Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même

Jean-Charles Gervaise de Latouche · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/4

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Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même

Le Portier des Chartreux

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

LE PORTIER

 

DES CHARTREUX

 

OU

 

MÉMOIRES DE SATURNIN

 

ÉCRITS PAR LUI-MÊME

 

AMSTERDAM

 

1889

LE PORTIER

 

DES CHARTREUX

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Que c'est une douce satisfaction pour un cœur d'être désabusé des vains plaisirs, des amusements frivoles et des voluptés dangereuses qui l'attachaient au monde! Rendu à lui-même après une longue suite d'égarements, et dans le calme que lui procure l'heureuse privation de ce qui faisait autrefois l'objet de ses désirs, il sent encore ces frémissements d'horreur qui laissent dans l'imagination le souvenir des périls auxquels il est échappé: il ne les sent que pour se féliciter de la sûreté où il se trouve; ces mouvements lui deviennent des sentiments chers parce qu'ils servent à lui faire mieux goûter les charmes de la tranquillité dont il jouit.

Tel est, cher lecteur, la situation du mien. Quelles grâces n'ai-je pas à rendre au Tout-Puissant dont la miséricorde m'a retiré de l'abîme du libertinage où j'étais plongé et me donne aujourd'hui la force d'écrire mes égarements pour l'édification de mes frères!

Je suis le fruit de l'incontinence des révérends pères Célestins de la ville de R… Je dis des révérends pères, parce que tous se vantaient d'avoir fourni à la composition de mon individu. Mais quel sujet m'arrête tout à coup? Mon cœur est agité: est-ce par la crainte qu'on ne me reproche que je révèle ici les mystères de l'Eglise? Ah! surmontons ce faible remords. Ne sait-on pas que tout homme est homme, et les moines surtout? Ils ont donc la faculté de travailler à la propagation de l'espèce. Eh! pourquoi la leur interdirait-on? Ils s'en acquittent si bien!

Peut-être, lecteur, vous attendez avec impatience que je vous fasse le récit détaillé de ma naissance: je suis fâché de ne pouvoir pas sitôt vous satisfaire sur cet article. Vous allez me voir de plein saut chez un bonhomme de paysan que j'ai pris longtemps pour mon père.

Ambroise, c'était le nom du bonhomme, était le jardinier d'une maison de campagne que les Célestins avaient dans un petit village à quelques lieues de la ville; sa femme, Toinette, fut choisie pour me servir de nourrice. Un fils qu'elle avait mis au monde, et qui mourut au moment où je vis le jour, aida à voiler le mystère de ma naissance. On enterra secrètement le fils du jardinier et celui des moines fut mis à sa place: l'argent fait tout.

Je grandissais insensiblement, toujours cru et me croyant moi-même fils du jardinier. J'ose dire néanmoins, qu'on me pardonne ce petit trait de vanité, que mes inclinations décelaient ma naissance. Je ne sais quelle influence divine opère sur les ouvrages des moines: il semble que la vertu du froc se communique à tout ce qu'ils touchent. Toinette en était une preuve. C'était bien la plus fringante femelle que j'aie jamais vue, et j'en ai vu quelques-unes. Elle était grosse, mais ragoûtante, de petits yeux noirs, un nez retroussé, vive, amoureuse, plus parée que ne l'est ordinairement une paysanne. Ç'aurait été un excellent pis aller pour un honnête homme; jugez pour des moines!

Quand la coquine paraissait avec son corset des dimanches, qui lui serrait une gorge que le hâle avait toujours respectée, et laissait voir deux tétons qui s'échappaient, ah! que je sentais bien dans ce moment que je n'étais pas son fils, ou que j'aurais volontiers passé sur cette qualité.

J'avais les dispositions toutes monacales. Guidé par le seul instinct, je ne voyais pas une fille que je ne l'embrassasse, que je ne lui portasse la main partout où elle voulait bien la laisser aller; et quoique je ne susse pas bien positivement ce que j'aurais fait, mon cœur me disait que j'en aurais fait plus, si l'on ne m'eût arrêté dans mes transports.

Un jour qu'on me croyait à l'école, j'étais resté dans un petit réduit où je couchais: une simple cloison le séparait de la chambre d'Ambroise, dont le lit était justement appuyé contre; je dormais; il faisait une extrême chaleur: c'était dans le cœur de l'été; je fus tout à coup réveillé par de violentes secousses que j'entendis donner à la cloison. Je ne savais que penser de ce bruit; il redoublait. En prêtant l'oreille, j'entendis des sons émus et tremblants, des mots sans suite et mal articulés. «Ah! doucement, ma chère Toinette, ne va pas si vite! Ah! coquine! tu me fais mourir de plaisir!… Va vite… Eh! vite… Ah!… je me meurs!…»

Surpris d'entendre de pareilles exclamations, dont je ne sentais pas toute l'énergie, je me rassis; à peine osais-je remuer. Si l'on m'avait su là, j'avais tout à craindre; je ne savais quoi penser, j'étais tout ému. L'inquiétude où j'étais fit bientôt place à la curiosité. J'entendis de nouveau le même bruit, et je crus distinguer qu'un homme et Toinette répétaient alternativement les mêmes mots que j'avais déjà entendus. Même attention de ma part. L'envie de savoir ce qui se passait dans cette chambre devint à la fin si vive qu'elle étouffa toutes mes craintes. Je résolus de savoir ce qu'il en était. Je serais, je crois, volontiers entré dans la chambre d'Ambroise pour voir ce qui s'y passait, au risque de tout ce qui aurait pu arriver. Je ne fus pas à cette peine. En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas quelque trou à la cloison, j'en sentis un qui était couvert par une grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle! Toinette nue comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette, faisant… quoi? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur eut ordonné de peupler la terre, mais avec des circonstances moins lubriques.

Cette vue produisit chez moi une surprise mêlée de joie et d'un sentiment vif et délicieux qu'il m'aurait été impossible d'exprimer. Je sentais que j'aurais donné tout mon sang pour être à la place du moine. Que je lui portais d'envie! que son bonheur me paraissait grand! Un feu inconnu se glissait dans mes veines; j'avais le visage enflammé, mon cœur palpitait, je retenais mon haleine, et la pique de Vénus, que je pris à la main, était d'une force et d'une roideur à abattre la cloison, si j'avais poussé un peu fort. Le père fournit sa carrière, et en se retirant de dessus Toinette, il la laissa exposée à toute la vivacité de mes regards. Elle avait les yeux mourants et le visage couvert du rouge le plus vif. Elle était hors d'haleine; ses bras étaient pendants, sa gorge s'élevait et se baissait avec une précipitation étonnante. Elle serrait de temps en temps le derrière, en se roidissant et en jetant de grands soupirs. Mes yeux parcouraient avec une rapidité inconcevable toutes les parties de son corps; il n'y en avait pas une sur laquelle mon imagination ne collât mille baisers de feu. Je suçais ses tétons, son ventre; mais l'endroit le plus délicieux, et de dessus lequel mes yeux ne purent plus s'arracher, quand une fois je les y eus fixés, c'était… Vous m'entendez. Que cette coquille avait pour moi de charmes! Ah! l'aimable coloris! Quoique couverte d'une petite écume blanche, elle ne perdait rien à mes yeux de la vivacité de sa couleur. Au plaisir que je ressentais, je reconnus le centre de la volupté. Il était ombragé d'un poil épais, noir et frisé. Toinette avait les jambes écartées, il semblait que sa paillardise fût d'accord avec ma curiosité pour ne me rien laisser à désirer!

Le moine, ayant repris vigueur, vint de nouveau se présenter au combat; il se remit sur Toinette, avec une nouvelle ardeur; mais ses forces trahirent son courage, et, fatigué de piquer inutilement sa monture, je le vis retirer l'instrument de la coquille de Toinette, lâche et baissant la tête. Toinette, dépitée de sa retraite, le prit et se mit à le secouer; le moine s'agitait avec fureur et paraissait ne pouvoir plus supporter le plaisir qu'il ressentait. J'examinais tous leurs mouvements sans autre guide que la nature, sans autre instruction que l'exemple, et, curieux de savoir ce qui pouvait occasionner ces mouvements convulsifs du père, j'en cherchais la cause en moi-même. J'étais surpris de sentir un plaisir inconnu qui augmentait insensiblement, et devint enfin si grand que je tombai pâmé sur mon lit. La nature faisait des efforts incroyables, et toutes les parties de mon corps semblaient fournir au plaisir de celle que je caressais. Il tomba enfin de cette liqueur blanche dont j'avais vu une si grande profusion sur les cuisses de Toinette. Je revins de mon extase, et retournai au trou de la cloison; il n'était plus temps: le dernier coup était joué, la partie était finie. Toinette se rhabillait, le père l'était déjà.

Je restai quelque temps l'esprit et le cœur remplis de l'aventure dont je venais d'être témoin, et dans cette espèce d'étourdissement qu'éprouve un homme qui vient d'être frappé par l'éclat d'une lumière étrangère. J'allais de surprise en surprise; les connaissances que la nature avait mises dans mon cœur venaient de se développer, les nuages dont elle les avait couvertes s'étaient dissipés. Je reconnus la cause des différents sentiments que j'éprouvais tous les jours à la vue des femmes. Ces passages imperceptibles de la tranquillité aux mouvements les plus vifs, de l'indifférence aux désirs, n'étaient plus des énigmes pour moi. Ah! m'écriai-je, qu'ils étaient heureux! la joie les transportait tous deux. Il faut que le plaisir qu'ils goûtaient soit bien grand. Ah! qu'ils étaient heureux! qu'ils étaient heureux! L'idée de ce bonheur m'absorbait; elle m'ôtait pour un moment tout pouvoir d'y réfléchir. Un silence profond succédait à mes exclamations. Ah! reprenais-je aussitôt, ne serai-je jamais grand pour en faire autant à une femme? Je mourrais sur elle de plaisir, puisque je viens d'en avoir tant. Ce n'est là sans doute qu'une image de celui que le père Polycarpe goûtait avec ma mère; mais, poursuivais-je je suis bien simple! Est-il absolument nécessaire d'être grand pour avoir ce plaisir-là? Pardi! il me semble que le plaisir ne se mesure pas à la taille: pourvu que l'on soit l'un sur l'autre, cela doit aller tout seul!

Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles découvertes à ma sœur Suzon. Elle avait quelques années de plus que moi: c'était une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces physionomies ouvertes que l'on serait tenté de croire niaises, parce qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus, pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans intention, mais dont l'effet n'est pas moins sûr que celui des yeux brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionnés. Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossièrement contenté du sentiment, sans être tenté d'en pénétrer la cause. Ne serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants, semble vous prier de lui donner votre cœur, et que ceux d'une brune veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de compassion pour sa faiblesse, et cette façon de demander est bien séduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous promettre qu'elle le sera. Le cœur se gendarme contre celle-ci, n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?

Je l'avoue à ma honte, il ne m'était pas encore venu dans l'esprit de jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'étant la filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait élever chez elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait même un an qu'elle était au couvent: elle n'en était sortie que depuis huit jours; sa marraine, qui devait venir passer quelque temps à la campagne, lui avait promis de venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflammé du désir d'endoctriner ma chère sœur et de goûter avec elle les mêmes plaisirs, que je venais de voir prendre au père Polycarpe avec Toinette. Je ne fus plus le même pour elle. Mes yeux sourirent à mille charmes que je ne lui avais pas aperçus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que le lis, ferme, potelée. Je suçais déjà avec un délice inexprimable ces deux petites fraises que je voyais au bout de ces tétons; mais surtout dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abîme de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Animé par l'ardeur vive et brûlante que ces idées répandaient dans tout mon corps, je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la brune s'avançait: je me flattais qu'à la faveur de l'obscurité que la nuit allait répandre je serais dans un moment au comble de mes désirs, si je la trouvais. Je l'aperçus de loin qui cueillait des fleurs. Elle ne pensait pas alors que je méditais de cueillir la fleur la plus précieuse de son bouquet. Je volai à elle; la voyant livrée toute entière à une occupation aussi innocente, je balançai dans le moment si je lui ferais connaître mon dessein. A mesure que j'approchais, je sentais ralentir la vivacité de ma course. Un tremblement soudain semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son innocence; je n'étais retenu que par l'incertitude du succès. Je l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire deux mots sans reprendre haleine.—Que fais-tu donc là, Suzon? lui dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'échappa en riant et me répondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des fleurs?—Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?—Eh! vraiment oui, me répliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fête de ma marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne m'échappât. Mon cœur s'était déjà fait (si j'ose me servir de ce terme) une habitude de la regarder comme une conquête sûre; et l'idée de son éloignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore goûté.—Je ne te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.—Pourquoi donc, me répondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons, poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi à faire mon bouquet. Je ne lui répondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitôt elle de m'en jeter aussi.—Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes davantage, je te… Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait mes menaces, elle m'en jeta une poignée. Dans le moment ma timidité m'abandonna; je ne craignais pas d'être vu. La brune, qui empêchait qu'on ne pût voir à une certaine distance, favorisait mon audace. Je me jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en empêche; je la tiens étroitement serrée dans mes bras en lui baisant la gorge, elle se débat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle crie comme un petit démon; elle se défend si bien que je crains de n'en pouvoir venir à bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je voulais qu'elle n'y entendît. Que je me trompais!—Allons, lui dis-je, Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux bien t'aider.—Oui, oui, me répondit-elle avec une agitation au moins égale à la mienne, va, voilà ma mère qui vient, et je…—Ah! Suzon, repris-je vivement en l'empêchant d'en dire davantage, ma chère Suzon, ne lui dis rien; je te donnerai… tiens, tout ce que tu voudras! Un nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva. Je craignais que Suzon ne parlât; elle ne dit mot, et nous retournâmes tous ensemble souper, comme si rien n'était.

Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils d'Ambroise: je venais d'être habillé tout de neuf. En vérité, sa révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants étaient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait osé porter un œil critique et malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C'étaient de si honnêtes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une aventure illustre.

A propos de cette figure-là, j'avais un air espiègle qui ne prévenait pas contre moi. J'étais mis proprement; des yeux malins, de longs cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules, et relevaient à merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne laissait pas de valoir son prix. C'est un témoignage authentique que je me crois obligé de rendre au jugement de plusieurs très honnêtes et très vertueuses personnes à qui j'ai rendu mes hommages.

Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville (c'était le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville voisine, qui venait à sa terre prendre le lait pour rétablir une poitrine dérangée par le vin de Champagne et quelques autres causes.

Suzon s'étant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus aimable à mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allâmes au château. Nous trouvâmes la dame dans un appartement d'été où elle prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur médiocre, poil brun, peau blanche, le visage laid en général, enluminé d'un rouge champenois, les yeux alertes, amoureux, et tétonnière autant que femme au monde. Ce fut d'abord la première bonne qualité que je lui remarquais: ç'a toujours été mon faible que ces deux boules-là! C'est aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand vous… Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!

Sitôt que la dame nous aperçut, elle jeta sur nous un regard de bonté, sans changer de situation. Elle était couchée sur un canapé, une jambe dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc, assez court pour laisser voir un genou qui n'était pas assez couvert pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit corset de la même couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose, bichonnée d'un petit air négligé, et la main passée sous son jupon, jugez à quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et mon cœur la suivit de près; mon sort était de devenir désormais amoureux de toutes les femmes qui se présenteraient à mes yeux: les découvertes de la veille avaient fait éclore en moi ces louables dispositions.

—Ah! bonjour, ma chère enfant, dit Mme Dinville à Suzon; eh bien, tu reviens donc me trouver? Ah!… tu m'apportes un bouquet; mais, vraiment, je te suis bien obligée, ma chère fille; embrasse-moi donc! Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux sur moi, quel est donc ce beau gros garçon-là? Comment petite fille, vous vous faites accompagner par un garçon? Cela est joli! Je baissai les yeux; Suzon lui dit que j'étais son frère; révérence de ma part—Ton frère? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens une petite langue se glisser entre mes lèvres et une main qui joue avec les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manière de baiser; j'étais tout ému. Je jetai sur elle un regard timide, et je rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de même nature après lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'étais guère de la façon dont elle me tenait embrassé. Je n'en étais pourtant pas fâché: il me semblait que c'était toujours autant de retranché sur le cérémonial de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans doute redevable de ma liberté qu'à la réflexion qu'elle fit sur le mauvais effet que pouvait produire la vivacité de ses caresses prodiguées avec si peu de ménagement à une première vue; mais ces réflexions ne furent pas de longue durée; elle reprit la conversation avec Suzon, et le refrain de chaque période était: Suzon, venez me baiser. D'abord le respect me faisait tenir écarté.— Eh bien, dit-elle en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garçon-là ne viendra donc pas aussi me baiser? J'avançai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais encore aller à la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus passionné qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses entre ma sœur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'étais plus habile que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien à ce petit manège, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part. Peu à peu ma sœur se trouva sevrée de la sienne; je m'établis dans le privilège exclusif de jouir des bontés de la dame; Suzon n'avait plus que les paroles.

Nous étions assis sur le canapé; nous babillions, car Mme Dinville était grande babillarde. Suzon était à sa droite, j'étais à sa gauche. Suzon regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait à me défriser, à me pincer la joue, à me donner de petits soufflets; moi, je m'amusais à la regarder, à lui mettre la main, d'abord en tremblant, sur le col; ses manières aisées, me donnaient beau jeu; j'étais effronté: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie par la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire, descendait insensiblement du col à la gorge, et s'appesantissait avec délices sur un sein dont la fermeté élastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon cœur nageait dans la joie; déjà je tenais dans la main une de ces boules charmantes que je maniais à souhait. J'allais y mettre la bouche; en avançant on arrive au but. J'aurais, je crois, poussé ma bonne fortune jusqu'où elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli du village, vieux singe envoyé par un démon jaloux de mon bonheur, se fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, réveillée par le bruit que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit fripon? Je retirai la main précipitamment; mon effronterie ne tint pas contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville, qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle accompagna d'un sourire charmant, que sa colère n'était que pour la forme, et ses regards me confirmèrent que ma hardiesse lui déplaisait moins que l'arrivée de ce vilain bailli.

Il entra; l'ennuyeux personnage! Après avoir toussé, craché, éternué, mouché, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous en eussions été quittes pour cela, ce n'aurait été que demi-mal; mais il semblait que le maraud eût donné le mot à tous les importuns du village, qui vinrent tour à tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme Dinville eut répondu à bien des sots complimenteurs, elle se tourna de notre côté et nous dit: Ah çà! mes chers enfants, vous reviendrez demain dîner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon cœur trouvait son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort à mon penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'être flatté.—Vous viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amènerez Saturnin; c'était le nom que portait alors votre serviteur. Adieu, Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste de rien avec elle. Nous sortîmes.

Je me sentais dans une disposition qui assurément m'aurait fait honneur auprès de Mme Dinville, sans la visite imprévue de ces ennuyeux complimenteurs; mais ce que je sentais pour elle n'étais pas de l'amour, ce n'était qu'un désir violent de faire avec une femme la même chose que j'avais vu faire au père Polycarpe avec Toinette. Le délai d'un jour que Mme Dinville m'avait donné me paraissait immense. J'essayai, chemin faisant, de remettre Suzon sur les voies, en lui rappelant l'aventure de la veille.—Que tu es simple, Suzon! lui dis-je. Tu crois donc que je voulais te faire du mal hier?—Que voulais-tu donc me faire? répondit-elle.—Bien du plaisir. —Quoi! reprit-elle avec une apparence de surprise, en me mettant la main sous la jupe tu m'aurais fait bien du plaisir?—Assurément; si tu veux que je t'en donne la preuve, lui dis-je, viens avec moi dans quelque endroit écarté. Je l'examinais avec inquiétude; je cherchais sur son visage quelques marques des effets que devait produire ce que je lui disais: je n'y voyais pas plus de vivacité qu'à l'ordinaire. Le veux-tu bien? dis, ma chère Suzon, continuais-je en la caressant.— Mais, encore, reprit-elle sans faire semblant d'entendre la proposition que je lui faisais, qu'est-ce donc que ce plaisir dont tu me fait tant d'éloges?—C'est, lui répondis-je, l'union d'un homme avec une femme qui s'embrassent, qui se serrent bien fort et qui se pâment en se tenant étroitement serrés de cette façon. Les yeux toujours fixés sur le visage de ma sœur, je ne laissais échapper aucun des mouvements qui l'agitaient; j'y voyais la gradation insensible de ses désirs, sa gorge bondissait.—Mais, me dit-elle avec une naïveté curieuse qui me paraissait de bonne augure, mon père m'a quelquefois tenu comme tu le dis, sans sentir cependant ce plaisir que tu me promets.—C'est, repartis-je, qu'il ne te faisait pas ce que je voudrais te faire.—Et que voudrais-tu donc me faire? me demanda-t-elle d'une voix tremblante.—Je te mettrais, lui répondis-je effrontément, quelque chose entre les cuisses qu'il n'osait pas te mettre. Elle rougit, et me laissa, par son trouble, la liberté de continuer en ces termes: Vois-tu, Suzon, tu as un petit trou ici, lui dis-je en lui montrant l'endroit où j'avais vu la fente de Toinette.—Eh! qui t'a dit cela? me demanda-t-elle sans lever les yeux sur moi.—Qui me l'a dit, repris-je assez embarrassé de sa question, c'est q… c'est que toutes les femmes en ont autant.—Et les hommes? poursuivit-elle.—Les hommes, lui répondis-je, ont une machine à l'endroit où vous avez une fente. Cette machine se met dans cette fente, et c'est là ce qui fait le plaisir qu'une femme prend avec un homme. Veux-tu que je te fasse voir la mienne? mais à la condition que tu me laisseras toucher à ta petite fente: nous nous chatouillerons, et nous serons bien aises.

Suzon était toute rouge. Les discours que je lui tenais paraissaient la surprendre; il semblait qu'elle eût peine à m'en croire; elle n'osait me laisser mettre la main sous sa jupe, dans la crainte, disait-elle, que je ne voulusse la tromper et que je n'allasse tout déclarer. Je l'assurai que rien au monde ne serait capable de m'en arracher l'aveu, et, pour la convaincre de cette différence que je lui disais se trouver entre nous deux, je voulus lui prendre la main; elle la retira, et nous continuâmes notre entretien jusqu'à la maison.

Je voyais bien que la petite friponne prenait goût à mes leçons, et que si je la trouvais encore une fois cueillant des fleurs, il ne me serait pas difficile de l'empêcher de crier. Je brûlais d'envie de mettre la dernière main à mes instructions et d'y joindre l'expérience.

A peine étions-nous entrés dans la maison que nous vîmes entrer le père Polycarpe; je démêlai le motif de sa visite: je n'en doutai plus quand sa révérence eut déclaré d'un air aisé qu'elle venait prendre le dîner de famille. On croyait Ambroise bien loin; il est vrai qu'il ne les gênait guère, mais on est toujours bien aise d'être débarrassé de la présence d'un mari, quelque commode qu'il soit. C'est toujours un animal de mauvais augure. Je ne doutai pas que je n'eusse après-midi le même spectacle que j'avais eu la veille, et sur le champ je formai le dessein d'en faire part à Suzon. Je pensais, avec raison, qu'une pareille vue serait un excellent moyen pour avancer mes petites affaires avec elle; je ne lui en parlai pas. Je remis cette épreuve à l'après-dînée, bien résolu à n'employer ce moyen qu'à l'extrémité, comme un corps de réserve décisif pour une action.

Le moine et Toinette ne se gênaient pas en notre présence: ils nous croyaient des témoins peu dangereux. Je voyais la main gauche du père se glisser mystérieusement sous la table et agiter les jupes de Toinette, qui lui souriait et me paraissait écarter les cuisses pour laisser apparemment le passage plus libres aux doigts libertins du paillard moine.

Toinette avait de son côté une main sur la table, mais l'autre était dessous et rendait vraisemblablement au père ce que le père lui prêtait. J'étais au fait. Les plus petites choses frappent un esprit prévenu. Le révérend père chopinait de bonne grâce; Toinette lui répondait sur le même ton; ses désirs parvinrent bientôt au point d'être gênés par notre présence: elle nous le fit connaître en nous conseillant, à ma sœur et à moi, d'aller faire un tour dans le jardin; j'entendis ce qu'elle voulait nous dire. Nous nous levâmes aussitôt, et leur laissâmes, par notre départ, la liberté de faire autre chose que glisser les mains sous la table. Jaloux du bonheur que notre départ allait les mettre en état de goûter, je voulus encore essayer de venir à bout de Suzon sans le secours du tableau que je devais offrir à ses regards. Je la conduisis vers une allée d'arbres dont l'épais feuillage faisait une obscurité qui promettait beaucoup d'assurances à mes désirs. Elle s'aperçut de mon dessein, et ne voulut pas m'y suivre.—Tiens, Saturnin, me dit-elle, ingénument, je vois que tu veux encore m'entretenir de cela; et bien, parlons-en.— Je te fais donc plaisir, répondis-je, quand j'en parle? Elle me l'avoua. Juge, lui dis-je, ma chère Suzon, par celui que mes discours te donnent, de celui que tu aurais… Je ne lui en dis pas davantage: je la regardais, je tenais sa main, que je pressais contre mon sein.— Mais, Saturnin, me dit-elle, si… cela allait faire du mal?—Quel mal veux-tu que cela fasse? lui répondis-je, charmé de n'avoir plus qu'un aussi faible obstacle à détruire; aucun, ma chère petite; au contraire. —Aucun, reprit-elle en rougissant et en baissant la vue, et si j'allais devenir grosse? Cette objection me surprit étrangement. Je ne croyais pas Suzon si savante, et j'avoue que je n'étais pas en état de lui donner une réponse satisfaisante.—Comment donc, grosse? lui dis-je? est-ce que c'est comme cela que les femmes deviennent grosses, Suzon?—Sans doute, me répondit-elle, d'un ton d'assurance qui m'effraya.—Et où l'as-tu donc appris? lui demandais-je, car je sentais bien que c'était à son tour à me donner des leçons. Elle me répondit qu'elle voulait bien me le dire, mais à condition que je n'en parlerais de ma vie.—Je te crois discret, Saturnin, ajouta-t-elle, et si tu étais capable d'ouvrir jamais la bouche sur ce que je vais te dire, je te haïrais à la mort. Je lui jurai que jamais je n'en parlerais. Asseyons-nous ici, poursuivit-elle en me montrant un gazon où l'on n'était à l'aise que pour causer sans être entendus. J'aurais bien mieux aimé l'allée; nous n'y aurions pas été vus ni entendus. Je la proposai de nouveau, elle n'y voulu pas venir.

Nous nous assîmes sur le gazon, à mon grand regret; pour comble de malheur, je vis arriver Ambroise. N'ayant plus d'espérance pour cette fois, je pris mon parti. L'agitation où me mit le désir d'apprendre ce que devait me dire Suzon fit diversion à mon chagrin.

Avant de commencer, Suzon exigea encore de nouvelles assurances de ma part: je les lui donnai avec serment. Elle hésitait, elle n'osait encore; je la pressai si fort qu'elle se détermina.—Voilà qui est fait, me dit-elle, je t'en crois, Saturnin; écoute, tu vas être étonné de ma science, je t'en avertis. Tu croyais m'apprendre quelque chose tantôt, j'en sais plus que toi: tu vas le voir; mais ne crois pas pour cela que j'aie moins pris de plaisir à ce que tu m'as dit: on aime toujours à entendre parler de ce qui flatte.—Comment donc! tu parles comme un oracle; on voit bien que tu as été au couvent. Que cela façonne une fille!—Oh! vraiment, me répondit-elle, si je n'y avais jamais été, j'ignorerais bien des choses que je sais.—Eh! dis le-moi donc ce que tu sais, repris-je vivement; je meurs d'envie de l'apprendre.

Il n'y a pas longtemps, continua Suzon, que, pendant une nuit fort obscure, je dormais d'un profond sommeil; je fus réveillée en sentant un corps tout nu qui se glissait dans mon lit; je voulus crier, mais on me mit la main sur la bouche, en me disant: Tais-toi; je ne veux pas te faire de mal; est-ce que tu ne reconnais pas la sœur Monique? Cette sœur venait, depuis peu, de prendre le voile de novice; c'était ma meilleure amie.—Jésus, lui dis-je, ma bonne, pourquoi donc venir me surprendre dans le lit?—C'est que je t'aime! me répondit-elle en m'embrassant.—Et pourquoi êtes-vous toute nue?—C'est qu'il fait si chaud que ma chemise même est trop pesante; il tombe une pluie terrible; j'ai entendu le tonnerre qui grondait: j'en ai bien peur; ne l'entends-tu pas aussi? Quel bruit il fait! Ah! serre-moi bien fort, mon petit cœur; mets le drap par dessus notre tête pour ne pas voir ces vilains éclairs. Là, bon! Ah! ma chère Suzon, que j'ai peur! Moi, qui ne crains pas le tonnerre, je tâchais de rassurer la sœur, qui, pendant ce temps-là, me passait sa cuisse droite entre les miennes et sa gauche par dessous, et, dans cette posture, elle se frottait contre ma cuisse droite, en me mettant la langue dans la bouche et me donnant de petits coups sur la fesse avec la main. Après qu'elle se fut un peu remuée de cette façon-là, je crus sentir qu'elle me mouillait la cuisse. Elle poussait des soupirs: je m'imaginais que c'était la peur du tonnerre qui faisait cela. Je la plaignais; mais bientôt elle reprit sa posture naturelle. Je croyais qu'elle allait s'endormir, et je me préparais à en faire autant, quand elle me dit: Tu dors donc, Suzon? Je lui répondis que non, mais que j'allais bientôt le faire.—Tu veux donc, reprit-elle, me laisser mourir de frayeur? Oui, je mourrai si tu te rendors; donne-moi la main, ma chère petite: donne. Je me laissai prendre la main, qu'elle porta aussitôt à sa fente, en me disant de la chatouiller avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amitié pour elle. J'attendais qu'elle me dît de finir, mais elle ne disait mot, écartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu'à l'ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant le derrière. Je crus qu'elle se trouvait mal, et je cessai de faire aller le doigt.—Ah! Suzon, me dit-elle d'une voix entrecoupée, achève! Je continuai. Ah! s'écria-t-elle en s'agitant bien fort et en m'embrassant étroitement, dépêche, ma petite reine, dépêche! Ah! ah! vite, ah!… je me meurs! Au moment qu'elle disait cela, tout son corps se roidit et je me sentis de nouveau la main mouillée; enfin, elle poussa un grand soupir et resta sans mouvement. Je t'assure, Saturnin, que j'étais bien étonnée de tout ce qu'elle me faisait faire.—Et tu n'étais pas émue? lui dis-je.—Oh! que si, me répondit-elle; je voyais bien que tout ce que je venais de lui faire lui avait donné beaucoup de plaisir, et que si elle voulait m'en faire autant j'en aurais beaucoup aussi; mais je n'osais le lui proposer. Elle m'avait cependant mise dans un état bien embarrassant. Je désirais et je n'osais lui dire ce que je désirais: je remettais avec plaisir la main sur sa fente; je prenais la sienne, que je portais, que je faisais reposer sur différents endroits de mon corps, sans oser pourtant la mettre sur le seul où je sentais que j'en avais besoin. La sœur, qui savait aussi bien que moi ce que je lui demandais, et qui avait la malice de me laisser faire, eut à la fin pitié de mon embarras et me dit en m'embrassant: Je vois bien, petite coquine, ce que tu veux. Aussitôt elle se couche sur moi, je la reçois dans mes bras.—Ouvre un peu les cuisses, me dit-elle. Je lui obéis. Elle me coule le doigt où le mien venait de lui faire tant de plaisir: elle répétait elle-même les leçons qu'elle m'avait données. Je sentais le plaisir monter par degré et s'accroître à chaque coup de doigt qu'elle donnait. Je lui rendais en même temps le même service. Elle avait les mains jointes sous mes fesses; elle m'avait avertie de remuer un peu le derrière, à mesure qu'elle pousserait. Ah! qu'elle semait de délices dans ce charmant badinage! Mais elles n'étaient que le prélude de celles qui devraient suivre. Le ravissement me fit perdre toute connaissance; je demeurai pâmée dans les bras de ma chère Monique. Elle était dans le même état: nous étions immobiles. Je revins ensuite de mon extase. Je me trouvai aussi mouillée que la sœur, et ne sachant à quoi attribuer un pareil prodige, j'avais la simplicité de croire que c'était du sang que je venais de verser; mais je n'en étais pas effrayée, au contraire; il semblait que le prodige que je venais de goûter m'eût mise en fureur, tant je me sentais envie de recommencer. Je le dis à Monique; elle me répondit qu'elle était lasse et qu'il fallait attendre un peu. Je n'en eus pas la patience et je me mis sur elle, comme elle venait de se mettre sur moi. J'entrelaçai mes cuisses dans ses cuisses, et me frottant comme elle l'avait fait, je retombais en extase. —Eh bien, me dit la sœur chargée des témoignages que je lui donnais du plaisir que je ressentais, es-tu fâchée, Suzon, que je sois venue dans ton lit? Oui, je gage que tu me veux du mal d'être venue te réveiller.—Ah! lui répondis-je, que vous savez bien le contraire! Que pourrais-je vous donner pour une nuit aussi charmante?—Petite coquine, reprit-elle en me baisant, va, je ne te demande rien: n'ai-je pas eu autant de plaisir que toi? Ah! que tu viens de m'en faire goûter! Dis-moi, ma chère Suzon, poursuivit-elle, ne me cache rien: n'avais-tu jamais pensé à ce que nous venons de faire? Je lui dis que non. Quoi! reprit-elle, tu ne t'étais jamais mis le doigt dans ton petit conin? Je l'interrompis pour lui demander ce qu'elle entendait par ce mot. Eh! c'est cette fente, me répondit-elle, où nous venons de nous chatouiller. Quoi! tu ne savais pas encore cela? Ah! Suzon, à ton âge, j'en savais plus que toi.—Vraiment, lui répondis-je, je n'avais garde de goûter de ce plaisir. Vous connaissez le père Jérôme, notre confesseur: c'est lui qui m'en a toujours empêchée. Il me fait trembler quand je me confesse; il ne manque pas de me demander exactement si je ne fais pas d'impuretés avec mes compagnes, et il me défend surtout d'en faire sur moi-même. J'ai toujours eu la simplicité de l'en croire; mais je sais à présent à quoi m'en tenir sur ses défenses.—Et comment, me dit Monique, t'explique-t-il ces impuretés qu'il te défend de faire sur toi-même?— Mais, lui répondis-je, il me dit, par exemple, que c'est quand on se met le doigt où vous savez, quand on se regarde les cuisses, la gorge. Il me demande si je ne me sers pas de miroir pour m'examiner autre chose que le visage. Il me fait mille autres questions semblables.—Ah! le vieux coquin! s'écria Monique; je gage qu'il ne cesse de t'entretenir de cela.—Vous me faites, dis-je à la sœur, prendre garde à certaines actions qu'il fait pendant que je suis dans son confessionnal et que j'ai toujours prises sottement pour des marques d'amitié. Le vieux scélérat! J'en connais à présent le motif.—Eh! quelles actions donc? me demanda vivement la sœur. —Ces actions, lui répondis-je, c'est de me baiser à la bouche, en me disant de m'approcher pour qu'il entende mieux, de me considérer attentivement la gorge pendant que je lui parle, de m'y mettre la main dessus, et de me défendre de la montrer, sous prétexte que c'est un acte de coquetterie; et malgré ses sermons il ne tire pas sa main, qu'il avance de plus en plus sur mon sein, et pousse même quelquefois jusqu'à mes tétons. Quand il l'ôte, c'est pour la porter aussitôt sous sa robe, qu'il remue avec de petites secousses. Il me presse alors entre ses genoux; il m'approche avec avec sa main gauche, il soupire, ses yeux s'égarent; il me baise plus fort qu'à l'ordinaire, ses paroles sont sans suite; il me dit des douceurs et me fait des remontrances en même temps.

Je me souviens qu'un jour, en retirant la main de dessous sa robe pour me donner l'absolution, il me couvrit toute la gorge de quelque chose de chaud qui se répandit par petites gouttes. Je l'essuyai au plus vite avec mon mouchoir, dont je n'ai pas pu me servir depuis. Le père, tout interdit, me dit que c'était de la sueur qui coulait de ses doigts. Qu'en pensez-vous, ma chère Monique? dis-je à la sœur.—Je te dirai tout à l'heure ce que c'était, me répondit-elle. Ah! le vieux pécheur! Mais sais-tu bien, Suzon, continua-t-elle, que tu viens de me conter ce qui m'est arrivé avec lui?—Comment donc, lui dis-je, vous ferait-il aussi quelque chose à vous?—Non, assurément, me répondit-elle, car je le hais à la mort, et je ne vais plus à lui depuis que je suis devenue plus savante.—Et comment avez-vous donc appris, lui demandais-je, à connaître ce qu'il vous faisait?—Je consens à te le dire, me répondit la sœur; mais sois discrète, car tu me perdrais, ma chère Suzon.

—Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma sœur après un moment de silence, si je dois révéler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une histoire dont le prélude me charmait me fournit des expressions pour vaincre l'irrésolution de Suzon. Je mêlai les caresses aux assurances et je vins à bout de la persuader. C'est la sœur Monique qui va s'exprimer par la bouche de Suzon. Quelque emporté que doive paraître le caractère de cette sœur, je crains que mes expressions ne soient encore au-dessous de la réalité. Le peu de temps que j'ai passé avec elle m'en a fait concevoir une idée que je ne saurais rendre bien fidèlement. Voici comme s'explique cette héroïne:

Nous ne sommes pas maîtresses des mouvements de notre cœur. Séduites en naissant par l'attrait du plaisir, c'est à lui que nous en offrons le premier sentiment. Heureuses celles dont le tempérament ne s'effraye pas des conseils austères de la raison! Elles y trouvent un secours contre le penchant de leur cœur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non. Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achètent assez cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que cette sagesse, après tout, dont on nous étourdit les oreilles: Une chimère, un mot consacré à exprimer la captivité où l'on retient notre sexe. Les éloges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empêche de crier. Des vieilles que l'âge a rendues insensibles au plaisir, ou plutôt que la retraite leur interdit, croient se dédommager de l'impuissance de le goûter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre maître que son cœur: ce n'est que lui qu'il faut écouter, ce n'est qu'à ces conseils qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un cloître pour m'empêcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu même où l'on voulait étouffer mes désirs que j'ai trouvé le moyen de les satisfaire.

Toute jeune que j'étais, quand ma mère, après la mort de son quatrième mari, vint demeurer dans ce couvent en qualité de dame pensionnaire, je ne laissai pas d'être effrayée de la résolution qu'elle avait prise. Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle allait me rendre malheureuse. L'âge en me donnant des lumières, m'éclaira sur la cause de mon aversion pour le cloître. Je sentais qu'il me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en être privée je passai bientôt à réfléchir sur ce qui pouvait me rendre cette privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une espèce de créature différente de la notre? Quelle est la cause des mouvements que sa vue excite dans mon cœur? Est-ce un visage plus aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve n'excite que plus ou moins d'émotion. L'agitation de mon cœur est indépendante de ces charmes puisque le père Jérôme lui-même, tout désagréable qu'il est, m'émeut quand je suis près de lui. Ce n'est donc que la seule qualité d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le produit-elle? J'en sentais la raison dans mon cœur, mais je ne la connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens où mon ignorance la réduisait. Efforts inutiles! Je n'acquérais de nouvelles connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.

Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais à des réflexions: elles me tenaient lieu de compagnie où je me plaisais le plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'étais seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon cœur, je lui demandais raison de ce qu'il sentait; je me déshabillais toute nue; je m'examinais avec un sentiment de volupté; je portais des regards enflammés sur toutes les parties de mon corps; je brûlais, j'écartais les cuisses, je soupirais; mon imagination échauffée me présentait un homme, j'étendais les bras pour l'embrasser, mon conin était dévoré par un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais les plus vives démangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'étais prête à succomber; mais, effrayée de mon dessein, j'y portais le bout du doigt, et je le retirais avec précipitation; je me le couvrais avec le creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai à la passion, j'enfonçai, je m'étourdis sur la douleur, pour n'être sensible qu'au plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que mes forces me le permirent.

J'étais enchantée de la découverte que je venais de faire: elle avait répandu la lumière dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt venait de me procurer de si délicieux moments, il fallait que les hommes fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une espèce de doigt qui leur servît à mettre où j'avais mis le mien, car je ne doutais pas que ce ne fût là la véritable route du plaisir. Parvenue à ce degré de lumière, je me sentais agitée du désir violent de voir dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de plaisir.

Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait réciproquement naître dans le cœur des hommes, je joignis à mes charmes tous les petits agréments dont l'envie de plaire a inventé l'usage. Se pincer les lèvres avec grâce, sourire mystérieusement, jeter des regards curieux, modestes, amoureux, indifférents; affecter de ranger, de déranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en précipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je possédais ces petits talents dans le dernier degré de la coquetterie; je m'y exerçais continuellement: mais, ici, c'était les posséder en pure perte. Mon cœur soupirait après la présence de quelqu'un qui connût le prix de mon savoir et qui me fît connaître l'effet qu'il aurait produit sur lui.

Continuellement à la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyât ce que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de toutes les pensionnaires que les frères venaient voir. En demandait-on quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y trouvais ne me voyaient pas impunément.

J'y examinais un jour un beau garçon dont les yeux noirs et vifs me rendaient avec usure mes regards. Un sentiment délicat et piquant, détaché même du plaisir ordinaire que la présence des hommes me procurait, fixait agréablement mon attention sur lui. L'opiniâtreté de mes regards qu'il avait d'abord reçus avec assez d'indifférence, anima les siens: il ne les détourna pas de dessus moi. Il n'était rien moins que timide, ou plutôt il était d'une hardiesse qui, soutenue des charmes de sa figure, lui répondait du succès avec toutes les femmes qu'il voulait attaquer. Il profitait des moments que sa sœur détournait la vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma petite vanité voulait que je fisse semblant d'entendre, et que j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main entre ses cuisses: je rougis, et, malgré moi, j'en suivis du coin de l'œil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche, qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas être bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de toucher était de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La pudeur voulait que je m'éloignasse, mais la pudeur fait une faible résistance quand le cœur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientôt je portai sur Verland (c'était son nom) des yeux que je voulais faire paraître irrités et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je n'avais pas la force de le désapprouver: il profita de ma faiblesse, et pour ne me rien laisser à désirer sur l'ardeur dont ses regards me témoignaient qu'ils étaient animés, il joignit le premier doigt de la main gauche avec le pouce, et mit dans cette espèce de fente le second doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des soupirs. Le fripon me rappelait par là des circonstances trop charmantes pour me laisser la force de lui témoigner la colère que méritait ce nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'étais contente de lui! et que je me figurais que je l'aurais été bien davantage, si nous nous fussions trouvés seuls; mais, quand nous l'aurions été, une grille impénétrable eût arrêté nos plaisirs.

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