Lazare (Folio) (French Edition)

André Malraux · Chapitre 1 sur 5

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Lazare (Folio) (French Edition)

Introduction

André Malraux

Lazare

Introduction

de Marius-François Guyard

Gallimard

OceanofPDF.com

Introduction

 

En 1972, André Malraux, « atteint d’une maladie du sommeil », est hospitalisé à la Salpêtrière. De cette expérience va naître Lazare, un de ses plus beaux Livres, celui qu ’il choisit pour clore le cycle du Miroir des limbes.

Il avait vécu ou imaginé souvent le retour sur terre d’un homme qui vient de frôler la mort. Mais celle-ci, que son instrument fût la tempête dans les Aurès ou les feux croisés des antichars, menaçait de l’extérieur les aviateurs ou les prisonniers de la fosse. Cette fois, la mort a attaqué Malraux de l’intérieur mais, comme Lazare, il ressuscitera. Cette présence de la mort dans le corps du malade gouverne le livre, de la première à la dernière ligne. Elle atteint sa plus grande intensité au cœur même de l’œuvre quand, dans la nuit de sa chambre d’hôpital, André perd connaissance, revient à lui, tâtonne. Il a « vécu [...] un je-sans-moi », il a « perdu la terre ».

Avant et après cette expérience de « vie somnambule », le « je » de Lazare, précisément parce que la mort l’attaque de l’intérieur, est André. Il est à l’écoute de son corps, s ’étonne de ne pas souffrir, se rappelle d’autres maladies. Il va même jusqu ’à des con dences comme : « Roquebrune, le bruit des petits sabots de mon ls dans le jardin aux arbres de Judée en eur ». Le narrateur de Lazare n ’est plus celui des livres précédents, attentif à ne rien révéler de son intimité. Pourtant je-Malraux n ’est jamais loin : sous l’effet du Pertofran, il aura avec « le professeur ami », un grand dialogue sur la vie, la mort, la foi.

Son récit, le narrateur l’organise dans un beau désordre, où le tournoiement des images et des souvenirs est en harmonie avec l’état du personnage. Après quelques pages de préface pour lancer les thèmes qu’il reprendra, Malraux récrit au présent une scène des Noyers. On passe ensuite à l’hôpital où, au l des jours, sa vie de malade est traversée de souvenirs de sa vie antérieure, de l’enfance aux heures qui ont précédé l’hospitalisation. Après le long entretien avec le professeur reprend l’alternance du quotidien et des souvenirs  — les derniers mots étant un retour en arrière, quand le malade était « à l’instant de basculer » : il avait alors, étrangement, « senti la mort s ’éloigner ».

Pour Pierre Bockel, Lazare était un des plus beaux livres écrits sur la mort. On peut le lire, en effet, comme le développement de la phrase prêtée à Perken dans La Voie royale : « “Il n ’y a pas... de mort... Il y a seulement... moi...” [...] “ moi... qui vais mourir...” » Ici la mort s ’éloigne et « une ironie inexplicablement réconciliée » la regarde s ’éloigner. Cette ironie supérieure est celle d’un agnostique, qui vient d’écrire : « La révélation est que rien ne peut être révélé. » Il a dit encore : « La pensée agnostique ne parle à la mort, d’égale à égale, que si elle se fonde elle-même en foi. » Jeu de mots ? Faut-il voir, comme Claude Tannery, en Malraux « l’agnostique absolu », autre jeu de mots ? Il est sûr en tout cas que l’ironie n ’exclut pas une foi.

Ce n ’est pas la foi chrétienne, même si l’auteur se montre plus que jamais respectueux à son égard. Dans un passage qui fait écho à la méditation sur saint Jean des Antimémoires, il oppose la « n » de Socrate, qui « a la chance d’ignorer la douleur » à « l’agonie du Christ ». « Moi qui ne crois pas à la Rédemption », écrit-il, « j’en suis venu à penser que [...] le sacri ce seul peut regarder dans les yeux la torture, et le Dieu du Christ ne serait pas Dieu sans la cruci xion. »

S ’il ne croit pas à la Rédemption, il lui reste la fraternité. Lazare est un livre sur la mort, mais aussi sur la fraternité. Dès la première page apparaît « ce mot rescapé », comme Malraux l’appellera plus loin, « le seul qui réponde au christianisme ». Le malade éprouve ce qu’il éprouvait à Villefranche-de-Rouergue en 1944 : « Il ne restait dans ma mémoire que la fraternité. » À la Salpêtrière, vie et œuvre confondues, sa mémoire lui restitue des scènes, des gestes, des mots fraternels : le don du cyanure dans La Condition humaine, le don du pain aux prisonniers de 1940, et, bien sûr, « l’assaut de la pitié » à Bolgako. « La communion est quelquefois aussi forte que la mort. »

On hésite à parler d’art à propos d’un tel livre et pourtant cette œuvre testamentaire, écrite au sortir d’une grave maladie, atteste une grande maîtrise, qu ’il s ’agisse de décrire le cadre de l’expérience  — l’hôpital — ou la conscience de cette expérience, plus ou moins lucide, plus ou moins évreuse. Le tournoiement qu ’on a noté est orienté : au terme triomphera la « fraternité, que le destin n ’efface pas ». Malraux aurait pensé en écrivant Lazare que c ’était « peut-être [sa] dernière œuvre ». Songeait-il déjà à en faire la dernière du Miroir des limbes ? Nul livre en tout cas ne pouvait constituer un meilleur nale. D’abord, on l’a vu, parce que l’auteur, cette fois, assume la totalité de son être, âme et corps. Aussi parce que, à l’approche de la mort, tous les souvenirs retrouvés dans les sections antérieures  — « au hasard de la mémoire » ou en la sollicitant  — passent dans l’esprit du malade et dans le texte de l’écrivain. Lazare est comme la synthèse fébrile de toute une vie, de toute une œuvre. Le voyage commencé en 1965 s ’achève, littérairement, à la Salpêtrière. Ses compagnons de la brigade, mais aussi son petit garçon, des héros de ses romans mais aussi « une vieille dont [il a] oublié le nom », Charles de Gaulle mais aussi Marcel Arland, tous attendent le voyageur au port. Tous l’aident, sinon à conclure sa narration, du moins à trouver l’apaisement. Lazare , ou la résurrection de l’écrivain.

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