Hugo et Joséphine
Entrée à L’école
C’est le début de l’année. L’école ouvre ses portes. Maman et Joséphine s’y rendent.
Il fait beau, le soleil brille, les insectes bourdonnent et un vent léger souffle.
Joséphine, un ruban dans les cheveux, arbore des souliers flambant neufs. Le vent forcit, soulève des tourbillons de poussière dont elle se protège du mieux qu’elle peut. Elle porte la main à sa coiffure afin de s’assurer que le ruban reste bien en place.
À mesure qu’elles se rapprochent de l’école, d’autres mères, accompagnées de leurs enfants, débouchent de tous les coins de rues. Elles ont un air sérieux, presque solennel, et se dirigent toutes du même côté.
La plupart d’entre elles disent bonjour à Maman. Elles la connaissent bien, parce qu’elle est la femme de Papa-Père, c’est-à-dire l’épouse du pasteur. Joséphine fait la révérence, et les mères secouent leurs enfants afin qu’ils saluent à leur tour. La politesse est de rigueur, ce matin.
Joséphine a déjà vu certains de ces enfants, mais elle ne les connaît pas vraiment. Ils se sont souvent moqués d’elle, parce qu’ils la trouvaient « vieux jeu ». Aujourd’hui, ils se taisent et trottent silencieusement aux côtés de leurs mères. Celles-ci bavardent entre elles, tandis que les enfants, sans ouvrir la bouche, se regardent comme des étrangers. Et pourtant, ils jouent tous les jours ensemble sur la place.
Voici Edwin Petersson et sa redoutable mère ; Edwin, la terreur du village, est l’idole de la bande : un vrai petit sauvage, une force de la nature contre lequel personne ne peut rien. Sa crinière ébouriffée surgit partout et sème la panique. Ce matin, il est là, muet, les cheveux trempés et plaqués sur son crâne. Pâle, rongeant son frein, il lance en coulisse des regards furieux sur les autres membres du gang, tous aussi reluisants et bien astiqués. Aucun d’eux ne desserre les dents. Ce n’est vraiment pas un jour comme les autres.
La porte cochère de l’école est grande ouverte. Un drapeau flotte allègrement au sommet du mât planté dans la cour. La cloche sonne.
Joséphine serre bien fort la main de Maman. Toutes deux franchissent l’entrée et gravissent les marches de l’escalier de pierre… un très vieil escalier, le plus vieux que Joséphine ait jamais vu. Les murs épais répercutent le bruit de leurs pas. À l’intérieur règne une odeur spéciale, étrange et troublante.
Pas très rassurée, Joséphine retient sa respiration, puis, lentement, aspire une bouffée d’air. Satisfaite, elle exhale un long soupir. Ainsi, c’est cela l’odeur de l’école ! À présent, elle le sait et ne l’oubliera jamais.
Joséphine a l’impression de pénétrer, avec les autres enfants, dans un monde entièrement nouveau. Frappée par cette pensée, elle se cramponne à la main de Maman.
Soudain, celle-ci s’arrête :
— Là, dit-elle. Nous y sommes. Voici ta classe, Joséphine.
Elles se trouvent devant une porte à deux battants, peinte en bleu clair. Un groupe de mères et d’enfants y sont déjà rassemblés.
Les portes bleues sont hermétiquement closes. En leur milieu, une poignée luit comme de l’or et, sur l’un des battants, un signe mystérieux, également doré, brille de mille feux. Sous le signe est épinglée une feuille de papier.
Maman explique à sa petite fille que ce signe est un 3, le numéro de la classe. Sur la feuille de papier est inscrit le nom de la maîtresse : Ingrid Sund.
Ah ! C’est ainsi qu’elle s’appelle ! Ingrid Sund… Ingrid Sund… Joséphine répète ce nom à plusieurs reprises pour se rendre compte de l’effet produit… Pas mal. Remarquable, même !
Ses yeux ne quittent pas la porte bleue derrière laquelle se cache cette personne inconnue. Sur le côté, accrochée à un clou, une clé tremblote : celle de la classe évidemment, faite pour entrer dans le trou que l’on aperçoit sous la poignée dorée. Perdue dans sa contemplation, Joséphine sent de petits frissons de plaisir et d’émotion courir le long de son dos.
Un garçon s’approche et colle son œil au trou de la serrure pour essayer de voir ce qu’il se passe de l’autre côté : naturellement, il s’agit d’Edwin Petersson. Ses cheveux commencent à sécher et se redressent ; il reprend peu à peu sa tête habituelle. Mais, tandis qu’il regarde, la poignée s’abaisse brusquement.
Vivement, la mère d’Edwin le tire en arrière :
— Edwin, tu me fais honte ! gronde-t-elle.
Mais personne ne s’occupe de lui, car les portes bleues s’ouvrent toutes grandes dans un flot de lumière. Et la maîtresse, Ingrid Sund, debout en plein soleil, les attend, souriante, la main tendue.
— Venez, entrez, dit-elle.
Mais Joséphine, collée contre sa mère, la retient à deux mains. Tirant vigoureusement sur le manteau maternel, elle chuchote d’un ton pressant :
— Tu t’es trompée, maman, ce n’est pas ma classe. Ma maîtresse ne « peut pas » être celle-là ! Pas cette grosse femme.
Maman, au lieu d’écouter, saisit sa fille d’une main ferme et, d’un ton sévère, lui enjoint de cesser de dire des sottises. C’est bien la classe de Joséphine, et Ingrid Sund est son institutrice. Impossible de discuter avec Maman. Sans ménagement, elle pousse Joséphine au milieu de la classe.
Joséphine jette autour d’elle des regards anxieux. Évidemment, la salle elle-même n’est pas mal : de grandes fenêtres voilées de rideaux jaunes, avec des fleurs sur la tablette extérieure. Les chaises et les pupitres sont jaunes également. Oui, cette classe est probablement la sienne ; elle lui convient. Mais la maîtresse !
Joséphine ne veut pas la regarder tant sa déception est grande. C’est plus qu’elle n’en peut supporter. Voir apparaître derrière ces engageantes portes bleues, une femme comme les autres, parfaitement banale, plutôt grosse, une femme qui pourrait être la mère ou la tante de n’importe qui, et qui, en outre, possède un nom si prometteur : Ingrid Sund… Cela dépasse la mesure ! Joséphine pousse un gros soupir.
On lui indique son pupitre ; les autres sont déjà installés à leurs places. Elle s’assied dans sa rangée et s’aperçoit qu’elle est seule. En général, les tables sont couplées deux à deux, mais comme il y a plus de pupitres que d’enfants, une place reste vide, précisément celle qui se trouve à côté de Joséphine. Quel dommage ! C’est probablement parce qu’elle ne connaît encore personne ici. Mais cela va changer, sûrement.
Mlle Sund est debout derrière son bureau. En face d’elle, les mères attendent, surveillant leurs enfants du coin de l’œil.
Mlle Sund s’adresse à elles : un aimable discours, coupé de plaisanteries et ponctué de petits rires. Plongée dans ses réflexions, Joséphine, les yeux braqués sur la personne qui parle, sent grandir ses doutes.
Est-ce réellement Ingrid Sund qui s’adresse ainsi à l’assistance ?
Comme il est difficile de conserver son calme en de telles circonstances ! Joséphine décide, néanmoins, de ne pas souligner l’imposture. Mieux vaut se taire pour le moment et en parler à Mandy, ce soir, dans la cuisine. Mandy saura de quoi il retourne. À elles deux, elles retrouveront la véritable Ingrid Sund. Tranquillisée par cette perspective, Joséphine écoute un peu mieux ce que dit la maîtresse.
C’est le moment, annonce-t-elle, de procéder à l’appel. C’est-à-dire que chaque enfant, à l’énoncé de son nom, devra se lever afin de montrer qu’il est bien là. Drôle d’idée, n’est-ce pas ?
— Ruth Adolfsson, dit l’institutrice.
Aussitôt, une petite fille se dresse d’un bond. La maîtresse la regarde et lui fait signe de se rasseoir.
— Sven-Éric Alm…
Un garçon se lève.
— Anne-Marie Carlsson…
Une autre petite fille se dresse, salue et se rassied.
— Hugo Andersson.
Personne ne bouge.
— Hugo Andersson, répète la maîtresse en élevant la voix.
Tous les regards font le tour de la pièce, mais personne ne se lève.
— Hugo Andersson n’est-il pas ici ? insiste Mlle Sund.
Toujours pas de réponse.
— Quelqu’un dans cette classe connaît-il Hugo Andersson ? demande-t-elle.
Mais tous secouent la tête.
— Aucun de vous ne sait pour quelle raison il est absent aujourd’hui ? Bien. Dans ce cas, continuons…
Et l’appel se poursuit. L’un après l’autre, tels des diables sortant d’une boîte, les enfants se lèvent à l’appel de leur nom, un peu gênés de se sentir le point de mire de l’assistance.
— Anna Gray, dit soudain la maîtresse.
Seul le silence lui répond, car Joséphine se tait, paralysée, la gorge serrée.
Anna Gray ! C’est le nom que portait Joséphine autrefois… il y a bien longtemps. Un nom qu’elle déteste. Joséphine Joandersson est celui qu’elle s’est choisi. L’autre, le premier, n’existe plus ; il est oublié, enterré à jamais. Au presbytère, tout le monde l’appelle Joséphine.
— Anna Gray, répète la voix nette de Mlle Sund.
Mais Joséphine, changée en statue, demeure immobile. La vérité lui apparaît de plus en plus clairement : cette personne n’est pas… ne « peut pas » être son professeur. La véritable Ingrid Sund sait, bien sûr, qu’Anna Gray a cessé d’exister depuis une éternité. Sans hésiter, elle aurait appelé « Joséphine Joandersson ».
— Anna Gray est-elle absente ? s’informe la fausse Ingrid Sund.
Maman intervient alors de sa voix douce, mais si distincte que chacun peut l’entendre :
— Non, non, elle est ici.
Et, regardant sa fille, elle ajoute d’un ton ferme :
— Joséphine, lève-toi, mon petit.
Joséphine obéit, comme mue par un ressort et, debout, soutient sans broncher le regard de la maîtresse. Maman explique qu’à la maison, tout le monde l’appelle Joséphine, si bien qu’elle a, pour ainsi dire, oublié son vrai nom. C’est pourquoi elle ne s’est pas levée. M lle Sund et les mères rient de bon cœur. Pas les enfants. Tous la regardent.
— Oui, oui, je comprends, conclut l’institutrice. Mais ici, à l’école, chacun doit répondre à son véritable nom. Tu as bien compris, Anna ? C’est entendu, n’est-ce pas, ma chérie ?
Joséphine regarde droit devant elle sans répondre, et quand Mlle Sund lui dit de s’asseoir, elle ne bouge pas. Car cet ordre s’adresse à Anna Gray. Pas à elle.
— Joséphine, assieds-toi, dit la voix de Maman.
Et instantanément, Joséphine obtempère.
L’appel se poursuit, mais cela n’intéresse plus Joséphine. Rien ici ne ressemble à ce qu’elle avait imaginé. La place à côté d’elle reste vide… Cette femme n’est pas la véritable maîtresse…
Sur le chemin du retour, Joséphine et sa maman s’arrêtent chez le papetier pour acheter de quoi tapisser l’intérieur de son pupitre : un ravissant papier bleu à petites raies rouges. Un plumier aussi, plus deux crayons, une gomme et, pour couronner le tout, un cahier avec des petits chats sur la couverture. Par-dessus le marché, Joséphine reçoit une belle image qui représente un hibou.
Elle se sent nettement mieux. Hélas ! Maman déclare soudain d’un ton péremptoire :
— Il faut absolument que tu reprennes l’habitude de répondre à ton vrai nom, quand tu seras à l’école, ma chérie. C’est indispensable. Anna est un très joli nom, tu sais.
Joséphine, alors, comprend tout ! Anna Gray n’a pas disparu, elle n’a pas sombré dans l’oubli. Tapie dans un coin d’ombre, elle a patiemment attendu son heure. Anna Gray est de retour ! Ce n’est pas Joséphine qui, ainsi qu’elle se l’imaginait, est entrée pour la première fois à l’école.
Anna Gray a pris sa place !