La Trilogie italienne - Intégrale

Irène Cao · Chapitre 1 sur 52

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La Trilogie italienne - Intégrale

Dédicace

À Manuel, mon frère

OceanofPDF.com

1.

 

Le jaune absorbe la lumière du soleil, vire à l’orange avant de se fondre dans un rouge vif. Une entaille, presque une blessure, laisse entrevoir de petites graines d’un violet brillant. Mes yeux fixent cette grenade depuis des heures. Ce n’est qu’un détail, bien sûr, mais c’est aussi la clé de la fresque.

Elle représente le rapt de Proserpine. C’est comme un instantané du moment où Pluton, l’impitoyable seigneur des Enfers, drapé dans un nuage pourpre, saisit violemment par la taille la déesse alors qu’elle cueille une énorme grenade au bord d’un lac.

Comme la fresque n’est pas signée, son auteur reste une énigme. Tout ce que je sais, c’est qu’il a vécu au début du e XVIII siècle et que ce devait être un authentique génie, si l’on s’en tient au style du dessin, au grain de la couleur et au jeu délicat des ombres et des clairs-obscurs. Il a étudié chaque coup de pinceau. Deux cents ans plus tard, je dois interpréter son geste pour le reproduire à mon tour. À moi de ne pas trahir sa quête acharnée de perfection.

C’est la première restauration que je dois mener à bien toute seule. Du haut de mes vingt-neuf ans, c’est pour moi une grande responsabilité. Une fierté, aussi. J’attendais qu’une telle occasion se présente depuis la fin de mes études à l’École de restauration. Maintenant que c’est chose faite, je ferai tout pour aller jusqu’au bout.

Me voilà donc depuis des heures sur cet escabeau, dans ma tenue imperméable, à fixer le mur. Malgré mon bandana rouge censé retenir mes cheveux, deux ou trois mèches rebelles s’obstinent à me tomber sur les yeux. Heureusement qu’il n’y a pas de miroir dans les parages, j’imagine d’ici mes cernes et mes traits tirés de fatigue. Mais peu importe. Ce sont les marques de ma détermination.

Je me détache un instant de moi-même pour me regarder comme si j’étais quelqu’un d’autre : c’est bien moi, Elena Volpe, toute seule dans l’immense vestibule d’un ancien palais inhabité depuis des années, en plein cœur de Venise. Exactement là où je veux être.

 

Après une semaine entière à nettoyer le fond de la fresque, j’attaque pour la première fois les couleurs. C’est beaucoup, une semaine, peut-être trop même, mais je n’ai pas voulu prendre de risques. Il faut y aller en douceur : au moindre faux mouvement, le travail est fichu. Comme me disait un de mes professeurs : « Un bon nettoyage, c’est la moitié du travail de fait. »

Certaines parties de la fresque sont tellement abîmées que je devrai appliquer un nouveau revêtement en stuc. Pas moyen de faire autrement. La faute à l’humidité de Venise, qui s’infiltre partout – dans la pierre, dans le bois, dans la brique. Tout autour des zones endommagées, en revanche, les couleurs ont gardé leur éclat.

Ce matin, en grimpant sur mon escabeau, je me suis dit que je ne descendrais pas avant d’avoir trouvé les tons justes pour la grenade. Mais peut-être me suis-je montrée un peu trop optimiste… Je n’ai pas vu le temps filer, et je suis encore là, à tester toute la gamme des rouges, des orange et des jaunes sans rien trouver de satisfaisant. J’ai déjà jeté huit des petits bols où je mélange des poudres pigmentées à un peu d’eau et quelques gouttes d’huile pour donner de la consistance à la préparation. Je m’apprête à attaquer mon neuvième bol quand je sens vibrer quelque chose dans ma poche. Hélas. Impossible de faire comme si je n’avais rien entendu. Au risque de me casser la figure, j’attrape mon téléphone et lis le nom qui clignote avec insistance sur l’écran.

C’est Gaia, ma meilleure amie.

— Salut Elé, ça va ? Je suis au campo Santa Margherita, tu viens boire un truc au Rosso ? C’est blindé de monde aujourd’hui, c’est de la folie ! Allez !

Elle me dit tout ça d’une traite, sans demander si elle me dérange ni me donner la possibilité d’en placer une.

Ça y est, elle est déjà en mode mondanités. Gaia travaille pour les bars et les boîtes de nuit les plus branchés de Venise et de la région, elle organise des événements et des fêtes VIP. Elle commence ses journées à quatre heures de l’après-midi et enchaîne sans s’arrêter jusque tard dans la nuit. Mais pour elle, ce n’est pas juste un travail : c’est une véritable vocation. Je parie qu’elle pourrait même faire ça gratuitement.

— Pardon, mais… il est quelle heure ? je lui demande, pour essayer d’interrompre son débit.

— Dix-huit heures trente. Alors, tu viens ?

Le Rosso est un bar où se retrouve la jeunesse vénitienne désœuvrée, le genre à avoir besoin d’une fille comme Gaia pour décider quoi faire de ses soirées.

Dix-huit heures trente… mon Dieu, il est déjà aussi tard ? Le temps a filé sans que je m’en aperçoive.

— Ohé, Elé, tu es là ? Tout va bien ? Dis un truc, mince !…

La voix stridente de Gaia me déchire les tympans.

— Ta fresque est en train de te bouffer le cerveau… Ramène-toi immédiatement ! C’est un ordre.

— S’il te plaît, Gaia, encore une demi-heure et j’arrête, promis, dis-je en prenant une grande respiration. Par contre, je rentre chez moi. Et pitié, ne te mets pas en colère.

— Mais évidemment que je me mets en colère ! Tu es vraiment nulle, lance-t-elle.

Un classique. Ça fait partie de notre petit jeu. Deux secondes, et elle retrouve son calme et sa gaieté. Une chance que Gaia oublie toutes les fois où je lui ai dit non.

— O.K., alors écoute. Là, tu rentres chez toi, tu te reposes un peu mais, plus tard, on va au Molocinque. Je te dis juste qu’on a deux entrées pour le salon VIP.

— C’est gentil d’avoir pensé à moi mais je ne me sens vraiment pas d’affronter cet enfer, lui dis-je suffisamment vite pour l’empêcher de poursuivre.

Elle sait que je ne supporte pas la foule, que je ne bois quasiment pas une goutte d’alcool, et que pour moi danser se limite – dans le meilleur des cas – à taper du pied en suivant le rythme – un rythme très personnel, pour être tout à fait honnête. Je suis timide, je ne suis pas faite pour ce genre d’endroits, je ne me sens jamais à ma place. Mais pas question pour Gaia de baisser les bras : elle essaie systématiquement de me traîner à une de ses soirées. Et au fond, même si je ne le lui avouerai jamais, je l’en remercie.

— Tu as déjà fini de travailler ? je lui demande, histoire de ne pas entraîner la conversation sur des terrains potentiellement glissants.

— Oui, et j’ai déchiré, aujourd’hui. J’étais avec une manager russe. On a passé trois heures chez Bottega Veneta à regarder des sacs et des bottines en cuir, ensuite je l’ai emmenée chez Balbi et là, madame s’est décidée à s’acheter deux vases de Murano. À part ça, j’ai repéré deux robes de la nouvelle collection d’Alberta Ferretti qui avaient l’air faites rien que pour toi. D’un beige qui irait à merveille avec ta coupe au carré noisette. On ira un de ces jours, comme ça tu pourras les essayer…

Quand elle ne s’occupe pas d’indiquer aux gens où passer leur soirée, Gaia leur explique comment dépenser leur argent. Dans les faits, elle est personal shopper. C’est le genre de femme qui a les idées claires sur tout et un incroyable talent pour convaincre les autres. Au point que certains sont prêts à payer des fortunes pour se laisser convaincre.

Mais ça ne marche pas avec moi : j’ai eu le temps de développer des anticorps en vingt-trois ans d’amitié.

— Évidemment qu’on ira ! Et tu verras que tu les achèteras pour toi, comme d’habitude.

— Un jour ou l’autre, j’arriverai à ce que tu te fringues comme il faut. Et dis-toi bien que je suis loin d’en avoir fini avec toi, ma chère !

C’est depuis notre adolescence que Gaia mène une croisade contre ma façon – disons, un rien négligée – de m’habiller. Dans son esprit, on ne se balade pas en jean et en chaussures plates pour être à l’aise mais par une volonté délibérée et incompréhensible de s’autoflageller. Si j’écoutais Gaia, je devrais tous les jours aller au travail en minijupe et en talons de 12. Peu importe si je suis obligée en permanence de monter et descendre d’escabeaux casse-gueule, ou de rester pendant des heures dans des positions pas spécialement confortables. « Si j’avais tes jambes… », me répète-t-elle sans cesse, avant de réciter systématiquement le mantra de Coco Chanel : « Il faut toujours être élégante, chaque jour, car le destin pourrait bien vous attendre au tournant. » Et, effectivement, Gaia ne mettra jamais le nez dehors sans un maquillage, sans une coiffure et sans des accessoires impeccables.

C’est fou parfois de voir à quel point nous sommes à l’opposé l’une de l’autre, elle et moi. Si elle n’était pas ma meilleure amie, je ne la supporterais probablement pas.

— Allez, Elé…

Imperturbable, elle revient à la charge.

— Il faut que tu passes ce soir !

— Écoute, Gaia, inutile de t’énerver, je viens de te dire que je ne peux pas !

Elle me tape sur les nerfs, à s’obstiner comme ça.

— Mais il y aura Bob Sinclar !

— Qui ?

J’ai beau chercher, un message FICHIER INTROUVABLE s’affiche dans ma tête.

— Le DJ français, super connu, bougonne-t-elle d’un ton exaspéré. Il faisait partie du jury de la Mostra la semaine dernière…

— Ah, alors…

— Mais bref, poursuit-elle comme si rien ne pouvait l’atteindre, je sais de source sûre qu’il y aura pas mal de monde au salon VIP, et notamment… ouvre grand tes oreilles… – elle ménage adroitement le suspense – … Samuel Belotti !

— Oh non, ton cycliste, celui de Padoue ?

L’un des innombrables pseudo-petits copains « célèbres » que Gaia a semés aux quatre coins de l’Italie et du monde.

— Lui-même !

— Franchement, qu’est-ce que tu lui trouves ? C’est un débile prétentieux, je ne vois vraiment pas pourquoi tu le trouves aussi canon.

— Hé hé, moi je sais ce qu’il a de canon, ricane-t-elle.

— Bon…, dis-je sans relever l’allusion. Et il vient, lui ?

— Je lui ai écrit un texto. Il ne m’a pas encore répondu, il doit être avec sa potiche de la télé, lâche-t-elle. Mais hors de question de baisser les bras. Il ne m’a pas posé un lapin… je crois qu’il temporise, c’est tout.

— Je ne sais pas comment tu fais pour rencontrer ce genre de personnes. D’ailleurs, je ne veux même pas le savoir.

— Le travail, ma chère, uniquement le travail, répond-elle.

Je m’imagine très bien son petit sourire malicieux à l’autre bout du fil.

— Les relations publiques, ça demande beaucoup d’investissement, c’est bien connu…

— Quand tu t’en sers, les mots « travail » et « investissement » ne veulent pas dire grand-chose. Ça sonne creux.

Derrière ma pique se cache une pointe d’envie. Je voudrais un peu lui ressembler sur ce point, je l’avoue. Si je suis consciencieuse et responsable, elle est l’insouciance et la légèreté incarnées.

— Tu ne m’aimes pas, Elé ! Tu es ma meilleure amie mais tu ne m’aimes pas ! rit-elle.

— C’est bon, va toute seule au Molocinque et éclate-toi. Mais attention, ne t’épuise pas trop, ma chérie !

— Comme d’habitude, c’est encore non… C’est pas grave, je vais encore devoir insister. Je ne suis pas du genre à baisser les bras, mon trésor.

Bien sûr que non… Ces petites scènes sont notre façon de nous dire que nous tenons l’une à l’autre.

— C’est-à-dire que j’ai pas mal de pain sur la planche en ce moment. Franchement, Gaia, si je me couche à trois heures du matin, je n’arriverai pas à me lever demain.

— O.K., cette fois je te laisse gagner…

Il était temps…

— Mais alors promets-moi qu’on se verra ce week-end !

Et voilà ! Elle est arrivée là où elle voulait en venir.

— Juré. À partir de samedi, tu pourras faire tout ce que tu veux de moi.

 

Le neuvième bol de rouge Titien est à jeter, lui aussi : en comparant une pointe de couleur à l’écorce de la grenade, j’ai vu que ce n’était toujours pas ça. Au moment où je me résigne à repartir de zéro, un bruit venant de derrière retient mon attention. Quelqu’un est entré par la porte principale et gravit l’escalier en marbre. Les pas d’un homme, aucun doute là-dessus – l’espace d’un instant, j’ai cru à une visite surprise de Gaia. Je me dépêche de descendre de mon escabeau en faisant bien attention à ne pas trébucher dans les bols de peinture que j’ai laissés tomber n’importe comment sur la bâche en dessous.

La porte du vestibule s’ouvre. Apparaît alors sur le pas de la porte le visage émacié de Jacopo Brandolini, le propriétaire du palais – et, accessoirement, mon employeur.

— Bonsoir ! dis-je en faisant un petit sourire de circonstance.

— Bonsoir Elena, me répond-il en souriant à son tour. Comment avance le travail ?

Son regard tombe sur le cimetière de bols éparpillés à nos pieds tandis qu’il noue sur sa poitrine le pull-over – certainement en cachemire – jeté sur ses épaules.

Je mens :

— Très bien.

Je suis étonnée de ma propre désinvolture, mais je ne me sens pas de lui expliquer des détails qu’il ne comprendrait pas de toute façon. Pourtant, quelque chose en moi me force à ajouter un mot pour me donner l’air d’une pro :

— J’ai fini le nettoyage hier. Maintenant, je peux m’occuper de la couleur.

— Parfait. Je vous fais confiance, cette fresque est entre vos mains, dit-il en levant la tête vers moi.

Il a de petits yeux bleus, deux éclats de glace.

— Comme vous le savez, j’y tiens beaucoup. Je veux qu’elle ressorte du mieux possible. Même si elle n’est pas signée, on voit qu’elle est de bonne facture.

Je m’empresse de lui répondre avec un hochement de tête :

— Celui qui l’a peinte était sans aucun doute un grand artiste.

Le sourire de Brandolini dénote une pointe de satisfaction. Il a quarante ans, mais il fait un peu plus que son âge. En plus d’être le rejeton d’une des plus anciennes familles de la noblesse vénitienne, il donne physiquement la sensation de venir d’une autre époque. Il est très maigre, il a une peau diaphane, un visage creusé et nerveux, des cheveux blond cendré. Et il s’habille en vieux. Plus exactement, c’est lui qui donne à ses vêtements une touche étrange, un petit côté rétro. Il donne presque l’impression de nager dans son Levi’s et sa chemise à manches courtes bleu pâle, fluet comme il est. Bref, l’ensemble a quelque chose de démodé que je n’arrive pas à m’expliquer. On dit pourtant que le comte a son petit succès auprès des femmes. Mise à part son immense fortune, je ne vois pas d’autre explication.

— Comment vous trouvez-vous ici ? demande-t-il en s’assurant d’un coup d’œil que chaque chose est à sa place.

— Très bien, dis-je en dénouant mon bandana, car je m’aperçois que je suis tout sauf présentable avec un look pareil.

— S’il vous faut quoi que ce soit, adressez-vous à Franco. Si vous avez besoin de pigments ou autre, il pourra aller vous en chercher.

Franco est le gardien du palais. C’est un petit homme trapu et fort sympathique, mais aussi discret et silencieux. Je ne l’ai rencontré que deux fois en dix jours de travail. La première fois dans le jardin de la cour intérieure, alors qu’il arrosait le massif d’agapanthes ; la seconde devant la porte d’entrée – il astiquait la poignée en laiton. Il est toujours à l’extérieur du palais jusqu’à quatorze heures environ, puis il s’en va. C’est une présence rassurante.

— Je me débrouille très bien toute seule, merci.

Mince, ma réponse a été un peu brusque, mais trop tard. Brandolini lève les bras, sans insister.

— Bref, dit-il après s’être éclairci la voix, je suis passé vous dire qu’il y aura un locataire au palais à partir de demain.

— Un locataire ?

Ah non. Ce n’est vraiment pas possible. Je ne suis pas habituée à travailler avec des gens qui s’agitent tout autour de moi.

— Il s’appelle Leonardo Ferrante, c’est ce célèbre chef d’origine sicilienne, m’explique-t-il d’un air réjoui. Il arrive directement de New York pour l’ouverture de notre nouveau restaurant à San Polo. Comme vous le savez, l’inauguration est dans trois semaines.

Le comte gère avec son père deux autres restaurants de Venise, l’un derrière la place Saint-Marc, l’autre, plus petit, tout près du pont du Rialto. Les Brandolini en possèdent un autre à Los Angeles, sans compter deux clubs privés, un café et une résidence. L’an dernier, ils se sont aussi implantés à Abu Dhabi et à Istanbul. Bref, il n’est pas rare de les voir en photo sur le papier glacé des magazines ou dans la presse people dont raffole Gaia.

Pour ma part, cette vie mondaine ne me fait ni chaud ni froid. Ce qui m’importe, en revanche, c’est de n’avoir personne dans les pattes.

Mais Brandolini poursuit, sans remarquer ma contrariété :

— Nous nous sommes mis en quatre pour tout organiser rapidement et, comme vous le savez, la logistique à la vénitienne n’aide pas beaucoup. Mais, après tout, quand on désire très fort quelque chose, on ne compte pas ses efforts.

Voilà qu’il me donne des leçons de vie, maintenant. Je fais mécaniquement oui de la tête. En réalité, l’idée de devoir travailler avec un inconnu qui vadrouille dans le palais m’énerve, et pas qu’un peu. Pourquoi Brandolini refuse-t-il de comprendre que j’exécute un travail de précision ? Qu’il suffit d’une broutille pour me déconcentrer ?

— Vous vous entendrez très bien avec Leonardo, vous verrez. C’est quelqu’un de très agréable.

— Je n’en doute pas. Le seul problème, c’est que ce vestibule…

Il m’empêche de finir ma phrase :

— Vous comprenez, je ne pouvais décemment pas le loger dans une chambre d’hôtel glaciale, poursuit-il avec l’assurance de celui qui n’a jamais à demander la permission de faire quelque chose. Leonardo est un esprit libre, il se sentira chez lui ici, il pourra cuisinier quand bon lui semblera, prendre son petit déjeuner en pleine nuit et déjeuner dans l’après-midi, lire un livre au jardin et profiter du Canal depuis la terrasse.

J’allais lui faire remarquer que le vestibule où je travaille donne accès à toutes les autres pièces du palais, ce qui conduira fatalement ce type à passer par là Dieu sait combien de fois dans la journée. Brandolini en est d’ailleurs parfaitement conscient ; c’est juste qu’il s’en fout royalement. Bon sang, je commence à bouillir.

— Combien de temps va-t-il rester ici, ce fameux chef ?

J’espère une réponse encourageante.

— Au moins deux mois.

— Deux mois ? dis-je en écho, sans même faire l’effort de cacher mon agacement.

— Oui, deux mois, et peut-être davantage, au moins le temps de mettre le restaurant sur de bons rails.

Le comte réajuste son pull sur ses épaules avant de plonger ses yeux dans les miens, l’air déterminé.

— Je veux croire que cela ne sera pas un problème pour vous.

Traduire : « Faites en sorte que cela se passe bien. »

— Bon, s’il n’y a pas d’autre solution…, dis-je d’une voix morne.

Ma façon à moi de dire que ça ne me va pas du tout mais que je n’ai pas le choix.

— Entendu, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne continuation, conclut-il en me tendant sa main fine. Au revoir, Elena.

— Au revoir, monsieur le comte.

— Appelez-moi Jacopo, je vous en prie.

Cherche-t-il à faire passer la pilule en jouant la carte de la proximité ? Je lui accorde un sourire forcé :

— Au revoir, Jacopo.

À peine est-il sorti que je m’installe sur le canapé en velours rouge placé contre le mur. Je suis nerveuse, une vraie pile électrique. Avec tout ça, j’ai perdu l’inspiration. Je m’en moque pas mal de son restaurant, de son chef étoilé. Qu’est-ce que j’en ai à faire de son inauguration son et lumière ? Je veux travailler en paix, seule, en silence, c’est tout. C’est trop demander ? La tête entre les mains, je regarde les bols éparpillés qui ont l’air de me narguer. À l’intérieur, la peinture a séché. Je prends sur moi et décide de les ignorer. Et tant pis pour la fresque ! Il est dix-neuf heures trente, j’ai la tête vide. Basta. Je suis fatiguée. Je rentre chez moi.

 

Une fois dans la rue, je me laisse envelopper par l’air humide et douceâtre d’octobre. Le froid du soir commence à se faire sentir. Le soleil est presque complètement tombé sur la lagune, les lampadaires s’allument.

Je parcours les rues à vive allure sans pouvoir mettre de l’ordre dans ma tête. Mes pensées sont prisonnières de ce vestibule poussiéreux, et je crains qu’elles ne le restent encore un bon moment, vu mon talent pour ruminer jusqu’à plus soif. Gaia et ma mère me le font souvent remarquer : dès que quelque chose me tracasse, je m’absente, je deviens distraite, je suis dans les nuages. C’est vrai que je suis souvent perdue dans mes pensées, que je les laisse m’emporter sans opposer de résistance… Cela m’aide à fuir le présent l’espace d’un instant, rien de plus. C’est un défaut bien à moi, mais auquel je n’ai aucune envie de renoncer. Voilà pourquoi j’adore marcher seule à travers la ville : quand je laisse mes pieds me guider, quand mon esprit se libère enfin, rien ni personne n’arrive à me polluer la tête.

Une légère vibration accompagnée d’une sonnerie me ramène soudain à la réalité. Sur l’écran de mon iPhone, un message non lu.

Bibi, ça te dit d’aller au ciné ?

Ils passent le dernier Sorrentino ce soir au Giorgione.

Bisou.

 

Filippo. Voilà quelqu’un avec qui j’ai envie de passer la soirée, même après une journée pareille. Mais je ne suis pas sûre d’avoir assez de force pour me traîner jusqu’au Giorgione. Je suis épuisée. Et l’idée de m’enfermer deux heures dans une salle de cinéma ne m’emballe pas franchement. J’ai juste besoin de me vautrer sur un canapé.

Je renchéris :

 

Et si on dînait chez moi ce soir ? On pourra regarder un film après.

Je suis raplapla, je ne pense pas apprécier le Sorrentino.

 

Réponse immédiate :

 

O.K. À très vite chez toi ;-)

 

Je connais Filippo depuis la fac. Nous nous sommes rencontrés au cours d’architecture d’intérieur. J’étais en première année et lui déjà en troisième année. Un jour, il m’a proposé qu’on révise ensemble, et j’ai accepté. Il m’inspirait confiance, je crois. Je sentais, mais de manière encore mystérieuse, qu’on avait des atomes crochus lui et moi. Sans raison particulière d’ailleurs : je le savais, c’est tout.

Nous sommes aussitôt devenus amis. Nous allions au musée ensemble, au cinéma, au théâtre. Ou bien nous passions des soirées entières à papoter. C’est depuis cette époque que Filippo m’appelle « Bibi ». Il n’arrêtait pas de me dire que je ressemblais à la Bibi d’un manga japonais, un personnage un peu maladroit, du genre à ruminer en permanence et à s’imaginer tout un tas d’histoires sans queue ni tête.

Après la fac – je ne me rappelle même plus pourquoi –, nous nous sommes un peu perdus de vue. L’an passé, j’avais appris par Gaia qu’il avait commencé à bosser pour Carlo Zonta, un des plus célèbres architectes d’Italie. Filippo s’était donc installé à Rome.

Et voilà qu’il y a un mois, après toutes ces années – mais moi j’avais l’impression que c’étaient des siècles –, Filippo a refait surface. Il m’a écrit un mail comme si nous nous étions quittés la veille : « Je suis de retour à Venise. Ça fait combien de temps qu’on n’est pas allés au musée Correr ? » Son invitation m’a tellement prise au dépourvu que j’ai réalisé d’un coup à quel point il m’avait manqué. J’ai accepté sans hésiter.

C’était la première fois que je le revoyais après toutes ces années, mais rien n’avait changé. Nous nous sommes promenés tranquillement dans les salles du musée, en nous arrêtant devant nos œuvres préférées – je me souvenais encore des siennes et lui des miennes – et en nous racontant nos vies depuis le moment où celles-ci s’étaient séparées.

Par la suite, nous nous sommes encore revus, une fois à dîner, une autre pour un ciné. Nous nous sommes également dit que ce serait chouette de faire une soirée revival avec tous nos camarades de fac, mais nous n’avons même pas essayé de l’organiser, Dieu sait pourquoi.

 

Il est près de neuf heures quand la sonnerie de l’interphone m’oblige à m’extirper de la salle de bains, un trait de maquillage sur les yeux, les cheveux relevés en un petit chignon approximatif – et bien aimable celui qui décrira ainsi ma coiffure. J’essaie de ne pas penser à la mine horrifiée qu’aurait Gaia si elle me voyait avec une tête pareille. J’ouvre la porte en jean, top blanc et tongs. J’ai juste le temps de me glisser dans un sweat-shirt trop grand pour moi avant qu’il n’arrive. C’est mon look spécial maison, mais je suis sûre que Filippo ne s’en formalisera pas.

Il grimpe les marches quatre à quatre, avec deux cartons à pizza dans les mains. Il est accueilli par la voix douce et chaude de Norah Jones – son dernier album.

— Vite, vite, ça va refroidir ! dit-il en entrant.

Il jette sa sacoche par terre, m’effleure la joue d’un baiser et file en cuisine comme un missile.

— Pressé de manger ?

— Je meurs de faim !

Je lui emboîte le pas avant de faire de la place sur la table.

Il a déjà ouvert un tiroir – devinant illico celui où chercher, alors qu’il n’avait pas mis les pieds dans mon appartement depuis des lustres – et trouvé ma roulette à pizza. Il s’occupe de la mienne en premier.

Je le regarde. Son visage a quelque chose d’ouvert et de lumineux, presque de rassurant : la voilà peut-être, la raison pour laquelle nous sommes devenus amis à l’époque de la fac. Si ses grands yeux profonds en amande n’étaient pas vert clair, et s’il n’avait pas cette masse de cheveux blonds ébouriffés, on pourrait le prendre pour un Asiatique.

— Quatre saisons sans poivron, comme tu aimes, me dit-il en me tendant ma pizza découpée en petites tranches.

Exact. Il se rappelle ça aussi. J’acquiesce d’un air satisfait tandis qu’il me fixe de ses yeux si étranges qu’ils m’hypnotisent. Nous restons une seconde à nous regarder comme ça, presque ébahis, avant que Filippo ne retourne à sa pizza. Moi, histoire de faire quelque chose, je pars chercher deux verres.

Cela n’a duré qu’un instant, mais nous nous sommes aperçus tous les deux qu’il y a comme une drôle d’électricité dans l’air.

— Ce soir, je suis végétarien moi aussi. Tu te sentiras moins seule, comme ça, plaisante-t-il en ouvrant le deuxième carton.

Il sourit, découvrant ses dents blanches et régulières. Une autre chose qui me plaît chez lui. Avec la fossette qu’il a à la joue droite.

— Dis donc, Bibi, est-ce que je peux te dire que la pizzeria en bas de chez toi est vraiment dégueulasse ?

Tout en attaquant ma quatre saisons, je lui réponds :

— Oui, bien sûr, mais ça ne m’empêchera pas d’y retourner. C’est ça ou mourir de faim.

— Tout de même, est-ce qu’il n’est pas temps que tu apprennes à cuisiner ?

Je fais mine de réfléchir deux secondes avant de lui répondre :

— Non.

Il prend une olive et me la lance à la tête.

 

Après manger, tandis que je prépare ma tisane à la mélisse, Filippo passe en revue les DVD entassés sur la dernière étagère de ma bibliothèque.

— Et ça ? se met-il à rire. Ça sort d’où ? dit-il en agitant la boîte de Shall We Dance, avec Richard Gere et Jennifer Lopez.

— Oh mon Dieu, c’est encore Gaia qui a dû laisser traîner ça il y a je ne sais combien de temps !

Je me cache le visage derrière un bras.

Il me regarde d’un air compréhensif :

— Ça ne me gêne pas du tout, tu sais… Tu peux m’avouer que tu aimes ce genre de trucs, maintenant… Il ne faut pas avoir honte. Admettre ses problèmes, c’est faire le premier pas pour en sortir. Tu peux m’en parler, je suis ton ami… J’essaierai de t’aider, si tu veux.

— Couillon, va.

Le cinéma est une passion que nous avons toujours partagée, Filippo et moi. On se retrouvait souvent à certaines séances du ciné-club de la fac. On restait tout seuls dans la salle à regarder jusqu’au générique de fin des films inconnus de réalisateurs obscurs, souvent des avant-gardistes russes assez soporifiques et complètement oubliés. Nos camarades nous avaient lâchés depuis des heures pour aller boire un verre en ville.

Filippo continue de parcourir les titres de ma DVDthèque avant de sortir Une journée particulière d’Ettore Scola.

— J’ai dû le voir au moins quatre fois, mais ça ne me dérange pas de le revoir. Et toi ?

— Ce sera ma troisième. Ça marche.

Filippo se jette sur le canapé. Il bataille avec la télécommande tout en marmonnant quelque chose sur les nouvelles technologies. Il est drôle, il m’amuse. Je le rejoins avec deux mugs fumants dans les mains. Je les pose sur la table basse, balance mes tongs dans un coin et bois une gorgée de tisane. Elle est bouillante et je me brûle la langue… Puis je me laisse tomber sur le canapé à côté de lui.

Alors que le générique commence à défiler sur l’écran plasma, je sens le genou de Filippo contre le mien. Ce contact me met soudainement mal à l’aise, comme si je prenais enfin conscience que nous sommes presque collés l’un contre l’autre. Je me réinstalle sur le canapé en m’éloignant de quelques centimètres. Il n’a l’air de se rendre compte de rien, peut-être que je suis juste parano…

Le film se déroule dans cette douceur et cette amertume qui nous étaient restées en mémoire. Nous le suivons religieusement tout en sirotant notre tisane, quitte à nous repasser certaines scènes d’anthologie. Voilà que Marcello Mastroianni et Sophia Loren esquissent quelques pas de danse en suivant les motifs du sol.

Du coin de l’œil, je vois que Filippo m’observe. Mais c’est depuis le début du film que j’ai senti son regard sur moi. Chaud et enveloppant. Je me tourne vers lui et plonge mes yeux dans les siens :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il sourit, comme pris en flagrant délit.

— Je me disais que tu n’as pas changé d’un poil depuis toutes ces années.

Il n’arrête pas de me fixer. Une drôle de gêne s’empare de moi. Vite, dédramatiser :

— Et moi qui espérais m’améliorer avec le temps.

— Bah, le seul défaut que tu avais, tu t’en es débarrassée, une chance.

Je lui adresse un regard interrogateur.

— Valerio, ton ex.

Je lui envoie un coup de poing sur le bras en faisant mine d’être blessée. Je m’étais mise avec Valerio lors de mon avant-dernière année à l’université. Filippo ne le supportait pas et ne faisait rien pour le cacher. « Trop superficiel et trop immature pour toi » : il avait dû me répéter ça des centaines de fois.

— J’ai mis un peu de temps à le comprendre, mais, en fin de compte, c’est toi qui avais raison, finis-je par admettre.

— Depuis combien de temps est-ce que vous avez rompu ?

— Un an et demi.

— Et tu n’as personne, en ce moment ?

Droit au but. Je ne m’y attendais pas.

— Non.

Dieu sait pourquoi le silence qui suit ma réponse me paraît insoutenable. J’aimerais lui sortir une petite phrase bien tournée pour désamorcer cette tension palpable, mais rien ne me vient. J’ignore ce que Filippo peut avoir en tête. Ce que je sais, moi, c’est que je n’y avais jamais pensé. Du moins jusqu’à présent. Toute à ma joie de l’avoir retrouvé comme ami, je n’avais pas imaginé une seconde qu’il puisse y avoir autre chose entre nous. D’un coup, l’ensemble de mes certitudes est sur le point de s’effondrer.

— Celle-là, c’est ma scène favorite, lance Filippo en se tournant de nouveau vers l’écran.

Mastroianni et Loren sont montés sur la terrasse et voilà qu’ils replient les draps qu’ils ont mis à sécher. Peut-être a-t-il compris ma gêne et décidé de venir à mon secours. Ce serait bien son genre.

J’étouffe un petit soupir de soulagement. Allez, pensons à autre chose. Si ça se trouve, je m’invente des histoires, Filippo n’a pas ce genre d’idées derrière la tête. Le temps passe, et, à force de me concentrer sur le film, je finis petit à petit par me détendre.

Dehors, il a commencé à pleuvoir. C’est comme si les gouttes qui tombent sur la lucarne effleuraient tout doucement mon cœur. C’est une sensation si agréable que j’ai envie de lâcher prise…

Soudain, comme si j’émergeais d’un coma profond, j’entends une voix délicate me susurrer :

— Bibi, je m’en vais.

En ouvrant les yeux, je vois Filippo debout, penché sur moi. Le générique de fin défile sur l’écran. Je fais mine de me lever.

— Mais pourquoi est-ce que tu ne m’as pas réveillée ?

— Chhh, ne bouge pas.

Il me pose délicatement un plaid sur les épaules.

— Je te vole ton parapluie cassé.

— Tu peux aussi prendre celui qui marche.

— Ne t’inquiète pas… Je ne vais pas loin.

Il me caresse la joue avec une tendresse que je ne lui ai jamais vue et m’effleure le front d’un baiser.

— Ciao, Bibi.

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