Jim l'indien

J. Berlioz d' (Jules Berlioz) Auriac · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/4

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Jim l'indien

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Gustave Aimard — Jules Berlioz d’Auriac

JIM L’INDIEN

(1867)

 

Table des matières

CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU. CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER CHAPITRE III UNE VISITE CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES. CHAPITRE V UN AMI PROPICE. CHAPITRE VI INDÉCISION. CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE. CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT. CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION. CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS. CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES. CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS. ÉPILOGUE

CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU.

Par une brûlante journée du mois d’août 1862 un petit steamer sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants, caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables à l’émigrant, au voyageur.

Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser.

Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel; le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue, aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. — Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. — Tous les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice, vertus.

Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage déployé sous leurs yeux.

Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc, suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.

Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au vol de la vapeur.

Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques.

Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus sauvages de ces territoires fantastiques.

Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling d’un gentleman.

La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la société.

Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck.

— Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui, lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une demi-douzaine d’années.

— Je suppose que les paysages environnants vous paraissent indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en clignant les yeux.

— Je ne dis pas précisément cela… tenez, voici un effet de rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir le second plan, ça ferait un tableau, oui.

— Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages?

— Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive, exempte du contact des Blancs!

— Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions, soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux bouillonnantes.

L’artiste secoua la tête avec un sourire:

— Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble, chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue.

— Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides, traîtres, féroces!… c’est une repoussante population, qui m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les autres!

Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était extraordinairement animée en finissant.

— Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des frontières, les Borders, qui eux aussi, sont sujets à caution. Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de milles, vous changeriez bien d’avis.

— Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle; vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le chagriner par un refus.

«L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale; et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle.

Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque son settlement serait bien établi.

Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non, avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune, ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862, M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le reste de l’été.

Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts. La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins agréable.

En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux. Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux familles étaient également belles; relations, éducation, fortune, tout concourait à faire présager leur union future, comme heureuse et bien assortie.

Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour les grimoires judiciaires.

Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils; l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme.

Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui, ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers. Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.

Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune artiste à faire une excursion dans l’Ouest. — Mais il fit tant de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois à gagner Saint-Paul.

Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage, Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville, après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle effectuait son retour chez l’oncle John.

Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au lecteur.

— D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause.

— Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers, il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un «homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont encore à la maison, Will et Maggie.

— Attendez un peu…, il y a quelque temps que je n’ai vu Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi… il y a deux ans c’était presque un homme.

— Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de plus qu’elle.

Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut éclaircir.

— Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il.

— Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur pour elle.

— Naturellement… Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre; ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père?

— Je ne le sais pas.

— Il me semble qu’il a dû vous en parler.

Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation.

— Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis, il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège?

— Dans deux ans seulement.

— Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils hommes.

— Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion est à peine guérie.

— Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal, Jackson, ou Beauregard?

— Adolphe Halleck!!

L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de parasol que lui adressait sa cousine furieuse.

— Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre ombrelle.

— Pourquoi m’avez-vous fait cette question?

— Pour rien, je vous l’assure…

La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle baissa la tête d’un air mutin.

—Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait honorable, et je serais certainement la dernière personne qui voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez l’oncle John?

— Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade sans les rencontrer.

— Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?

— Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur sang.

— Et les femmes, en est-il de même

— Les femmes!… des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est exactement le même.

— Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage intitulé Hiawatha.

— Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas visité avant d’écrire son poème, — Néanmoins, poursuivit la jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs.

— Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres humains?

— Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,

— Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence des Blancs. Ces trafiquants!… Ces agents!…

— Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches, se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort! tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle, ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles

— Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux?

— Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près le missionnaire Indien!

— Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage; regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté.

— Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval; un jeune homme se tient debout à côté.

Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de répondre.

— J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel est le propriétaire, est-ce l’oncle John?… dit-il enfin.

— Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de notre voyage.

CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER.

Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre, raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes passagers débarquèrent.

— Ah! Will! c’est toi?… Comment ça va, vieux gamin?…

Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.

— Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe? demanda Maria en riant.

— Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là! répondit sur le champ le jeune settler; ça va bien, Halleck?… je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous, croyez-le.

— Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah! mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut été Maria qui n’a su me parler que de vous.

— Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je vais vous punir une bonne fois!

— Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.

Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ.

— Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes?

— Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle, à côté d’Adolphe.

— Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà… — Ah! mon Dieu!

L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de la conversation.

Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres, ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait littéralement se livrer à des vociférations.

Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis, lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course folle.

Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas.

— Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui faire rendre l’âme.

— Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à travers les feuillages?

— Ah! ah! Très bien; j’aperçois.

— C’est la case; nous y serons dans quelques instants.

— Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais réellement peur qu’il lui arrive quelque accident.

— J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené jusqu’à la porte.

— Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison. Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de train… vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras! voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous deux compris… Coût, vingt dollars!… Le cheval abattu, couronné, hors de service… Coût, trente dollars!… Total, cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine!

Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent par arriver.

L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement construite dans l’Ohio.

Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon, tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement, d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable, le luxe, l’opulence sauvage.

Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente.

Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations.

— Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en prenant le cheval par la bride.

— D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre; oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite.

— Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons, saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera arrivé.

Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et digne tante, mistress Brainerd. Maggie quitta avec empressement le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine; mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger. Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son nom.

— Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite!

— Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là! cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.

— Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de vous demander si vous avez bon appétit.

— Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens que je me remets un peu.

On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les robustes estomacs du forestier et du laborieux settler, mais qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son rôle de joyeux convive.

L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses reproches faisaient fort minime impression sur mistress Brainerd.

Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide, parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait, ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à partie.

Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie.

Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède, admirable, parfumée comme une nuit d’été.

— Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck; toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les mortelles émanations des villes.

— Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait de quoi rôtir!

— Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies rencontré de l’autre côté du Mississipi.

— Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable saison.

— Froid!… un hiver froid… Pour voir ça, il aurait fallu être ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace, s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en ouvrant la porte!

— Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme une remarquable occurrence.

— Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière, et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement; il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put rentrer à l’écurie.

— Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position?

— Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly?

— Oh! John! fit mistress Brainerd avec un accent de reproche.

— Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie, ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière, frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour, l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par-dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui, mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids pareils.

— Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils les supporter?

— Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là-dessus.

Comment ils les supportent?… Avez-vous jamais entendu dire qu’un Indien soit mort de froid?… Dans l’hiver dont je te parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait froid, il se mit à rire et retroussa ses manches.

— J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda Halleck avec une animation extraordinaire.

— Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous.

— Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est-ce pas?

Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire retentissant; la bonne mistress Brainerd, elle-même, ne put se contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes.

— Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?… demanda l’artiste un peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection.

— Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher enfant, se hâta de dire mistress Brainerd pour le consoler; la poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la vulgaire réalité.

— Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire.

— Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras assez.

— J’aimerais à en dessiner quelques-uns… les chefs les plus soignés?… J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire, ah! comme j’enlèverais çà!

— Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un vrai Sauvage.

— À quoi doit-il sa réputation?

— On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose, assurément: c’est lui qui…

Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit résonner les verres.

Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la conversation.

— Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le Sauvage, c’est la force, vis antica! ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard convaincu.

— Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait aujourd’hui tranché.

— Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?

La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et répondit avec une petite voix douce.

— Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis, j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique.

— Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le Minnesota?

— De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi.

— Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos parages, on trouve des monstres pareils?

Quoi? des fourmis?

— Non; des ours grizzly.

— On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns.

— Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation: et, comment cela s’est-il passé?

— On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être, court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une tranche d’ours braisé?

— Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet ou du cheval!

— Peuh! je ne dis pas…. ces animaux ont un autre goût…. un autre fumet…

— Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly!

— Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après tout: et tu y prendrais goût, peut-être.

Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à mistress Brainerd en disant:

— Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre excellent roastbeef; je me sens un appétit féroce, ce soir.

— Vous ne pouvez vous imaginer… Si c’était bien cuit, bien tendre, bien servi devant vous… observa le jeune Will avec un tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion.

— Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter pareille nourriture.

— Mais les Indiens?…

— Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts.

— Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.

— Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau-forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal.

— En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa mistress Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table, affamé.

— Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi gourmand, car ce roastbeef est délicieux.

— Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci, serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te convertir à l’ursophagie.

— Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une miette, pour un million de dollars.

— Finalement, vous êtes content de votre souper?

— Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus.

— Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches d’ours noir !

— Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant la fuite au milieu de l’hilarité générale.

CHAPITRE III UNE VISITE.

La nuit — une belle nuit du mois d’août — était splendide, calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure; l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il faisait bon vivre!

Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur occupait la moitié de la maison.

Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude; l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable, dont la noirceur et le culottage étaient parfaits.

Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite M. et mistress Brainerd.

La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix, on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle. La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie, sa plus proche voisine.

— Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand ami de votre famille? lui demanda-t-il.

— Christian Jim, vous voulez dire?…

— C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite?

— Je ne pourrais vous dire — je crois bien que sa demeure est aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être encore plus que les missionnaires.

— Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure, observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est cet Indien?

— Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.

Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation, contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait.

Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable.

Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte, toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil, envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile, ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental.

Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit l’artiste le plus difficile.

Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux rencontraient les regards de sa gentille cousine.

— J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observat-il après un long silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a été donné au sujet de sa conversion.

— C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal, querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.

— Mais, depuis, il est complètement changé?

— Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il est resté sobre comme il se l’était promis.

— C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie, continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon appréciation du caractère indien.

— Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est resté.

Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut émané d’un philosophe ou d’un général d’armée.

 

Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration devant le bon sens ingénu de la jeune fille.

— Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages, même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges?

— Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul réalisant ces belles qualités, — Ah! mais, voici Jim en personne, qui arrive.

La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche.

Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se sentait dans une maison amie.

En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit entendre ce seul mot:

— Bonsoir.

Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle John et Maria.

Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença comme si aucune interruption ne fut survenue.

Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim attentivement.

Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient étrangement sa physionomie caractéristique.

Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées; et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante, noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses épaules comme une vraie crinière.

Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme, toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens, tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre.

Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche, ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:

— Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il

— Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela.

— Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous avons mangée ce soir?…

— Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée, spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!

— Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière à faire face à la jeune fille.

— Coucherez-vous ici cette nuit?

— Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement.

— Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier quart d’heure de sa visite.

— Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée?

— Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes des amis.

— On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des excentricités.

La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui garnissaient!e salon.

À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même, déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.

— Où est Jim? demanda-t-il.

— Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le chercher?

— Certainement! on a oublié de l’appeler.

Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la prière.

L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra, après un moment d’attente.

— Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en revenant; il faudra nous passer de lui.

Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse; Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide «sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans la prairie.

Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent par une fervente prière que l’on récita à genoux.

Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en causant avec lui.

Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement.

— Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté.

— Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui parlez.

— Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de vous joindre à nous pour ces exercices.

— Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en aperçoivent.

— Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire?

— Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses couvertures.

— Ça a toujours été ainsi.

— L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous les Settlers.

— Que dites-vous? s’écria l’oncle John.

— Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes, babys, et prendra leurs scalps.

— Comment savez-vous cela?…

— Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge.

— Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim?

— Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils ont peur des soldats.

— Enfin, les avez-vous vus, Jim?

— Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé.

— Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions instantanément.

— Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému par les inquiétantes révélations de l’Indien.

— Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que j’ai eu tant de peine à amasser.

— Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will.

— S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant; néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de l’extension et arrive jusqu’à nous.

— Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table, leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base honorable.

— Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois, préférable à votre pipe.

— Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger.

— À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer?

— Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?… c’est incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles pendant que vous étiez sur le steamer?

— Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer les Peaux-Rouges.

— Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota.

— Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au clair avec lui. — Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?

L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il lâcha une monosyllabe

— Non.

— Quand faudra-t-il partir? demanda Will.

— Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être il vaudra mieux rester.

— Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas.

— Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour.

— Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous éprouvions tous de votre visite.

— Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela, et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.

Continuer : partie 2 sur 4