sans doute déserté depuis longtemps par les voyageurs. Nous épluchions notre guide de voyage à la lueur d’une lampe de poche quand un jeune soldat a arrêté sa jeep à notre niveau, intrigué par ces deux filles assises en parfait équilibre sur leurs sacs à dos. Après nous avoir demandé pourquoi nous étions seules et si nous avions besoin d’un hébergement pour la nuit, il nous a donné son nom : Moustafa. S’il avait à peine adressé un regard à Miriam, le soldat m’a confié que je lui rappelais sa sœur. À son campement, il nous a offert de la feta, du pain ainsi que la couchette inférieure d’un des lits superposés pour nos corps harassés.
Le lendemain matin, le ciel brûlait sous le soleil aveuglant du désert. Nous nous sommes aspergé le visage d’eau froide et Moustafa a pointé du doigt un ensemble montagneux violacé, visible de l’unique fenêtre du dortoir militaire.
— Là, c’est le mont Sinaï, où Moïse a reçu les Dix Commandements, a-t-il dit avant de se tourner dans la direction opposée pour désigner une immense étendue de sable. Et là, c’est l’endroit où ils vont construire les hôtels. (Il a décalé le bras légèrement vers la gauche, nous indiquant une autre bande brunâtre poussiéreuse.) Et là, il y aura la route, une grande route, bien large. C’est ici que viendront tous les touristes, a-t-il continué en épluchant une orange qu’il venait de prendre dans le frigo. Du monde entier ils viendront dans ce coin paumé et fou. Alors on saura que la guerre avec Israël sera terminée ; et nous aurons gagné.
Nous regardions ce séduisant jeune Égyptien au nez droit, aux lèvres charnues et aux yeux sombres surmontés de cils épais aussi longs que ceux d’une femme. Ses déclarations nous semblaient grotesques. La gare ferroviaire était à deux heures d’ici. Et nous mangions des haricots en boîte dans la cuisine commune du seul bâtiment tenant encore debout à des kilomètres à la ronde. Même en plein jour, on ne voyait rien d’autre aux alentours.
— Venez, venez. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous montrer. (Il nous a entraînées hors du bâtiment, agrippant Miriam par le bras, qui me tirait derrière elle, pour nous emmener jusqu’au bord de la falaise sur laquelle, nous l’avons alors découvert, nous étions juchés.) Voilà, a-t-il poursuivi. Vous voyez toute cette eau ?
Sous nos yeux s’étendait la mer d’Arabie, dont les flots bleu azur zébrés de larges bandes de vert clair laissaient voir çà et là de soyeux fonds sablonneux.
— Il y a des centaines, des milliers de poissons ici, nous a expliqué Moustafa. Vous verrez, ils viendront, les touristes, avec leurs scaphandres et leurs tubas, et tout le reste. Vous verrez, ici ce sera bientôt aussi connu qu’Eilat en Israël.
Il a craché par terre, et m’a regardée droit dans les yeux.
— Mais ce sera tout pour les Égyptiens. L’Égypte aux Égyptiens. Tu comprends ce que je dis, n’est-ce pas ? Tout sera pour nous, cette fois, a-t-il insisté avant de répéter ce qu’il m’avait déjà dit. Au fait, tu ressembles à ma sœur, tu sais ? Elle s’appelle Fatima.
Cherchant à intégrer la conversation, Miriam a mobilisé le peu d’arabe qu’elle avait récemment appris :
— Fein ? a-t-elle demandé.
Mais Moustafa l’a superbement ignorée.
Nous étions venues à Charm, lui ai-je indiqué, pour trouver la boutique de Mouna.
— Vous savez où c’est, chez Mouna ?
— Aiwa, bien sûr que je sais où c’est. On y va maintenant ?
Nous nous sommes regardées, Miriam et moi, et il nous est apparu à toutes les deux alors comme une évidence – tant elle ressemblait à une Israélienne, et tant je me sentais égyptienne – que quelque chose entre nous ne pourrait plus jamais changer. Une force impérieuse et indicible me poussait à franchir la ligne. Me sentant de moins en moins étrangère, j’avais acquis la certitude d’appartenir à cette terre. De devoir rester où j’étais. Miriam, elle, ne pourrait jamais franchir cette ligne avec moi – du moins, pas totalement. Elle devrait se contenter d’être spectatrice.
Entourée de toutes parts par le sable, simple assemblage de toiles blanches malmenées par le vent, la tente s’élevait sur une vaste étendue désertique nichée au milieu du massif montagneux du Sinaï. Une dizaine de Mercedes-Benz étaient soigneusement garées devant, toutes identiques : couleur crème et complètement recouvertes de cette poussière qui, à Charm el-Cheikh, ne cessait de tournoyer dans l’air pour se déposer partout ; leurs tableaux de bord ornés de morceaux de tapis aux couleurs vives.
Au Caire, des hommes nous avaient chassées des salons en gesticulant hargneusement, nous obligeant à nous frayer un chemin parmi les clients assis en tailleur en nous couvrant la tête de nos mains, et nous renvoyant ainsi sans aménité à notre statut de femmes. Mais l’établissement de Mouna était rempli d’hommes qui buvaient du thé, fumaient la chicha, jouaient au backgammon, et reprenaient en chœur les incantations extatiques d’Oum Kalsoum (« La Voix de l’Égypte ! La Quatrième Pyramide ! ») que diffusaient de piètres haut-parleurs alimentés par une série de rallonges branchées bout à bout. Quelques instants après notre arrivée, un rideau dissimulant l’arrière-boutique s’est ouvert, laissant apparaître Mouna. Elle frappait dans ses mains en entonnant à son tour les refrains de Kalsoum et agitait les bras énergiquement au-dessus de sa tête, ce qui n’a fait qu’accroître l’enthousiasme de ses clients. Sa tête n’était pas couverte. C’était la première femme que je voyais se montrer en public sans porter le moindre élément du hijab. Visage radieux, formes généreuses, elle remuait le bassin au gré de la musique. Cette femme n’avait pas peur, et ne répondait à aucun stéréotype. Je me suis alors dit que ce pays, l’Égypte – ainsi, peut-être, que l’ensemble du monde islamique –, était pour le moins imprévisible.
Mouna s’est précipitée sur moi, les bras grands ouverts.
— Habibi ! s’est-elle exclamée. Ma chérie ! Où étais-tu passée, depuis tout ce temps !
Sur quoi mon visage s’est retrouvé enfoui dans sa poitrine. Certes décontenancée par une familiarité aussi spontanée, je me sentais bien, enveloppée par son odeur puissante et sa chaleur accueillante. Par sa robustesse, aussi.
— J’étais partie loin d’ici, ai-je répondu après m’être enfin dégagée de son étreinte, sans comprendre ma propre réponse. (Regard en coin à Miriam : On se débrouille plutôt bien, non ? Et ma complice d’acquiescer, rayonnante, jubilant à l’idée d’avoir été réintégrée, d’avoir franchi la ligne, même indirectement.) J’étais partie en Amrika, continuai-je. Mais je suis de retour à la maison maintenant.
Nous sommes restées chez Mouna pendant un mois. Elle nous racontait son histoire pendant que nous lavions les verres à thé et servions les clients tout en mémorisant le nom de ses habitués, des Bédouins qui nous faisaient le récit de leurs vies. La famille de Mouna l’avait reniée quand elle avait annoncé son refus de porter le hijab et d’épouser l’homme qu’on avait choisi pour elle. Elle avait alors erré seule dans les rues d’Alexandrie, cible de railleries répétées, jusqu’au jour où elle s’était glissée clandestinement dans un train, puis dans un bus, pour finir par arriver à Charm, bien décidée à vivre sa vie. Hassan, un grand Bédouin mutique que nous avions rencontré quelques jours après notre arrivée, l’avait recueillie et lui avait donné l’argent pour ouvrir son salon de thé.
— Et aujourd’hui nous sommes connus jusqu’à Alexandrie ! fanfaronnait Mouna, radieuse. Ma famille ne peut plus me faire de misères. Je gagne ma vie. Je possède ma propre affaire. Ainsi va le monde, pas vrai ? C’est ce qu’il faut faire, non ?
Je voulais graver l’histoire de Mouna dans ma mémoire et l’ériger en symbole. Symbole de la ténacité de l’esprit humain, ou bien encore de l’émancipation d’une femme. À moins que je n’aie tout simplement souhaité garder un peu d’elle en moi. Je ne pouvais pas me résoudre à la laisser là, au milieu de cette immensité désertique, certes entourée d’hommes qui l’aimaient, mais seule, en définitive – privée de la présence autour d’elle d’autres femmes qui auraient pu lui renvoyer l’image de son courage, de son époustouflante volonté de réussite. Miriam, qui avait d’autres aspirations, s’était entre-temps fait ses propres amis, des hommes qui prenaient plaisir à la voir danser et qui braillaient joyeusement à chaque fois qu’elle les battait au backgammon. L’après-midi, elle rendait souvent visite aux épouses de certains d’entre eux, qui lui tressaient les cheveux pendant qu’elle leur apprenait à écrire leurs noms en anglais.
La veille de notre départ, Hassan et Mouna ont organisé un banquet d’adieu dans le désert, aux préparatifs duquel il nous a été formellement interdit de prendre part. Mouna avait déclaré que nous devions être traitées comme des princesses. Pour quelle raison, nous n’aurions su dire. Pour être arrivées jusqu’à son salon de thé ? Pour avoir reconnu Mouna ? Approuvé son choix de vie ? Quoi qu’il en soit, Mouna a fait en sorte que tout soit organisé à la perfection jusque dans les moindres détails, et nous a assuré que nous n’aurions pas à lever le petit doigt, si ce n’est pour nous servir à manger.
— Cette fête est pour vous, mes sœurs, nous a-t-elle dit. Nous nous en souviendrons tout le temps que durera notre vie ici-bas.
Dans une des Mercedes, ils ont chargé une chèvre, du vin rouge, et des assiettes de tomates, de concombres, de houmous et de citrons. Une deuxième a été prise d’assaut par une flopée de gamins aux pieds nus qui avaient accouru à la dernière minute, les bras chargés de petit bois de chauffage, riant aux éclats dans leurs djellabas brodées. La première Mercedes, en tête de file, nous était réservée pour tous les quatre. Miriam avait pris place à l’avant avec Hassan, et j’étais à l’arrière avec Mouna, qui me tenait la main. C’était le début de nos adieux. Des adieux qu’elle avait voulus sans larmes ni amertume – tout en douceur.
Hassan a démarré, et nous sommes partis dans la direction du soleil couchant. Je m’étais habituée à la conduite dans le désert, si bien qu’au moment où Hassan a pris la tête du convoi de trois véhicules, je n’ai pas cherché la route des yeux : je savais qu’il n’y en avait aucune. J’avais appris que les Bédouins connaissaient ce triangle de terre comme leur poche. Qu’ils puissent ainsi rouler pendant des heures, jour et nuit, et arriver à destination sans boussole ni point de repère d’aucune sorte, dépassait mon entendement. Mais j’avais fini par accepter que mon incompréhension importait peu. C’était un fait, indiscutable. Toute cette région, l’intégralité de la péninsule, semblait n’être qu’une immense carte en trois dimensions, imprimée dans leur cerveau à la naissance.
Quelques heures après la tombée de la nuit, Hassan a brusquement arrêté la voiture. Une fois de plus, je ne voyais que des kilomètres de néant autour de nous, et pourtant des tapis ont été déroulés, et un feu préparé. Par je ne sais quel miracle, la chèvre a été rôtie et des gens se sont mis à faire de la musique sur de tout petits instruments sortis de leurs poches. Un gamin m’a prise par la main pour me conduire à l’endroit qui avait justifié notre arrêt ici – un oued, vaste plan d’eau, véritable mirage qui n’en était pourtant pas un – et il m’a fait signe de m’asseoir. J’ai aperçu le croissant de lune qui se reflétait dans le bassin, et j’en suis restée bouche bée de stupéfaction. Le gamin a rigolé.
— Amar, a-t-il dit en désignant la lune, puis : Nejma, en pointant du doigt les étoiles qui scintillaient par millions, éclairant le ciel à la manière de cette infime phosphorescence qui, des mois plus tard, viendrait danser autour de moi alors que je nageais dans la mer avec Adé, émerveillé par ces minuscules feux follets aquatiques.
J’ai hoché la tête en répétant les mots après lui : amar, nejma.
Je tentais de décrypter son corps, ses yeux marron et doux, sa djellaba défraîchie, ses doigts fuselés, jusqu’à sa manière de s’agenouiller, le revers des mains posé sur ses cuisses. Un homme patient se chargerait bientôt de mon instruction, mais ce soir-là, c’était un enfant qui traduisait l’univers pour moi, en m’offrant ses mots pour dire le monde.
Sur le chemin du retour vers Le Caire, où nous devions reprendre l’avion pour Nairobi, nous nous sommes arrêtées quelques jours, Miriam et moi, à Dahab, « la ville d’or », où nous avons loué une chambre, simple carré de béton muni de deux matelas au sol, pour cinquante cents la nuit. Au lever du soleil, nous avons profité de la fraîcheur matinale pour aller faire un tour à dos de chameau et apercevoir les côtes de l’Arabie Saoudite, de l’autre côté du golfe. Je passais les après-midi accablants de chaleur à l’ombre des baobabs, à parler à des anciens qui m’appelaient mok kabir, grand esprit, tandis que je les suppliais de m’apprendre de nouveaux mots. Soleil. Eau. Pluie. Shams. Ma. Mathar. Un homme m’a demandé pourquoi je désirais connaître tant de mots. Grand, les cheveux foncés, silhouette noire lumineuse aux jambes et bras longs, il était assis, buste bien droit, sur un banc de pierre blanc décoloré par le soleil.
— Pour pouvoir vous parler, et que vous puissiez me raconter des choses, ai-je répondu.
Pour que je sois pleinement ici, ai-je ajouté en mon for intérieur. Pour que je puisse appartenir à cette terre, et non plus à l’autre.
Après Dahab, nous avons pris l’avion pour rejoindre Nairobi et ses rues bondées. Quel choc ç’a été pour nous de retrouver une vraie ville, avec ses hauts immeubles de bureaux, ses trottoirs pleins d’expatriés et ses hommes d’affaires kenyans en costume-cravate. Une fois parvenues non sans encombre de l’autre côté de la ville, nous nous sommes trouvé un hôtel bon marché où, dans un état second et sans autre but que de répondre à une profonde volonté de métamorphose, je me suis mise à donner des coups de ciseaux, rouillés et trouvés sur le lavabo, dans mes longues et épaisses mèches de cheveux.
Il faisait chaud et des essaims de moustiques parvenaient à traverser les moustiquaires installées sur les fenêtres. J’étais en train de changer. Je devenais quelqu’un d’autre ; je me vidais progressivement de mon identité. Je voulais me dépouiller de tout : de ce que j’avais, mais aussi de ce que j’étais. Miriam était restée près de moi pendant toute l’opération, veillant à ce que je me contente d’éclaircir l’imposante crinière entretenue depuis une décennie plutôt que de tout ratiboiser. Je ne devais pas y aller trop vite, me répétait-elle. Peut-être sentait-elle que je risquais d’être traumatisée de ne pas me reconnaître. Que je pouvais m’égarer et ne jamais revenir en arrière.
Nous en avons vite eu assez de la métropole, de ses prostituées et de ses petits arnaqueurs, des tas de détritus et du raffut incessant des matatu – minibus privés – racolant les passants. Les portraits peu engageants du président Moi, qui exerçait une dictature brutale sur le Kenya depuis près de vingt ans, étaient omniprésents : sur la devanture de tous les magasins, sur la porte d’entrée de chaque maison, et au pied de chaque monument trônant au centre de chaque rond-point. Un voyageur croisé à l’aéroport, chargé d’un sac à dos trois fois plus volumineux que les nôtres, nous ayant parlé d’îles bordées de sable blanc au large des côtes de l’Afrique de l’Est, nous avons décidé de partir et de retrouver un endroit où nous pourrions à nouveau respirer.
Cette décision, nous l’avions prise à la légère, comme toutes les autres. Il y avait eu des signes, mais nous fonctionnions surtout à l’instinct, suivant quelque chose de plus grand et répondant ainsi à un nouvel appel. Le lendemain matin, nous montions à bord d’un bus antique qui nous emmènerait à la ville côtière de Malindi. De là nous pourrions prendre le ferry pour rejoindre l’île d’Adé, de sable et de pierre – son minuscule bout de terre au milieu de l’océan Indien, Lamu.
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Nous sommes descendues du bus le dos en compote et la bouche desséchée. Les méandres de la route reliant la ville à la côte, les cris du chauffeur et son addiction manifeste à une herbe dont il piochait compulsivement dans un emballage en papier journal, tout cela nous avait mis les nerfs en pelote. Pourtant, les autres passagers, imperturbables, ne semblaient prêter attention ni aux embardées nocturnes du bus, ni aux basses hypnotiques du hip-hop d’importation qui faisaient vibrer les sièges usés jusqu’à la corde, ni aux coups de gueule des motards furieux qui croisaient notre route.
Nous avions bien tenté toutes les deux d’épouser chaque virage et soubresaut sans opposer de résistance, nous efforçant de chasser de nos esprits des images macabres de corps mutilés et de bus renversés dans des fossés. En vain. Nous sommes restées seize heures durant agrippées aux barres métalliques sommairement clouées de chaque côté de nos sièges, dégoulinantes de sueurs froides. Nous lancions de temps à autre un regard apeuré à nos compagnons d’infortune, des hommes et des femmes qui, quand ils émergeaient, revigorés, d’une sieste réparatrice, s’émouvaient de nous voir toutes tremblantes et nous offraient cigarettes et bouteilles de coca bouillantes.
Quand enfin nous sommes montées à bord du ferry qui devait nous éloigner du Kenya continental, ç’a été comme un rêve. Nous étions plus qu’heureuses de dire adieu au goudron et au ciment, au métal et au verre, à la musique profane et à ces hommes qui n’y allaient pas par quatre chemins. Le bateau, d’un blanc et vert pâle rassérénant, était de taille modeste et ancien, mais il nous a toutefois paru en état de naviguer. Et quand bien même il en aurait été autrement, nous n’aurions rien pu y changer. Peu après qu’il s’est mis à vrombir en brassant l’eau sous sa coque, les côtes se sont éloignées, ainsi que les fumerolles et l’agitation du port.
J’étais épuisée, mais je n’avais encore jamais vu de marais, et encore moins de forêts de mangrove, aux teintes vert mousse et où des troncs biscornus et rougeâtres naissaient miraculeusement de la fange, comme autant de fleurs de lotus. Là encore, j’ai ressenti un profond sentiment d’appartenance à ce lieu – c’était cette même dissolution lente et irrationnelle du moi, que j’avais déjà vécue et à laquelle s’ajoutait une nouvelle vérité de l’être qui émergeait de la contemplation de ce paysage. J’aurais voulu en savoir davantage sur les îlots que nous longions. Étaient-ils habités ? Y produisait-on de la nourriture ? Mais je me suis abstenue de parler aux femmes recouvertes de noir qui riaient avec insouciance de leurs propres plaisanteries et ne cessaient de rajuster leurs voiles. Elles me détaillaient ostensiblement, comme si je n’avais été qu’un poster grandeur nature, et non une vraie femme. Je pressentais que cet endroit avait ses codes, et que je les maîtrisais. Même si je ne croyais pas à l’idée de retour à la terre-mère – cette Afrique-là, je le savais, avait disparu –, il s’agissait pourtant bien d’une sorte de retour aux sources. Comme je l’avais vécu aussi bien sur la place Tahrir, à Maadi, à Gizeh et à Charm el-Cheikh, je ressentais au plus profond de moi un sentiment familier.