L’angle de chute
L’angle de chute
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il neige, la marée monte, et je vais bientôt mourir. Ce n’est qu’une question de temps. Tout au plus dans une couple d’heures, à marée haute, les vagues auront fracassé mon corps sur les rochers. Et ce sera fini. Ma carcasse brisée échouera-t-elle entre les mains d’un médecin légiste, dépecée sur une table d’autopsie ? Ou sera-t-elle engloutie au grand large, perdue en haute mer ? Quelle importance ? La douleur n’est désormais qu’un mot vain, un silence auquel mes sens n’ont plus accès ; hormis ce battement sourd au niveau des tempes, si lointain, presque imperceptible, de plus en plus lent. Seuls mes yeux sont encore ouverts, mon regard immobile. La neige tombe et le ressac se disloque en embruns désordonnés. Je ne suis pas impatient, seulement curieux de voir comment tout cela va s’achever ; une position d’observateur attentif et détaché. Je n’ai pas eu le choix : le pistolet s’est enrayé, alors j’ai sauté.
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Clémence et moi étions arrivés sur la côte au début de l’été. Je gardais peu de souvenirs d’un week-end où nous y avions séjourné des années auparavant, si ce n’était celui de ne pas avoir bougé de la maison. Il avait plu et venté sans arrêt tout au long de ce bref séjour, mais à l’époque, nous pouvions passer les jours et les nuits au lit sans nous préoccuper du reste du monde. Depuis, le temps nous avait rattrapés, même entre les draps : je me levais tôt le matin, prenant soin de ne pas réveiller Clémence, qui, le soir, se couchait tard, n’envisageant pas de troubler mon sommeil. Bien sûr, aucun de nous deux n’était dupe de ce jeu puéril et un peu triste, où chacun feignait de laisser croire à l’autre qu’il dormait. Mais nos nuits n’étaient pas les seules à être devenues vides et silencieuses.
— Je pourrais demander à papa de nous prêter Les Sauvagines, avait proposé Clémence.
— Pourquoi pas ? avais-je répondu sans conviction.
Aucun projet d’écriture ne m’accaparait, et Clémence n’avait besoin que d’un ordinateur pour ses travaux de traduction. Nous avions pris la décision de venir nous installer quelques mois dans la demeure familiale en bord de mer. L’été avait passé, sans que le miracle espéré ait eu lieu. Les valeurs curatives de l’iode, conjuguées aux vertus thérapeutiques de la brise marine, étaient restées sans effet sur notre amour en friche. J’étais seul responsable de ce qui nous arrivait. Je n’avais pas encore pris la pleine mesure du mal que j’avais fait à Clémence, et mon engagement à ressouder les morceaux épars de la passion que j’avais meurtrie se révélait minimaliste ; je n’avais pu m’empêcher, dès les premiers jours, de m’installer dans la chambre d’enfant, sous les combles.
— Je crois que ce sera mieux, avais-je articulé sans pouvoir me justifier.
Entre les jouets brisés, les casse-tête dépareillés et les cartons remplis de livres poussiéreux, je dormais dans un lit simple. Clémence ne vint jamais m’y rejoindre et je ne lui demandai pas de le faire. J’étais triste pour nous, j’avais fini par me l’avouer, sans chercher pour autant à combattre cet abandon mélancolique.
Mon inactivité frôlait l’inanité. Je n’ouvrais mon ordinateur que pour regarder mes courriels, auxquels, pour la plupart, je ne répondais pas. C’était la première fois que je restais aussi longtemps sans rien faire. Même quand je n’écrivais pas – cela m’arrivait souvent et durant de longues périodes –, j’avais des idées, pas toujours très claires, bonnes ou mauvaises, et, dans un petit calepin, je prenais des notes, en dilettante, y couchant des phrases qui, la plupart du temps, restaient inachevées. Sans raison, j’encerclais certains passages d’un trait nerveux. Les pages se remplissaient d’une texture en suspens, au creux de laquelle un sens caché finissait par se révéler, avec assez d’acuité pour enfin m’asseoir devant mon clavier. Mon « travail » ne consistait plus alors qu’à me laisser porter par les mots. Mais depuis des mois, je n’avais rien écrit dans ce carnet. Je semblais même me complaire dans cette inertie créatrice qui se nourrissait de sa propre nonchalance. Je n’éprouvais rien à ne strictement rien faire et, dans une indifférence presque morbide, je regardais les jours passer ; et notre couple se déliter, sans entrevoir combien de temps encore Clémence ferait preuve à mon égard d’une sollicitude aussi patiente.
Un matin, vers la fin août, alors que je partais faire quelques courses, la Subaru ne démarra pas. La maison était en retrait du village, à cinq minutes en voiture. Pour la première fois, je dus m’y rendre à pied. J’empruntai le front de mer. La haute saison s’achevait, la plupart des touristes avaient déserté le bourg. Les rues retrouvaient leur calme et le marché était moins achalandé. Tout l’été, j’avais évité de me mêler à la foule des estivants avec lesquels je ne partageais pas le goût de l’agrégat social. Mais ce jour-là, je pris mon temps. Je déambulai entre les kiosques, échangeai quelques mots avec les commerçants, n’oubliai pas de passer à la boulangerie. Je contournai l’église, où, à l’ombre de vieux platanes, une petite place s’ouvrait devant la mer – depuis notre arrivée, je n’avais pas éprouvé le besoin d’aller au bord de l’eau et avais à peine mis les pieds sur la terrasse des Sauvagines. Dès les premières fois, j’avais refusé d’accompagner Clémence lorsque l’envie lui prenait d’aller se promener ; elle n’avait pas insisté. Mais ce matin-là, je m’approchai du parapet surplombant la grève déserte, et franchis l’escalier de pierre qui descendait vers la plage. La brise de mer était légère, les goélands, pas trop bruyants, et les vagues, discrètes. Je mis une vingtaine de minutes à rejoindre la maison, redécouvrant le plaisir simple de fouler le sable, entre les rochers et les églantiers en fleurs. Clémence travaillait dehors, sous un grand parasol. Elle ôta ses lunettes de soleil et eut un sourire alors que je franchissais les dernières marches menant à la terrasse.
— T’as pas pris la voiture ? s’étonna-t-elle.
— Je t’ai rapporté un éclair au chocolat, répondis-je en l’embrassant sur le front.
Clémence me rejoignit dans la cuisine. Elle sentait bon ; elle avait les yeux brillants. J’avais oublié la douceur de ses lèvres. Ce soir-là, nos cœurs suspendirent un instant leur dérive, et je ne songeai pas à dormir sous les toits. Pourquoi alors, dans les bras de Clémence, eus-je l’idée saugrenue d’aller ainsi me balader tous les jours ? « Pourquoi pas ? » décidai-je sans craindre néanmoins de me noyer dans son regard.
Dès le lendemain, tournant le dos au village, j’avais longé la côte et découvert un bord de mer sauvage, où les criques ombragées succédaient aux demi-lunes de sable. Il m’avait fallu une heure de marche tranquille pour atteindre ce cul-de-sac improbable, cette plage qui se brisait net contre une grande falaise. Haute d’une cinquantaine de mètres, la muraille s’avançait loin dans l’océan, infranchissable, même à marée basse. Un escalier périlleux, taillé dans la paroi rocheuse, gravissait l’à-pic pour rejoindre la lande. Mais pourquoi aller au-delà de ces récifs que, sans relâche, battait le ressac ? Je restai un long moment à enlacer la falaise, les deux mains posées sur le roc lissé par les vents et usé par les vagues. Chacun d’entre nous rencontre de temps à autre un de ces lieux dont seule notre âme devine le tumulte intérieur, et qui, pourtant, apaise les cœurs malmenés. Ce jour-là, sans savoir exactement ce que j’avais trouvé au bout de cette plage, j’eus la certitude d’être au bon endroit. Je me retournai, dos à la falaise. J’aperçus les traces de mes pas dans le sable et songeai combien cette ligne était éphémère. Dans quelques heures, la marée ferait tout disparaître, rien ne resterait de mon passage. Je n’ignorais pas la vulnérabilité de ces petits pointillés égarés sur la batture, mais, évoquant l’image de Clémence, je refusai d’en effacer les ombres délicates. Je fermai les yeux, et, Atlas aux pieds fragiles, les mains plaquées contre la paroi, c’est moi qui évitais que la falaise ne s’écroule.
Jusqu’alors, je n’avais guère prêté attention à la maison, qui, plus loin devant moi, était suspendue entre ciel et mer. Si sa présence en ce lieu était insolite – elle dominait la plage d’une quinzaine de mètres –, son architecture ne l’était pas moins. Aucune courbe n’atténuait la dureté des lignes avant-gardistes et déjà démodées de l’ensemble, cerné d’une immense terrasse. La simplicité de la structure en béton soutenant la construction défiait l’entendement, et sa résistance semblait se jouer des lois de la pesanteur. Au-dessus des rochers, une échelle métallique se déployait et permettait d’accéder à une trappe découpée dans le plancher de la bâtisse. Le dernier tronçon avait été arraché. Je réfléchissais déjà au moyen de franchir ces quelques mètres de vide. De la plage, je n’apercevais que des murs aveugles, tous calfeutrés derrière de grands panneaux de bois. Les silhouettes d’un treuil et d’une plateforme à crémaillère se découpaient dans le ciel bleu ; un escalier regagnait la lande surplombant la mer.
La marée montait. Son murmure prenait de l’ampleur entre les brisants qui protégeaient la falaise. Je ne pouvais rester trop longtemps si je souhaitais rejoindre Les Sauvagines à pied sec. Je savais déjà que je reviendrais.
L’automne approchait, avec ses longues journées de pluie et de lumière grise. Le vent du large nettoyait l’horizon de plus en plus bas. Clémence et moi passions beaucoup de temps ensemble, dans le salon du rez-de-chaussée, face au foyer dans lequel nous faisions désormais de belles flambées. Nous restions affalés des heures sur le grand canapé à ne rien faire ou presque. Je tisonnais les braises, remettais une bûche dans l’âtre. L’un comme l’autre semblions goûter ces moments paisibles et inutiles, mais aucun de nous deux n’arrivait à en dire la quiétude ; nous avions désappris à les nommer, ne les partageant que dans un silence mutuel. Nous vivions l’attente, cette solitude muette qui avait altéré nos pensées, puis détruit les mots. Trop loin de nos cœurs à la dérive, nous évitions le regard de l’autre dans lequel nous rêvions pourtant de nous perdre encore. Nous avions renoncé à parler de cet amour enseveli sous les non-dits, laissé en dormance, cet amour que j’avais meurtri.
Souvent, nos mains se frôlaient, se touchaient, juste nos doigts qui se caressaient, s’emmêlaient et se serraient à en blanchir les phalanges ; si fort que nos yeux se brouillaient. Mais ni Clémence ni moi ne laissions entrevoir les larmes brûlantes qui s’y formaient. Nous ne savions plus si notre douleur logeait entre nos mains, nos regards ou plus loin au creux de notre âme ; encore moins où palpitait encore cet amour qui se dérobait et fuyait nos vies. Je me levais sans détourner la tête et allais entretenir le feu. Je restais le temps que les flammes assèchent mes larmes ; surtout ne rien montrer à Clémence, qui, de son côté, je le savais, se cachait derrière son écran pour sécher les siennes. Et si je me retournais avant qu’elle eût fini, elle mentait :
— Tu es sûr que la cheminée tire bien ? Ça pique les yeux.
Aucun de nous deux n’était dupe. Le jeu était cruel, désormais au-delà de cette terrible tendresse qui pourtant nous étreignait chacun le cœur.
— Félix ?
Je revenais m’asseoir près de Clémence.
— Non, rien.
Et nous évitions alors que nos mains se cherchent à nouveau.
Le soleil revint, mouillé et un peu triste. Un matin pâle mais sans nuages, je décidai de retourner à la grande falaise. La mer était haute, je dus me résigner à prendre la route d’asphalte, qui contournait la lande avant de s’enfoncer à l’intérieur du pays. Environ deux kilomètres après Les Sauvagines, un chemin de terre bifurquait vers la côte à travers les genêts, la bruyère et les bosquets de roses sauvages ; une ligne électrique s’étirait, au-delà des reflets mauves et mordorés, jusqu’à l’horizon. Je remontai le sentier boueux et, bientôt, je reconnus l’étrange structure verticale aperçue de la plage. L’océan, puis la grande falaise surgirent. J’atteignis un large stationnement de gravier que bordait, un peu en retrait du précipice, un garde-fou rouillé. Je surplombais un toit plat, en tôle rouge, percé dans le coin gauche d’une cheminée. Un couloir sombre longeait l’arrière de l’édifice. Je franchis l’escalier qui y descendait. Je passai à proximité de ce qui était bien un monte-charge – le grand plateau reposait à la base de la crémaillère – et devant trois portes donnant accès à la maison ; les panneaux métalliques, pleins et muets, paraissaient blindés. J’atteignis la façade, dont les dimensions étaient démesurées. Mes pas résonnaient sur la terrasse suspendue comme sur une grande scène déserte ; je marchais au-dessus de quinze mètres de vide. Toute la construction était en bois de cèdre que le temps, le vent et l’océan avaient grisaillés d’une couleur si discrète qu’elle semblait éteinte, presque « silencieuse ». Je restai à regarder la maison, les coudes sur le garde-fou, ne réussissant pas à percevoir ce qui, de la légèreté ou de la tristesse, émanait le plus de cet ensemble sans fenêtres. Muette, aveugle, cette bâtisse en apesanteur au-dessus de l’océan existait-elle vraiment ?
De la plage, je n’avais aperçu qu’une balafre grise qui blessait la côte. Aujourd’hui, au-dessus des vagues, c’était différent. L’écho de mes pas sur cette immense terrasse, mes mains sur cette rambarde sans fin, j’entrevoyais ce qui, peut-être, avait animé l’architecte dans sa volonté d’intégrer cette structure à la paroi rocheuse, comme pour l’embrasser et mieux la caresser. Par un jeu simple mais subtil de lignes horizontales, provoquer le vide et le vertige, pour en dompter la verticalité, adoucir par le bois toute cette minéralité, penser un nouvel équilibre naturel, forger une autre dimension matérielle et s’approcher d’une harmonie neuve et sereine ; accéder à sa légèreté et pouvoir y déposer son âme. Tout cela, au premier regard, je ne l’avais pas saisi. Sur cette terrasse suspendue, je ne ressentais plus d’ingérence disproportionnée, mais une présence dense et mesurée ; aucune intrusion, mais une tentative d’inclusion qu’à cet instant je touchais et appréciais. Elle vibrait en moi, physiquement. Sous moi, la marée baissait, les vagues se retiraient, et une brise de mer berçait les senteurs d’iode, douces et apaisantes. Au large, quelques goélands se blottissaient sur les récifs. Tout était tranquille, en ordre, excepté le remous au pied de la grande falaise. Je me laissai glisser le long du garde-fou, accroupi, mes bras enserrant mes genoux. La terrasse était vide. Sur le côté revenant au monte-charge, là encore, aucune ouverture n’était visible ; la maison se cachait derrière de grands panneaux de bois solidement vissés, des cernes de rouille s’élargissaient autour des vis. Je quittai la terrasse, remontai sur la lande et découvris un petit sentier dont on devinait à peine le tracé. Il longeait la crête des falaises et retrouvait la route, presque arrivé aux Sauvagines.
— T’as été long aujourd’hui, non ?
Sans un mot, je pris Clémence entre mes bras et la gardai longtemps contre moi. Elle ne fit rien pour se dégager ; elle aussi me serrait fort. Je ne parlai pas de la maison, mais plus tard dans la journée, je cherchai mon petit calepin tout neuf. J’ôtai l’élastique entourant la couverture de cuir noir, feuilletai le carnet et en cassai le dos. Même si c’en était chaque fois un nouveau, j’avais l’impression de retrouver le même vieux compagnon. Je savais que, dans le canapé, derrière son écran, Clémence souriait.
Il y eut quelques jours radieux, éclatants de soleil, presque chauds. Patient, l’automne attendait. Je faisais le plein de mes couleurs préférées : le bleu du ciel et le vert de l’océan, des réserves d’azur et d’émeraude. J’ignorais où je m’en allais, et vers quoi les mots me dirigeraient, mais j’ouvrais souvent mon carnet. Je ne m’étais pas rendu à la grande falaise depuis un moment.
— Tu m’accompagnerais ? Marcher un peu ensemble.
Je crois que je faisais des progrès, mais Clémence eut la délicatesse de ne pas m’en faire la remarque. Nous descendîmes vers la grève. Clémence glissa son bras sous le mien et se laissa guider sans poser de questions. Nos pensées cheminaient côte à côte, au rythme de nos pas s’enfonçant dans le sable ; des pensées simples et anodines, aussi légères que des feuilles mortes ballottées au gré du vent. Nous parlions peu. Nos cœurs débordaient d’indulgence, nos regards, de bienveillance, mais nous nous méfiions encore des mots.
— Les Sauvagines, dit Clémence, ce ne sont que quelques semaines de vacances, des souvenirs d’enfance, lointains, un peu flous.
Sa voix était grave, un murmure chaud comme une caresse. Quand elle parlait, chacun tendait l’oreille, le silence se faisait, le vent se calmait. De temps à autre, je sentais son visage se poser sur mon épaule, son souffle contre mon cou, et la pression de son bras contre le mien se faisait plus forte. Nous marchions vers la grande falaise.
— J’allais seulement vers le village, à la plage municipale, avec maman.
Si j’avais déjà évoqué la maison suspendue, ce n’était pas en termes permettant à Clémence de soupçonner l’attrait qu’elle exerçait sur moi. La bâtisse était singulière, et sa présence en ces lieux, étonnante. Cependant, chaque fois que j’en apercevais la silhouette, je trouvais un peu ridicule ce trouble imprécis qui m’envahissait ; et je n’avais pas tenté de le partager avec Clémence.
— Je veux te montrer quelque chose.
J’avais prononcé cette phrase comme si j’avais espéré surprendre Clémence.
— Ta bicoque abandonnée ?
— Inoccupée, répondis-je sèchement, déçu que Clémence ait déjà deviné mes intentions.
J’étais incapable de justifier ce que je venais d’affirmer, j’en étais certain, c’était tout. Je craignis que mes pensées ne s’envolent trop loin quand je sentis la pression sur mon bras se relâcher. Clémence s’éloigna de quelques mètres, vers les vagues qui venaient mourir sur le rivage. J’évitai de me retourner, pour ne pas voir sur le sable l’endroit où nos pas s’étaient séparés, une nouvelle fois. Le jour baissait. Nous avions marché lentement. Nous arrivâmes peu avant le crépuscule. Je ne m’étais encore jamais rendu à la grande falaise en fin de journée. Une lumière rasante vibrait sur l’immense paroi qui s’avançait dans les eaux. Les récifs avaient des reflets d’écume et de braise.
— C’est magnifique, dit Clémence en s’approchant de moi.
Nous arrivâmes au pied de l’escalier taillé dans le roc.
— Tu es déjà monté ?
— Non, jamais.
— Ça ne m’étonne pas ! rigola-t-elle.
Et Clémence fit très exactement ce que j’avais fait la première fois que j’avais découvert cet endroit : elle posa ses paumes sur les rochers et caressa la falaise un long moment. J’avais déjà enlacé Clémence et embrassai sa nuque, lui murmurant enfin ce qui nous était devenu si difficile à dire. Elle me répondit en me broyant les mains entre le rocher froid et son ventre chaud. Elle retourna son visage vers moi, et, au-delà des larmes qu’elle ne cherchait pas à dissimuler, Clémence me sourit. Dans le crépuscule, la plage traçait encore une longue courbe claire dans l’obscurité. L’air avait fraîchi d’un seul coup. J’avais oublié la maison quand Clémence remarqua, ne semblant guère impressionnée :
— Quelle idée d’aller se percher là-haut !
Quelques nuages blancs flottaient dans un ciel sans lune. Main dans la main, nous prîmes le chemin du retour. Et jusqu’aux Sauvagines, nous ne laissâmes sur le sable qu’une seule trace de pas emmêlés, unis et serrés, que la nuit avalait en silence.
Courant septembre, Clémence dut retourner en ville, où son travail exigeait quelque temps sa présence. Elle me proposa de l’accompagner, je préférai rester. J’avais tout prévu. Je descendis couettes et couvertures pour les jeter sur le canapé, débarrassai le vieux bureau relégué sous l’escalier et le glissai devant la baie vitrée du salon. J’avais la cheminée dans le dos et l’océan face à moi. J’allumai l’ordinateur, et, à droite du clavier, je posai mon petit calepin et un crayon. Durant quelques minutes, je feuilletai mes notes, et sans trop d’hésitation, commençai à écrire. Le soir même, Clémence me téléphona pour m’annoncer qu’elle était bien arrivée. Elle avait déjà deviné.
— Alors, combien de pages ? C’est quoi le titre ? se moqua-t-elle.
Depuis des années, je procédais ainsi : au fur et à mesure que j’alignais les phrases, je rayais des mots, quelques lignes, ou faisais disparaître des paragraphes entiers de mon carnet. Puis je posais mon crayon, refermais le calepin et laissais faire le temps. Après l’appel de Clémence, j’éteignis l’ordinateur, sans me relire ; j’attendais toujours le lendemain pour le faire, cela aussi faisait partie de ma routine. Je préférais affronter le matin mon travail de la veille, surtout quand j’imaginais, peut-être, devoir tout jeter à la poubelle.
J’avais écrit tout l’après-midi, sans prendre le temps d’aller me promener. Je m’habillai et sortis faire quelques pas sur la grève, en contrebas de la maison. La nuit était noire, sans lune, je distinguais à peine les flots agités ; les marées d’équinoxe approchaient. Dans mon dos, je devinais les lumières des Sauvagines et, à bonne distance, les lueurs du village. Les eaux étaient basses, et je dus marcher loin pour retrouver l’océan. Je glissai sur des plaques de varech ou heurtai des morceaux de bois flotté rejetés sur la batture. Je longeai les vagues dont le murmure était ample et profond comme un chant lointain dont les paroles se seraient perdues, une résonance trouble mais apaisante auprès de laquelle j’aurais pu passer la nuit entière. Quelques rafales balayèrent la plage, du sable vola, et le temps que je revienne aux Sauvagines, les bourrasques s’étaient déjà transformées en une longue plainte froide et humide. Je fis le tour de la maison pour vérifier que tous les volets étaient bien fermés. Le vent m’impressionnait, et la manière dont le baromètre baissait n’était pas pour me rassurer. Le père de Clémence m’avait un jour affirmé que les vieux murs de granit et le toit en ardoise tiendraient tête à un ouragan ; depuis deux siècles, ils avaient résisté sans dommage à de nombreuses tempêtes que j’imaginais autrement plus puissantes que le coup de vent de ce soir. Je remis du bois dans le foyer, et me glissai sous la couette que j’avais étendue sur le canapé. Les braises scintillaient au rythme des appels d’air s’engouffrant dans la cheminée. Le bruit des volets malmenés dans les cadres de fenêtre me tint longtemps éveillé.
C’est le froid qui me réveilla. Il faisait encore nuit. Je ne savais pas quand le vent avait cessé. Je tisonnai les cendres, remis des bûches et me préparai un thé. J’écrivis jusqu’à l’aube. La mer était haute, charriant des eaux noires. La houle avait des lueurs d’acier, mais les vagues, plus rondes, s’étaient apaisées. Sans prendre garde à l’heure matinale, j’appelai Clémence. J’avais envie d’entendre sa voix.
— Il est encore tôt, non ? dit-elle, étonnée.
— Il y a eu beaucoup de vent, hier soir, et…
— Tu as bien fermé tous les volets ? m’interrompit-elle.
Je souris en lui répondant de ne pas s’inquiéter.
— Cette nuit, j’ai eu un peu froid, alors je me suis levé.
— Eh bien, désormais, c’est la meilleure chose qu’il me reste à faire, dit-elle en riant.
Clémence avait le réveil joyeux. C’était une boule de bonne humeur dès qu’elle ouvrait les yeux. Il suffisait qu’elle soit absente pour que je réalise combien les matins en compagnie de Clémence étaient simples ; bonjour, un baiser, un sourire, et la journée commençait. Et aujourd’hui, même un peu tôt, un rire.
— Je suis tellement contente que tu te sois remis à écrire, dit-elle encore.
J’étais devant la baie vitrée du salon. Je glissai la porte coulissante et avançai sur la terrasse. Je tendis le téléphone vers les flots qui, recouvrant toute la plage, s’étiraient presque au pied de la maison.
— C’est la première grande marée. Tu entends ?
J’eus rapidement froid. Je rentrai et m’approchai de la cheminée.
— Et j’ai fait un feu.
Il y eut un long moment de silence. Puis Clémence raccrocha, sans un mot. Je repris place devant l’ordinateur. J’avais un nouveau message, très court : Merci, venait à l’instant de m’écrire Clémence. Je n’attendis pas pour lui répondre, un peu plus longuement.
Vers midi, le vent se leva de nouveau. Il avait tourné et employait toutes ses forces à repousser l’océan loin au large. À cette période de l’année, les saisons s’affrontaient ; la terre et la mer revendiquaient un territoire dont les frontières existaient seulement parmi les légendes qui hantaient la lande et les falaises. Mais je savais aussi combien cette mêlée opposant les éléments pouvait me troubler et fragiliser ma propre chimie. Les rafales balayèrent la côte durant tout le reste de la journée, épuisant mon âme, usant ma patience et mes capacités à oublier tous les bruits qui, sans relâche, secouaient la maison. J’avais perdu mon entrain et ma bonne humeur, je n’arrivais plus à me concentrer. Les phrases s’envolaient au large avant même d’avoir pu être imaginées. Je ne rayai plus rien dans mon calepin ; je rongeai le bout de mon crayon ; mes doigts, agités et nerveux, frôlaient les touches de mon clavier sans s’y poser ; mon écran restait vierge. J’étais incapable d’écrire. J’avais les nerfs à vif, et mon esprit n’était plus qu’une bourrasque dont l’énergie délétère me brisait tout le corps. J’étais courbatu comme au sortir d’une nuit blanche. Une immense lassitude me tomba sur les épaules. Dans la cheminée, le feu mourait ; j’avais oublié de m’en occuper. J’éteignis mon ordinateur et repoussai mon siège.
Sans raison, j’ouvris les tiroirs du bureau. La veille, lors de mon installation rapide, je n’avais pas songé à les vider. Je n’avais rien à y ranger, tout ce dont j’avais besoin tenait sur le plateau. Caché, presque abandonné dans un recoin sous l’escalier, ce meuble sans style ne devait guère être l’objet d’une attention particulière. Sa fonction première avait été dénaturée ; de bureau, il avait été rétrogradé au rôle de fourre-tout. Je n’y trouvai rien de bien passionnant. Dans les tiroirs s’entassaient, pêle-mêle, sans la moindre velléité apparente de classement ou d’organisation, tout un bric-à-brac inutile qui aurait dû finir depuis longtemps à la poubelle : quelques outils, des vis et des clous tordus, des crayons, des clés rouillées, une lampe de poche, de vieilles cartes routières, une boussole, des coupures de journaux, un briquet tempête, des factures jaunies ; des articles, pour la plupart d’entre eux brisés ou endommagés. Dans le dernier tiroir, en bas à droite, je trouvai un sac en toile, fermé par un lacet coulissant dont un nœud bloquait l’ouverture. En m’en saisissant, je fus surpris du poids, étonnant pour sa petite taille. Je dénouai le cordon et posai sur la table une boîte en carton et deux objets enveloppés, l’un, dans une feutrine, l’autre, dans une peau de chamois naturelle. Je regardai, alignés devant l’ordinateur que j’avais poussé, les balles, le chargeur et le pistolet semi-automatique.
L’odeur de graisse rance me leva le cœur. Je remballai le tout, nouai solidement le sac et le replaçai là où je l’avais trouvé. Je rejoignis la grève, à l’abri du vent ; les bourrasques, venues de l’intérieur des terres, couraient plus haut sur la lande. Parfois, le sable se soulevait et des nuées fantasmatiques virevoltaient dans les lueurs du couchant. Je marchai vite, franchissant les criques, les dunes, les rochers, et la grande falaise apparut. Je me laissai tomber sur la plage. Je ne connaissais rien aux armes, mais elles me répugnaient. Elles me faisaient peur, et je ne voulais pas comprendre l’attrait morbide qu’elles exerçaient sur certains. Si la mort pouvait fasciner, sa fatalité, qui n’épargnera personne, devrait nous éloigner de tout ce qui risquait de la provoquer prématurément. Une arme était un non-sens abject. Mon dégoût était viscéral, mon rejet, épidermique, et ce, depuis ma petite enfance, où on m’avait offert un revolver à amorces. Le bruit m’avait effrayé et je détestais l’odeur de la poudre brûlée. Je l’avais jeté dans le puits au fond du jardin. Mais l’arme que je venais de trouver dans le tiroir n’était pas un jouet. Les munitions étaient réelles. Qui avait pu dissimuler – oublier ? – un pistolet dans une maison que plus personne ne fréquentait depuis longtemps ? Je m’en voulais d’avoir mis le nez dans ce qui ne me regardait pas, même si cela s’était produit par hasard. À moi, désormais, de me débrouiller pour ignorer l’existence de cet engin de mort. Savoir une arme si proche de moi était impensable, sa présence à portée de main, inconcevable. Je devais trouver un endroit où l’éloigner du bureau.
Vers la falaise, je ne savais par quel phénomène naturel provoqué par le vent, s’élevaient de fines colonnes de sable. De petites tornades éphémères qui dansaient dans le jour tombant, tourbillonnaient un court instant sur la grève, s’avançaient en titubant et venaient se disloquer dans l’ombre de la maison. Au bout de cette plage, la nature ne semblait connaître ni calme ni repos ; et sous la terrasse, entre l’escalier métallique et la paroi rocheuse, le vantail de la trappe se balançait, malmené par les bourrasques, heurtant le bois, le métal ou le roc. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne soit arraché. Au large, le jour s’essoufflait.
Dans la chambre d’enfant, il y avait une grande armoire rustique. Je glissai le sac de toile derrière la corniche ; loin des regards et de ma mémoire, loin de moi, loin de tout. Je rallumai le feu, m’assis au bureau et ouvris mon calepin. Je n’entendis plus le vent et j’oubliai un peu Clémence.
Le lendemain, je me levai tard. Je relus ce que j’avais écrit durant la nuit, m’estimai satisfait de ce premier jet, et décidai de filer au village. Je remontai la route sous un ciel limpide. Au-dessus de la grève, les goélands jouaient au cerf-volant. Des corneilles silencieuses s’agrippaient aux fils électriques. Quand j’atteignis les premières maisons, une nuée de pigeons s’envola dans un bruissement d’ailes froissées et fit un tour complet dans les airs pour revenir se poser au même endroit ; les roucoulements reprirent derrière mon dos. Je traversai la place du village ; des moineaux piaillaient en se disputant des miettes de pain sur la margelle de la fontaine publique. Je poussai la porte du Café de la Place et saluai Pierrot. La salle était déserte. Je m’assis au comptoir et feuilletai le journal qui traînait sur le zinc. Le patron s’affairait déjà devant le percolateur.
— Y a un bout qu’on t’avait vu. Ça va ?
— Très bien. Je me lève.
Pierrot émit un sifflement d’approbation.
— Il te reste des croissants ?
Pierrot approcha le panier de viennoiseries. Avec ma cuillère, je jouai un moment dans la mousse qui débordait de la tasse.
— Je viens de réaliser que je ne connaissais que quatre noms d’oiseaux.
— Pour moi, dit Pierrot, les blancs, c’est des mouettes, et les noirs, des corbeaux.
— Y a pas de corbeaux ici, c’est des corneilles. Et tes mouettes, ça s’appelle des goélands.
— Tiens donc ! s’étonna-t-il. C’est bien, ça.
Je ne savais si cela devait me rassurer, mais je connaissais deux espèces d’oiseaux de plus que Pierrot. Je ramassai les miettes de mon croissant.
— Une maison, vers la falaise, ça te dit quelque chose ?
Pierrot secoua la tête sans pouvoir me répondre. Il n’était là que depuis quelques années, il venait des terres.
— Je me renseignerai. Elle est comment, ta baraque ?
Je quittai le village en revenant par la plage. Le ciel était plein d’oiseaux dont je ne connaîtrais jamais les noms.
Dans le courant de l’après-midi, je reçus un court message dans lequel Clémence me disait être en réunion jusqu’à tard dans la journée ; elle irait souper avec les gens de la maison d’édition ; ne pensait pas pouvoir m’appeler aujourd’hui ; m’embrassait. Quand elle m’écrivait ainsi, dans ce style télégraphique auquel je n’arrivais pas à m’habituer, me revenaient sans cesse en mémoire les mots qu’elle m’avait envoyés plusieurs mois auparavant ; un texto si bref que je ne parviendrais jamais à oublier.
« Je sais où tu es. Et avec qui. Pourquoi fais-tu cela ? »
J’avais quitté la chambre d’hôtel, les larmes aux yeux, le cœur naufragé, mais il était trop tard. Je n’ai pas répondu à ce message, je n’ai jamais trouvé les bons termes. C’est dans le taxi – ou peut-être avant, déjà dans cet hôtel – que j’ai perdu plein de mots ; je les ai oubliés, les vrais, les justes, je n’ai plus su les prononcer. Pourrons-nous, un jour, dire à quoi avait ressemblé cette nuit que nous passâmes, malgré tout, dans le même lit ? Nos deux corps si proches, allongés si loin, nos deux âmes brisées ; l’une noyée dans la douleur et l’incompréhension, et l’autre, déjà perdue dans un grand silence. Nos paroles se firent rares, la plupart s’envolèrent et quittèrent le nid. Les mots abandonnèrent notre amour ; les plus simples, les plus ordinaires perdirent leur lumière et leur évidence. Si Clémence parvenait encore à les utiliser avec parcimonie, je préférais les éviter. Ils me répugnaient, et souvent, me faisaient peur. Je n’avais plus tenté de les affronter. Jusqu’à ces derniers jours, où, entre les vagues, une falaise s’était dressée devant moi. Au bout d’une plage dormait une maison, et son silence avait rejoint le mien au creux de mon calepin noir pour y dessiner de petits fantômes inoffensifs ; quelques mots qui s’éveillaient entre des murs muets et une grande terrasse vide. Des mots maladroits et fragiles comme les premiers pas d’un enfant, des mots écrits que je trouvais encore un peu tristes pour déjà les dire à Clémence. Mais ce soir, je pris le temps de lui répondre que j’avais eu un long entretien ornithologique avec Pierrot ; j’avais mangé tard, froid et seul ; ne comptais pas m’attarder davantage à lui écrire ; l’embrassais aussi et même plus.
Le matin suivant, j’étais debout au lever du jour. Dans le fatras qui encombrait la cave, je mis rapidement la main sur un bout de cordage et une lampe de poche. La mer s’était suffisamment retirée pour que je remonte la grève au sec. Je me dirigeai vers la grande maison. Les dernières bourrasques avaient eu raison de la trappe, désormais coincée entre la paroi rocheuse et la structure métallique. Je réussis à faire passer la corde dans le dernier élément de l’escalier mobile, fis un nœud et tirai. La structure se déploya et se stabilisa environ deux mètres au-dessus de moi, alors que le panneau arraché s’écrasait sur les rochers. En me hissant sur la corde, je franchis rapidement les entrelacs de béton. Je me glissai par l’ouverture de la trappe et allumai ma lampe. Le long des murs s’entassaient des pots de fleurs, du matériel de jardinage et du mobilier d’extérieur ; sur une étagère rouillée, quelques conserves, des pots de peinture, des sacs de semences ; dans un coin, une génératrice et une grosse fournaise ; dans un autre, du bois de chauffage. Je dirigeai la lumière vers le mur du fond où courait tout un réseau de câbles électriques, de tubes et de tuyaux. Un escalier menait à une porte, mais je ne pris pas le temps de vérifier si elle était barrée ou pas. J’étais déçu. Une cave, une pièce de rangement, sombre et poussiéreuse, comme dans toutes les maisons. Qu’avais-je bien pu espérer y découvrir ? J’eus soudain besoin de retrouver l’air libre et la lumière du jour. Je récupérai la trappe et rentrai aux Sauvagines.
Je passai l’après-midi à remettre en état le panneau de bois. J’avais déniché outils, colle, clous, vis et planches dans la cave. Ce fut laborieux – je ne suis guère habile de mes mains –, mais je refixai les morceaux brisés, consolidai le tout et modifiai le système de charnières et de fermeture de la trappe. De temps à autre, j’allai noter quelques phrases dans mon calepin, et des semaines plus tard, je retrouvai encore de la sciure de bois entre les pages.
Le jour baissait, je décidai d’aller prendre l’apéritif au village.
— Tu es de moins en moins matinal ! À cette heure, je n’ai plus de croissant.
Je souris en indiquant à Pierrot les bouteilles alignées derrière lui. Des joueurs de cartes occupaient une table en salle, quelques habitués étaient au comptoir, assis, debout, buvant, fumant, discutant. Je ne connaissais personne.
— Dis donc, Félix, ta villa, c’est pas un grand truc moderne un peu bizarre ?
J’acquiesçai. Quelques têtes se tournèrent vers Pierrot.
— Collé à la falaise, c’est bien ça ?
Je confirmai d’un battement de paupières.
— C’est inoccupé depuis un bail.
— Ça m’était difficile d’imaginer le contraire, prononçai-je enfin.
J’évitai de préciser que j’y faisais quelques menus travaux de remise en état.
— Mais savais-tu, reprit Pierrot en ménageant ses effets, que ça s’appelait La Tourmente ? Paraît que c’est le pire endroit sur la côte quand y a des tempêtes ou du vent. Avec la falaise, les courants y sont…
— Ça, c’est vrai, coupa le client le plus proche de moi en se mêlant à la discussion. Faut vraiment être cinglé pour être allé construire une baraque là-bas.
— Et qui, malgré tout, a eu l’idée de le faire ?
— Un étranger. Un illuminé plein aux as, intervint un deuxième consommateur.
Je fis un signe à Pierrot, qui servit une tournée.
— C’est monsieur Félix qui offre, dit-il alors que je levais mon verre.
— La construction a duré des mois, commença l’un. Ça a dû coûter une fortune, ce machin-là. Pis y a eu une crémaillère avec plein de monde pas d’ici et ça a été tout.
— Comment ça, tout ? fit un autre.
— Ben, personne n’est jamais revenu.
— Mort ?
— J’en sais rien, mais la maison a été mise en vente des années après.
Je buvais beaucoup moins rapidement que mes voisins. Je ne cherchais plus à intervenir.
— Elle a été rachetée, ajouta un plus vieux, il y a bien quinze ans de ça.
Pierrot haussa les épaules.
— J’étais pas encore là, dit-il en remplissant les verres déjà vides.
— C'est comme le nouveau, on l’a pas beaucoup vu. Au début, il venait de temps en temps, je crois. Mais il mettait pas souvent les pieds au village.
— Et qui est ce deuxième propriétaire ? demandai-je.
— Son nom, je m’en souviens pas.
Je me tournai vers la table des joueurs, d’où était venue la voix.
— Mais je sais que ce proprio, depuis une bonne dizaine d’années, il est en taule.
Il faisait nuit quand je rentrai. Une lune presque pleine sculptait des reflets d’argent sur le dos des vagues. Une autre grande marée agitait l’océan. La houle était forte et le ressac, bruyant. Les embruns volaient au-dessus de la jetée protégeant la route en bord de mer. La température avait chuté. J’avais bu plus que d’habitude. À l’image de mes pieds se traînant sur le bas-côté, mes pensées étaient lourdes et hésitantes. Un premier propriétaire qui ne serait venu qu’une fois, un second en prison depuis des années, La Tourmente n’avait guère été fréquentée. « Il y a trop de vent sur la lande, et la plage est bien loin. » Personne, du moins parmi ceux présents au Café de la Place, ne s’en était approché depuis longtemps ; alors que moi, pas plus tard que ce matin, j’avais pénétré le silence de ses murs. Quelques rafales froides et acérées effacèrent la lune. Le nom évocateur de la maison, les lubies d’un riche étranger sitôt arrivé sitôt disparu ou le destin d’un « proprio en taule », rien de ce qui venait de m’être révélé n’expliquait pourquoi je rêvais d’être à nouveau seul, là-bas, mon âme en suspens, à la recherche de celle de La Tourmente, errant quelque part entre la lande, l’océan et la grande falaise.
Et ce soir, Clémence me manquait. Depuis plus de trois jours, je m’efforçais de fuir cette illusion créée par l’éloignement ; je ne croyais plus le temps et la distance capables d’engendrer à eux seuls le vide. Encore le vide. Alors que c’était moi qui avais failli à notre amour. Il se mit à pleuvoir, quelques gouttes froides qui me piquèrent le visage. J’étais resté si longtemps sous la douche, une fois revenu de cet hôtel. Avais-je été assez naïf pour espérer que le jet brûlant me laverait de ces quelques caresses ? La pluie devint soudain une averse, balayée par les bourrasques venues du large. Je remontai le col de mon manteau. Je devais vivre avec l’idée d’avoir meurtri celle que j’aimais au-delà de tout ; mais surtout, sachant que j’allais faire mal, je n’avais rien envisagé pour y renoncer. Je glissai un peu dans l’herbe mouillée, je songeai que d’habitude, je ne mettais pas si longtemps à rentrer. Regarde-toi, Félix ! Ne me dis pas que tu n’y avais pas pensé avant ? Tu croyais pouvoir oublier après ce que tu allais commettre en connaissance de cause ? La pluie cessa aussi vite qu’elle avait commencé. La lune réapparut entre les nuages. Pourquoi, alors, l’image de ma sœur gisant au fond d’une garde-robe me revint-elle à l’esprit ? Nous étions encore très jeunes. Je ne savais ni comment ni pourquoi nous nous étions retrouvés chacun d’un côté de ce placard, à jouer. Elle, à l’intérieur, mettait toute son énergie à ouvrir la porte ; de mon côté, arc-bouté contre le panneau, je pesais de tout mon poids pour le refermer. J’y étais presque parvenu, mais je sentais encore une résistance. Aux rires avait succédé un grand silence. J’avais entrebâillé la porte. Ma sœur, tétanisée de douleur, le souffle coupé, ne pouvait plus émettre le moindre son. Je levai les yeux vers la nuit où j’aperçus quelques étoiles ; j’essuyai les dernières gouttes de pluie que le vent n’avait pas encore séchées sur mes joues. Le regard plein de larmes, le visage livide, ma sœur avait tendu sa main gauche dans l’ombre du placard ; je lui avais coincé puis écrasé la main droite dans l’encadrement. Je ne me souvenais plus de la suite immédiate, mais j’avais été incapable, plusieurs jours durant, de garder le moindre repas. Le soir, en revenant de l’hôpital, mon père était resté calme. « Ta sœur a plusieurs doigts cassés. » Aujourd’hui encore, ma gorge se nouait quand j’apercevais la main droite de ma sœur, et ses phalanges tordues. « Je veux bien croire que tu ne l’as pas fait exprès, mais tu lui as fait très mal. » Je n’avais pas agi dans l’intention délibérée de blesser Clémence, mais je savais que je risquais de la faire souffrir. Je ne m’étais quand même pas imaginé tromper celle que j’aimais en espérant qu’elle viendrait me chercher à la sortie de l’hôtel avec un grand sourire. Malgré tout, je n’avais absolument rien fait pour éviter que cela se produise. La silhouette des Sauvagines se dressait devant moi. Mes pas firent un drôle de bruit dans le gravier de l’entrée.
Dès mon réveil, j’écrivis à Clémence, lui avouant m’être un peu attardé, hier soir, chez Pierrot. De façon plutôt malhabile, je tentai ainsi de justifier mon silence de la veille, sans mentionner mon étonnement de n’avoir aucune nouvelle de sa part depuis plus d’un jour. Je me rendis au village en fin de matinée. Un vent glacial soufflait du large et bousculait les flots gris. La marée se retirait en désordre, en vagues brouillonnes et tourmentées. D’immenses nuages barraient l’horizon sombre et menaçant. Une bruine invisible se mêlait désormais aux embruns pour balayer le front de mer. Les pigeons, silencieux, gonflaient leurs plumes sans couleur. À la mairie, je demandai à consulter les registres officiels du cadastre. Une secrétaire m’apporta les documents municipaux qu’elle déposa sur une table. Il faisait froid dans la grande salle. Je feuilletai le gros volume relié en toile noire et trouvai rapidement ce que je cherchais. Le nom de l’actuel propriétaire de La Tourmente m’était inconnu. De retour aux Sauvagines, je tapai « Gabriel Escoubet » dans mon moteur de recherche. Parmi de rares homonymes, je dénichai un architecte, dont le curriculum vitæ et le profil annoncé sur les réseaux sociaux évoquaient un professionnel apprécié de ses pairs et ayant à son actif plusieurs réalisations auxquelles je ne prêtai guère attention. Je tombai aussi sur un avis de radiation de l’Ordre des architectes, et sur quelques articles relatant un procès en cour d’assises tenu dans la région, une dizaine d’années auparavant. Je ne m’attardai pas aux détails de la procédure de mise en accusation. Je survolai les comptes rendus d’audience et les résumés de plaidoirie pour ne retenir que deux faits : Escoubet avait été reconnu coupable de l’assassinat de sa compagne et condamné à quinze ans d’emprisonnement, sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans. Dehors, de grosses gouttes cinglaient désormais la baie vitrée. Le vent, l’océan et le ciel s’emballaient. Je m’éloignai du baromètre et oubliai l’architecte. J’évitai de penser à Clémence, mais je commençais à m’inquiéter de son silence.
La pluie tombait de plus en plus fort et le jour n’était plus qu’une nébulosité blafarde. J’avais allumé la lampe sur le bureau. Clémence m’appela en fin d’après-midi. Elle était fatiguée, sa voix lasse et sans entrain ; beaucoup de réunions qui n’en finissaient pas et qui ne servaient pas à grand-chose, l’impression de perdre son temps, la ville la déprimait, elle avait hâte de rentrer, envie de me revoir. « Moi aussi », pensai-je, sans tenter de l’interrompre. Clémence s’en voulait de ne pas m’avoir fait signe plus tôt, mais…