Le Livret Rouge

Luigi Pirandello · Chapitre 1 sur 15

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Le Livret Rouge

Pirandello

 

 

Conteur, romancier, dramaturge, Luigi Pirandello se dé-finit lui-même un humoriste. Cette étiquette lui convient, mais à condition de ne pas confondre, comme on a coutume de le faire trop souvent en France, humoriste et auteur gai ou au-teur comique. L’humour de Pirandello se rapproche beaucoup plus de celui d’un Swift ou d’un Dickens que de celui d’un Tris-tan Bernard ou d’un Mark Twain. S’il éveille parfois le sourire, plus souvent, il tend à émouvoir, et même jusqu’aux larmes.

C’est à la vérité un humour qui ne ressemble à aucun au-tre que l’on trouve chez Pirandello, un humour fait d’ironie et de clairvoyance impitoyables, qui, non seulement excelle à dis-cerner l’endroit et l’envers de tous les sentiments humains, la part de drôlerie contenue dans un drame, la part de tragique contenue dans une farce, mais encore et surtout qui s’applique à mettre en lumière l’incessante comédie que chaque homme ou chaque femme se joue à lui-même de sa naissance à sa mort.

Pirandello, sicilien comme Giovanni Verga – il est né à Agrigente en 1867 – montre le même dédain de la rhétorique, de l’emphase, du verbalisme que l’auteur de Cavalleria Rustica-na, la même lucidité dans l’analyse, la même sécheresse qui parfois s’enflamme et brûle d’une fièvre contenue. Il est, après Verga, un échantillon de ce Midi italien qui échappe à la volu-bilité et au lyrisme de l’Orient et tend à une netteté de contour qui rappelle la Grèce.

Chez Pirandello, cette netteté est moins apparente dans la forme même que dans le fond. Son humorisme procède d’une volonté de réalisme total. Il a défini lui-même son humour :

 

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« L’humorisme est un phénomène de dédoublement dans l’acte de la conception ; il est comme un Hermès Bifrons dont un vi-sage rit des pleurs de l’autre visage ». Et ailleurs : « L’artiste ordinaire ne fait attention qu’au corps, l’humoriste au corps et à l’ombre ; et parfois, plus à l’ombre qu’au corps ; il note toutes les plaisanteries de cette ombre, comment tantôt elle s’allonge et tantôt se raccourcit, comme pour faire des grimaces au corps qui, pendant ce temps, n’en tient pas compte et n’y prend pas garde ».

Ce qui donne toute son originalité à Pirandello, c’est que son humorisme n’est pas une simple théorie d’art, un procédé nouveau ou renouvelé d’observer et de peindre les hommes, mais qu’il dérive d’une conception fondamentale de la vie et de la personnalité humaines.

La « dissociation des sentiments », qui est à la base de l’art de Pirandello, n’est pas artificielle, ce n’est pas un pur jeu de dilettante, elle correspond à une réalité profonde, irrémé-diable, qui ne peut qu’entraîner tout homme qui réfléchit au scepticisme et au pessimisme absolus. Nous ne sommes pas maîtres de nos pensées, de nos sentiments, de nos volontés, nous ne sommes pas maîtres de notre personnalité. Nous sommes soumis aux lois de l’univers, à toutes sortes d’influences physiques, ataviques, etc., et surtout – c’est là le domaine favori de Pirandello – nous n’avons aucune existence personnelle, nous n’existons qu’en fonction des autres, nous jouons le personnage que notre entourage, notre métier, la so-ciété nous imposent et nous arrivons à ne plus savoir ce que nous sommes, si notre véritable personnalité est celle dont nous rêvons, celle que nous vivons ou celle que nous simulons devant les autres. Bien plus, nous ne connaissons de nous-mêmes que l’idée que nous en prenons. Parti de la « dissocia-tion des sentiments » Pirandello s’est très vite consacré exclusi-vement à l’étude de la « dissociation de la personnalité ». Tous ses contes, tous ses romans, tous ses drames, ont pour sujet des

 

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« dissociations de personnalité », simples au début, mais qui sont devenues de plus en plus complexes, surtout depuis que Pirandello a abordé le théâtre. Le roman qui a établi la re-nommée de Pirandello en Italie, en 1904, Feu Mathias Pascal, est au point de départ de cette étude. Mathias Pascal est un pauvre homme qui fuit, loin d’une épouse et d’une belle-mère acariâtres, vers l’Amérique. Il s’arrête en route à Monte-Carlo, risque ses derniers sous à la roulette. Il y rencontre la fortune. Mais on a retrouvé le lendemain de son départ, dans la petite rivière qui traverse son village, un noyé qu’on a pris pour lui et enterré sous son nom. Mathias décide alors de vivre en marge de l’état-civil, libéré de tous les préjugés et de tous les liens so-ciaux. Et c’est ici que commence le véritable roman : dépouillé de sa personnalité sociale, il n’est plus rien, ni personne. Il est volé, mais comment porter plainte quand on n’a plus d’état-civil ? Il rencontre une femme qu’il aime et dont il est aimé, mais comment l’épouser ? Il se décide après maintes péripéties à rentrer dans son village et à se faire réintégrer dans sa « personnalité » première.

Un des derniers drames de Pirandello met en scène une femme qui a abandonné, autrefois, son mari et sa petite fille et qui, quinze ans après, est retrouvée et recueillie par son mari qui lui pardonne et lui rend sa place au foyer. Mais, comme il a toujours fait croire à sa fille que sa mère était morte et l’a éle-vée dans le culte de cette mère disparue, un subterfuge est né-cessaire : il feint de se remarier. La haine de la fille pour sa mère, qu’elle croit sa marâtre, crée un drame extrêmement émouvant.

Ces trop longues explications n’étaient peut-être pas inuti-les pour donner aux nouvelles qui suivent leur véritable phy-sionomie. Leur forme les apparente à l’art d’un Maupassant, mais leur contenu est profondément différent.

 

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Le Livret rouge dissocie une « personnalité » de mère : une femme qui, par amour maternel, tue un enfant. Le devoir du médecin, montre les interprétations multiples et contradictoi-res données d’un même fait par chacun des acteurs et des spec-tateurs du drame. Dessus et dessous formule une interpréta-tion générale de la vie, dérivant de l’interprétation d’une desti-née particulière. L’Illustre Disparu montre la différence entre l’idée qu’un homme se fait d’une chose et la réalisation de cette chose.

On aurait tort pourtant de voir dans Pirandello un idéolo-gue, un philosophe : c’est avant tout un créateur. La variété de ses sujets, de ses héros – on le verra en lisant les pages qui sui-vent – est extraordinaire. Personne n’a peint avec plus de force et de vérité les Italiens d’aujourd’hui, et en particulier la bour-geoisie, ce mélange unique d’ardeur, de finesse, de crédulité, de passion, de positivisme, de poésie et de pharisaïsme, qui fait de l’Italien moyen un être complexe et presque indéchiffrable. On aimera aussi la sympathie émue dont Pirandello sait envelop-per ses tristes héros.

Benjamin CRÉMIEUX

 

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