La chambre éclairée

Colette · Chapitre 1 sur 7

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La chambre éclairée

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Colette

 

La chambre éclairée

 

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Colette

 

La chambre éclairée

contes et récits

 

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Colette

Volume 1 : version 1.0

 

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De la même auteure, à la Bibliothèque :

 

Les vrilles de la vigne La maison de Claudine

Sido La naissance du jour

Chéri L’ingénue libertine

La fin de Chéri La retraite sentimentale

Claudine à l’école La seconde

Claudine à Paris La femme cachée

Claudine en ménage Le blé en herbe

Claudine s’en va Mitsou

La chatte

 

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La chambre éclairée

 

Édition de référence :

Robert Laffont, coll. Bouquins.

 

Contes et récits publiés en décembre 1920 sous

la signature Colette (Colette Willy).

 

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La chambre éclairée

 

Pas de pétrole,

Pas de l’essence,

Pas de la bougie,

Quel-le malheu-re !

 

En sautant d’un pied sur l’autre, en chantant à pleine voix, ainsi Bel-Gazou va, propageant l’expression de la triste vérité. C’est un fait : le pétrole manque à Brive et à Varetz, l’essence a vécu, la bougie coûte quatre francs vingt-cinq la livre, et devient rare...

 

Pas de pétrole,

Pas de l’essence...

 

Bel-Gazou, baignée de soleil, clame

 

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ironiquement le deuil des lumières artificielles. Juin finit, et la voici cuite comme un pêcheur breton. Mon nez, surpris par l’insolation, pèle ; le sien, bien raccordé aux plans des joues par des couleurs empruntées aux bronzes, aux céramiques, aux fruits vernissés, me fait envie. Ses pieds de romanichelle, nus, sonnent sur la dalle et sur les vieux parquets. Un chapeau de toile blanche voltige au bout de ses bras, coiffe le chien, ou se perche dans un arbre ; Bel-Gazou se contente de son calot de cheveux châtains, coupés droit au-dessus du sourcil et sur la nuque.

 

Quel-le malheur-re !

Quel-le malheur-re !

 

Elle bondit, rayée de rouge et de blanc dans son maillot marin, et s’enfonce, bue soudain par l’ombre de la maison.

Midi. Un milieu de journée sans nuage, sans brise, un midi qui dilate les boiseries vermoulues, fane la rose enlacée aux balustres de la fenêtre,

 

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assagit les oiseaux. Le soleil perce de part en part la bibliothèque et cloue sur un panneau l’ombre cornue de l’araucaria. Les abeilles qui logent dans le mur travaillent avec une frénésie innocente, tissent un filet d’or volant dans la pièce, heurtent une vitre, butinent la digitale rose debout dans un long vase, cinglent ma joue, la joue de Bel-Gazou, et ne piquent point.

Jusqu’à sept heures, le jour d’été va triompher de l’épaisseur des murs, de la profondeur des embrasures obliques. En déclinant, le soleil fera, des plats pendus aux murs, autant de miroirs pour sa gloire. Mais, après sept heures, il quittera ce large pan de ciel libre tendu devant nous, et tombera derrière les peupliers d’abord, puis derrière une tour... Nous tirerons sur le balcon la table à lire, et le fauteuil, et aussi le pliant de Bel-Gazou, et je pourrai compter encore sur une grande heure de jour. Lorsqu’une fraîcheur à peine sensible, perçue seulement par les narines et les lèvres, ignorée des surfaces grossières de la peau, montera de la vallée, je lèverai la tête, étonnée que la page du livre, rose tout à l’heure à cause du couchant, bleuisse à présent comme une

 

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pervenche...

Ce ne sera pas encore la nuit, non, non, pas encore ! En approchant de la porte-fenêtre le guéridon nappé, nous dînerons, Bel-Gazou et moi, – « Bel-Gazou, on ne dessine pas des allées dans les épinards avec sa fourchette ! Bel-Gazou, je t’ai vue mettre la cuiller à sel dans ta poche ! » – nous dînerons sans lampe ni bougie. Mais quand Bel-Gazou sautera à bas de sa chaise et me souhaitera son « bonsoir » qui commence si cérémonieux et finit si tendre, il faudra bien que je me rende à l’évidence : noire est la porte ouverte sur le salon, noir le vestibule ; et seule Bel-Gazou court partout comme un petit lynx, saisit les loquets, évite les angles sculptés, trouve la boîte d’allumettes dans sa chambre. J’entends sa voix appeler :

– Nursie-Dear !

Et le claquement de sa porte me séquestre dans les ténèbres. Oh ! je sais bien que, si je voulais, je me donnerais le luxe d’allumer les deux flambeaux à deux lumières, ou même cette mirifique lampe où l’on me verse, goutte à

 

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goutte, le peu de pétrole disponible... Les quatre bougies vont haleter contre l’ombre captive sous les poutrelles peintes, et ne seront pas les plus fortes. La flamme de la lampe basse et son halo rosé ne forcent pas jusqu’aux murs un tel cube de nuit. Ce ne sont pas les fantômes que craignent mes yeux faibles, mais justement la certitude que personne n’erre ici, la certitude que le pas du maître de cette demeure ne fera plier, ni cette nuit ni la nuit de demain, les lames amincies des parquets anciens et sonores. Il n’y a pas de nuits courtes à qui attend.

Mais, avant d’accepter la nuit, je sais encore une chambre... Une chambre à la porte de laquelle je vais m’asseoir, la tête appuyée contre le bois. Derrière la porte, Bel-Gazou est déjà couchée. Nursie-Dear a emporté l’unique bougie, et vaque à des soins quotidiens, avant de revenir. Pendant une demi-heure, Bel-Gazou a le droit de ne pas s’endormir. Et seule, dans sa chambre noire, sans veilleuse, elle jette son chant impérieux de rossignol d’ombre. Bavardages anglais, apostrophes en patois limousin, refrains interrompus, improvisations sur un thème qu’elle

 

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chérit : « Viens, Noël, viens ! » variantes brodées sur des fables, et « Madelon, Madelon ! » et « Where are you going, oh ! my pretty maid ? »... La voix est éclatante, l’accent se fait caressant ou despotique ; entre les mots, entre les chansons, il y a les rires... Ô cascades d’argent sur des graviers blancs, ô fusées ascendantes que l’instant de retomber allume, gammes dont la note la plus aiguë est comme un brandon, paillettes, bluettes d’un cristal à mille feux, il y a là, derrière la porte, dans cette chambre noire, mon dernier trésor de lumière : la voix, les rires de Bel-Gazou.

 

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Fantômes

 

De la porte-fenêtre du salon, je vois tout ce que fait Bel-Gazou sur la terrasse. Elle est en pleine possession de ce monde invisible que nous avons tous, jadis, mérité, créé, puis perdu. Enfant solitaire, elle marche partout accompagnée, comme je fus autrefois, de favoris, de serviteurs et d’adversaires qui sortent quand elle le veut de l’inconnaissable et qu’elle bannit, d’un signe, à la desséchante approche des grandes personnes.

Pour l’instant, elle m’a oubliée. Elle joue avec feu. Sûrement j’assiste à une heure de brillante inspiration, à une débauche imaginative. Elle occupe toute la longue terrasse chaude où ce n’est presque jamais l’hiver. Pas d’autres accessoires qu’une pelle, un râteau, deux fauteuils de rotin, deux tas de sable. Mais le plus beau du décor m’échappe, car Bel-Gazou va, vient, porte dans ses bras, en geignant sous leur poids, des

 

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fardeaux qui n’existent pas, ouvre avec peine une porte d’air dont la serrure dit « cric, crac », gravit un escalier que je ne discerne point, se penche vers des espaces vertigineux et crie des avertissements trilingues, où le français et l’anglais s’agrémentent de patois limousin...

Elle redescend, rouvre la porte d’air (cric, crac), passe devant quelqu’un d’impondérable à qui elle adresse en même temps un raide salut militaire et un « oh ! pardon » très mondain. Puis elle se laisse tomber dans un des fauteuils de rotin, soupire « ouf ! » et s’essuie le front... Goûtera-t-elle un repos bien gagné ? Non, car un souci urgent la remet debout ; elle ouvre un intangible bureau dont le couvercle dit : « Couin ! » comme celui qui est dans la bibliothèque, et elle écrit. Elle écrit, sans papier, sans encre ni plume ; elle écrit, la bouche pincée, avec des pauses, des mordillements hésitants du petit doigt, des ratures, une mimique parfaite d’écrivain, elle qui ne sait pas, ou si peu, écrire... Ah ! qu’écrit-elle ? Et à qui ? Je n’y peux tenir. Je tombe lourdement au milieu de son jeu raffiné :

 

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– À qui écris-tu, Bel-Gazou ?

Par chance, le charme résiste à ma voix. Bel-Gazou ne s’éveille pas à la réalité et répond du fond de son rêve :

– J’écris à mon frère.

– À ton frère ! Tu as un frère ?

Petit sourire dédaigneux. Petit haussement d’épaules. D’où est-ce que je sors, pour ignorer qu’elle a un frère ?

– Comment s’appelle-t-il ?

– Il s’appelle Louis Tragomar.

Je n’attendais qu’un prénom, mais le personnage complet, soigné, existe, muni de son état civil, de son âge...

– Au fait, quel âge a-t-il, Bel-Gazou ?

– Huit ans.

– Où est-il ?

– Il est en Angleterre.

Pas la moindre hésitation. Bel-Gazou est maintenant assise dans le vieux fauteuil, elle

 

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balance ses pieds déchaussés (allons, bon, où a-t-elle encore laissé ses sabots ?) et ne me regarde pas. J’ai l’impression de profiter, déloyalement, d’une hypnose passagère...

– Il te ressemble, dis ?

– Il me ressemble en plus blond. Surtout les yeux.

– Comment est-il habillé ?

– Le dimanche, en blanc. Mais pour tous les jours, il a un costume marin, avec une petite cravate rouge. Il ne veut que des cravates rouges.

Il ne veut que des cravates rouges...

Très loin, très loin dans mon souvenir, je vois se lever une pâle petite forme – je ne l’avais donc pas oubliée ? –, la créature de mes premières divagations d’enfant, une petite compagne inventée ; je la nommais Marie, et je lui faisais place le soir dans mon lit de fer... (« Mais quelle manie prend cette enfant de coucher sur l’extrême bord de son lit ? » s’écriait ma mère.)

...Elle s’appelait Marie et ne voulait porter que des tabliers à carreaux. J’ai envie de confier ce

 

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détail à Bel-Gazou. Il me semble que cette confidence me hisserait très haut dans son estime. Il me semble qu’elle comprendrait, enfin, que nous sommes parentes, que nous sommes pareilles. Mais j’y renonce vite, par crainte du regard qu’elle a lorsque je lui raconte des histoires de mon enfance, un regard réticent, où la courtoisie apprise tempère l’incrédulité.

– Que fait-il en Angleterre, ton frère, Bel-Gazou ?

– Il fait les minitions, té.

Il n’y a rien à redire à cela, mais je suis choquée. C’est trop d’actualité pour un fantôme enfantin...

– Et que penserais-tu d’avoir une sœur, Bel-Gazou ?

– Mée, j’en ai une, voyons !...

– Ah !... Oui ? Elle s’appelle ?

– La Bellaudière.

– Simplement... Elle est plus grande que toi ?

– Je pense. Y a si longtemps que je l’ai vue !...

 

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– Pourquoi ? Elle habite loin ?

– Hé, elle est faite prisonnière, la povre, chez les Boches...

– Encore ! C’est stupide !

J’ai parlé haut, et malgré moi. Bel-Gazou s’éveille, me rend son regard d’où l’étonnement et la gaieté ont chassé le mystère, jette, avec une légèreté d’oiseau parleur, ce mot que tous lui apprennent ici :

– Té, c’est la guerre !

Et s’en va à cloche-pied vers la cuisine. Mais, restât-elle, je ne tenterais pas aujourd’hui d’ouvrir, contiguë au domaine point assez fantastique où Louis Tragomar tourne les obus, une autre partie de fantômes, une zone de préservation où s’épanouirait, humble, oisive et tutélaire, Marie-au-tablier-à-carreaux...

 

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Conte de Bel-Gazou à sa poupée

 

« Assis-toi dans le grand fauteuil, à cause que c’est Noël, ma fille. Vos mains, mademoiselle ? Où vous les avez-t’y fourrées, pour qu’elles soyent aussi sales ? Enfin, passons là-dessus. Pasque c’est Noël, permission de pas se laver les mains. Et, en plus, vous aurez une histoire, pasque c’est Noël. Vous aurez pas celle que maman m’a racontée. Mais maman est tellement contente de me raconter des histoires pas très intéressantes... Tenez-vous droite, mademoiselle. Vous en avez de la chance de ne pas avoir une grande personne pour mère ! Mais les enfants ne sont qu’ingraquitude... indraticule... non, indrati... j’ai oublié comment qu’on dit... Tenez, voilà pour vous apprendre à rire de vos parents ! Un mot de plus, vous m’entendez bien ? un mot ! ... et j’appelle mon mari !

« ... Y avait une fois une jolie poule noire,

 

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jolie, jolie ! Elle s’appelait Kikine de son petit nom, et de son nom de famille c’était Orpington-Pure-Race. On y donnait le pain qui reste d’après le déjeuner, et pis de l’avoine à l’heure du thé. Elle pondait tous les jours, tous les jours ! Mais, quand même, Kikine elle était pas contente pasque ses œufs on les lui prenait tous pour les porter au marché ! Alors la pauv’ Kikine elle avait bien du chagrin. Elle disait :

« – Mon Dieu, que c’est-y malheureux, que je fais tant d’enfants que j’arrive pas à en élever un !

« Alors qu’est-ce qu’elle fait, ma Kikine ? Le jour de Noël, elle attend que le Petit Jésus vient, et elle lui dit :

« – Bonjour, mon cher seigneur Petit Jésus.

« – Bonjour, Kikine, qu’il lui dit. Qu’est-ce que y a donc qui ne va pas, Kikine ?

« – Y a comme ça, qu’elle lui dit, que je fais des œufs tout le temps, et que j’arrive pas à en élever un, pasqu’on me les prend !

« – Et qui donc qui vous les prend, Kikine ?

 

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« – Mais c’est cette Pauline de la basse-cour, toujours cette Pauline !

« – Et pourquoi qu’elle vous les prend, Kikine ?

« – Pour les vende, donc. Pasque, vous savez bien, Petit Jésus, que les œufs cet hiver i’z’ont renchéri à un point qu’on les vend tois francs douze sous la douzaine au marché de Brive, pasque c’est la guerre ! Que c’en est t’honteux !

« Alors le Petit Jésus il se gratte la tête, et il dit :

« – Bouge pas, ma Kikine, moi je vas arranger tout ça. Quand tu auras pondu une douzaine d’œufs, tu les cacheras dans le foin, et pis moi, à ce moment-là, je mettrai tois francs douze sous dans ton nid, à la place. Quand que Pauline é’ viendra, eh ben, elle aura ses tois francs douze sous. C’est tout ce qu’é’ veut, cette Pauline, pas ? Et comme ça tu pourras élever tes œufs.

« Kikine elle dit : “merci” bien poliment, et elle s’en va ponde ses œufs, jusqu’à tant qu’elle en aye douze. Un, deux, tois, quate, six, sept,

 

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neuf, huit, onze, douze !... Et pis é’ les met dans le foin, cachés. Et pis, le lannemain, voilà cette Pauline qui vient chercher les œufs, et quoi qu’é trouve ? Tois francs douze sous ! E’ les prend, et pis é regarde ma Kikine qu’était là bien gentille, qui regardait si cette Pauline elle était contente. Cette Pauline, elle dit comme ça :

« – Ben, c’est sttrordinaire !

« – Mais non, Pauline, c’est pas sttrordinaire. J’ai pondu tois francs douze sous, alors t’auras pas la peine d’aller au marché !

« – Tois francs douze sous ! qu’elle fait comme ça, Pauline. Depuis la semaine dernière, c’est pus tois francs douze sous, c’est quate francs quate sous la douzaine, ça a raugmenté pasque c’est la guerre ! Et la semaine d’après ça raugmentera encore !

« Mors, la voilà qui se met à chercher dans le foin tout partout, et en criant en colère – vous savez comment qu’elle est, cette Pauline – et qu’elle trouve les œufs de ma pauvre Kikine et qu’elle les emporte !... Pensez !...

 

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« Alors, ma pauvre Kikine s’en va toute désolée, et en s’en allant elle rencontre le Petit Jésus qui se promenait du côté de la remise :

« – Eh là ! mon Dieu, ma pauvre Kikine, quoi donc que vous avez ? qu’i dit.

« – Eh là, mon Dieu ! qu’elle répond, cette Pauline m’a encore emporté mes œufs, pasqu’il y avait que tois francs douze sous dans le nid !

« – Eh ben ! qu’i fait le Petit Jésus, c’était-y pas bien le compte ?

« – Mon Dieu, non ! qu’elle dit ma Kikine, v’là les œufs qu’ont raugmenté et qui sont à quate francs quate sous au marché de Brive, pasque c’est la guerre, et qui raugmenteront encore la semaine prochaine, pasque c’est la guerre !

« – Ah ! c’est comme ça ! qu’i fait, le Petit Jésus. Ben, on va voir ! À partir d’à présent, c’est pus la guerre ! Allez, ça y est ! une, deux, tois : c’est pus la guerre !

« Et qui c’est qu’a été bien attrapée ? C’est cette Pauline ! Elle en faisait une figure, pasque c’était pus la guerre ! Eh ! là, là ! Et Kikine était

 

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bien contente, personne voulait pus de ses œufs et elle a élevé autant de petits enfants que ça lui a plu.

« Seulement, vous savez comment qu’elle est, cette Pauline : elle s’est revengée sur la vache Sicandoise, elle lui a pris son lait pour le vende au marché pour pas que la vache élève son petit veau. La prochaine fois que ça sera Noël, ça sera la vache Sicandoise qu’ira trouver le Petit Jésus. »

 

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Bel-Gazou et le cinéma

 

– Qu’est-ce qu’on va voir, après les soldats, dis ?

– La Fille de la forêt.

– C’est un fil américain ?

– Je crois... Ça t’intéresse, Bel-Gazou ?

– Oui. J’aime les fils américains.

– Pourquoi ?

– Pasque quand le monsieur i s’assoit dans le panier d’œufs, le monde rit. Pourquoi tu n’as pas ri, toi, quand je m’ai assise comme lui dans le panier d’œufs, à la cuisine, puis quand j’ai ouvert le robinet de la baignoire comme lui ?

– Chut ! pas si haut !

– Est-ce qu’on verra des enfants ?

– Je ne sais pas, peut-être.

– J’aime bien quand y a des enfants. Pasque

 

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quand ils vont par-dessus le mur, dans le poulailler du monsieur qu’est à côté de la maison, et puis qu’ils font battre les poules ensemble, et puis qu’ils les attachent dans des serviettes et qu’ils les emportent, le monde rit. Pourquoi tu n’as pas ri, toi, quand j’ai pris la poule noire et puis que je l’ai...

– Chut donc ! on n’entend que toi.

– Moi et pis la musique. Tu me liras ce qu’il y a d’écrit sur le tableau noir, pas ? Pasque, je sais très bien lire, mais y a des fois des lettres plus grandes que j’ai les yeux, alors elles n’entrent pas.

– Assez, Bel-Gazou, on commence.

– Oui... Ah ! c’est joli, cette petite maison en arbres en travers !

– C’est la maison du trappeur.

– Le trappeur, c’est un monsieur qui trappe des oiseaux ?

– On ne dit pas trapper, on dit attraper.

– Alors le ciné s’est trompé, c’est la maison de l’attrapeur ?

 

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– Mais non... Tais-toi. Regarde le beau petit bébé dans son berceau.

– Qu’est-ce qu’on lui fait ? Elle le lève, sa maman ?

– Non, elle l’emporte.

– Où elle l’emporte ?

– Très loin, avec le monsieur, tu vois, qui l’attend dans la voiture.

– C’est son mari, le monsieur ?

– Non, voyons ; son mari, c’est celui qui a la grande barbe, le trappeur. Alors, elle s’en va aller avec l’attrapeur ?

– Non, elle s’en va avec l’autre monsieur dans la voiture.

– Pourquoi ?

– Parce que... Dieu, que tu es fatigante !

– Attends, attends... Elle va pas s’en aller avec le monsieur de la voiture, pasque l’attrapeur il lui reprend son petit bébé. Elle va revenir avec son bébé... Non... elle le laisse... Pourquoi ?

– Parce que... elle dit qu’elle veut vivre sa vie.

 

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– Virsavie, ça veut dire laisser son petit bébé ?

– Non... oui... à peu près... Regarde le trappeur, comme il a l’air fâché !

– Qu’est-ce qu’il lui dit, à la dame ?

– Il lui dit qu’elle se conduit comme... Non, il lui dit... qu’on ne promène pas les enfants à cette heure-là... Alors... elle va se promener toute seule.

– Avec un monsieur.

– Chut ! on ne dit pas ces choses-là.

– Ce n’est pas un monsieur ?

– Si... Tu parles trop, je t’assure, tu m’étourdis. Regarde le pauvre trappeur.

– Il est pauvre ?

– Non, il est malheureux. Tu vois, il pleure. Il est tout seul.

– Tout seul avec le petit bébé que sa maman l’a virsavi ! ! !... C’est fini, l’histoire ?

– Non, ce n’est que la première partie. Tu vois, on recommence.

 

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– Ah ! oui, voilà la jolie maison. Qu’est-ce que c’est, cette dame ?

– Ce n’est pas une dame, c’est une petite fille. C’est le petit bébé de tout à l’heure qui a grandi. Voilà son papa, le trappeur.

– Il a grandi ?

– Non, voyons, pas lui !

– Ça ne grandit pas, un trappeur ?

– Pas plus que les autres grandes personnes. Bel-Gazou... Oh ! si tu pouvais te taire une minute !

(Silence. Péripéties sur l’écran. Bel-Gazou explosant :)

– Ça y est ! Ça y est ! Il va venir !

– Qui va venir ?

– Le panier d’œufs ! La petite fille a commencé de casser les assiettes et les bouteilles et les chaises... Tiens ! aïe donc ! On va apporter le panier d’œufs ! (Elle applaudit.)

– Mais veux-tu te taire ! Ce n’est pas un film pour rire ! La petite fille casse tout...

 

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– Pourquoi ?

– Pour expliquer qu’elle est sauvage, qu’elle ne veut pas vivre autrement que sauvage, et qu’elle n’ira pas, comme sa maman, dans la grande ville, qu’elle reste fille de trappeur...

– Alors, on va la fouetter ?

– Oh ! non... Les méchantes gens ont voulu l’emmener dans la grande ville, mais elle s’est échappée, tu comprends ? Alors elle leur montre comme elle est forte et sauvage ; elle leur dit : « Je vous défie de me prendre, je suis la fille du trappeur ! Regardez comme je brise ces chaises, ces assiettes, ces bancs, tout ! Voyez comment se comporte une fille de trappeur ! »

– Et on ne va pas la fouetter ?

– Au contraire !

(Long silence de Bel-Gazou.)

– Bel-Gazou, tu dors ?... Tu t’ennuies ?

– Non, je pense.

– À quoi penses-tu ?

– ... Est-ce que c’est difficile de devenir

 

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trappeur ?

– Pourquoi ? Tu veux être trappeur ?

– Non... (Rêveusement.) Je demandais ça pour papa...

 

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Le retour des bêtes

 

C’est une demeure très ancienne, dans un lieu désert et haut, que depuis trois ans j’évitais. Je la savais tapissée d’images, visibles pour moi seule et pour quelqu’un d’autre qui n’y peut venir...

J’y dus pourtant aller, un jour du dernier bel automne. Et comme je détournais lâchement la tête pour ne point voir les scellés de vigne vierge tendus en travers des persiennes jointes, j’aperçus que la terrasse et ses degrés reluisaient de poules, noir-vert métallique, accroupies sous le soleil de midi. Une indignation ménagère sécha mon attendrissement, et je chassai les envahisseuses, avec des « ch !... ch !... » et de grands gestes de bras. Elles se levèrent, avec cette raideur rhumatisante des volailles dérangées pendant la sieste, et les plus braves me toisèrent, de profil, debout sur une patte de cuir bleu.

« Les poules sur la terrasse ! » répétais-je en

 

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moi-même. Les poules, autrefois respectueuses d’une limite à peu près idéale, les poules, au fait de leurs droits de bornage autant qu’un propriétaire rural, et qui maintenant descendaient à regret les marches, d’un air processif : « C’est bon, nous nous retirons pour l’instant, mais... nous allons consulter... »

Mon indignation durait encore, pendant que j’ouvrais des portes collées à leurs chambranles. Comme je poussais une lourde paire de contrevents, quelqu’un dans l’ombre me jeta sur le visage une dentelle soyeuse, un tulle adhérent et impalpable : les grandes araignées des jardins, doublant l’effort extérieur de la vigne vierge, avaient condamné en dedans l’issue. La brusque lumière paralysa l’une des tisseuses, qui demeura sous mes yeux, balancée dans son hamac déchiré, me laissant admirer le velours de sa panse en gousse d’ail et sa croix de templier.

La première nuit fut longue, troublée de cris de rats, de craquements de commode, d’un jacassement bas au-dessus de l’âtre éteint. Ma lampe, rallumée à plusieurs reprises, éblouissait

 

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chaque fois une chauve-souris prisonnière, qui heurtait mollement les colonnes du lit et se reposait, pendue la tête en bas, à un rameau de fer forgé, comme la dernière poire d’hiver à l’arbre nu. Puis elle tombait et ne touchait jamais terre.

J’entendis aussi, à la fin de la nuit, un battement lointain, faible et agréable, comme le bruit que fait un insecte enfermé dans un tambour. Au soleil levé, il grossit, s’enfiévra, et me conduisit à un réduit sans volet, mi-bibliothèque, mi-resserre à jouets d’été : il bourdonnait d’abeilles. Des abeilles, des milliers d’abeilles, d’or dans le rayon horizontal, brunes sur la paroi claire, en grêle rebondissante contre les vitres, toute une république d’abeilles !...

Elles entraient et sortaient par la brisure triangulaire, à tout moment obstruée, d’un carreau ; mais l’entrée de leur secrète demeure s’ouvrait entre deux pierres de l’embrasure : un hiatus oblong, ciré sur les bords par les petites pattes griffues. Quelle œuvre urgente, quel drame hiérarchique les rendait grondantes et divisées ? Ma présence ne les émut pas davantage, et je vis

 

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qu’autour d’un bras de lampadaire se collait incessamment, pour se désagréger après, puis s’agglutiner encore, une pulpe mouvante d’abeilles...

Je sortis, craignant la colère des travailleuses. Une chambre au moins, celle de la tour, celle qui s’environne d’une si absurde et périlleuse collerette de pierre, d’un chemin de ronde sans garde-fou, celle-là, du moins, m’offrirait le refuge que je préfère, d’où l’on voit si loin, par-dessus un abîme de verdure, celle qui, chauffée l’hiver et l’été par le soleil, sent le blé battu et la toile cuite... Un chat-huant grand comme un ange s’éveilla de son somme de midi quand j’ouvris la fenêtre ; il hésita, tourna en aveugle, et se confia enfin à un chêne qui gardait tout son feuillage.

Que de bêtes, que de bêtes, partout des bêtes... D’une cime d’arbre, à côté, une famille de geais m’injuriait déjà, mais ne s’en allait pas.

Je m’accoudai pour les entendre, et trois fois en peu d’instants je me retournai sans motif – sans autre motif, veux-je dire, que le malaise au creux du dos, la ligne de peau hérissée qu’y trace

 

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un regard intense et furtif... Je cherchai derrière moi, et d’abord ne vis personne pas même, hélas ! de revenant... Mais à la fin je découvris – boulée sur une branche, au niveau de mon visage, et si proche que son évidence même me l’avait cachée – une fouine aux yeux noirs, grasse, blonde, sa queue fournie bien rangée à son flanc, et qui m’observait. Si proche, vraiment, que je voyais respirer ses petites narines passionnées ; si proche, qu’en me penchant j’aurais pu lui tirer sa belle queue soignée... J’étendis le bras, en effet, et elle coula le long de l’arbre.

Mais elle ne s’était pas enfuie d’abord, ni les geais, et les abeilles m’avaient dédaignée. À cela je connus, non seulement l’abandon de la demeure, mais encore que les hommes, maîtres du sillon et de la forêt naguère, n’étaient plus que les hôtes insolites de nos campagnes. À cela je connus le retrait de l’homme et l’avance, encore timide, de l’ancien occupant. J’estimai l’oubli qui commençait, et combien la bête, rompue à nous fuir, perdait déjà les traditions de sa prudence.

Et j’endurai une amertume nouvelle, comme si

 

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de gracieux arcanes – un bruit d’abeilles, un rire de geais, la griffe pourpre d’une vigne imposée sur une porte close, le plaisant affront d’une bête fine – n’eussent fait qu’écrire pour moi un mot, le mot, toujours le même mot : la guerre... la présence de la guerre... la longueur de la guerre...

 

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Présages

 

– Ma chère, vous savez que cet hiver précoce ne va pas être bien long ? Les écureuils ont fait, paraît-il, des provisions plus petites que l’hiver dernier.

– Oui ? Ça ne m’étonnerait pas. Les chatons des noisetiers sont en avance...

– On m’écrit de la campagne que les terriers des bêtes sont moins profonds que l’an passé...

Elles se taisent un moment, puis une dernière voix féminine – charmante, comme suspendue très haut dans l’air, une voix faite pour porter, en tremblant d’exaltation et d’espoir, des nouvelles de résurrection, d’aube heureuse sur le monde – dit :

– Les oignons n’ont que deux pelures, au lieu de six l’autre année : c’est signe d’hiver court et clément !

 

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Autour de celle qui a parlé, j’entends qu’on s’assemble et qu’on s’émerveille. Je veux, à la faveur du crépuscule, me la figurer longue et volante à travers la chambre, avec une robe qui dépasse ses pieds, et des cheveux soulevés par un vent qui étirerait, dans ses mains, la banderole gothique où l’univers peut lire que : « L’oignon n’a, cet hiver, que deux pelures ! » Au-dessous d’elle, suscité par le doux bruit des pronostics agrestes, et pour achever mon tableau de féerie enfantine dessiné par Delaw, j’invente l’Oignon, tout rond, chevelu de racines et vêtu de son double camail de pelures dorées...

L’année qui vient de finir a vu le krach des pythonisses. Bien mieux que les interdictions policières, c’est la déception renouvelée qui a détourné de la liseuse d’épingles, de la voyante à la bougie, de la voyante au verre d’eau, l’anxiété, la langueur féminines. Cette demi-douzaine de femmes que voici n’ont-elles pas fêté l’année naissante, en 1917, par une bonne tournée, à frais communs, chez les somnambules et cartomanciennes ? Je pourrais chercher, sur la table verte où fume le thé sans lait, les Épées, le

 

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Pendu, le Squelette des tarots, et même le « chien de pique » ; ces jouets menteurs ont rejoint, dans un tiroir qu’on n’ouvre pas, le crochet d’écaille et la pelote de laine gris-bleu, pêle-mêle avec les petits drapeaux emmanchés d’une épingle, qu’on plantait sur la carte d’Europe, en 1914, en 1915...

 

Elle n’est point sans grâce, la ferveur nouvelle des femmes, qui quête des oracles auprès des dieux païens et, pour lire au-delà de cent jours d’hiver, pour connaître le sort de nos armées, va se fier à la feuille, à la graine, suivre le vol triangulaire des oiseaux migrateurs, épier les gestes de la bête terrée, interpréter la sagesse obscure – et que nous n’avons pas su même nommer – du bourgeon et du tubercule...

J’ai cousu, pour mon amie Valentine, un grain d’avoine barbue sur un carton, afin qu’elle consultât, curieuse du temps qu’il fera, le mouvement hygrométrique des cornes de l’avoine, antennes spiralées qui s’inclinent à gauche ou à droite, selon l’humidité ou la sécheresse. Ce joujou amuse mon amie :

 

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– Vous savez, me disait-elle hier, les barbes de l’avoine sont à droite depuis ce matin.

– Oui ? C’est qu’il va dégeler.

– Non pas, assura-t-elle avec un désarmant sourire, c’est que j’aurai ce soir une lettre de mon mari. Ça n’a jamais manqué, c’est un signe certain !

Errements touchants de l’amour ! Si je donne une boussole à mon amie Valentine, l’aiguille bleue lui indiquera – « Tenez, voyez vous-même ! Au nord, tout à fait au nord ! » – un point de la Somme où son mari veille et se bat...

Elle est là, penchée au-dessus du feu de bois, parmi trois ou quatre jeunes femmes. Elles rient, elles ont bu du thé, mangé un gâteau ; elles n’échangent que des paroles d’espoir, de confiance ; aucune pourtant n’ignore la fragilité de son sort, ni les menaces que porte cette heure, ni que la Seine charrie des glaces au lieu de charbon ; elles savent que de l’autre côté de la vitre commence une nuit pétrifiante d’hiver, une nuit qui entrouvre, au loin, des doigts gelés d’où glisse l’arme, mais... mais les cornes de l’avoine

 

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ont viré vers l’est, et l’oignon n’a que deux pelures !

 

Moi qui voulais, pour ce groupe serré, misérable malgré le feu et les fourrures, inventer un présage magnifique qui eût occupé, deux semaines ou trois, ces isolées, je ne trouverai rien de plus beau que celui-ci. L’oignon n’a que deux pelures, cela est vrai, cela est inconcevable. Que sait-il de l’hiver, et comment le sait-il ? Le message qui atteint l’animal, avant que la terre ne s’ouvre ou vomisse le feu, la plante ne le reçoit-elle pas aussi ? Et pourquoi des fibres, délicates assez pour pâmer à l’approche de la chaleur et ressusciter à cause d’une pluie encore suspendue, ne détiendraient-elles pas, en même temps que la prévision du cataclysme, la certitude de sa fin ? Un oiseau célèbre, en pleine tourmente, l’accalmie. Une petite bête thésauriseuse voit par-delà cent jours à venir ; un bulbe, en dépit du froid précoce, montre sa nacre sous deux robes légères...

Monsieur Angot, songez-vous comme moi

 

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qu’il y a sans doute quelque part, pressée sous la terre durcie, ou nue dans le vent cruel, une créature végétale, bulbe, graine, racine, cryptogame, pour qui l’ouragan déchaîné par l’homme n’a plus de secret, un être déjà préparé au silence futur, un être qui sait quand finira la guerre ?...

 

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