Les oubliés d'Ushtâr
1. Joon One
Les clones sont par essence des êtres inférieurs, dont la nature est de servir l’homme. Leur esprit, si tant est que l’on puisse appeler ainsi la matrice informe qui leur sert de conscience, est incapable de toute forme de création ou d’initiative. Il est donc nécessaire de le modeler afin de le rendre apte aux fonctions auxquelles il est destiné, en veillant à doser subtilement cette intelligence.
Extrait des Textes Fondateurs, conservés sur cristal data au musée d’archéologie antique de Om, Albâr.
1. JOON ONE
Obéir et tuer, telle était la loi des Nadjams. Après toutes ces années d’inaction à voyager dans le vide glacial de l’espace, un seul ordre avait suffi pour qu’ils se ruent sur l’équipage ennemi comme une meute de Dhôls affamés. L’odeur du sang les avait littéralement galvanisés.
Le cargo, une carcasse subluminique aux moteurs antédiluviens, s’était révélé un simple transport de matériel humain sans valeur intrinsèque. Des migrants issus d’une communauté religieuse attardée, partis prêcher la bonne parole sur les mondes en friche des confins. Rien que de très classique, mais les instructions de Sa Splendeur furent telles :
— Tu dois trouver l’Arme-Vie.
Une fois les ponts sécurisés, le Nadjam Joon One, rangka de Sa Splendeur, se dirigea vers la salle hibernétique où reposait l’homme désigné par les Navigants comme étant leur Gardien. Celui-ci devait posséder les réponses.
Le vieillard n’était qu’une pauvre loque repoussante, dont seule la position sur un socle semblait indiquer le rang hiérarchique. Les autres caissons flottaient à un mètre du sol grâce à un banal système suspenseur, alignés selon un schéma en étoile dont il était le centre. Aucun objet de valeur ne signalait son appartenance à une quelconque caste supérieure, et rien ne protégeait les abords de sa cuve, pas même un simple champ répulsif. Quelle sorte de Gardien était-ce là qu’aucun emblème, aucun symbole ne distinguait ?
— Cible en vue, Maître, annonça Joon One dans son communicateur à l’intention du Stratège qui dirigeait leur intervention depuis le vaisseau-maître.
— Interroge-le.
Un sourire laconique étira les lèvres du rangka. Si ce vieillard détenait un seul fragment d’information concernant l’Arme-Vie, il saurait l’obtenir. Même les morts finissaient par parler, sous la torture d’un Nadjam. Il y avait cependant peu de chances pour que ce navire recèle autre chose que sa cargaison de rebuts humains. La fouille approfondie réalisée par ses soldats n’avait révélé aucune arme, aucun matériel technologique qui ne soit déjà connu et exploité par les Albâriens. Le fait que le transporteur ait littéralement coupé leur route pouvait être imputé à une avarie, et non à une volonté offensive avérée. Ceci expliquerait pourquoi, malgré leurs demandes réitérées d’identification, les Alcidiens avaient gardé le silence. Erreur ou panne, les conséquences leur avaient été fatales. Le système de défense rudimentaire du cargo n’avait pas tenu l’assaut longtemps face à la puissance de feu de la flotte albârienne. Accoster, débloquer les sas de communication, forcer les barrages, toutes ces opérations de routine avaient été menées avec une facilité décevante. Le nerf de la résistance autochtone s’était concentré autour du poste de commandement, mais, là encore, les derniers opposants avaient été neutralisés en un temps record. Selon toute vraisemblance, et ce malgré les renseignements dont disposait Sa Splendeur, tout semblait confirmer l’absence d’une arme non conventionnelle à bord. Les pèlerins venaient de Tasmâhr, la deuxième planète habitée du système des Alcidiades. Ce n’étaient que de pauvres illuminés, comme il s’en rencontrait par dizaines de milliers dans cette région éloignée de toute autorité centrale.
Joon doutait que l’on puisse extraire de cette épave autre chose que des crachats ignorants. Repoussant une mèche rouge, humide encore de la sueur des combats, il examina rapidement la cuve – un modèle en transplex des plus basiques.
L’homme devait déjà être en piètre état lorsqu’il avait été placé en stase cryogénique. Son corps, laid et difforme, n’avait manifestement subi aucune intervention destinée à le préserver des outrages du temps. La dégénérescence physiologique avait fait son œuvre. Les touffes de cheveux blanchies étaient figées en une folle danse macabre autour d’un visage aux traits irréguliers, dont les rides obscènes s’étoilaient à partir d’une incrustation frontale de pierre noire. La peau, tavelée, fripée, bosselée d’innombrables veinules bleues, avait cette teinte blafarde caractéristique des immersions sur de très longues périodes. Les articulations paraissaient curieusement gonflées comparées à la maigreur des membres, et les pieds n’étaient plus que deux moignons tordus et racornis d’où saillaient des ongles épais, striés de jaune. Soumis à une immobilité prolongée, les muscles avaient fondu, et l’épiderme flottait, flasque et mou, dans la matière gélatineuse.
Joon réprima un frisson de dégoût. Les parties génitales, recroquevillées et rabougries, n’avaient même pas été couvertes. Quelles que soient les croyances et les mœurs de ces indigènes, ce devaient être des arriérés, à l’intelligence peu développée. Seules les mains, jointes sur le torse comme pour une prière, exprimaient un semblant de dignité qui aurait pu trouver grâce à ses yeux.
Son regard fut attiré par le quartz de la taille d’un petit coléoptère qui ornait le front du vieillard. Mû par une impulsion soudaine, il fit glisser le couvercle d’une pression du doigt. La couleur sombre de la pierre se démarquait de celle des autres hibernants. Des reflets bleutés luisaient faiblement dans ses profondeurs, à croire qu’elle était animée d’une vie propre.
Il jeta un bref coup d’œil aux deux Nadjams qui avaient pénétré avec lui dans cette partie du navire. Ceux-ci étaient déjà à l’œuvre, rassemblant les caissons où dormaient les hommes, les femmes ou les enfants aptes au recyclage, pour les évacuer vers le pont supérieur. Tous les autres étaient éliminés d’un tir de fayser. Le contenu des cuves éventrées s’était répandu sur le sol, mélange de gel visqueux et de débris sanglants, à moitié calcinés.
Joon se pencha pour examiner de plus près le Gardien en état de stase. Soudain, une sensation fulgurante le frappa au front. Un instant, il se sentit vaciller. La douleur s’amplifia, comme si un pieu invisible lui forait l’os. Des étincelles de lumière verdâtre labourèrent son champ de vision, et il crut que son crâne allait exploser. Le supplice dura quelques secondes, puis il disparut aussi brutalement qu’il était apparu.
Dans le calme qui s’ensuivit, une voix surgit. Elle s’immisça dans son esprit, douceâtre :
[Es-tu une bête, ou un homme ?]
Après un bref instant de stupeur, Joon se tourna vers ses compagnons d’armes. L’un et l’autre poursuivaient leur tâche sans remarquer le trouble qui l’envahissait. Avait-il rêvé ? Refoulant son malaise, il reprit son examen. L’incrustation frontale du vieillard l’intriguait. Cette pierre, songea-t-il malgré lui, devait avoir une très grande valeur.
[Tu es tenté, Soldat ?]
Joon One chancela. Cette fois, le doute n’était plus permis. Une voix lui murmurait à l’esprit. Provenait-elle des profondeurs insondables, inaccessibles, de sa psyché d’origine ? Non, impossible. Comment lui, un clone premier de série, fer de lance de la maison des Pardentsung, pouvait-il présenter une telle défaillance ? Et pourtant, une chose infâme, poisseuse et obscène, remuait en lui. Une sueur glacée, qui n’avait rien à voir avec l’épuisement des combats, coula entre ses omoplates.
[Aurais-tu froid, Soldat ?]
Une sensation brûlante déchira les entrailles de Joon. Honte, honte à lui ! Aucune déficience ne devait enrayer son fonctionnement ! Plutôt mourir que de laisser cette faute originelle le souiller !
[Le feu n’effacera pas l’humain en toi, Soldat.] reprit la voix, fourbe et sinueuse.
Une vague de terreur submergea le clone. Primitive, animale, elle s’exhalait du tréfonds de son génome, tel un remugle malodorant. Son haleine ignoble pénétrait sa chair et lui vitrifiait le sang. Il lutta, désespéré. Le cœur cognant violemment dans sa poitrine, il se débattit comme un rat acculé dans un piège de fer. La chose expira sur ses lèvres crispées un baiser aux relents de pourriture.
[Tu connaîtrais donc la peur ?] suggéra-t-elle.
Joon One se cramponna à ce qui lui restait de raison.
[Prends garde, Soldat ! La raison n’est pas toujours bonne conseillère…]
Un hurlement de rage monta dans la poitrine du clone, mais il réussit à le contenir. Il s’agrippa au rebord de la cuve, le souffle court et les muscles tétanisés, luttant contre l’envie irrépressible de s’arracher la peau du crâne. Son être se fracturait en deux parties opposées et hostiles. L’une s’efforçait de comprendre, tandis que l’autre lui criait de fuir. Fuir ! Un Nadjam ne fuyait pas, jamais.
[Le doute est humain, Soldat.]
[Non.]
[Ouvre les yeux !]
[Silence !]
La douleur était revenue, atroce. De longs doigts glacés s’enroulaient autour du cerveau de Joon et s’y enfonçaient, faisant jaillir un abominable maelstrom de terreur bouillonnante.
Soudain, au milieu de ce chaos, apparut une clarté éblouissante. Des intuitions zébrèrent sa conscience, tels des éclairs fantomatiques. Joon se tendit comme un arc avec le dernier fil de volonté qui lui restait, et son esprit hébété finit par saisir ces paroles : « De l’humain en moi, je ne goûterai la substance ». Il reconnut instantanément la voix souveraine de Sa Splendeur. Mais la chose dut flairer le danger, car elle reprit aussitôt :
[Que sais-tu de ta substance, Soldat ?]
[Silence, chimère !]
[Qui es-tu, Soldat, as-tu un nom ?]
[Je suis un rangka.]
[Ce n’est qu’une fonction, Soldat. Tu ne serais donc qu’une fonction ?]
[Je suis le Nadjam Joon One.]
[Ainsi, tu as un nom…]
Joon se força à ne plus écouter. Il se concentra sur l’image mentale de Sa Splendeur, auréolée de lumière. Ses lèvres formulèrent des phrases silencieuses : « En mon Seigneur, je suis, créé par lui, à lui j’appartiens ». Ces paroles étaient inscrites à la racine même de son être. Une litanie limpide, pure et flamboyante. Sous l’effet de l’incantation, son esprit entier se rétracta en un seul cœur de flammes, à la gloire de Sa Splendeur.
[Soldat… Soldat...] gémit la voix.
Mais la puissance hypnotique de la prière de Joon la fit taire. Elle se résorba, mince filet sinueux crissant dans les méandres de la psyché.
Encore hébété par cet accès de fièvre délirante, Joon vérifia où en étaient ses compagnons. Avaient-ils été témoins de son malaise ? Il semblait que non : les deux Nadjams achevaient d’orchestrer l’évacuation des caissons contenant les hibernants. Joon considéra alors le vieillard allongé dans sa cuve. Très vite, sa méfiance laissa place au mépris. Qu’était-ce là, après tout, sinon un déchet impropre à l’odeur fétide ?
Il allait procéder à son interrogatoire, lorsqu’il fut pris d’une impulsion soudaine. De la pointe effilée de son Drill, il extirpa l’incrustation qui ornait le front de l’homme. Un sang rouge s’épanouit en une corolle diffuse autour de la plaie. L’Alcidien, éveillé par l’extraction, se cabra en hoquetant à la façon d’un pantin désarticulé. Plongeant la main dans le cryogel, Joon récupéra le minuscule ovale de quartz. Des radicelles sanguinolentes y étaient rattachées, tels les nerfs d’une dent arrachée. Son premier réflexe fut de s’en débarrasser, mais une intuition sourde le retint. D’un geste furtif, il fit glisser l’ouverture pectorale de son armure et enfouit la pierre dans une poche intérieure, tout en surveillant les réactions du vieillard.
Extirpé de son sommeil artificiel, celui-ci avait ouvert les yeux et se débattait de manière désordonnée en cherchant son souffle. Il finit par s’essuyer le visage du plat de la main, repoussant le gel ensanglanté qui l’empêchait de respirer, ses doigts impotents furetant désespérément sur son front. Enfin, il remarqua la présence de Joon. Les pupilles laiteuses se dilatèrent, et le Nadjam y vit ce mélange d’effroi et de stupeur qu’il avait si souvent lu dans le regard de ses victimes, avant la mise à mort. Il sourit, avec ce mélange de désinvolture et de cruauté que lui inspirait sa toute-puissance.
Un mouvement dans son dos lui apprit que ses frères d’armes l’avaient rejoint. Immobiles deux pas derrière lui, ils attendaient respectueusement ses ordres. Leurs chevelures aux reflets rouges brillaient dans la pénombre comme des oriflammes surgies des ténèbres, et là où s’alignaient auparavant des dizaines de cuves ne demeurait désormais plus rien. Toute la zone avait été dégagée, n’étaient-ce les restes du carnage qui jonchaient le sol. Il était temps d’en finir.
Joon activa son traducteur et saisit sa victime par le cou.
— Dis-moi où est cachée l’Arme-Vie, et j’abrège tes souffrances, chuchota-t-il à son oreille.
L’homme se débattit faiblement, le fixant d’un air hagard.
— Réponds, vieillard, menaça Joon en resserrant sa prise.
Celui-ci ne semblait pas comprendre sa question. Il secoua sa tête indigente, en signe d’ignorance.
Joon ajusta son Drill et le poussa lentement de quelques millimètres dans l’orifice laissé béant sur le front. Sa pointe ne rencontra aucune résistance, comme si elle pénétrait la fontanelle d’un nourrisson.
— Réponds ! ordonna-t-il.
Les yeux écarquillés de terreur, le Gardien éructa une phrase, une seule :
— Pas d’arme.
Ses paroles furent prononcées dans un dialecte grossier que le traducteur peina à clarifier, mais, même sans ce support, le sens en était évident.
Joon accentua sa pression. Le vieillard commença à se débattre furieusement, tentant de bloquer la lame de ses mains nues.
— Toujours pas d’arme ?
— Pas d’arme, répéta le traducteur, interprétant intuitivement l’atroce gargouillis qui s’échappait de la gorge du supplicié.
Joon appuya encore tout en faisant tourner son Drill, les yeux rivés sur ceux de sa victime. À ce stade de torture, il ne pouvait subsister aucun doute. Ce navire ne transportait rien qui se rapproche, de près ou de loin, à une arme de technologie avancée. Une délicieuse torpeur se répandit dans ses veines tandis que le regard du mourant se vitrifiait peu à peu.
Lorsqu’il fut assuré de sa mort, Joon retira son poignard d’un geste sec et se détourna, faisant signe à ses subordonnés de le suivre. Tous trois quittèrent la salle hibernétique sans un coup d’œil en arrière.
Lorsqu’il se rendit auprès de Sa Splendeur pour rendre son rapport, le rangka Joon One avait l’esprit tranquille. La voix avait déserté son esprit, balayée par la splendeur de l’incantation primordiale.
Il était de nouveau un et indivisible, et tous ceux qui oseraient le défier, inévitablement, s’exposeraient au courroux de la bannière de sang.
Tirage n° 91328938 <4096681@91328938.com>
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