L'énigme du Caire
Section 1
L’Énigme du Caire
Elie Hanson
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Le roman que vous vous apprêtez à lire est une pure fiction. Toute
ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées ne serait
que le fruit d’un hasard. Toutefois, certaines dates et faits sont les résultats
de recherches dans la documentation relatant la révolution du 25 janvier
2011 en Égypte.
Les transcriptions en anglais sont phonétiques afin de décrire l'accent des
personnages.
© Elie Hanson, 2016
Révision & travail éditorial : Christine Carier et Franck Le Flaguais
Couverture : Hani El Tiby
Première publication : Elie Hanson 1er trimestre 2016
ISBN-13: 978-1523403585 (Amazon-CreateSpace)
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À mes parents,
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Chapitre I
Aéroport du Caire
— Vous dites que vous êtes là en tant que touriste, répéta l'officier de la police des frontières en examinant le passeport, une moue dubitative affichée sur son visage.
— Oui
Le fonctionnaire, la quarantaine avancée, dégarni, aux cheveux courts poivre et sel, une tâche de prière qui marquait son front et une grosse moustache qui couvrait sa lèvre supérieure, s’adressa à Alain avec insistance.
— Votre visa?
— J'étais pressé et j'ai appris que je pouvais l’obtenir à l'aéroport du Caire.
— Vous vous êtes décidé soudainement à visiter notre pays, pour faire du tourisme, alors que tous les étrangers sont en train de le fuir?
— Faire du tourisme en période « creuse » est la meilleure façon d'avoir de bons deals.
— Lieu de séjour?
— À l’hôtel Cairo Gardens.
L'officier retourna le passeport plusieurs fois dans sa main, essayant de chercher une faille pour empêcher le Canadien de fouler le sol égyptien. La situation actuelle ne permettait pas d’avoir des Occidentaux dans le pays… surtout que la plupart des ambassades encourageaient leurs ressortissants à quitter l’Égypte.
— Allez acheter un timbre de visa au guichet de la Banque Misr derrière vous s'il vous plait et revenez ici.
Quelques minutes plus tard, Alain reprit sa place dans la file, un timbre officiel d'une valeur de 20 dollars collé sur une des pages de son passeport.
L'officier vérifia le document officiel une deuxième fois et le poussa avec lassitude par une petite lucarne vers un sergent qui patientait devant un écran d’ordinateur.
— Ce ne sont que des vérifications de routine, annonça le commandant Riyad au touriste. Vous pouvez vous reposer sur cette chaise. On vous appellera.
Alain traina des pieds jusqu'à une chaise en plastique orange vissée par terre et commença à s'impatienter tout en regardant autour de lui.
À peine une dizaine d'Occidentaux avait passé la ligne des frontières et la majorité des voyageurs était des locaux rentrant au pays.
Ça commence bien! pensa-t-il.
Plusieurs compagnies aériennes avaient suspendu leurs vols vers l’Égypte, Alain avait dû voyager avec Royal Air Maroc. En plus, le décalage horaire n’arrangeait pas les choses.
Tout était arrivé si vite qu’Alain n’avait pas eu l’occasion de signaler son départ précipité vers Le Caire à qui que ce soit. Le manque d’information de la part de Pierre, son cousin, l’avait pris au dépourvu.
De son côté, le sergent se réjouissait de faire son travail d'investigation qu’il prenait au sérieux. On faisait circuler la rumeur que des éléments étrangers venaient dans le pays dans le but de menacer la sécurité nationale. L’employé de l’état s’amusa à taper le nom de Thibault de toutes les configurations possibles : sans le H et avec le H, avec un B, puis un P, avec et sans le L, avec un T et avec un D à la fin.
Finalement, il rendit le passeport à son capitaine : Tamam (rien à
signaler), ya bacha [1]!
L’officier fit un signe de la main au touriste qui s’avança vers le guichet. Ce dernier lui tendit le passeport avec un sourire forcé, découvrant sa dentition jaunâtre et imparfaite :
— Welcome to Egypt, Mestar! Enjoy your stay!
***
Une foule hétéroclite attendait à la sortie de l’aéroport un proche ou un ami qui rentrait au pays. Des rabatteurs essayaient de récupérer les rares touristes qui entraient sur le sol égyptien… Les temps étaient durs depuis le mois de janvier.
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Un parcours de plus de vingt kilomètres séparait l’appart-hôtel « Cairo Gardens » de l’aéroport international du Caire. Les 25 kilomètres les plus longs qu’Alain eut à parcourir de sa vie. La circulation dense à cette heure hâtive de la soirée et la conduite dangereuse des Cairotes créaient un chaos total. Des feux rouges non respectés, des motocyclistes ou des piétons kamikazes qui se jetaient littéralement au milieu des voitures sans se soucier du respect des signaux de circulation, des bouchons à n’en plus finir malgré de nombreux ponts ou tunnels qui étaient supposés rendre la circulation plus fluide, des klaxons qui hurlaient sans raison apparente. Des enseignes lumineuses se mêlaient à la cohue grouillante.
Tout ceci donna des sueurs froides au Québécois fraîchement débarqué. Un sacré contraste avec la circulation à Montréal.
***
Arrivé enfin à bon port, Alain se présenta au réceptionniste qui était en train de discuter sur son cellulaire à voix basse en gloussant, probablement avec une femme.
Le préposé vit le touriste debout devant lui, mais ne se pressa pas pour autant. Il lui fit même un signe en joignant index et pouce pour signifier un peu de patience.
Alain passa sa main dans ses cheveux et jeta un coup d’œil circulaire sur la réception de cet établissement. Quelques sofas fatigués installés en fer à cheval autour d’une table basse où l’on pouvait trouver des magazines et des journaux défraichis. Une télé à écran plat, accrochée dans un coin stratégique afin que les clients puissent en profiter, diffusait un match de soccer de la ligue européenne.
Un bagagiste portait un tarbouche (couvre-chef rouge folklorique) qui rappelait les derviches tourneurs, un uniforme trop grand pour lui, composé d’une tunique jaune et un sarwal (pantalon bouffant) marron. Il se tenait debout à côté de la porte d’entrée et discutait avec l’agent de sécurité, vêtu d’une chemise bleu ciel et d’un pantalon bleu-marine. Un insigne avec un aigle était apposé sur la poche gauche de sa chemise.
Alain se retourna de nouveau vers le réceptionniste qui feignait de se dépêcher pour finir son appel. Le Québécois commençait à perdre son flegme. Il tapa de sa main sur le comptoir.
Le jeune Égyptien finit son appel, enfin, en s'excusant.
— J’ai fait une réservation avant-hier au nom d’Alain Thibault.
— Un instant s’il vous plait, lança le réceptionniste qui se dirigea vers un registre en papier. C’était un cahier d’une dimension incroyablement grande, rempli à la main avec des colonnes de tailles différentes.
— Euh... du Canada, n’est-ce pas!?
— Oui.
— Ah, voilà. Bienvenue au Caire.
Après les formalités habituelles, enregistrement de nom, passeport, numéro de carte de crédit, le préposé lui tendit une clé : « La chambre 1004 au dixième étage. Vous avez une vue panoramique du centre-ville, lui lança-t-il.
— Dites-moi, demanda Alain en récupérant la clé, est-ce que je suis sur le même étage que M. Pierre Dagenais?
— Je suis désolé, mais nous ne donnons pas d’information sur notre clientèle.
— Nous travaillons pour le même journal et j’aurais voulu ne pas être trop loin de sa chambre, bien sûr s’il y a des disponibilités, dit Alain en glissant un billet de vingt dollars discrètement dans la main de l’Égyptien.
— Ah… si c’est comme ça, bien sûr... Un instant, répondit le réceptionniste qui retourna à son registre préhistorique qu’il parcourut avec son index.
— Savez-vous quand votre collègue est arrivé ?
— Oui, il y a une quinzaine de jours, répliqua Alain. À mon avis, vous ne devez pas avoir tant de « Dagenais » que ça.
— En effet, répondit l’Égyptien après avoir remonté quelques pages en arrière. Le voilà… Bon je vais vous mettre au neuvième étage, pas loin de sa chambre. Voici la 905… Ça ne vous dérange pas d’être sur la cour arrière?
— Non, au moins j’aurai moins de bruit pour dormir, fit Alain en lui décochant un clin d’œil.
Le réceptionniste tourna la tête à droite, puis à gauche et prit l’air d’un conspirateur : il est dans la chambre 901, si vous voulez le contacter. Mais je tiens à vous dire qu’il n’a pas déposé sa clé à la réception depuis quelques jours…
— Merci pour l’info, je m’en souviendrai.
***
21 heures
La chambre était simplement meublée, mais propre. Un coin cuisinette composée d’un four micro-ondes, un petit frigo, quelques ustensiles de cuisine et un petit évier en inox constituaient les éléments nécessaires à la vie quotidienne.
Une télé cathodique complétait le décor. L’établissement offrait l’Internet haute vitesse dans les chambres. Cela changeait de l’hôtel du commerce où il avait séjourné en France, lors de sa visite sur les traces de son oncle Houde.
Alain s’installa dans sa chambre et réalisa qu’il avait les mêmes chaussettes depuis plus de 20 heures. Il ouvrit sa valise, prit des vêtements de rechange et se leva pour prendre une douche.
Sous l’eau brûlante, il repensa aux échanges qu’il avait eus avec son cousin Pierre, envoyé spécial au Caire pour couvrir les actualités. Les deux hommes se portaient un respect mutuel en plus de leurs liens de parenté.
Pierre avait prévenu qu’il ressentait un sentiment de menace omniprésente depuis qu’il avait découvert un document historique d’une importance majeure. Le fait que le journaliste avait abruptement arrêté ses communications n’avait rien auguré de bien.
Devant le silence inhabituel de Pierre, Alain s’était trouvé dans l’obligation d’agir. Il avait donc annulé les conférences qu’il devait animer au Canada et avait réservé le premier vol vers Le Caire avec une escale à Alger.
Le lendemain – Hôtel Cairo Gardens
La nuit fut courte à cause du décalage horaire et des bruits ambiants qui provenaient du centre-ville du Caire. Des klaxons retentissants, des discussions à haute voix, de la musique diffusée à plein régime en pleine nuit… À croire que cette ville ne dormait jamais.
Alain, levé à sept heures, reprit une douche et se dirigea vers la cafétéria qui servait le petit déjeuner au 14e étage.
Tout en buvant son café de moyenne qualité, il planifia sa stratégie pour entrer dans la chambre de Pierre.
Le repas vite avalé, il se rendit au 9e étage et marcha dans le couloir à la recherche d’une femme de chambre. Une femme voilée poussant un chariot, avec les produits de nettoyage, apparut. Il se dirigea vers elle.
— Euh… Bonjour. J’ai oublié la clé de ma chambre à l’intérieur, pouvez-vous m’ouvrir, please?
La préposée ouvrit grand les yeux et secoua sa tête.
— Sorry. No english.
Alain répéta sa phrase lentement en mimant le geste d’une clé
qui tourne dans une serrure.
— Ahh! Number?
— La 901, lança-t-il en pointant la porte en question.
La femme de ménage ne se fit pas prier et marcha d’un pas décidé vers la chambre. Un carton indiquant « Ne pas déranger » était accroché à la poignée de la porte.
La préposée à l’entretien lui ouvrit la porte sans vérification d’identité. « Le touriste est roi dans ce pays », pensa Alain, en lui glissant une pièce dans la main. « Le guide du Routard » glané à l’aéroport de Montréal avant le décollage indiquait que les bakchichs (pourboires) réglaient beaucoup de situations en Égypte et rendait les gens plus aimables, en général.
La femme de ménage s’éloigna sans plus tarder, laissant Alain seul devant la porte entr’ouverte.
Ce qu’Alain découvrit le laissa sans voix.
***
La première impression de se retrouver au milieu d’un champ de bataille passée, Alain se reprit et ferma la porte derrière lui.
Les meubles avaient été déplacés, les matelas et oreillers éventrés, les tiroirs vidés et les vêtements dispersés.
Il était évident que son cousin avait été victime d’un cambriolage, ou d’une fouille en règle.
Il fit lentement le tour de la pièce à la recherche d’indices, évitant les tas de vêtements et le mobilier déplacé. Mais que devait-il chercher au juste? Et que cherchaient ceux qui avaient mis la chambre sens dessus dessous?
Après quelques va-et-vient, il découvrit des taches brunâtres sur le tapis à côté du lit. Il s’agenouilla pour les toucher. Il se mouilla les doigts, toucha une des taches puis sentit ses mains pour deviner ce que c’était. Il était évident que c’était des traces de sang séché. Appartenaient-elles à Pierre ou dataient-elles d’avant son arrivée à l’hôtel?
Alain s’assit sur le seul fauteuil qui n’était pas renversé, se mit la tête entre les mains et se concentra.
Baladant le regard de droite à gauche, il remarqua qu’un voyant rouge clignotait sur le téléphone posé à côté du lit.
Un message… et il datait d’après l’enlèvement, sinon les visiteurs inconnus l’auraient sûrement effacé.
Il se leva, s’assit sur le lit et consulta le mini-guide du téléphone. Décrochant, il appuya sur le bouton « message en attente ».
Une voix féminine annonçait « Bonjour Pierre. C’est Rania! Tu ne réponds pas sur ton cellulaire, peut-être est-il déchargé. Bref, as-tu réussi à trouver un sens aux éléments que tu as découverts? Il faudra qu’on se rencontre; je pense connaitre quelqu’un qui pourrait nous aider. Rappelle-moi… Ciao! »
Un message étrange… la personne parlait un français impeccable et n’avait pas laissé de coordonnées. Elle était donc régulièrement en contact avec le cousin d’Alain. Il fallait maintenant découvrir son identité, mais comment?
Il se dirigea vers la baie vitrée, fit un arrêt puis se retourna. Il se plaça dos à la fenêtre. Son regard erra encore dans les recoins de la pièce.
En tant qu’appart-hôtel, il y avait un coin-cuisine. Les placards et les tiroirs étaient ouverts, des ustensiles débordaient de l’évier. Une chose attira son attention : la porte du four à micro-ondes, elle, était fermée. Il se souvint avoir vu dans un film des brigands cacher des armes, de la drogue ou de l’argent dans les fours... à condition de ne pas faire la cuisine bien sûr.
Il traversa les quelques mètres qui le séparaient de la cuisinette, ouvrit le four et y jeta un coup d’œil... rien!
Il se dirigea vers la salle de bain où le même constat catastrophique l’accueillit : serviettes jetées par terre, produits de pharmacie vidés dans le lavabo.
Il s’approcha des toilettes, releva le couvercle avec précaution comme si un bonhomme-surprise allait lui sauter à la figure, lorsqu’une autre idée lui traversa l’esprit soudain. Le rabaissant, il se pencha vers la chasse d’eau dont il souleva le couvercle…
Son visage s’éclaircit instantanément.
Après avoir relevé les manches, il plongea les mains dans l’eau du récipient en porcelaine.
Sa main toucha un sac en plastique.
***
La réception
— J’attends l’appel d’une amie commune avec qui nous travaillons.
Pourriez-vous m’indiquer si madame Rania a laissé des messages pour moi ou monsieur Dagenais? demanda Alain au réceptionniste, quelques minutes plus tard.
— Nom de famille? répliqua le jeune homme derrière le comptoir.
— Euuh… je ne m’en souviens pas; j’ai ses coordonnées dans la chambre…
L’Égyptien le regarda d’un air un brin suspicieux puis annonça : « Vous savez que vous avez un système de messagerie dans les chambres? »
— Oui, je sais… Mais au cas où... Et puis, je préfère la messagerie à l’ancienne, vous savez!?... Sur un bout de papier, lança Alain en allongeant un billet vert dans la paume de l’Égyptien.
— Bien sûr… Je comprends. Je garderai l’information pour vous. No broblem!
Le Québécois se dirigea vers la sortie.
— Mister!, la voix du réceptionniste l’arrêta lorsqu’il s’apprêtait à quitter l’hôtel. Il revint donc sur ses pas.
— Finalement, il y a une dame qui a appelé hier pendant la journée et j’ai passé la communication à la chambre de Mister Dagenais.
— Vous avez une bonne mémoire, vous! le gratifia Alain d’un sourire.
— C’est une habituée, fit le réceptionniste avec un clin d’œil.
— C’est-à-dire?
— Elle appelait parfois plusieurs fois par jour.
— Ah oui?! ... Et elle n’est jamais venue ici?!
— Vous savez, il y a des gens qui vont et viennent; je ne peux pas tout vérifier. Peut-être qu’elle est passée mais je ne l’ai pas vue.
— Merci… Maintenant, si elle demande à parler à monsieur Dagenais, passez l’appel dans ma chambre ou prenez le message et appelez-moi. Je vous donne mon numéro, lui dit-il en le notant sur un bout de papier trouvé sur le comptoir de la réception.
Le réceptionniste fit un signe de la tête et souhaita une bonne journée au conférencier.
***
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Chapitre 2
Ambassade du Canada
Les derniers mois avaient été assez délicats pour les ressortissants étrangers et leurs représentants sur le sol égyptien. De plus, des fanatiques orientaux et occidentaux se plaisaient à mettre de l’huile sur le feu avec des déclarations haineuses et des provocations gratuites… Dans l’intérêt de qui? On se le demandait…
D’épais nuages de pollution, de fumée et de vacarme englobaient la capitale égyptienne ajoutant une ambiance apocalyptique.
L’ambassade du Canada se situait dans le quartier cossu de Garden-City. Le taxi déposa Alain à quelques pas du bâtiment gardé par un nombre impressionnant de soldats des forces spéciales de la police égyptienne, vêtus de treillis noirs, de gilets en kevlar et de casques de combat qui patrouillaient pour défendre le portail et les hautes murailles. Des AK-47 et des véhicules semi-blindés complétaient le décor. Barricades et barbelés constituaient des points de contrôle susceptibles de ralentir le passage d’éventuels attaquants.
Après avoir franchi le premier point en montrant son passeport, le Québécois se trouva face à un employé de l’ambassade, enfermé dans un guichet aux vitres pare-balles.
— Comment puis-je vous aider?
— Je dois rencontrer un responsable.
— Avez-vous pris rendez-vous avec quelqu’un?
— Non, mais c’est une urgence et je dois voir un responsable.
— Vous êtes qui, d’abord?
— Je suis un citoyen canadien. Et j’aimerais rencontrer un responsable.
— Pour quelle raison?
— Tout me porte à croire qu’un membre de ma famille s’est fait enlever, ici, au Caire.
— Il a quel âge, votre parenté?
— Ce n’est pas une histoire d’âge, monsieur, lança Alain avec agacement. Est-ce qu’on va faire toute l’entrevue dans la rue comme ça?
— Vous comprendrez bien que la situation actuelle…
— Justement et c’est pour cela que je demande à voir un responsable, câlisse!
— S’il vous plait, gardez votre calme et ne me parlez pas sur ce ton, indiqua le fonctionnaire avec autorité.
— Je m’excuse, mais pourriez-vous m’appeler un responsable qui peut s’occuper d’une affaire d’enlèvement? Je vous signale que je ne bougerais pas d’ici tant que je n’aurais pas vu quelqu'un de l’ambassade.
Devant la ténacité d’Alain, le fonctionnaire obtempéra en poussant un soupir. Il décrocha son téléphone et parla un instant loin de la vitre. Il fit une pause et s’approcha du guichet :
— Pouvez-vous me montrer votre passeport, monsieur?
— Bien sûr, rétorqua Alain en collant sa pièce d’identité, à la page où figuraient son nom et sa photo sur la vitre face au fonctionnaire récalcitrant.
***
Attaché au logement de fonction de l’ambassadeur, le bureau du responsable de la sécurité des Canadiens en Égypte était situé au fond des bâtiments, à l'opposé du portail principal et adossé contre un autre bâtiment assurant la protection par l’arrière. Alain fut accompagné par un garde en tenue civile. Après avoir longé pendant quelques minutes un jardin luxuriant et bien entretenu, ils arrivèrent face à une porte blindée, à l’avant d’un bunker en forme de kiosque aux vitres teintées pare-balles.
Toutes ces précautions étaient indispensables, sachant que les groupuscules terroristes connaissaient bien le pays et pouvaient acheter n’importe qui. Une chose était certaine, on ne pouvait pas faire confiance à toutes ces démonstrations de sécurité autour des lieux sensibles comme les ambassades, les ministères ou les commissariats, car si une des têtes pensantes prenait la décision d’attaquer une ambassade occidentale dans le cadre d’une action djihadiste, aucune barrière ne pourrait l’en empêcher. Les illuminés étaient nombreux et il suffisait d’une préparation psychologique et d’une promesse de s’occuper de la famille du défunt kamikaze pour que des jeunes se fassent exploser sans savoir pourquoi ni pour qui ils le faisaient.
En fait, tous les hauts fonctionnaires le savaient pertinemment, mais ne voulaient pas l’admettre, et surtout, préféraient vivre dans l’espoir que les militaires aux alentours sauraient dissuader les audacieux ou les têtes brûlées.
Le garde appuya sur un bouton et fit un signe à la caméra de surveillance qui se trouvait sur le côté de la porte.
Un déclic suivit le buzz du verrou. La porte s’ouvrit. Les deux hommes entrèrent et l’employé de la sécurité montra le chemin à Alain.
Quelques instants plus tard, le Québécois était installé dans un fauteuil confortable face à un grand bureau.
Le responsable n’était pas à plaindre : une grande salle baignée de lumière grâce à une généreuse fenestration face à des arbres centenaires. Le seul lien avec la rue et l’environnement extérieur était les nombreux écrans de couleur qui tapissaient l’un des murs.
On ne pouvait pas dire si le chef de la sécurité était un militaire actif ou à la retraite étant donné son allure, ses cheveux courts, sa stature et la forme physique dont il jouissait.
Il portait une chemise à rayures, un pantalon beige et une cravate à carreaux.
Le top de l’élégance, pensa Alain.
L’homme aux cheveux en brosse se leva, fit le tour du bureau et s’adressa à Alain :
— Je suis Richard Martin, responsable de la sécurité à l’ambassade et par extension, responsable des ressortissants canadiens sur le sol égyptien. Mes collaborateurs m’ont fait part de votre requête.
L’officiel s’assit dans le fauteuil en face du Québécois.
— Donc vous disiez? demanda le militaire en ouvrant un bloc note qu’il mit sur ses genoux.
— Mon cousin s'est fait enlever il y a quelques jours.
— Vous avez des témoins ou à défaut quelqu'un qui peut corroborer cette thèse? demanda Martin en griffonnant quelques mots sur le papier.
— Non... mais, pensez-vous que les ravisseurs se laisseraient prendre en photo pendant qu’ils sont en train de le kidnapper?
— N’exagérons rien, M. Thibault… Nous n’avons pas reçu de demande de rançon, vous non plus, apparemment.
— C’est vrai, je n’en ai pas reçu. Mais je viens d’arriver dans le pays. Ou peut-être parce qu’il est trop tôt pour que je sois contacté!
— Qu'est-ce qui vous porte à croire qu’il est en danger? N’aurait-il pas rencontré quelqu’un, ou décidé de faire un voyage ou de s’éloigner du Caire, par hasard?
— Non, ce n'est pas possible. Sa chambre d’hôtel était sens dessus dessous.
— Savez-vous au moins s'il a son passeport?
Alain le sortit de sa poche et le tendit au fonctionnaire qui l’ouvrit aussitôt.
— Je l’ai trouvé avec son cellulaire en fouillant sa chambre.
Le responsable de sécurité pressa sur un bouton. Un préposé entra dans le bureau.
— Faites une photocopie des quatre premières pages, Ben, s’il vous plait.
Le prénommé Ben s’exécuta.
— Donc, on peut écarter la thèse de départ vers une autre destination.
— C’est ce que je disais… en plus, ses vêtements sont dans la chambre avec sa valise.
— Savez-vous s’il avait des contacts, au Caire?
— Mon cousin est journaliste, j’imagine que oui.
— Je voulais dire quelqu’un de spécial, insista Richard Martin en mimant des guillemets avec ses doigts en l’air.
— J’ai vu sur son téléphone une personne avec qui il a eu plusieurs communications. Des appels envoyés et reçus.
Alain sortit le cellulaire et le tendit à l’officiel.
Martin lut le numéro affiché dans l’historique des appels de l’iPhone.
— On va commencer par là… Comme nous n’avons pas le droit de faire d’enquête de notre côté, nous allons d’abord communiquer avec la police locale avec le signalement de votre cousin ainsi que les informations que vous m’avez données. Ils sont tenus de coopérer avec nous. Ils vont lancer un appel auprès des hôpitaux et des commissariats de police.
— J’ai essayé de contacter l’interlocuteur de mon cousin depuis que j’ai trouvé son téléphone et je tombe tout le temps sur une boite vocale du fournisseur d’accès.
Le préposé donna deux coups discrets sur la porte et entra avec le passeport et la photocopie qu’il rendit à son gestionnaire.
— Quand avez-vous pu constater sa disparition?
— Y a trois jours.
— Vous auriez dû commencer par nous mettre au courant tout de suite, au lieu de venir par vous-même.
— Il fallait que je sois présent.
— Pourquoi?
— Pierre avait fait une découverte et il se sentait en danger depuis ce temps-là.
— Seriez-vous policier par hasard?
— Non, conférencier. Pourquoi?
— Pour rien, répondit le fonctionnaire, narquois. Écoutez… je ne veux pas vous décourager, mais sachez que le Canada commence à envoyer des messages à ses ressortissants pour les inciter à quitter le territoire. Je vous conseille donc de rentrer chez vous. On vous tiendra au courant.
— Repartir chez moi et laisser mon cousin en danger ici? déclara Alain sur un ton sec en s’apprêtant à partir. Jamais!
— Attendez… Si vous avez besoin de quelque chose, si vous avez un contact ou si vous pensez à une information que vous auriez oubliée, appelez-moi! lança le fonctionnaire en se levant et en tendant sa carte de visite au conférencier.
Alain prit la carte et la retourna dans sa main, puis regarda son interlocuteur, incrédule... Comment ce fonctionnaire pouvait-il parler avec tant de détachement d'une situation si délicate? Comment le pays pouvait-il donner un tel pouvoir à un personnage attaché à appliquer la procédure sans se soucier des vies de ses compatriotes?
— Laissez-faire! lâcha Alain. Je trouverai bien un moyen de nous faire rentrer au pays, sans votre aide, dit-il en se dirigeant vers la porte.
Décidément, les hommes pouvaient réagir de façons différentes, une fois installés à un poste de responsabilités. Surtout à l’étranger. Cet individu était la preuve vivante du rôle du vrai connard agissant avec une austérité remarquable.
***
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Chapitre 3
Alain s’apprêtait à héler un taxi lorsqu’il entendit son cellulaire sonner.
— Mestar Tibô!
— Oui, c’est moi.
— La madame habituée a appelé, elle voulait parler à Mestar Dagenéé. J’ai dit qu’il n’est pas disponible, mais que je pouvais lui communiquer son message.
— C’est parfait!
— Elle a dit : « dites-lui que Rania a appelé ». J’ai poussé un peu l’investigation et elle m’a laissé son nom de famille, elle s’appelle Rania Kawkab.
— Excellent, merci! Son nom de famille me revient maintenant, mentit Alain.
— Je n’en connais qu’une seule à ce nom-là... Mais bon, je me dis que ça ne peut pas être celle-là, quand même! conclut le réceptionniste.
Khan-ElKhalili
Alain décida de passer le reste de la journée à faire le tour des endroits touristiques. La zone du centre-ville entourant le musée du Caire représentait un danger avec les manifestations et les regroupements citoyens répétitifs. Il commença donc par Khan-ElKhalili, le bazar de la vieille ville, jouxtant la mosquée d’Al-Hussein et l’Université islamique ainsi que la mosquée d’El-Azhar.
Il commença par s’adresser aux policiers du service du tourisme qui l’envoyèrent presque balader ayant d’autres chats à fouetter dans les conditions tendues du pays.
L’un des officiers l’avait regardé d’un air qui voulait tout dire : T’es complètement malade, mon gars! Comment veux-tu qu’on reconnaisse un Occidental dans une ville de vingt millions d’habitants comme Le Caire?!
Alain changea de stratégie pour s’arrêter dans les échoppes peu fréquentées par les touristes en leur montra la photo de Pierre sur l’iPhone.
Bien sûr, ni les vacanciers ni les vacanciers interrogés n’avaient vu le dénommé Pierre.
Alain s’arrêta dans un café au bout de quelques heures d’errance dans les ruelles du bazar où les odeurs d’épices se mélangeaient avec l’odeur du tabac parfumé à la pomme, le bruit omniprésent et la cohue accablante composaient un cocktail implacable pour venir about de la patience du jeune homme, sans oublier les vendeurs à la sauvette et les rabatteurs qui essayaient de le convaincre de faire un tour dans leur boutique.
Il s’assit non loin de deux jeunes touristes qui fumaient une pipe à eau dont la fumée lui chatouillait les narines.
Il les salua de la tête. Ils firent de même après s’être interrogés du regard.
Alain leur fit alors un signe de la main afin de savoir s’il pouvait partager leur table… Ils acceptèrent, mais avec beaucoup de prudence.
Le Québécois se rendit à leur table.
Il appela le serveur et lui demanda de leur resservir le même thé à la menthe. Les deux jeunes le regardèrent.
Les deux touristes allemands remercièrent gentiment cet homme à l’accent bizarre qui s’était invité à leur table et quittèrent le café.
Ayant remarqué le manège, le serveur s’approcha d’Alain.
— Est-ce que je peux vous aider, Mestar?!
Le Québécois le fixa comme s’il émergeait d’un rêve. Il découvrit un homme de petite taille portant une moustache fournie et un plateau en métal où étaient déposés une dizaine de verres en parfait équilibre.
— Je ne sais pas trop… mais peut-être que oui, lâcha Alain, en sortant l’iPhone. Vous auriez peut-être vu ce monsieur?
Le serveur s’approcha de l’écran et hocha à la négative.
— Vous en êtes sûr?!
— Oui, certain.
— Vous servez tant de monde par jour... Pensez-vous vraiment vous souvenir de tout le monde?
— Presque sûr, Mestar! Est-ce qu’un « jeune local » ferait l’affaire? ajouta-t-il en lançant une œillade complice.
— Euh… Vous m’avez mal compris, se défendit Alain. C’est mon cousin... Il a disparu depuis quelques jours.