Le tueur au caillou

Alessandro Robecchi · Chapitre 1 sur 35

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Le tueur au caillou

Chapitre 1

 

NOVEMBRE 2016

 

Peut-être qu’il aurait dû pleuvoir.

Francesco s’est dit ça en s’habillant, qu’un jour comme celui-là méritait

une lumière plus appropriée, quelque chose qu’un bon réalisateur aurait

longuement étudié puis élaboré avec soin dans l’attente de la bonne journée

: le ciel gris, les gouttes fines, l’humidité flottante qu’il y a à Milan quand tu

ne sais pas si l’eau vient d’au-dessus de ta tête ou d’en dessous de tes pieds.

À la place, il y a un soleil pâle, de ceux qui ne réchauffent pas, un soleil qui

fait le minimum syndical, la sensation de ces ampoules écologiques qui

peinent à donner de la puissance quand tu appuies sur l’interrupteur, et font

la lumière des morts.

Chiara l’a serré contre elle toute la nuit, elle a appuyé la tête sur son

épaule, même si ça l’a gêné au bout d’un certain temps, mais il ne dormait

pas et il ne s’est pas dégagé. Il a laissé son bras s’endormir, en supportant le

fourmillement, en respirant presque la mèche violette de ces cheveux qui

sentaient le shampooing.

Puis il s’est levé tôt et a fait ce qu’il avait à faire.

Il est descendu dans la cour, a traversé les plates-bandes fatiguées, il a

longé les murs écaillés et s’est glissé par la petite porte du bâtiment C, il a

monté les quatre étages d’escaliers et il est entré chez madame Antonia, la

porte était ouverte.

Elle était réveillée, allongée sur son lit. Francesco a pris dans un tiroir une

petite boîte en plastique avec des compartiments, il a compté les pilules, les

a posées sur la table.

« Ces deux-là, juste après le déjeuner et après le dîner, comme d’habitude,

te plante pas, l’autre avant de te coucher », a-t-il dit. Puis, aussi : « Tu as

déjà pris ton lait ? »

Madame Antonia a fait oui de la tête.

« Quand est-ce que tu dois faire ta prise de sang ?

— Jeudi. À dix heures et demie.

— Bien, je viens avec quelqu’un pour t’amener en bas et je

t’accompagne », a dit Francesco.

Elle a tenté un sourire.

Ces derniers mois, les escaliers sont devenus un cauchemar. Elle,

pratiquement incapable de bouger, pas d’ascenseur, cage étroite, HLM.

HLM, pense Francesco, oui. Habitation pour Locataires Miséreux.

Il vient donc avec Chiara ou avec quelqu’un du collectif et ils la portent à

bout de bras, quand il le faut. En haut, en bas, en faisant semblant de ne pas

voir son visage humilié. La voisine fait ses courses et vérifie qu’elle mange,

d’autres viennent de temps en temps, sans roulement précis, sans planifier,

les têtes habituelles, les têtes du quartier. Un va-et-vient.

À l’étage du dessus il y a une sorte de grenier, mais habitable. Avec les

autres du collectif, ils ont défoncé la porte, dégoté sommiers et matelas. Ils

y ont installé une famille de Syriens. Des jeunes, elle était enceinte, ils

dormaient à la gare, voulaient partir en Allemagne. Ils sont arrivés à trois et

là ils sont quatre, silencieux, gentils. Lorsqu’elle fait du couscous, elle en

apporte une assiette à madame Antonia, qui dit qu’elle aime, mais ça doit

être par politesse. Une fois ils ont aussi fait des figues confites, dans le

grenier, une sucrerie de ces coins-là, et tout le monde en a mangé, une

espèce de petite fête.

Bière. Joints. Bavardage. Il suffit de pas grand-chose, non ?

Chez madame Antonia, Francesco ouvre la porte d’un débarras minuscule

et jette un coup d’œil. Sa boîte est toujours là, normal, il n’en doutait pas de

toute façon.

« Je prends la voiture, dit-il, et il pioche une clé dans une assiette sur la

desserte de la cuisine.

— Ne demande pas à chaque fois, dit madame Antonia, ce n’est pas moi

qui vais m’en servir. »

Mais il ne demande pas vraiment. Il prévient, voilà, parce qu’il sait qu’ils

sont beaucoup à utiliser cette voiture. Si on peut appeler ça une voiture. Une

Golf de plus de vingt ans, quelques écailles de vernis entêtées qui résistent à

la rouille, pas de vignette, pas d’assurance, la deuxième vitesse qui ne passe

pas, un mulet avec des roues, éreinté. C’est risqué de rouler avec, mais qu’est-ce qui n’est pas risqué ?

Il est content de sortir de l’appartement de la vieille, de cette odeur de

renfermé et de minestrone, de la sensation d’être devenu une espèce de

garde-malade. Qu’elle aille se faire foutre, la vioque, pense-t-il. Mais il

pense aussi qu’elle est utile : personne n’ira chercher quoi que ce soit là-

bas. Même les gars de la chaudière n’y vont pas, alors les flics… Et quand

Franco et lui y avaient amené six télés plasma, elle n’avait pas bronché.

« Tombées d’un camion », avait-il dit, narquois, et elle avait souri.

« Combien ça vous rapporte, ces trucs-là ? » avait-elle demandé. Gâteuse

mais pas conne. Et Franco, qui n’est pas un diplomate, avait soufflé :

« Mêle-toi de tes couilles, la mamie. »

Francesco n’avait pas apprécié cette impolitesse, mais madame Antonia

ne s’était pas vexée. C’est comme ça, pense-t-il, c’est une résignation

séculaire : bats-les toute leur vie et ils demanderont à être battus, autant en

profiter.

Puis ils étaient venus chercher Franco, tôt le matin, avec les gyrophares et

tout le reste. Les caméras. Couillon. Mais les six télés étaient restées

introuvables. Couillons eux aussi.

Maintenant il descend l’escalier, en monte un autre, revient là-haut, chez

lui. Chiara prépare le café.

« Je viens aussi.

— Non. »

Elle ne dit rien, s’approche de lui et le serre dans ses bras. Francesco

remarque qu’elle a enlevé son anneau au sourcil. Il sait pourquoi. Pour la

même raison qu’il a mis une chemise et son beau pantalon. Il sourit. Se dit

qu’on n’arrivera jamais à chasser le petit-bourgeois qui est en nous, même

avec des bombes.

Puis il sort.

On lui a dit d’être là-bas à onze heures et il est déjà dix heures. Lorsqu’il

arrive à la chapelle ardente de l’hôpital, il est onze heures moins le quart.

Les messieurs à la voiture grise disent :

« On est prêts, vous montez avec nous ?

— Non, je vous suis. »

Un curé sans froc s’approche de lui et lui demande s’il veut parler, il dit non, gentiment, le chasse avec un sourire qui ne tolère pas de réponse. Il ne

manquait que le curé, putain.

Une demi-heure après, ils sont au cimetière.

Francesco pense que ce n’est pas comme il se l’imaginait. La niche est

trop haute. Pour y mettre des fleurs de temps en temps, si jamais il le fait, il

devra utiliser la longue échelle avec les roues qu’on trouve là-bas. Un

ouvrier place une dalle en pierre et ferme le trou avec deux coups de truelle.

Pour la définitive, en marbre, avec le nom et la photo, il faudra quelques

jours. Francesco remercie et s’en va.

Il pense que maman a mis beaucoup de temps pour partir. Trop. Ensemble

ils ont attendu, sans drames, presque sans douleur. Et puis c’est arrivé, Et

me voilà ici, pense-t-il.

Seul.

Il regagne sa voiture, mais ne démarre pas tout de suite.

Il pense à beaucoup de choses, à la façon dont ils s’en sont sortis

ensemble, aux années de service de nuit pour elle, à lui qui faisait ses

devoirs sur la table de la cuisine. Aux panneaux d’affichage du bac de son

lycée technologique, qu’ils étaient allés voir ensemble, mais seulement

après qu’un camarade de classe lui avait dit : « Bien sûr tu l’as eu, ici tout le

monde l’a, son bac, tu savais pas ? » À quand ils avaient regardé sa

première œuvre graphique – le tract d’un magasin de produits d’entretien –

et qu’elle avait ri des bulles à côté du texte. Vingt-six mille lires2, sa

première paie. Il pense à la façon dont cet argent avait changé entre le

moment où il l’avait retiré et son arrivée à la maison, une petite fierté qui

avait fondu comme une glace sur le trottoir. Nous serons toujours ça. Nous

serons toujours ces deux billets sordides et pure crainte, avait-il pensé. Et

dans ses yeux à elle il y avait la même pensée – il s’en souvient comme si

c’était aujourd’hui –, mais elle avait ri et lui avait fait la fête.

Maman.

Mais il pense surtout à ce qu’elle lui a laissé.

« La boîte de l’oncle », elle l’a appelée.

Elle lui avait dit où la trouver, quelques semaines avant que les médecins

le préviennent que c’était la fin, qu’il ne restait pas beaucoup de temps. Elle

lui avait dit d’un filet de voix, en lui tenant un bras avec ses mains sèches et fines :

« Lis l’histoire de ton oncle, avait-elle dit, puis jette tout et on en reste

là. »

L’oncle avait toujours été une sorte de fantôme entre eux, le frère tant

aimé et qui avait si mal fini.

Elle n’avait rien dit de plus que ce qu’on savait déjà, qui était dans la

presse, et lui, il n’avait rien demandé de plus que ce qu’elle pouvait

supporter.

Puis il avait lu.

Dans la boîte, il y avait un cahier avec l’histoire en entier, une histoire qui

avait commencé avant qu’il naisse, une ceinture en cuir avec une boucle

faite à la main, un rouleau de billets, en lires, un million sept cent mille – du

chiffon –, la photo de l’oncle souriant avec un camarade de cellule. Puis

d’autres photos, des vieilles cartes postales. Et oui, aussi, des choses qu’il

valait mieux faire disparaître.

Mais Francesco n’avait rien jeté. Il avait ramené la boîte à la maison. Puis

chez madame Antonia, dans le placard, un endroit sûr. Chez lui, il n’avait

gardé que le cahier, et il l’avait lu et relu des dizaines de fois.

Et maintenant il est là, dans ce tas de ferraille, il attend un instant avant de

démarrer.

Il regarde ses mains. Il pense aux choses à faire, comme si c’était un jour

normal. Il passera chez les Calabrais pour voir s’ils ont reçu le nouveau

Mac, lui aussi « tombé du camion ». Il en a besoin pour travailler, et il a

trouvé le moyen de se le payer.

« Qu’est-ce que tu peux nous donner ?, avait demandé le grand, qui avait

l’air d’être le chef.

— Ce petit dessin », avait-il répondu.

Le plan d’un magasin de montres branché, sur corso Buenos Aires. Il

avait montré, sur le dessin, les petits points rouges, les caméras, et les

espaces grisés – ceux où le champ des caméras n’arrive pas, comme un

parcours sûr, une passerelle au-dessus du marécage. Les petits points verts

étaient les détecteurs de mouvement, faciles à contourner quand tu sais où

ils sont. Et lui, il sait.

Un bon règlement, comme un chèque.

« Viens mardi », avait dit le plus grand des Calabrais.

Et aujourd’hui c’est mardi, et Francesco démarre et s’en va de là. Puis,

pendant que le tas de ferraille de la vieille tousse dans la circulation, il

prend son téléphone et compose un numéro, parle avec une demoiselle qui

s’efforce d’être gentille.

« Je vous appelle pour une facture… oui… Francesco Girardi… oui,

j’attends.

— Il y en a encore pour quelques jours, monsieur Girardi, peut-être deux

ou trois semaines.

— C’est une facture du mois de juin, putain, on est en novembre… mille

euros, hein, pas un million, bordel de cul !

— Vous avez raison, monsieur Girardi, mais vous savez…

— Je sais, je sais. Je sais que c’était urgent, le travail, mais pas le

paiement, n’est-ce pas ?… » Là il est vraiment furax, il raccroche, jette le

téléphone sur le siège passager, où la mousse pointe son nez hors des

coutures pour regarder le monde.

Et ça, c’est le travail honnête, pense-t-il. Mais allez vous faire foutre.

Ce soir il aura son nouveau Mac et dans quelques jours des montres

cadeaux, si le petit dessin avec les points rouges et verts est précis. Si les

Calabrais ne font pas leurs connards. Si.

Mais moi c’est pas les montres que je mange, pense-t-il, et c’est risqué de

les vendre tout de suite.

Lorsqu’il arrive à la maison, Chiara n’est pas là.

Il n’est même pas treize heures et sa journée est déjà à foutre à la

poubelle, il se jette sur le lit et ouvre le cahier.

Il écrivait vraiment mal, l’oncle.

Quelle fin. Pauvre con.

 

2. L’équivalent de dix-neuf euros d’aujourd’hui en pouvoir d’achat (Toutes les notes sont des Traducteurs).

 

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