Le tueur au caillou
Chapitre 1
NOVEMBRE 2016
Peut-être qu’il aurait dû pleuvoir.
Francesco s’est dit ça en s’habillant, qu’un jour comme celui-là méritait
une lumière plus appropriée, quelque chose qu’un bon réalisateur aurait
longuement étudié puis élaboré avec soin dans l’attente de la bonne journée
: le ciel gris, les gouttes fines, l’humidité flottante qu’il y a à Milan quand tu
ne sais pas si l’eau vient d’au-dessus de ta tête ou d’en dessous de tes pieds.
À la place, il y a un soleil pâle, de ceux qui ne réchauffent pas, un soleil qui
fait le minimum syndical, la sensation de ces ampoules écologiques qui
peinent à donner de la puissance quand tu appuies sur l’interrupteur, et font
la lumière des morts.
Chiara l’a serré contre elle toute la nuit, elle a appuyé la tête sur son
épaule, même si ça l’a gêné au bout d’un certain temps, mais il ne dormait
pas et il ne s’est pas dégagé. Il a laissé son bras s’endormir, en supportant le
fourmillement, en respirant presque la mèche violette de ces cheveux qui
sentaient le shampooing.
Puis il s’est levé tôt et a fait ce qu’il avait à faire.
Il est descendu dans la cour, a traversé les plates-bandes fatiguées, il a
longé les murs écaillés et s’est glissé par la petite porte du bâtiment C, il a
monté les quatre étages d’escaliers et il est entré chez madame Antonia, la
porte était ouverte.
Elle était réveillée, allongée sur son lit. Francesco a pris dans un tiroir une
petite boîte en plastique avec des compartiments, il a compté les pilules, les
a posées sur la table.
« Ces deux-là, juste après le déjeuner et après le dîner, comme d’habitude,
te plante pas, l’autre avant de te coucher », a-t-il dit. Puis, aussi : « Tu as
déjà pris ton lait ? »
Madame Antonia a fait oui de la tête.
« Quand est-ce que tu dois faire ta prise de sang ?
— Jeudi. À dix heures et demie.
— Bien, je viens avec quelqu’un pour t’amener en bas et je
t’accompagne », a dit Francesco.
Elle a tenté un sourire.
Ces derniers mois, les escaliers sont devenus un cauchemar. Elle,
pratiquement incapable de bouger, pas d’ascenseur, cage étroite, HLM.
HLM, pense Francesco, oui. Habitation pour Locataires Miséreux.
Il vient donc avec Chiara ou avec quelqu’un du collectif et ils la portent à
bout de bras, quand il le faut. En haut, en bas, en faisant semblant de ne pas
voir son visage humilié. La voisine fait ses courses et vérifie qu’elle mange,
d’autres viennent de temps en temps, sans roulement précis, sans planifier,
les têtes habituelles, les têtes du quartier. Un va-et-vient.
À l’étage du dessus il y a une sorte de grenier, mais habitable. Avec les
autres du collectif, ils ont défoncé la porte, dégoté sommiers et matelas. Ils
y ont installé une famille de Syriens. Des jeunes, elle était enceinte, ils
dormaient à la gare, voulaient partir en Allemagne. Ils sont arrivés à trois et
là ils sont quatre, silencieux, gentils. Lorsqu’elle fait du couscous, elle en
apporte une assiette à madame Antonia, qui dit qu’elle aime, mais ça doit
être par politesse. Une fois ils ont aussi fait des figues confites, dans le
grenier, une sucrerie de ces coins-là, et tout le monde en a mangé, une
espèce de petite fête.
Bière. Joints. Bavardage. Il suffit de pas grand-chose, non ?
Chez madame Antonia, Francesco ouvre la porte d’un débarras minuscule
et jette un coup d’œil. Sa boîte est toujours là, normal, il n’en doutait pas de
toute façon.
« Je prends la voiture, dit-il, et il pioche une clé dans une assiette sur la
desserte de la cuisine.
— Ne demande pas à chaque fois, dit madame Antonia, ce n’est pas moi
qui vais m’en servir. »
Mais il ne demande pas vraiment. Il prévient, voilà, parce qu’il sait qu’ils
sont beaucoup à utiliser cette voiture. Si on peut appeler ça une voiture. Une
Golf de plus de vingt ans, quelques écailles de vernis entêtées qui résistent à
la rouille, pas de vignette, pas d’assurance, la deuxième vitesse qui ne passe
pas, un mulet avec des roues, éreinté. C’est risqué de rouler avec, mais qu’est-ce qui n’est pas risqué ?
Il est content de sortir de l’appartement de la vieille, de cette odeur de
renfermé et de minestrone, de la sensation d’être devenu une espèce de
garde-malade. Qu’elle aille se faire foutre, la vioque, pense-t-il. Mais il
pense aussi qu’elle est utile : personne n’ira chercher quoi que ce soit là-
bas. Même les gars de la chaudière n’y vont pas, alors les flics… Et quand
Franco et lui y avaient amené six télés plasma, elle n’avait pas bronché.
« Tombées d’un camion », avait-il dit, narquois, et elle avait souri.
« Combien ça vous rapporte, ces trucs-là ? » avait-elle demandé. Gâteuse
mais pas conne. Et Franco, qui n’est pas un diplomate, avait soufflé :
« Mêle-toi de tes couilles, la mamie. »
Francesco n’avait pas apprécié cette impolitesse, mais madame Antonia
ne s’était pas vexée. C’est comme ça, pense-t-il, c’est une résignation
séculaire : bats-les toute leur vie et ils demanderont à être battus, autant en
profiter.
Puis ils étaient venus chercher Franco, tôt le matin, avec les gyrophares et
tout le reste. Les caméras. Couillon. Mais les six télés étaient restées
introuvables. Couillons eux aussi.
Maintenant il descend l’escalier, en monte un autre, revient là-haut, chez
lui. Chiara prépare le café.
« Je viens aussi.
— Non. »
Elle ne dit rien, s’approche de lui et le serre dans ses bras. Francesco
remarque qu’elle a enlevé son anneau au sourcil. Il sait pourquoi. Pour la
même raison qu’il a mis une chemise et son beau pantalon. Il sourit. Se dit
qu’on n’arrivera jamais à chasser le petit-bourgeois qui est en nous, même
avec des bombes.
Puis il sort.
On lui a dit d’être là-bas à onze heures et il est déjà dix heures. Lorsqu’il
arrive à la chapelle ardente de l’hôpital, il est onze heures moins le quart.
Les messieurs à la voiture grise disent :
« On est prêts, vous montez avec nous ?
— Non, je vous suis. »
Un curé sans froc s’approche de lui et lui demande s’il veut parler, il dit non, gentiment, le chasse avec un sourire qui ne tolère pas de réponse. Il ne
manquait que le curé, putain.
Une demi-heure après, ils sont au cimetière.
Francesco pense que ce n’est pas comme il se l’imaginait. La niche est
trop haute. Pour y mettre des fleurs de temps en temps, si jamais il le fait, il
devra utiliser la longue échelle avec les roues qu’on trouve là-bas. Un
ouvrier place une dalle en pierre et ferme le trou avec deux coups de truelle.
Pour la définitive, en marbre, avec le nom et la photo, il faudra quelques
jours. Francesco remercie et s’en va.
Il pense que maman a mis beaucoup de temps pour partir. Trop. Ensemble
ils ont attendu, sans drames, presque sans douleur. Et puis c’est arrivé, Et
me voilà ici, pense-t-il.
Seul.
Il regagne sa voiture, mais ne démarre pas tout de suite.
Il pense à beaucoup de choses, à la façon dont ils s’en sont sortis
ensemble, aux années de service de nuit pour elle, à lui qui faisait ses
devoirs sur la table de la cuisine. Aux panneaux d’affichage du bac de son
lycée technologique, qu’ils étaient allés voir ensemble, mais seulement
après qu’un camarade de classe lui avait dit : « Bien sûr tu l’as eu, ici tout le
monde l’a, son bac, tu savais pas ? » À quand ils avaient regardé sa
première œuvre graphique – le tract d’un magasin de produits d’entretien –
et qu’elle avait ri des bulles à côté du texte. Vingt-six mille lires2, sa
première paie. Il pense à la façon dont cet argent avait changé entre le
moment où il l’avait retiré et son arrivée à la maison, une petite fierté qui
avait fondu comme une glace sur le trottoir. Nous serons toujours ça. Nous
serons toujours ces deux billets sordides et pure crainte, avait-il pensé. Et
dans ses yeux à elle il y avait la même pensée – il s’en souvient comme si
c’était aujourd’hui –, mais elle avait ri et lui avait fait la fête.
Maman.
Mais il pense surtout à ce qu’elle lui a laissé.
« La boîte de l’oncle », elle l’a appelée.
Elle lui avait dit où la trouver, quelques semaines avant que les médecins
le préviennent que c’était la fin, qu’il ne restait pas beaucoup de temps. Elle
lui avait dit d’un filet de voix, en lui tenant un bras avec ses mains sèches et fines :
« Lis l’histoire de ton oncle, avait-elle dit, puis jette tout et on en reste
là. »
L’oncle avait toujours été une sorte de fantôme entre eux, le frère tant
aimé et qui avait si mal fini.
Elle n’avait rien dit de plus que ce qu’on savait déjà, qui était dans la
presse, et lui, il n’avait rien demandé de plus que ce qu’elle pouvait
supporter.
Puis il avait lu.
Dans la boîte, il y avait un cahier avec l’histoire en entier, une histoire qui
avait commencé avant qu’il naisse, une ceinture en cuir avec une boucle
faite à la main, un rouleau de billets, en lires, un million sept cent mille – du
chiffon –, la photo de l’oncle souriant avec un camarade de cellule. Puis
d’autres photos, des vieilles cartes postales. Et oui, aussi, des choses qu’il
valait mieux faire disparaître.
Mais Francesco n’avait rien jeté. Il avait ramené la boîte à la maison. Puis
chez madame Antonia, dans le placard, un endroit sûr. Chez lui, il n’avait
gardé que le cahier, et il l’avait lu et relu des dizaines de fois.
Et maintenant il est là, dans ce tas de ferraille, il attend un instant avant de
démarrer.
Il regarde ses mains. Il pense aux choses à faire, comme si c’était un jour
normal. Il passera chez les Calabrais pour voir s’ils ont reçu le nouveau
Mac, lui aussi « tombé du camion ». Il en a besoin pour travailler, et il a
trouvé le moyen de se le payer.
« Qu’est-ce que tu peux nous donner ?, avait demandé le grand, qui avait
l’air d’être le chef.
— Ce petit dessin », avait-il répondu.
Le plan d’un magasin de montres branché, sur corso Buenos Aires. Il
avait montré, sur le dessin, les petits points rouges, les caméras, et les
espaces grisés – ceux où le champ des caméras n’arrive pas, comme un
parcours sûr, une passerelle au-dessus du marécage. Les petits points verts
étaient les détecteurs de mouvement, faciles à contourner quand tu sais où
ils sont. Et lui, il sait.
Un bon règlement, comme un chèque.
« Viens mardi », avait dit le plus grand des Calabrais.
Et aujourd’hui c’est mardi, et Francesco démarre et s’en va de là. Puis,
pendant que le tas de ferraille de la vieille tousse dans la circulation, il
prend son téléphone et compose un numéro, parle avec une demoiselle qui
s’efforce d’être gentille.
« Je vous appelle pour une facture… oui… Francesco Girardi… oui,
j’attends.
— Il y en a encore pour quelques jours, monsieur Girardi, peut-être deux
ou trois semaines.
— C’est une facture du mois de juin, putain, on est en novembre… mille
euros, hein, pas un million, bordel de cul !
— Vous avez raison, monsieur Girardi, mais vous savez…
— Je sais, je sais. Je sais que c’était urgent, le travail, mais pas le
paiement, n’est-ce pas ?… » Là il est vraiment furax, il raccroche, jette le
téléphone sur le siège passager, où la mousse pointe son nez hors des
coutures pour regarder le monde.
Et ça, c’est le travail honnête, pense-t-il. Mais allez vous faire foutre.
Ce soir il aura son nouveau Mac et dans quelques jours des montres
cadeaux, si le petit dessin avec les points rouges et verts est précis. Si les
Calabrais ne font pas leurs connards. Si.
Mais moi c’est pas les montres que je mange, pense-t-il, et c’est risqué de
les vendre tout de suite.
Lorsqu’il arrive à la maison, Chiara n’est pas là.
Il n’est même pas treize heures et sa journée est déjà à foutre à la
poubelle, il se jette sur le lit et ouvre le cahier.
Il écrivait vraiment mal, l’oncle.
Quelle fin. Pauvre con.
2. L’équivalent de dix-neuf euros d’aujourd’hui en pouvoir d’achat (Toutes les notes sont des Traducteurs).
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