La vitesse sur la peau

Fanny Chiarello · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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La vitesse sur la peau

La vitesse sur la peau

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Fanny Chiarello

la vitesse sur la peau

 

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À Franck et Claire Fasulo

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Je n’ai jamais su exactement comment c’était arrivé, j’ai entendu tant de versions différentes que j’ai fini par les oublier toutes. Assez d’histoires. J’ai beau me rappeler chaque détail de ce qui a précédé l’accident, ce qui s’est passé ensuite, hors de mon champ visuel, restera toujours aussi flou. Tu m’as accompagnée chez papa et nous nous sommes dit à la semaine prochaine. Je ne t’ai pas recommandé de faire bien attention sur la route, ce sont les parents qui répètent ce genre de choses aux enfants et non l’inverse. Tu souriais quand tu m’as fait signe au coin de la rue. Puis tu as tourné. Ensuite, je ne sais plus rien. J’ignore si tu as roulé paisiblement ou allègrement, si tu étais plutôt contemplative ou joyeuse, juchée sur ta bicyclette. Soudain, tout s’est arrêté, je ne sais pas pourquoi ni comment. Il y a tant de manières de poser un point final.

La première chose que j’ai faite après ta mort, c’est de me taire. Ensuite, j’ai enfourché mon vélo et remonté le boulevard Victor-Hugo sur la piste cyclable, aussi attentive que possible aux voitures garées en épi, quelques centimètres à ma droite. Je tâchais de repérer les phares qui s’allumaient au démarrage, faibles lueurs rouges dans le ruissellement doré du printemps. J’ai tourné dans la rue Arago. Là, le ferrailleur était perché sur un empilement de cadavres : machines à laver silencieuses, hublot grand ouvert, fours à micro-ondes éteints et squelettes de poussettes. Je suis descendue de mon vélo, j’ai mis la béquille, le ferrailleur et moi nous sommes regardés longuement dans les yeux, puis j’ai esquissé un demi-tour et je suis rentrée à pied. Après cela, plus jamais je ne me suis enfoncée dans la ville. Après ta mort, la troisième chose que j’ai faite a été de réduire mon univers à un périmètre étroit circonscrit entre la maison, le collège et le Jardin des Plantes.

Pour aller au Jardin des Plantes, de chez papa ou du collège, il faut emprunter la passerelle rouge qui enjambe le périphérique. En contrebas, les voitures, les motos et les camions filent comme s’ils étaient vomis dans un interminable râle toxique. Les panneaux bleus indiquant les grandes destinations sont si proches que l’on pourrait presque les toucher. De près, ils paraissent immenses, alors que depuis la route il faut plisser les yeux pour ne pas rater sa direction. Puis on descend sous une tonnelle végétale, on passe une grille étroite et on y est. Malgré le mur antibruit, un grondement menaçant flotte sans discontinuer sur le jardin. Étrangement, les gaz d’échappement ne masquent pas le parfum des plantes.

Aujourd’hui, sur terre, ce sont les plantes que je préfère. Les hommes sont des barbares et les animaux ne valent pas beaucoup mieux, sinon un chat qui n’a jamais eu besoin de chasser pour sa subsistance ne jouerait pas avec des souris, et on sait ce que « jouer » veut dire. Les plantes, elles, ne font de mal à personne, ce sont des victimes. Elles ne peuvent pas s’enfuir quand la hache ou la tronçonneuse s’approchent d’elles, quand un humain s’apprête à leur arracher feuilles et fleurs sans raison, juste pour s’occuper les mains.

Le soir, en sortant du collège, je reste parmi les arbres et les arbustes. Papa le sait désormais, il n’envoie plus la police à ma recherche quand je ne rentre pas directement du collège. Je ne lis pas, parce que les histoires, je l’ai déjà dit, j’en ai par-dessus la tête. Je n’écoute pas de musique. Je fais la plante, c’est tout, assise sur un banc, bras ballants. Papa dit que ça ne sert à rien. Je ne vais pas lui expliquer que rien ne sert à rien. S’il n’a toujours pas compris où nous finirons tous, quoi que nous fassions, que nous vivions assis, debout, couchés, en mouvement ou à l’arrêt, je ne peux rien faire pour lui.

Pendant les quelques semaines qui ont suivi ton enterrement, tout le monde s’est empressé autour de moi. Je pouvais presque entendre le professeur principal dire à mes camarades, la veille de mon retour, d’être bien gentils avec moi : « Vous savez ce qui s’est passé », d’un ton aussi théâtral que celui du croque-mort. Je le devinais comme si j’avais été là, les yeux écarquillés au milieu des autres élèves aux yeux écarquillés. J’imaginais parfaitement sa voix douloureuse : « Soyez bien gentils avec Elina. » Comme si la pitié des autres allait te rendre à moi. Elle me rappelait seulement que, devenue orpheline de mère en un crissement de pneus, j’étais du même coup devenue un monstre : une pauvre créature que la foudre avait choisi de frapper mais qui titubait encore.

Célia me parlait comme on parle à un proche dans le coma, pour stimuler son cerveau et lui faire croire qu’il n’est pas seul. Je l’écoutais sans ciller. Je ne tournais jamais la tête vers elle. Je ne faisais d’ailleurs pas grand-chose. En vérité, ça n’a pas beaucoup changé : une plante a plus d’activité que moi, elle fait des bourgeons, des fleurs, elle darde son parfum. Moi, je suis un bonsaï dans un tout petit pot, mes racines dociles se recroquevillent pour ne pas faire d’histoires.

Au début, Célia se sentait investie dans le rôle de la botaniste avec son petit kit à bonsaï. Elle ne me passait pas du Mozart mais me donnait des nouvelles du monde à voix basse pendant les cours. Des nouvelles du monde collégien, mais aussi du monde artificiel des stars, et du vaste monde avec ses attentats terroristes, ses catastrophes nucléaires, climatiques et humanitaires. Je les entendais. C’étaient des histoires, rien que des histoires. Si tu avais encore été en vie, le soir je t’aurais rapporté ces anecdotes et nous les aurions commentées sans fin. Mais tu n’étais plus là et ce n’était plus possible. Tant de choses ne sont plus possibles.

Il suffit de voir un serpent filer dans les herbes hautes d’un jardin pour ne plus jamais avoir envie d’y marcher pieds nus ; un serpent, ça coupe toute envie de gambader dans les herbes hautes. La mort ressemble à ce serpent, elle t’a enlevée à moi et du même coup elle m’a volé tout l’intérêt que je pouvais prendre à la vie.

Un jour, Célia s’est découragée. Elle s’est fait d’autres meilleures amies, a changé de place, et moi je suis restée au troisième rang avec un vide à ma droite. Bientôt, la chaise libre a disparu, mais je n’ai jamais décalé la mienne d’un millimètre. Après le divorce, je me demandais pourquoi tu dormais encore à la droite du lit, qui n’était plus ton côté puisqu’il n’y avait plus de côtés, au lieu de t’étaler au milieu. Quand Célia a gagné le premier rang, j’ai enfin compris pourquoi tu n’avais jamais profité de l’espace libre. Ma place du côté gauche de la table me rassure parce qu’elle a toujours été ma place. Elle l’était déjà quand tu étais encore là, et changer mes habitudes serait m’éloigner un peu plus de toi.

La migration de Célia m’a permis de recommencer, progressivement, à suivre les cours et à rendre mes devoirs. La solitude m’oppresse moins que la sollicitude. Je ne mets pas de cœur à mon travail mais je m’en acquitte, tout comme je continue à manger, à me laver et à me coucher le soir. J’ai conscience que ça ne sert à rien, mais tout le monde le fait alors moi aussi. Je n’ai pas envie de me révolter : ça non plus ne servirait à rien. Je me contente de n’opposer aucune résistance au mouvement général.

Par exemple, quand papa m’a emmenée voir une psychologue, je n’ai ni fugué ni protesté. Je suis montée sur le siège passager de la voiture, j’en suis descendue quand il m’a dit que nous étions arrivés, je l’ai suivi dans le grand bâtiment long et plat aux fenêtres étroites. Je n’ai pas mordu sa main quand il l’a posée sur mon épaule pour me guider comme si j’étais aveugle en plus d’être muette. Je me suis assise auprès de lui dans une salle d’attente. Il m’a demandé si je voulais l’un des magazines graisseux empilés sur la table basse et je n’ai pas bougé un muscle pour lui répondre. Puis une dame m’a demandé d’entrer dans son cabinet. Je l’ai fait. « Assieds-toi », m’a-t-elle dit avec un sourire triste qui valait une caresse dans les cheveux. Je me suis assise. Elle semblait aussi endeuillée que moi. Elle m’a demandé comment je me sentais. J’ai posé les yeux sur une reproduction de tableau accrochée derrière son épaule et je les ai laissés s’enfoncer dans l’image. La psychologue posait des questions. Je me suis mise à loucher, tant mon regard était fixe.

– Ton père pense que tu lui en veux de ce qui est arrivé à ta mère.

Alors lui, il se prenait vraiment pour le centre du monde. Tu venais de mourir et il ne se sentait pas hors sujet. Heureusement, il y a beaucoup de détails à observer sur la reproduction. Le tableau est de Raoul Dufy, et daté de 1929. Je suis sûre qu’il te plairait.

– Tu as l’impression qu’il l’a abandonnée ? Parce qu’il s’est remarié ?

Les chevaux sur la peinture ressemblent à ceux des courses mécaniques dans les fêtes foraines, des miniatures avec leurs petits cavaliers multicolores qui glissent sur le vert trop soutenu. Sur la toile, même les chevaux sont colorés. Deux sont rouges, un bleu, un vert. Les jockeys sont trop courbés, les chevaux trop étirés, ils semblent aller très vite et pourtant on ne les voit pas tout de suite parce qu’ils sont tout à gauche.

– Et toi, tu te sens abandonnée par ton père ?

Ce qui saute aux yeux, c’est une grande pelouse qui occupe les deux tiers de l’espace et sur laquelle on compte plus de chaises libres que de parieurs. Les chaises ne sont pas disposées dans un ordre précis mais dispersées. Elles apparaissent dans des cases de peinture beige, jaune ou corail. Ces zones pâles sur la pelouse éclatante donnent aux chaises un air fantomatique, comme si leurs occupants n’existaient plus.

– Ton père pense que tu aurais préféré qu’il soit victime de l’accident, plutôt que ta mère.

Je trouve étrange et triste que les spectateurs soient disséminés dans une ambiance un peu morose alors que les chevaux sont en train de franchir la ligne d’arrivée en peloton serré, si fiers de leur vitesse.

– Tu penses que si ton papa était resté auprès de ta maman, l’accident ne se serait jamais produit ?

La psychologue me prenait sans doute pour une idiote. Mais ça m’était égal, j’avais des problèmes plus graves que son image de moi. Après trois séances d’une heure, papa m’a demandé si je souhaitais continuer la thérapie. Mon regard s’est fixé juste sous l’horizon. Papa m’a demandé si je pensais que ça me faisait du bien de voir Mme Masse. J’ai commencé à loucher. Papa ne m’a plus jamais emmenée au centre médico-psychologique.

J’ai commandé sur Internet une reproduction du tableau de Raoul Dufy. Je n’ai trouvé son titre qu’en anglais, alors que Raoul Dufy était français : Race Track at Deauville, the Start. Start signifie départ, donc j’avais mal interprété la scène, les chevaux ne franchissaient pas la ligne d’arrivée. Ils en avaient pourtant l’air. Cette contradiction entre l’image et son titre m’occupe beaucoup. Quand je regagne ma chambre, le soir, j’étudie cette reproduction jusqu’à ce que le sommeil m’emporte. Dans un sens, Dufy mentait. Ou alors il s’est trompé. Le résultat est sans doute le même, mais pas l’intention, et cette nuance m’occupe beaucoup, elle aussi.

Hors du Jardin des Plantes, contempler ma reproduction de Raoul Dufy est l’activité qui remplit le plus ma vie. Mais indubitablement, mon activité principale est de végéter parmi les végétaux. Je le fais remarquablement bien. La preuve ? Personne ne m’a jamais abordée sur mon banc, pour me demander l’heure, mon prénom ou un mouchoir en papier. On n’aborde pas une plante.

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D’habitude, au Jardin des Plantes, je reste toujours assise sur le même banc. Cet emplacement doit compliquer ma photosynthèse car il est abrité de la pluie comme du soleil par des feuillages très denses. Personne n’a jamais pris ma place sur ce banc, comme si une petite plaque à mon nom était vissée sur le dossier.

Quand j’étais petite, mamie m’amenait déjà ici et nous choisissions souvent ce banc. Nous regardions passer les gens, et mamie lançait des sujets d’élucubrations. Elle me demandait par exemple : « À ton avis, derrière quoi courent ces joggeurs en combinaisons fluorescentes ? » Nous imaginions les réponses les plus farfelues possibles à cette fausse question. Nos réponses devenaient des histoires alambiquées pleines de rebondissements. Je ne sais pas si nous t’avons parlé de ce rituel. Il t’aurait beaucoup amusée. Aujourd’hui les fausses questions me manquent, ces devinettes sans enjeu aux réponses inoffensives, qui ne prétendent pas élucider la vie et la mort. J’essaie parfois de m’en poser à moi-même.

Je le fais cet après-midi. À force de faire la plante, j’ai remarqué une chose insolite : ici, la majorité des joggeurs courent dans le sens des aiguilles d’une montre. Je me demande quelles conclusions mamie et moi pourrions tirer de cette curiosité, si elle était auprès de moi et si je parlais encore. Je joue toute seule à l’imaginer, comme si mamie était dans ma tête.

Ma fausse théorie préférée part d’un rapprochement avec les hôtesses de l’air. On dit qu’elles vieillissent prématurément parce que le temps passe plus vite en altitude. Je ne sais pas si c’est vrai, mais de toute façon je ne crois plus à la vérité, elle n’est qu’une souris entre les pattes des chats assassins qui peuplent la planète. Il n’existe que des inexactitudes auxquelles les gens décident de croire ou de ne pas croire. (Dans mon lexique personnel : INEXACTITUDE n.f. Affirmation à laquelle on décide de croire ou de ne pas croire, indépendamment de la vérité, qui n’existe pas.) Cette théorie sur les hôtesses de l’air est une inexactitude à laquelle je choisis d’accorder mon attention.

Parallèlement, je ne peux m’empêcher de penser que les gens commettent une erreur en courant dans le sens des aiguilles d’une montre. C’est comme s’ils accéléraient le temps, mettant toutes leurs forces en commun pour faire avancer plus vite la grande horloge du monde, depuis son centre, à savoir le Jardin des Plantes – du moins est-il désormais le centre de mon monde à moi. Mon parallèle n’a même pas l’air extravagant, il ressemble à l’une de ces inexactitudes dont je parlais. Je ne vois pas pourquoi les miennes seraient moins recevables que celles des autres, mes joggeurs valent bien les hôtesses précocement vieillies.

Je jette toujours un regard curieux aux rares coureurs qui défient le temps et courent à rebours de l’horloge. C’est ton cas aujourd’hui, je te vois passer d’un pas leste, si vive et légère que tu sembles à peine toucher le sol. Tout juste ai-je entraperçu ta silhouette que déjà tu disparais dans le couloir de verdure, le long du mur antibruit. Je bondis, arrachée à mon banc par une force que je ne pensais plus avoir, et je me lance à ta poursuite. « Maman ! » C’est le premier mot que je prononce depuis ta mort et je suis surprise par ma voix, surprise de la reconnaître sous la croûte d’enrouement. Elle me rappelle le temps où tu étais là, et soudain tout semble de nouveau possible.

Je cours aussi vite que j’en suis capable, en quelques secondes je souffle comme une locomotive à vapeur. Je vois une bribe de ton dos avant qu’un virage ne te dérobe à ma vue. J’essaie de courir plus vite mais ma sandale gauche se prend dans la racine d’un arbre et je m’étale durement de tout mon long sur la terre séchée du chemin. Des paillettes tournent autour de moi, nuée de moustiques argentés. Pendant plusieurs secondes, je n’arrive plus à respirer. Quand j’y parviens de nouveau, je me relève douloureusement. Inutile de courir, jamais je ne te rattraperai. La meilleure chose à faire est de marcher dans le sens des aiguilles d’une montre jusqu’à ce que nos trajectoires se croisent.

Je reprends mon souffle en boitillant, indifférente à la brûlure de mes genoux écorchés. Rapidement, je n’ai plus de repères. Quand je quitte le couloir végétal, les quelques éléments du paysage que je reconnais, les bassins, les arcades et la serre équatoriale, se présentent sous un angle inédit, étrange, presque inquiétant. L’aventure commence vite, quand on s’est fait une vie de la taille d’un pot de fleurs. Bientôt, je ne sens plus que la peur. Est-ce la perspective de te revoir ou la crainte d’une déception qui me rend si fébrile ? La crainte de croiser une femme qui te ressemblerait mais ne serait pas toi ? Je ne saurais le déterminer. L’angoisse me suffoque. Est-ce vraiment toi que je viens d’apercevoir ?

Je ne suis plus un enfant. Quand papa m’a appris que tu étais morte, j’ai compris ce que ça signifiait, mais quelque part dans un coin de ma tête s’est cachée l’idée que tu allais revenir. Ce n’était pas rationnel. Peu à peu, la mort est devenue plus réelle : moins elle était contredite par ta voix, ton rire ou ton parfum, plus elle m’apparaissait irrémédiable. Mais l’espoir vient de ressurgir dans ma vie, plus puissant que jamais. Oui, je sais ce qu’est la mort, mais je crois aussi que tout est possible. Ta mort me l’a précisément appris, car avant qu’elle ne survienne un monde sans toi me semblait inimaginable.

Quand j’ai fait un tour complet du parc sans te croiser, je m’assieds sur mon banc, résignée. Tu as dû prendre l’une des trois sorties pendant que je te cherchais, il n’y a pas d’autre solution. J’aurais dû te poursuivre, abandonner mes sandales, pousser mon corps au-delà de ses limites, quitte à ne pas respirer pendant plusieurs minutes, quitte à me déchirer tous les muscles des jambes. Quelle idiote j’ai été. Si j’avais su, j’aurais crié de toutes mes forces, couru de toutes mes forces, j’aurais usé jusqu’à ma dernière corde vocale et jusqu’à mon dernier tendon pour te rattraper. Mais c’est trop tard maintenant. Je ne peux pas retourner en arrière. Sauf si…

Mes baskets sont presque neuves, tu sais que je n’ai jamais été très assidue en cours de sport. Quand, pour la deuxième fois de la journée, je franchis la grille du jardin, entre la passerelle de fer rouge et l’observatoire en brique jaune, j’adopte une petite foulée. Naturellement, je cours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Comme toi. De toute façon, à supposer que tu sois revenue courir, ce qui m’étonnerait, tu me doubleras forcément de ton pas si souple et aérien.

Je dépasse mon banc quasi attitré, m’engouffre dans le couloir ombragé par la frondaison des arbres, qui s’embrassent au-dessus de ma tête. Tu as effleuré ces feuillages tout à l’heure, j’en ai le cœur fou. Je prends le même coude que toi, cette fois je ne tombe pas.

En courant à rebours du temps, hélas, je vais croiser tous ceux qui s’acharnent à le précipiter. Et pas une seule fois, mais deux fois par tour, c’est mathématique. Beaucoup trop à mon goût. Je fais comme si j’étais seule au monde. Quand une silhouette pantelante approche, je regarde mes pieds fouler la terre ou le gravier, les dalles en ardoise devant les portiques, ou je détourne la tête pour feindre d’admirer les bassins et les massifs de fleurs, le ballet des oiseaux entre les tilleuls au cordeau. Entre-temps, je suis plus occupée par mon paysage intérieur dévasté que par celui qui m’entoure.

Mon corps, en effet, est en proie aux catastrophes naturelles. Un brasier fait rage dans mon crâne. La banquise dérive dans mes poumons avant de s’immobiliser, prisonnière de ma cage thoracique. Au bout du premier tour, je me penche vers le mur antibruit et vomis dans les orties. Mamie m’a déjà dit que la course à pied abîme les genoux et la colonne vertébrale, mais elle ne m’a jamais parlé des intestins. Elle n’a mentionné que les os, pourtant les viscères crient leur révolte plus vite et plus fort qu’eux.

Je poursuis. Je ne cèderai pas. Je vais manger les kilomètres sous mes baskets comme je ravale les mots qui voudraient jaillir de moi, comme je dévore le silence. Avec rage. Je vais remonter le temps jusqu’à toi.

Je croise les pieds d’autres joggeurs, seulement le bas de leur corps. Je n’ai pas besoin de regarder leurs visages pour identifier les complices du temps, je ne leur ferai pas cette grâce. Il y a la veste verte attachée autour d’une taille épaisse, surmontant des mollets lourds au pas douloureux ; il y a six jambes fines et vives qui piaillent et rient très fort ; un jogging gris trop chaud pour la saison sur des baskets roses autour desquelles volette un chiot que l’on croirait croisé avec un papillon ; un collant satiné fluo devant lequel se balance le fil d’un casque ; de solides jambes velues dont les muscles roulent comme des yeux pendant un cauchemar ; quatre mollets malingres en caleçons moulants qui tendent à se tordre dans les anfractuosités du sol et s’annoncent par une respiration sifflante.

Il y a aussi deux marcheurs en orbite, à savoir quatre jambes de pantalons sur des chaussures qui s’achètent en pharmacie. Même si elles ne font que marcher, j’ai envie de leur demander : « Vous qui êtes de vieilles jambes (je le vois à vos chaussures), pourquoi abonder dans le sens du temps ? Avez-vous hâte d’en finir ? Pourtant vous avez l’air si bien ensemble, vous marchez si près les unes des autres. » Je me demande pourquoi elles ne me suivent pas dans le sens inverse. La troisième fois que je les croise, je ne peux m’empêcher de lever la tête. Je veux voir si les visages sont aussi tristes que les chaussures, aussi vieux et fatigués que leur démarche. Je suis bien surprise.

La dame est mince et légèrement voûtée, elle a des cheveux gris jusqu’aux épaules et un visage malicieux comme celui de mamie. Le monsieur est corpulent, il a des cheveux blancs rebelles et une barbichette de savant fou. Ils me sourient tous deux. « Bonjour », me dit la dame. Je lui souris. Et c’est déjà fini, la scène se déroule extrêmement vite malgré ma toute petite foulée. J’ai un sanglot unique et sec quand je me rends compte que j’aurais aimé répondre à la dame, et lui demander si par hasard elle ne t’aurait pas vue.

Au lieu de quoi je continue à courir, opiniâtre, maintenant pliée en deux vers la droite à cause d’un point de côté. Je vomis une deuxième fois.

– Tu respires mal, c’est pour ça.

Je cherche autour de moi l’origine de la voix. Un fauteuil roulant s’approche de moi dans le contre-jour, et quand il entre dans l’ombre d’une branche je distingue le visage d’une dame. Je l’ai déjà vue très souvent ici, sans vraiment lui prêter attention. Et voilà qu’elle m’explique comment je dois inspirer, uniquement par la bouche, puis me mime une expiration en trois coups secs. Elle me dit comment me tenir, comment poser les pieds au sol puisque même cela requiert une forme de technique. Elle me décrit les étirements et autres méthodes qui m’épargneront les courbatures.

– Tu as des questions ? conclut-elle.

Je cligne des yeux. C’est comme si un sourd-muet me montrait comment prononcer le th anglais. (En prenant cet exemple, j’oublie un instant que, moi-même, je suis muette, si l’on excepte mon maman un peu rauque de tout à l’heure.)

– Je courais quinze kilomètres tous les deux jours, avant d’apprendre que j’étais épileptique, dit la dame. L’ennui, c’est que je l’ai découvert au volant d’une voiture.

Ce disant, elle ouvre les mains au-dessus de ses jambes comme pour lâcher sur elles des poignées de confettis. Elle me donne l’impression qu’elle vient de s’asseoir dans ce fauteuil et qu’elle peut s’en relever d’une seconde à l’autre, à son gré. Je fronce les sourcils.

– A priori non, dit-elle. Sauf évolution éclair de la médecine, je ne devrais jamais recouvrer leur usage. Quant à savoir précisément quand c’est arrivé, je ne saurais pas te le dire. Je pourrais y réfléchir mais je ne suis pas sûre d’en avoir la force ni l’envie. Je t’avoue que j’ai cessé de compter. Comme si, sans mes jambes, je ne pouvais plus avancer avec le temps. Et toi, tu cours à rebours de lui, c’est courageux.

Décidément, cette journée finira par me faire douter de la réalité. D’abord je t’aperçois depuis mon banc, toi qui n’es plus de ce monde, ensuite je me mets à courir, et voilà que maintenant une dame lit dans mes pensées, une dame qui ne tiendra plus jamais sur ses jambes. Tout cela doit être lié. Essaies-tu de me transmettre un message à travers elle ? Ton esprit est-il en train d’habiter son enveloppe corporelle ? L’as-tu menée jusqu’à moi ? Vas-tu bientôt me parler par sa bouche ?

– Tu as l’air bouleversée, s’inquiète l’inconnue. Veux-tu t’asseoir ?

Je désigne mes pieds d’un coup de menton.

– Bien sûr, tu es venue ici pour courir. Va. Pense à ta respiration, puis dès qu’elle est devenue fluide, n’y pense plus du tout. Ne pense plus à rien et c’est ton corps entier qui respirera, et ton esprit avec lui : tu ne seras plus que le flux et le reflux de l’air dans tes poumons.

Je regarde ses jambes. Elle porte un pantalon en lin jusqu’aux chevilles malgré la chaleur de l’été. Quelles blessures cache-t-elle sous le tissu ?

– Tu peux courir pour moi, si tu veux bien.

Elle me sourit. Il y a de l’eau dans ses yeux et des étincelles électriques au coin de ses lèvres. L’alliance des deux me fait un peu peur, comme si elle risquait de s’électrocuter toute seule.

– Ne t’inquiète pas pour moi, dit-elle. Va. N’oublie pas de faire tes étirements quand tu auras fini, et de passer tes jambes sous l’eau glacée en rentrant chez toi, pour resserrer les vaisseaux sanguins.

Les muscles de ses bras nus saillent tandis qu’elle fait pivoter son fauteuil dans l’allée de tilleuls, puis elle s’éloigne sans hâte, sans se retourner. Quand mon cœur n’est plus affolé, que le point appuie moins fort sur mon côté, que mon visage cesse de brûler, la banquise de me glacer la cage thoracique, je repars. Concentrée, je compte : j’inspire profondément, lance trois petits ronds de souffle vers les feuillages, les épaules bien droites. Dix fois, cent fois. Puis je ne compte plus, je laisse le mécanisme s’enchaîner sans moi.

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– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Papa me fixe avec de grands yeux effarés. Je me tourne machinalement vers le miroir au-dessus de la commode et découvre mon visage rouge, luisant de sueur et quelque peu gonflé. Je hausse les épaules.

– Tu as fait du sport ?

Je regarde mes baskets.

– Tu as couru ?

Mon regard se pose sur le sien très brièvement, comme une abeille indécise ; c’est ma manière de dire oui. Je monte dans la salle de bains et prends une douche tiède. À la fin, je passe un jet glacé sur mes jambes comme la dame épileptique me l’a recommandé. Je me demande bien pourquoi il est préférable que les vaisseaux sanguins soient serrés. L’eau précipite des millions de minuscules fourmis dans mes veines. Pendant tant d’années j’ai abrité ces millions de fourmis sans même le savoir…

Quand j’entre dans la cuisine, affamée par l’effort, papa et Sandrine sont assis à la table. Ils se tiennent la main sous le bord de la toile cirée mais je le devine facilement. Par ailleurs, ils ont des têtes d’enterrement.

– Viens t’asseoir, mon lapin, m’invite papa d’une voix douce.

Je ne suis pas son lapin. Je m’assieds sur la chaise que me désigne son menton et je vide mes yeux de toute émotion avant de les diriger vers les siens.

– Nous savons, Sandrine et moi, que cette journée doit être très dure pour toi. Je te connais assez pour savoir que tu es sensible aux dates et je me demandais s’il y a quelque chose que nous pourrions faire pour te… enfin, pour que tu te sentes moins… Tu vois ?

Il bat des cils. Sandrine se caresse le ventre, dans lequel doit ruer mon futur demi-frère. J’espère pour lui que papa sera moins nul avec lui qu’il ne l’est avec moi. Je louche, les yeux perdus sur le calendrier des pompiers punaisé au mur.

– Peut-être as-tu envie de faire quelque chose de spécial pour marquer ce jour, reprend papa.

Quand j’ai le regard fixe, l’un de mes yeux reste bloqué sur un point tandis que l’autre dérive insensiblement, jusqu’à ce que je louche. À cet instant, mon œil mobile glisse sur la colonne de juin et soudain je comprends : aujourd’hui, ça fait un an que je ne t’ai pas vue. Contrairement à ce que pensent papa et Sandrine, je ne m’en étais pas rendu compte. Une plante n’a pas la notion du temps, son horloge biologique n’est pas celle des animaux ou des humains. Les animaux réclament leur ration à une heure précise, au collège les ventres commencent à crier un peu avant la sonnerie, mais si l’on oublie de l’arroser la plante s’étiolera sans bruit, sans rien réclamer. Il y a bien longtemps que je me laisse dépérir en silence. Un an.

– Elina chérie, dis-moi ce que tu voudrais faire ce soir, insiste papa.

Sandrine cligne des yeux. Je me lève de ma chaise et ouvre le réfrigérateur. Je ne mange jamais en même temps qu’eux : j’attends d’avoir très faim et je prends une boîte en plastique au hasard dans le réfrigérateur. Aujourd’hui, je ne saisis pas la première venue, je lis les étiquettes. Je choisis « Poulet-pommes de terre, 12 juin ». Je vide la boîte dans une assiette, place l’assiette dans le four à micro-ondes et la regarde tourner dans la lumière jaune. Derrière moi, papa et Sandrine sont immobiles et silencieux. De vraies statues. Je finis par les oublier.

Je ne remarque même pas le retour du son et du mouvement dans la cuisine. Je n’en prends conscience que quand papa me tend le téléphone en me disant que c’est pour moi.

– Ma chérie, dit la voix de mamie. Ce n’est pas trop dur aujourd’hui ?

– …

– Je me doute. Elle me manque tellement, à moi aussi.

Sa voix n’est pas fausse, ni mal à l’aise. Mamie dit les vraies choses sans détour mais sans cruauté non plus, et je lui en suis reconnaissante.

– Qu’est-ce que tu dirais de venir passer la soirée à la maison ? Nous pourrions regarder des photos, nous remémorer les bons moments. Au fond, je crois que ça me ferait encore plus de bien que de peine. Mais je ne t’en voudrais pas de ne pas partager ce sentiment. Si tu acceptes mon invitation, passe-moi ton père, et sinon, raccroche. Je ne t’en voudrai pas, promis.

Je tends le téléphone à papa, arrête le four à micro-ondes et verse le contenu à peine fumant de l’assiette dans la boîte en plastique « Poulet-pommes de terre, 12 juin ». C’était hier. Aujourd’hui nous sommes le 13, je le sais maintenant. Je range la boîte dans le réfrigérateur, lance un regard d’excuse à Sandrine et monte faire mon sac pour la nuit.

Mamie n’a plus que moi. Enfin, pas vraiment. Elle a plein d’amis, mais je suis sa seule famille puisque ses parents sont morts et toi aussi. À ton enterrement, elle a un peu parlé avec papy, mais ils ne se sont pas revus par la suite. Ça ne me semble pas bizarre. Après votre séparation, papa et toi ne vous êtes plus croisés que le dimanche soir, pour veiller au bon déroulement de mon petit déménagement hebdomadaire. Le mariage, c’est une forme soluble de famille. Sandrine me semble bête quand elle se colle à papa, on dirait Neil Armstrong quand il a planté le drapeau américain sur la Lune. La Lune n’appartient pas à Neil Armstrong, et Sandrine n’est même pas la première femme qui se colle à papa.

Sandrine : tu ne trouves pas que ce prénom fait serpent ? Pas uniquement à cause du s, il y a aussi ce drine qui fait sonnette à la fin comme la queue du crotale. J’ai détesté Sandrine pendant deux ans, mais depuis que tu es partie ça va mieux. Sans doute parce que tous les autres humains sont descendus à son niveau dans mon estime. Je ne dis pas qu’elle y est remontée, mais dans la masse elle me paraît presque neutre. Seule mamie n’a pas suivi le mouvement général vers le tréfonds de mon affection. Elle nous ressemble tellement. Ou, plus exactement, tu lui ressemblais, et moi je te ressemble. C’est une transmission, une forme non soluble de famille, que même la mort ne peut dissoudre.

Pourtant, ce soir, je me suis rendu compte d’une chose affreuse : je crois que tu ne me reconnaîtrais pas, si tu pouvais me voir de là où tu es maintenant. D’abord, j’ai perdu mes rondeurs parce que je ne prends plus de plaisir à manger. Je m’alimente, c’est tout. L’autre jour, j’ai même vidé une boîte en plastique de betteraves rouges. Tu m’imagines, moi, avaler des betteraves rouges ? J’ai aussi perdu le sourire, et tout ce qui te faisait m’appeler ta petite étincelle. Elle est éteinte, l’étincelle, maintenant que tu n’es plus là pour souffler sur elle ta fantaisie et ton amour de la vie. Au fond, je comprends pourquoi papa est parti avec Sandrine. Elle ne déborde pas de vie, elle, elle ne dépasse pas des petites cases dont a besoin papa. Et moi, je ne le fais plus non plus. Je me contiens. Je ne suis plus celle qui te ressemblait, et qui par ricochet ressemblait à mamie.

Ce soir, mamie m’a montré les photos de ton mariage avec papa, comme s’il était toujours d’actualité. Mamie n’en veut pas à papa de t’avoir brisé le cœur. Un jour, elle m’a dit que les adultes étaient compliqués, que personne n’y pouvait rien, pas même papa. Elle prétendait qu’il t’aurait sans doute fait plus de mal encore s’il était resté avec toi en pensant à quelqu’un d’autre. L’amour a vraiment l’air d’une chose stupide, comme un chien qui patine sur le carrelage quand il y a des visiteurs, parce qu’il ne sait pas sur qui sauter en premier.

J’ai trouvé bizarre de regarder les photos de votre mariage : de mon point de vue, elles sont quasiment des photos du Big Bang. Les photos ne s’autodétruisent pas quand les mariages se défont, ni quand les gens meurent. Je ne vais pas m’en plaindre. C’était tellement bon de revoir ton visage sur le papier brillant. Je n’avais pas regardé de photos depuis des mois.

Mamie et moi étions assises sur le canapé, l’album posé en équilibre sur sa jambe droite et sur ma jambe gauche, et elle a entouré mes épaules de son bras. Elle m’a embrassé les cheveux.

– Tu es sûre que tu ne veux pas parler ?

J’aurais sans doute pu le faire, comme je l’avais fait quelques heures plus tôt pour t’appeler, mais papa aurait vite appris que j’avais recouvré la parole et m’aurait accablée de questions. D’ailleurs mamie n’a pas dit « Tu es sûre que tu ne peux pas parler ? » mais « que tu ne veux pas », nuance. Je ne mentais pas vraiment.

Mon ventre, lui, a crié. Je ne me rappelais pas l’avoir entendu manifester quelque désir que ce soit, pas depuis bien longtemps. Se plaindre d’un inconfort, peut-être, mais émettre une réclamation, certainement pas. Mamie m’a préparé un de mes plats préférés : saucisse-purée. J’ai vu qu’elle avait les larmes aux yeux quand j’ai fait un cratère dans la purée pour qu’elle verse la sauce dedans, comme quand j’étais petite. Elle ne dénoncera auprès de personne ce geste puéril, d’ailleurs je me fiche de passer pour une petite. Je suis prête à tout assumer, c’est facile quand on est devenu indifférent à toutes choses.

– Tu sais, m’a dit mamie, il n’y a rien de tel que les amis. Enfin, quasiment rien.

Je ne voyais pas le rapport. Ni avec toi, ni avec le cratère de sauce.

– Si Lucie te voyait, elle me dirait : « Maman, il faut que tu convainques ce petit trésor de vivre. Il faut qu’Elina ait des amis et qu’elle s’amuse comme tous les enfants de son âge. Comme moi à son âge. »

Elle m’a montré une photo de toi le jour de tes treize ans, à ton goûter d’anniversaire. Sur la photo, des jeunes en pulls ringards s’esclaffaient et mangeaient des crêpes. Je t’ai reconnue au pétillement dans tes yeux. J’ai aussi reconnu le décor, le salon de mamie, qui n’a pas changé. Depuis l’époque de cette photo, papy est parti vivre ailleurs, tu t’es mariée, je suis née, le chien de mamie est mort, papy s’est remarié, papa t’a quittée, nous avons déménagé, tu es morte, Sandrine est tombée enceinte, mais à travers ces événements et tant d’autres que l’on ne m’a pas encore racontés, le salon est resté intact. Seul le papier peint a changé, mais tous les meubles sont au même endroit : la commode, le porte-revues, la table basse, les fauteuils, le guéridon, le divan sur lequel nous étions en train de regarder la photo. Ça m’a fait un drôle d’effet, comme s’il était possible de revenir en arrière et de tout rejouer. Parfois j’ai ce genre de fausses impressions, mais ensuite elles se dissipent et me laissent toute minuscule et impuissante, comme un moustique dans une tempête de sable.

Maintenant je suis assise dans le lit qui était le tien à mon âge, le couvre-lit en chenille d’un jaune doré remonté jusque sous mes bras bien qu’il ne fasse pas froid du tout. Toi aussi tu as dû suivre du bout des doigts les creux tout lisses entre les reliefs pelucheux. Mais imiter des gestes que tu as faits aux endroits où tu les as faits ne sert à rien : tu ne te penches pas sur moi pour embrasser mon front et me dire bonne nuit, une mèche de tes cheveux ne me chatouille pas le nez. Il n’existe aucun rituel pour te faire revenir. Un an déjà que tu es partie, et je me demande pourquoi je dis déjà alors que ça semble si long.

J’éteins la lumière. Je sais que je vais avoir du mal à m’endormir mais je ne lis pas pour m’y aider. Je ne lis plus jamais, moi qui me cachais sous ma couette avec une lampe de poche pour finir mon chapitre quand tu étais encore là. Je te racontais toujours les histoires que j’aimais, puis je t’expliquais pourquoi je les aimais. Ce soir, je compte toutes les choses que je ne peux plus faire, comme d’autres comptent les moutons, en espérant le sommeil.

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Je ne m’attendais pas à de telles courbatures ce matin. Elles se sont manifestées dès mon réveil, et toute la journée le moindre mouvement m’a révélé de nouveaux muscles insoupçonnés. Chaque fois que j’ai monté ou descendu un escalier, chaque fois que je me suis levée, assise, accroupie, penchée, chaque fois que j’ai esquissé l’un des gestes les plus banals de la vie quotidienne, j’ai craint de ne pas pouvoir courir aujourd’hui.

Mais je lace mes baskets, glisse ma clé de la maison dans ma chaussette et me dirige vers le Jardin des Plantes. Souffrir dans les muscles me semblera plus doux que d’attendre en vain sur un banc. Pendant toute une année, je me suis contentée de regarder passer le temps, et les joggeurs qui couraient dans son sens pour le précipiter, m’éloigner encore un peu plus de toi. J’étais résignée. J’étais dévorée par la tristesse, dévorée à l’intérieur, à force je devenais aussi creuse qu’une tige de pissenlit. Aujourd’hui, je cours. Au début, j’ai mal aux cuisses et aux mollets, puis les muscles chauffent, ça fait une agréable brûlure, jusqu’à ce que la brûlure même parte en fumée.

Mes poumons me paraissent plus grands qu’hier, comme s’ils voulaient prendre tout le jardin dans leurs bras. Juste avant le portique en brique rouge, je passe sur un tapis d’aiguilles et l’odeur des pins plonge dans mes narines, alors même que je ne respire plus par le nez. Dans la clairière qui ressemble à un cirque antique, une odeur fraîche et pure m’évoque celle du muguet, pourtant je ne vois pas de fleur à proximité, d’ailleurs nous ne sommes plus au mois de mai. Du côté de l’observatoire flotte une odeur de sève poivrée dont je ne saurais déterminer l’origine. Ces parfums sont tendres, je me sens protégée par leur halo. Les plantes ont l’air de me parler à travers ces exhalaisons, comme pour m’apporter une consolation, même si je ne comprends pas leur langage.

Je cours maintenant le nez en l’air pour les saluer. Je m’aperçois alors de leur stupéfiante diversité. On dirait que quelqu’un a secoué très fort un container de graines, il y a des dizaines d’années, pour bien mélanger les essences végétales avant de les semer. J’imagine un Canadair qui, au lieu de répandre des tonnes d’eau sur un incendie de forêt, aurait lâché une nuée de graines sur la terre fraîchement retournée du futur Jardin des Plantes. Seule l’allée de tilleuls qui fait face aux bassins et aux arcades est régulière et bien sage. J’aime son parfum, un peu moins la sévérité de son tracé. Je préfère les entremêlements d’arbres variés. L’un d’entre eux a de drôles de fruits en forme de lampions chinois, un autre des branches en forme de goupillons, un autre encore des espèces de tresses vert pâle. Quand je passe sous ce dernier, je caresse l’une des tresses pour éprouver sa texture. Je l’imaginais souple, mais elle est aussi dure qu’une pomme de pin.

– Pterocarya fraxinifolia : le ptérocaryer du Caucase.

Je reconnais la voix de la dame épileptique dans mon dos et fais volte-face. Je ne comprends pas comment j’ai pu ne pas la voir plus tôt, à savoir il y a un instant, quand je suis passée devant son fauteuil dans l’allée pourtant déserte. Peut-être était-elle cachée derrière ce livre qui est maintenant posé sur ses genoux. C’est pourtant un livre de petit format.

– La course à pied favorise la concentration et la contemplation. Tu avais la tête dans les arbres.

Je trottine sur place comme le font les vrais joggeurs aux feux rouges.

– Excuse-moi de t’avoir interrompue, dit-elle. Poursuis ton chemin. Et si tout à l’heure tu veux connaître d’autres noms de plantes, tu me trouveras ici même.

Elle se replonge dans sa lecture. Je m’aperçois que j’avais souhaité cette nouvelle rencontre. Mon cerveau l’avait rêvée à voix basse pour que je ne puisse pas l’entendre distinctement, mais il ne peut me cacher la force de son émotion. La joie éclabousse tous mes neurones. Désormais, cette inconnue est liée à toi, elle me semble annonciatrice de toi. Si demain elle devait préférer un autre parc à celui-ci et qu’elle disparaissait de ma vie, je me sentirais encore plus seule.

Mon parcours me mène de nouveau jusqu’à l’emplacement que s’est choisi ta messagère – un point quelconque du parc, sans rien autour, ni banc ni poubelle ni aucun aménagement. La dame a l’air perdue, comme un bateau que l’on verrait immobile sur une mer lisse et qui ne serait amarré à rien. Elle lève la tête vers moi et me fait un clin d’œil triste. A-t-on jamais vu quelque chose d’aussi bizarre qu’un clin d’œil triste ?

Chaque fois que je passe devant elle, je ramasse son clin d’œil au passage comme une vie bonus dans un jeu vidéo. Puis je m’arrête auprès d’elle.

– Tu peux faire tes étirements contre cet arbre, me dit-elle, la forme de son tronc en fait le meilleur support possible.

Je pose le pied gauche sur le coude que dessine le tronc, attrape ma basket du bout des doigts. Je n’aime pas tellement ça. Non pas tirer sur mes tendons mais érafler un arbre avec une semelle en plastique.

– Tu ne lui fais pas mal, me lance l’inconnue, il a l’écorce solide.

Je lève les yeux vers elle, effarée : comment peut-elle savoir si précisément ce que je suis en train de penser ? Lui souffles-tu les répliques ?

– Les gens qui perdent un sens ont tendance à développer les autres. Par exemple, les aveugles ont généralement une ouïe beaucoup plus fine que la nôtre. Et les gens qui perdent un membre continuent d’y sentir des démangeaisons – c’est ce que l’on appelle des membres fantômes. Je n’ai perdu aucun membre, seulement l’usage de mes jambes, mais j’ai développé quelques qualités… Tu pourrais presque les appeler des pouvoirs.

Si mamie était là, elle serait soufflée : la dame épileptique développe le même genre d’élucubrations que nous. Elle mixe la perte des sens et les membres fantômes comme je mixe les hôtesses de l’air et le sens des aiguilles d’une montre. Je trouve l’inexactitude qu’elle propose très convaincante.

– Je comprends des choses qui m’échappaient autrefois, poursuit-elle. Mon superpouvoir, c’est avant tout l’observation. Certains visages et certains corps sont plus expressifs que d’autres, ou peut-être suis-je plus réceptive à leurs expressions et gestuelles. C’est le cas avec toi. Je devine par exemple certaines de tes pensées, même si elles ne sont jamais tout à fait distinctes. Par exemple, je suis prête à parier que tu n’as pas perdu la voix mais seulement son usage. C’est ce genre de choses dont j’ai l’intuition depuis que je ne peux plus me servir de ce que je n’ai pas perdu.

J’abandonne mes étirements et la regarde verser une fois de plus des confettis invisibles sur ses jambes mortes. Nous avançons en silence. Nous n’avons pas besoin de nous concerter pour nous diriger vers mon banc attitré. Quand nous l’avons atteint, sans que j’aie esquissé un geste, elle s’arrête. Je m’assieds à ma place habituelle. C’est la première fois que je reçois quelqu’un en ce lieu qui est un peu chez moi.

Je lui désigne l’arbre bizarre dont les branches ressemblent à des goupillons.

– Lui, c’est Araucaria araucana, l’Araucaria du Chili. Il s’agit d’une espèce de conifère. Il est communément appelé le désespoir des singes.

Puis je tends l’index vers l’arbre à lampions chinois.

– Koelreuteria paniculata, dit-elle. En français, le savonnier. Ce n’est pas très poétique, mais il se trouve que la saponine utilisée en Asie pour faire du savon naturel se trouve dans son écorce et son fruit.

N’importe qui, doté ou non de pouvoirs, lirait sans difficulté le reproche que darde mon regard. Il dit à la dame : si vous aimez tant les arbres, comment pouvez-vous mentionner l’usage qu’en font les hommes ? C’est comme si j’attirais votre attention sur la beauté d’un animal et que vous me parliez du steak que l’on peut en tirer.

– Ne me regarde pas ainsi. Tu sais, je suis végétarienne. Ce n’est pas que je n’aime pas la viande, mais moi aussi, j’ai de l’empathie pour les autres espèces. Ainsi, j’ai toujours aimé les lapins, mais un jour je me suis rendu compte que je les préférais en vie qu’en civet.

Je frissonne à l’idée que, pour ma part, je mange des animaux morts. Quelqu’un se charge de les tuer à ma place, et je me sers de cette excuse pour me nourrir sans vergogne de leur pauvre dépouille.

– Si tu devais détester toutes les espèces qui se nourrissent d’autres espèces, il n’y en aurait pas beaucoup qui trouveraient grâce à tes yeux…

Je n’ai jamais prétendu que beaucoup d’espèces avaient grâce à mes yeux. J’ai même pensé très clairement que la végétale était désormais ma préférée. Je le répète, au cas où la dame épileptique serait en train d’user de son superpouvoir et de lire dans mon esprit.

– Oh, dit-elle.

Je hausse les épaules en guise d’excuse, bien que je n’estime pas avoir à m’excuser face à quiconque de ma récente misanthropie. Je le fais uniquement parce que la dame épileptique est la seule personne avec mamie qui ne mérite pas de la subir. Nous nous regardons dans les yeux et je sens que ma bouche frise d’embarras.

– Que s’est-il passé ? me demande doucement la dame en fauteuil. Pourquoi rejettes-tu les autres ?

Je secoue doucement la tête. Je lui suis reconnaissante de s’intéresser à mes états d’âme, mais je ne suis pas encore prête à me confier. Je parle suffisamment avec les yeux et les bras. En trois jours, je me suis déjà tant éloignée du silence végétal : il ne faut pas trop en demander.

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Ce dimanche matin, je me lève la première. Je me passe la tête sous l’eau, enfile un short, un T-shirt, lace mes baskets et glisse la clé de la maison dans ma chaussette. Je marche péniblement jusqu’au Jardin des Plantes, les jambes douloureuses. Bientôt les muscles seront chauds et je me sentirai plus forte que mon corps : je lui montrerai qui décide. Ce ne sont pas des tendons qui vont me dire ce que je peux ou ne peux pas faire, ni m’empêcher de remonter le temps vers toi. En attendant, je me contente de poser un pied devant l’autre.

Dès que je passe la grille, mon pas se mue en petite foulée. Au premier virage du chemin, je reconnais la vieille dame aux cheveux gris et son mari le savant fou. « Bonjour ! », me lancent-ils à distance. Je leur souris. Ils pensent peut-être que je cours depuis longtemps et que le souffle me manque pour leur répondre de manière plus audible. Bien que j’aie mis dans mon sourire autant de mots que je le pouvais, je me sens impolie et je suis surprise que ça ne me soit pas égal. Aux dernières nouvelles, à peu près tout m’était égal, à part peut-être mamie, dans mes meilleurs moments, et plus récemment la dame à travers laquelle tu tentes de me parler.

Elle, je ne l’aperçois nulle part et je dois reconnaître que j’en suis déçue. Tout en courant, je tâche de me rappeler si pendant cette longue année au Jardin des Plantes je l’ai vue tous les jours sans exception, ou seulement de temps à autre. À force de chercher, je finis par voir des roues de fauteuil derrière chaque fourré, dans mes souvenirs autant que dans l’instant présent. Mais dès que je dépasse le fourré, je vois bien qu’il n’y a pas de fauteuil derrière lui. Et ce qui dans mes souvenirs m’apparaît comme une roue de fauteuil n’est en fait, je suppose, que le désir d’une roue. Je me rends à l’évidence : je ne peux pas savoir si ton émissaire est dans mon périmètre depuis que tu es partie, puisque pendant un an je n’étais pas tout à fait là. Mon banc était une espèce de consigne manuelle, à laquelle je déposais mon corps pour laisser mon esprit errer dans le néant.

Je fais quatre fois le tour du jardin. Je suis tellement absorbée par mes réflexions que je ne vois pas le temps passer. Chaque fois que je finis un tour, je me dis que peut-être la dame épileptique ne va plus tarder ; que si je tiens encore un peu, je lui laisserai le temps de faire son entrée dans le décor. Au bout du quatrième tour, je déclare forfait. Je reviendrai cet après-midi, en tenue civile. Je marche jusqu’à la maison. Dans ma tête, il n’y a qu’un manque. Pas de douleur. Seulement un trou. Toute la douleur est localisée dans mes jambes.

Quand je rentre à la maison, papa et Sandrine prennent leur petit déjeuner dans la cuisine en écoutant les informations à la radio. Je me verse un verre d’eau glacée.

– Tu es bien matinale, ma chérie, remarque papa. Tu es allée courir ?

Monsieur est observateur. Je ne regrette pas de ne plus parler, ça m’évite au moins de dilapider les mots comme le font la plupart des gens. Ils emploient des phrases pour d’autres, comme quand ils demandent « Ça va ? » au lieu de tout simplement dire « Bonjour », alors qu’ils se moquent de la réponse. S’ils s’en souciaient, ils ne me poseraient pas la question, puisqu’il est assez évident que non, ça ne va pas. Le simple fait de s’adresser à des individus qui ne sont pas susceptibles de répliquer prouve qu’ils ne s’intéressent pas vraiment à eux. Ils ne font que brader le langage.

– Tu es contente d’aller chez mamie cet après-midi ?

Je reste paralysée, le verre en suspens. J’avais oublié que mamie m’attendait pour le goûter. Mais dans ce cas, je ne verrai pas la dame épileptique, et si je la néglige, peut-être sera-t-elle vexée, peut-être boudera-t-elle le Jardin des Plantes, et alors je n’aurai plus aucun espoir d’entrer en contact avec toi. Je me tourne vers papa en affichant ma mine la plus expressive, mais il ne sait pas lire sur mon visage, alors même qu’il le connaît depuis quatorze ans. Je quitte la pièce et m’enferme dans la salle de bains.

Continuer : partie 2 sur 4