Le diable boiteux, tome I
Par le Meme Auteur
ET PRÉCÉDÉE D’UNE NOTICE
PAR M. PIERRE JANNET
TOME I
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27, PASSAGE CHOISEUL, 29
M DCCC LXXVI
PRÉFACE.
Je n’entrerai pas dans de grands détails sur la vie de Le Sage. Ce qu’on en sait a été dit tant de fois et si bien, que je ne puis mieux faire, dans l’intérêt du lecteur, que de le renvoyer aux travaux de mes devanciers[1], en me bornant à rappeler ici quelques faits et quelques dates. Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, petite ville de la presqu’île de Rhuys, près de Vannes, le 8 mai 1668. Il était fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne Brenugat. Resté de bonne heure orphelin, il se trouva placé sous la tutelle d’un oncle par qui sa fortune fut dissipée. Il fit ses études chez les Jésuites de Vannes, vint les terminer à Paris et se fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une femme sans fortune, fille d’un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans il était père de famille, et la profession qu’il exerçait n’était pas lucrative. Il demanda des ressources à la littérature. Sur les conseils de Danchet, son ancien condisciple au collége de Vannes, il fit une traduction des Lettres d’Aristenète, qui parut en 1695 et n’eut aucun succès. Heureusement l’abbé de Lyonne s’intéressa à Le Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager le goût très-vif qu’il avait pour la littérature espagnole. Cette littérature, après avoir été en grande faveur chez nous, y était alors fort négligée. Elle devint bientôt familière à Le Sage, qui trouva là le champ où devait se développer et mûrir son talent. Il commença par traduire quelques pièces de théâtre: Le Traître puni, de Roxas, imprimé en 1700; Don Félix de Mendoce, de Lope de Vega; Le Point d’honneur, de Rojas, qui fut joué en 1702. Puis il fit une traduction ou plutôt une imitation des Nouvelles Aventures de Don Quichote, d’Avellaneda, qui parut en 1704, et une comédie en cinq actes et en prose, tirée de Calderon, Don César Ursin, qui réussit à la cour et fut sifflée à la ville.
[Note 1: Voir notamment la Vie de Le Sage (par Ch. Jos.
Mayer), suivie d’une lettre du comte de Tressan, en tête de l’édition des OEuvres choisies de Le Sage, Paris, 1782; la Notice de Beuchot, en tête de l’édition des OEuvres choisies, Paris, 1818; La Notice de François de Neufchateau en tête de son édition de Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret, Notice historique sur Le Sage, Paris, 1822; Patin, Éloge de Le Sage, Paris, 1822; Malitourne, Éloge de Le Sage, Paris, 1822; W.
Scott, Miscellaneous Works, Paris, 1837, t. III; Villemain, Littérature française du dix-huitième siècle, t. I; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II; Jules Janin, Notice sur Le Sage, en tête du Diable Boiteux, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8; Biographie Didot, article Le Sage; Ticknor, Histoire de la Littérature espagnole. (Je me sers de la traduction allemande de N.
H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)]
Tout cela n’avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l’année la plus heureuse de sa vie, il obtint deux succès magnifiques, au théâtre avec Crispin rival de son maître, dans le roman avec le Diable boiteux.
En 1709, Le Sage fit jouer Turcaret. En 1715, il publia les deux premiers volumes de Gil Blas, son chef-d’oeuvre et le chef-d’oeuvre du genre. Puis, obligé de travailler pour vivre, mécontent des Comédiens français, il se mit à travailler pour le théâtre de la Foire, auquel il donna, dans l’espace de vingt-cinq ans, seul ou en collaboration, près d’une centaine de pièces. Il fit paraître encore quelques romans, et finit par se retirer à Boulogne, auprès de son fils le chanoine, où il mourut dans sa quatre-vingtième année, en 1747.
M. Ticknor, dans son Histoire de la Littérature espagnole, a peint le développement du talent de Le Sage d’une façon heureuse: «Le Sage, dit-il, procéda comme romancier exactement de la même façon que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des résultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commença par des traductions et imitations de l’espagnol, telles que le Point d’honneur, tiré de Roxas, et Don César Ursin, emprunté de Calderon; mais plus tard, lorsqu’il connut mieux ses forces et que le succès lui eut donné de la confiance en lui-même, il donna son Turcaret, pièce entièrement originale, qui est bien meilleure que celles auxquelles il s’était essayé jusqu’alors, et qui montre combien il avait mal employé ses facultés en s’attachant à des imitations. Il procéda exactement de la même manière pour le roman.
Il commença par traduire le Don Quichote d’Avellaneda et par étendre et transformer le Diable boiteux de Guevara; mais Gil Blas, le meilleur de ses romans, qu’il composa lorsqu’il était en possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le caractérise, aussi complètement que son Turcaret.»
Le Diable boiteux a cela de particulier qu’il procède visiblement des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III, sept sont tirées du Diablo cojuelo. A partir de ce moment, Le Sage abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du livre lui appartient en propre, à deux historiettes près.
Le livre dont s’inspira Le Sage, El Diablo cojuelo, fut imprimé pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L’auteur, Don Luis Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres ouvrages. La donnée de son Diablo cojuelo est ingénieuse, et l’ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux de moeurs qui ne sont pas dépourvus d’intérêt. Mais deux choses rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d’abord, d’un gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle l’auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s’il voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits d’une satire générale qui n’offrait certes pas de dangers. On est surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d’un démon, et l’on finit par ne plus s’intéresser à ce pauvre diable, qui paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n’a jamais été traduit, j’en donne une analyse à la suite de cette préface.
Le Diable boiteux parut pour la première fois, comme je l’ai déjà dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent l’épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde édition.
Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du coeur humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement contées. Qu’il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces nouvelles, c’est ce que je n’ai garde d’affirmer. Sous ce rapport, il n’avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s’il n’avait eu soin d’avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l’a dit lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à contribution Lope de Vega ou Calderon, qu’Horace ou Virgile[2].
[Note 2: Voy. Tome II, page 198.]
Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes parisiennes, et c’était un moyen de succès de plus. Ce garçon de famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime mieux l’épouser que la payer, c’est Dufresny; la veuve allemande qui se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant, c’est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c’est Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d’autres masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c’est le Lieutenant de police d’Argenson.
[Note 3: Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.]
Dix-neuf ans après la première publication du Diable boiteux, Le Sage donna de cet ouvrage une nouvelle édition, revue, remaniée, et augmentée de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cèdent pas en intérêt à celles qui figuraient dans la première édition. En outre, il retoucha plusieurs passages, et à la conclusion primitive, qui n’était pas satisfaisante, il substitua un dénouement des plus heureusement trouvés.
C’est donc en 1726 que Le Sage donna au Diable boiteux sa forme définitive. C’est l’édition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais, chose qu’on n’avait pas remarquée, en même temps qu’il ajoutait un grand nombre d’historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs, si bien que la première édition en contient, en définitive, trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans celles qu’on a faites depuis. Ne pouvant m’expliquer ces suppressions d’une façon satisfaisante[6], j’ai pris le parti de donner en appendice les passages retranchés.
[Note 4: Quelques exemplaires portent la date de 1727.]
[Note 5: Les notes qu’on trouvera sous le texte sont de Le Sage.]
[Note 6: La plupart des historiettes retranchées sont tout aussi intéressantes que celles qui ont été conservées. La suppression de celles qui touchent à des sujets littéraires, et qui sont au nombre de sept, peut s’expliquer, à la rigueur, par le succès de Le Sage, que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu’il ait rejeté quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n’explique pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques dirigées contre les comédiens, dont il avait à se plaindre, et avec qui jamais il ne se réconcilia?]
Je donne également en appendice les dédicaces de Le Sage à Guevara, et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications nécessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits à l’auteur espagnol et des additions faites en 1726.
Enfin, j’ai reproduit les Entretiens des cheminées de Madrid et Une Journée des Parques, deux pièces qui par leur genre se rattachent au Diable boiteux, et qui, bien qu’elles lui soient inférieures en mérite, ne sont pas indignes de revoir le jour.
P. J.