L’homme En Amour

Camille Lemonnier · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/6

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L’homme En Amour

L’homme en Amour............................................................3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

L’HOMME EN AMOUR

 

Le médecin jouait avec son crayon d’or et m’a dit : « Un ré-gime sédatif… » Non, ce n’est pas cela, ce n’est pas le mal qu’ils croient. Les nerfs sont pris, l’esprit aussi. Je ne l’ignore pas, et pourtant il y a autre chose.

Dans la rue j’ai haussé les épaules et déchiré l’ordonnance. Et puis une jolie enfant a passé. Elle m’a regardé. Je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue ; cependant celle-là sait mieux que les médecins le mal que j’ai.

Peut-être je suis un homme très vieux. Je porte en mes os l’homme que j’étais déjà dans les lointains de la race. Oui, alors déjà j’étais possédé de ce mal ; mon sang âcrement brûlait. Et j’ai à peine trente ans.

Il y avait à la maison un beau vieillard vert, une espèce de géant qui touchait le plafond en levant les bras. Tout l’hiver il maillait des filets là-haut dans sa petite chambre sans feu. C’était un homme très doux qui aimait la pêche et la chasse. Vers le temps de l’automne, il s’en allait à notre maison des bois. Nous avions toujours du gibier en abondance. Et un jour j’entendis rire une des servantes. « Le vieux encore une fois est allé faire un enfant. » Je n’ai compris que plus tard.

Le Vieux rentrait un peu honteux quand commençaient à tomber les premières neiges. Mon père lui parlait rudement, très rouge, et tout de suite se taisait à l’approche de mon pas. Ma mère déjà était partie vers les stèles, à l’autre extrémité de la ville.

 

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Avec le temps les voix s’apaisèrent. Je revois le beau vieil-lard me caressant avec les grandes mains dont il nouait ses cor-des à filets.

Mes souvenirs ne vont pas plus avant. J’étais un petit gar-çon ; j’avais une sœur, de huit ans mon aînée. Elle quitta la mai-son pour se marier. Ce fut un trouble inexprimable pour moi. Je passai toute une nuit roulé dans son lit en pleurant et respirant l’odeur de ses cheveux. Elle ne fut plus qu’une femme et je me sentis jaloux de mon beau-frère. Alors nous vécûmes à trois un peu de temps, le Vieux, mon père et moi. Quelquefois, pendant l’absence de celui-ci, un bruit étrange venait de la chambre là-haut. Le Vieux riait d’un rire que je n’ai entendu à personne, un rire comme le hennissement d’un cheval à la saison d’amour. Et tantôt l’une tantôt l’autre des servantes descendait en criant une injure.

Puis on me mit en pension chez les Jésuites. Au bout d’un an, un matin d’hiver, mon père arriva me demander au parloir. Il me dit : « Ton grand-père est mort. » Je crus comprendre que c’était un débarras pour la maison. Celui-là était un homme d’un autre âge, un fragment d’humanité encore voisine des fau-nes avec des goûts de rapts, inoffensif au fond. Il eût dû vivre au coin d’un bois, près d’un fleuve, traquant la femelle et le gibier. À soixante-dix ans, étant allé à l’automne dans la maison des bois, il engrossa la femme d’un de nos paysans : cela, tout le monde le savait. Il y avait beaucoup de petits enfants aux alen-tours de la maison qui avaient son visage.

Je crois que je l’ai aimé plus que je n’aimai mon père. Il avait l’air d’un grand buffle doux dans une étable domestique. Je m’amusais à tirer son gros nez et il m’apprit à tailler des sif-flets dans les roseaux. Il ne connaissait que les petites industries rustiques et forestières, appeaux, collets, filets, emmanchage des bêches, affûtage des faux, etc. Il imitait le glapissement du

 

– 4 – renard, le grouinement du sanglier, le craquètement de la cigo-gne. Et il avait mangé, d’une goinfrerie d’ogre, une des solides fortunes du pays. Je n’oublierai jamais la fière mine qu’il avait sur son lit, entre les chandelles. Quand on l’eut mené au cime-tière, il y eut un grand silence dans la maison.

Ce gros nez du Vieux, je l’ai aussi. Il paraît que c’était le nez de la lignée. Mon père, cependant, était mince de là et de tout le visage, une tête de robin aux yeux réfléchis et froids. Il ne tua qu’une fois dans sa vie ; c’était à la chasse avec le Vieux ; une bête roula sous ses plombs ; et ensuite il ne recommença plus. Mon grand-père m’avait laissé une canardière et deux carabi-nes. Jamais je n’y voulus toucher. Le sang écumeux et riche de la race ainsi devint un pâle ruisselet tranquille en d’uniformes sites. Sans les écarts où s’altéra pour moi la nature, j’aurais eu le goût de mon père pour les besognes régulières et méticuleuses. Il parlait peu, s’habillait de noir, ne sortait généralement qu’à la nuit. Il était grave et timide, sans expansion. Il allait visiter deux fois le mois la stèle sous laquelle reposait ma mère. Je fus bien étonné d’apprendre plus tard qu’il demeura jusqu’au bout le client d’une maison aux volets clos. Et sa vie fut un modèle d’ordre et de probité.

Je tins de lui mes minuties d’esprit et mes pauvretés quoti-diennes. Il pratiqua, je crois, un libertinage prudent avec l’intolérance de la licence d’autrui. Sa mère l’avait longtemps couvé avec une tendresse jalouse. Il eut une adolescence laitée et tiède comme une fille. À deux ans on l’habillait encore de tu-niques sans sexe défini. Déjà le Vieux vivait d’une vie solitaire et libre dans les bois. Ce ne fut qu’à la mort de ma grand’mère qu’il lui fut rappelé qu’il avait un fils. Dans un petit chef-lieu de pro-vince, ayant à me cacher des autres et de moi-même, j’aurais fait comme mon père : je me serais glissé à la nuit, le collet de mon paletot remonté jusqu’aux yeux, dans les maisons à volets fermés. J’ai préféré habiter les grandes villes, je n’ai pas dû rele-

 

– 5 – ver le collet de mon paletot. Je ne puis dire cependant que j’aie écouté les mouvements de la nature.

L’homme de ma race eût été plutôt le Vieux, celui qui à l’automne partait subodorer le gibier humain à la lisière des bois. Et sans doute il continua lui-même la lignée des robeurs de proies chaudes. Mais tandis qu’ils allaient en plaine, d’une mine haute, moi je me suis tapi derrière la haie et, avec de sournoises convoitises, j’ai regardé filer la bête qu’à pleins poumons ils re-lançaient. La Femme un jour entra en moi et depuis elle n’est plus partie. Je suis resté le possédé des nostalgies de son trouble amour.

Dans cette grande maison de mon père, il venait, au temps où ma sœur vivait encore avec nous, des petites filles de son âge, presque des jeunes filles. Elles étaient toujours curieuses de connaître le frère, l’ami du même sang. Il y a là un attrait obscur des sexes où pour la première fois le petit homme et la petite femme futurs apprennent à se connaître. Il naît une contradic-tion de ne se croire que fraternels et de se désirer d’une ingénue ardeur amoureuse.

J’aimai ainsi follement une grande fille que je ne vis jamais que par un trou de serrure. Quelquefois ensemble, Ellen et elle se mettaient en tête de me chercher dans la maison. Je me sau-vais par l’escalier. Un jour elles montèrent au grenier. Je me cachai dans un panier à linge.

Et ensuite, à la pointe des pieds, je redescendais, j’allais me coller contre la porte, l’œil à la serrure ; je serais mort si tout à coup la porte s’était ouverte. La grande Dinah enfin s’en retour-nait et je baisais longuement la chaise sur laquelle elle s’était assise. Elle aussi se maria un peu de temps après Ellen.

 

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On nous avait appris la plus sévère décence. J’ignorai tou-jours comment étaient faites les épaules de ma sœur. Sa cham-bre était éloignée de la mienne ; une porte séparait ma chambre de celle de mon père et cette porte n’était jamais fermée. Quand il s’habillait, il tirait le paravent. Je n’ai jamais pu savoir s’il m’aimait. Il veillait scrupuleusement à l’accomplissement de mes devoirs religieux ; il m’embrassait rarement ; il semblait surtout préoccupé de faire de moi un jeune homme correct, à l’abri des tentations du péché.

C’était là un mot qui revenait souvent dans ses entretiens ; je l’entendais aussi sur les lèvres du prêtre qui tous les mois me confessait. Et je ne savais pas ce que c’était que le péché, je le redoutais dans tous les mouvements spontanés de ma sensibili-té.

On m’apprit ainsi à me défier de la nature : elle ne s’en éveilla que plus activement. À douze ans je connus ma nudité, elle me devint la cause d’un secret plaisir. Et il arrivait que mon père, m’entendant soupirer, quelquefois entrait la nuit dans ma chambre et venait jusqu’à mon lit.

Je m’habituai à l’idée qu’il fallait réprimer ma joie, mes élans, le bruit de ma voix, les manifestations de l’être intérieur. Ellen une fois fut réprimandée pour m’avoir caressé trop ten-drement. Ce jour-là, je pleurai des larmes que j’ignorais encore, comme pour une blessure très profonde de nos fibres violem-ment séparées, une chose honteuse au fond de notre fraternité et qui nous rendait étrangers. Je ne ressentis plus aux appro-ches d’Ellen qu’un sourd et inexplicable malaise. Je me cachai d’elle comme de mon père. Mais à quelque temps de là, il me surprit une après-midi derrière la porte, regardant la belle Di-nah. Il me prit par le bras, m’entraîna par l’escalier, m’enferma dans ma chambre. Et je ne revis plus la grande fille : ce fut à partir de ce moment que je l’aimai si follement.

 

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Mon père fut ainsi l’une des causes de mon mal. Tant que j’habitai avec lui, je vécus d’une vie solitaire dans la maison et le jardin. Il n’y avait point de tableaux aux murs, nulle aimable image qui eût pu me révéler la Beauté ; et la porte de la biblio-thèque me restait défendue. On ne parlait jamais des organes de la vie qu’avec réticences ; il sembla qu’il fût honteux d’être un homme ; et peut-être l’amour, pour mon père, demeura la fai-blesse humiliante qu’il allait soulager dans la maison aux volets clos. Je ne connus donc l’harmonie de la vie et la beauté de mon corps qu’à travers la douleur de les sentir malfaisants, frappés de la réprobation divine et humaine. Mais alors déjà il était trop tard pour les aimer sans la pensée du péché. Et je fus l’enfant qui, pour avoir touché à sa chair, se croit voué à la damnation.

Cela ne s’en alla jamais tout à fait. Il resta au fond de moi la rougeur de la nudité de l’être et du nom par lequel on la nomme chez l’homme et chez la femme. En soi, cependant, je n’y voyais rien de répugnant : ce n’était qu’à la réflexion, en me rappelant les réticences dégoûtées avec lesquelles on m’avertit d’ignorer certaines parties de ma vie, qu’elles m’apparaissaient mon in-firmité vive.

Elles étaient plutôt belles pour mes yeux et cependant il était défendu à mes yeux de les regarder. La nature ne me les avait données que pour ne point les connaître ; elles étaient comme une erreur et une défaillance de la création ; elles s’éternisaient le remords vivant de Dieu, et quand je sus plus tard que tout le secret de la vie y résidait comme en un alambic merveilleux des races, je me révoltai. Mais la rougeur ne fut pas dissipée.

« Qu’il y ait au centre de toi, plus bas que le visage, mais plus près des battements de ton cœur, un foyer d’ardentes effu-sions, le mécanisme même de ta vie et de toutes les autres vies semblables à la tienne, fais que jamais ce mystère n’approche de ta pensée. Il est d’autant plus abominable qu’il résume, dans la

 

– 8 – beauté de ses formes extérieures, dans sa grâce flexueuse de fleur, la structure totale de ton corps. Tu n’y peux porter la main ni le regard sans l’orgueil de t’y éprouver viril, en possession de la force qui perpétue la substance. Tu le sentiras vivre comme une part de ta vie aux impulsions irrésistibles, comme un être de muscles et de sang coexistant à ton être spirituel. Et cepen-dant c’est la chose inférieure et innommable par laquelle, si tu t’y complais, tu te reconnaîtras animal. »

Ainsi parlait le prêtre. C’était aussi le sens de ce qui se disait et se pensait autour de moi. Et plus tard je compris que l’exécration du moyen âge pour l’œuvre saine de la vie et les or-ganes qui en sont les agents subtils, n’avait pas cessé de régner dans les sociétés actuelles.

Mais alors j’ignorais encore l’arcane divin. Je savais seule-ment qu’en connaissant ma chair, il en naissait un délice trou-ble, l’âcre et étrange saveur de mordre en un fruit vert. C’était la sensualité aussi de toucher, avec des papilles infiniment ducti-les, un tissu électrique, une soie frémissante et chaude. Mon corps ainsi s’attestait vivre et se répercuter aux centres nerveux en dehors de ma volonté. Il vivait d’une vie personnelle et pro-fonde à travers une durée d’ondes vibratoires comme le son et la lumière, une projection de mes résonances par delà l’être cons-cient.

Je ressentais confusément dans la secousse d’un vertige passer le magnétisme, la loi des attirances et des vibrations qui règle le mécanisme universel.

Un instinct apprend ainsi l’enfant à s’éprouver ; il y est por-té aussi naturellement qu’à boire et à manger ; l’activité de ses cellules, le jeu libre de ses énergies le met en contact avec ses organes. Et l’unique perception de l’Infini qu’il soit donné aux hommes de connaître dans le spasme de l’amour déjà est conte-nue dans le moment où pour la première fois il est projeté en

 

– 9 – dehors de la vie par la brève sensation où il s’étonne de tenir l’éternité.

Pourtant la rogue incompréhension des éducateurs conti-nue à qualifier de vice honteux le tourment ingénu de se cher-cher dans le premier acte de la connaissance. Il arrivera un temps où, au contraire, l’éveil des sens sera utilisé par les maî-tres pour le développement de l’être intégral, où, en lui appre-nant le respect de ses organes et les buts qui leur sont assignés et par lesquels ils se conforment à l’évolution du monde, ces missionnaires de la vraie prédication, ces ministres des secrètes intentions divines ne susciteront plus chez l’enfant la dérisoire retenue de la honte et plutôt y substitueront la notion d’un culte naturel, d’une religion de l’homme physique impliquant des ri-tes qui ne doivent pas être transgressés.

Mais tout n’est-il pas à refaire dans une société qui a exclu l’hommage à la Beauté et qui a fait de la peur des formes ca-chées la loi des rapports entre l’homme et la femme ? La dé-mence phallique, les révoltes de l’instinct comprimé dans les formes spontanées de l’amour est le mal des races, aux racines mêmes de l’être. Tous en souffrent et cependant plus d’un, qui me donnera secrètement raison en lisant ces pages, s’étonnera devant le monde que quelqu’un ait osé porter la main à l’arche sainte des pudeurs routinières.

 

J’entrai au collège et presque aussitôt j’eus ce spectacle bar-bare. Un élève, surpris dans les latrines, fut exposé devant la classe, les mains ligotées : elles n’avaient fait pourtant que ce que les professeurs eux-mêmes avaient fait étant enfants. Le supplice dura toute une après-midi et nous-mêmes dont les mains avaient péché cent fois, nous cédâmes à la lâcheté de huer celui qui s’était trouvé sans défense contre la tentation et

 

– 10 – nous fut ce jour-là proposé comme un coupable ignominieux. Il n’avait commis qu’une faute, ce fut de se laisser surprendre.

Eh bien, aujourd’hui encore je ne puis rencontrer cet ancien condisciple sans que la scène se retrace à ma pensée et qu’il en résulte pour son âge mûr un sentiment invincible de déchéance. Il semble, d’ailleurs, que cette réprobation sauvage ait pesé sur toute la suite de sa vie : il n’a pu se frayer un chemin à travers le hallier social. J’ai appris qu’il continuait à végéter en une condi-tion subalterne.

L’excellent Père pourtant avait cru seulement faire un exemple, car les pratiques libertines sévissaient dans la classe. Il arriva qu’au rebours de ce qu’il attendait, la contagion gagna les meilleurs : il se forma des coteries et moi-même m’y trouvai englobé.

C’est du collège que data pour moi véritablement l’initiation. Tout ce qui, dans un mode plus parfait d’éducation, eût dû m’être révélé à doses prudentes et graduées par le maî-tre, je l’appris par la salauderie luxurieuse des camaraderies. La plupart avaient des sœurs avec lesquelles s’était ébauché le no-viciat du plaisir. Je puis affirmer, pour en avoir reçu maintes fois la confidence, que nombre de jeunes filles n’arrivent au ma-riage que demi essayées par leurs frères. C’est encore une des conséquences de l’ignorance des sexes l’un envers l’autre : ils se recherchent en raison même des défenses qui les séparent : elles irritent bien mieux leur vierge sens génésique.

L’essai, chez ces mâles précoces, n’allait pas jusqu’à la connaissance totale ; mais ils l’avaient expérimentée en des ap-prentissages hasardeux. Ils s’étaient éprouvés avec leurs consanguines en des préliminaires. Le libertinage sénile n’a peut-être d’équivalent que la frénésie nuptiale des tout jeunes hommes. Ils me révélèrent la forme secrète de la femme, je sus le schéma sacré. J’en portai en moi l’obsession et l’effroi ; je ver-

 

– 11 – sai de secrètes larmes en songeant que Dinah n’était pas faite autrement que celles de qui ils me parlaient. La Femme vague-ment s’instaura le mythe pervers, le flanc maléfique et je ne connaissais encore Circé qu’à travers une fable obscure. Ma trouble angoisse s’aviva de mes jeunes ferveurs catholiques. Je ne pouvais penser au sixième commandement sans être trans-porté d’horreur et de désir. Le mystère voilé du sexe ainsi fut déchiré et me consterna. Il m’attirait et me repoussait comme la difformité d’un être sans analogie avec ma propre structure physique.

Aucun de mes condisciples n’avait été élevé dans la pensée que les deux sexes sont les complémentaires d’une unité de vie et qu’ils n’apparaissent dissemblables qu’en vue de l’accomplissement dans la Beauté et l’Harmonie d’un même être unique. Moi-même j’avais vécu jusqu’alors dans l’ignorance plénière de cette différenciation qui se résout en une conjonc-tion émouvante. Ils se plaisaient à profaner la fleur délicate de l’amour en l’assimilant à de repoussantes analogies, à des ima-ges restrictives de la beauté mystique qui en fait le lotus de vie, le calice sacré des races. J’en arrivai ainsi à mon tour à l’envisager comme une erreur de la nature, comme le symbole de la laideur du péché. Toute la première éducation dans la fa-mille est basée sur cette horreur du plus adorable des organes et je crois bien, l’impression demeure à peu près la même pour tous les adolescents prématurément initiés. J’eus le spectacle de jeunes vierges brutalement étalées dans leur nudité innocente, sacrifiées dans l’immodestie ignorante de leur novice désir. Je ne me rendis compte de ce sacrilège que par la suite. Je connus du même coup la persistance du vieil homme atavique chez les postérités. Le sang des races charriait en eux un goût de rapts et de proies comme au temps barbare où la femme était la machi-nale esclave des instincts du mâle.

 

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Et alors déjà je n’ignorais plus de quelles fougueuses ar-deurs avait brûlé ce grand-père qui traquait par les escaliers les servantes de la maison.

Aux vacances de la cinquième année, il arriva un événe-ment.

Mon père, à la garde du jardinier, m’avait envoyé passer un mois dans notre maison des bois. Il n’y avait que moi dans la maison ; le jardinier et sa famille habitaient une des dépendan-ces ; quelquefois nous restions des jours entiers sans voir per-sonne. Or, un matin de pluie douce, j’allai vers la rivière : elle était de l’autre côté de la futaie.

Je marchai un peu de temps sous les grands arbres. Il sen-tait bon l’écorce verte et le serpolet mouillé ; les oiseaux avec des cris las volaient, s’ébrouaient sous la feuillée. Au bout du chemin, j’aperçus enfin les eaux grises. D’une large coulée, cri-blée par le grésillement de la pluie, elles descendaient vers la plaine et les hameaux entre les osiers violets, sous le grand ciel plombé d’une douceur malade. Et je longeai les osiers, j’étais malade moi-même du mal de l’été.

Il y avait si longtemps que je n’avais plus vu un visage ami. J’aurais voulu avoir quelqu’un auprès de moi. Je ne sais pas ce que je lui aurais dit ; peut-être je ne lui aurais pas parlé, mais il m’eût été agréable de l’avoir auprès de moi, de marcher ainsi à deux dans la fraîcheur de la terre. Comme tristement je regar-dais vers l’autre rive, un haut vieillard se leva dans la campagne et je reconnus mon grand-père. Il fauchait les herbes de son pas de géant ; il avait l’air d’un grand buffle : et puis il se baissa, il coupa un roseau, et avec son couteau il en faisait un sifflet. Le vent légèrement remuait les osiers fleuris. Mais le Vieux depuis longtemps est sous les ifs, pensai-je. Maintenant un paysan là-bas s’en allait en faisant un geste de colère.

 

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Alors il me vint une grande tristesse : celui-là si souvent avait amusé mon enfance avec ses sifflets ; ses mains me cares-saient avec une douceur chaude et affectueuse. Les femmes, une fois qu’elles s’y sentaient prises, demeuraient charmées comme des oiseaux. Les servantes m’avaient appris cette vie d’amour du bonhomme.

J’arrivai ainsi à un tournant de la rivière. Un bouquet d’arbres avait poussé là, dans la grande plaine verte. Et j’aperçus au travers deux vaches qui pâturaient, mais personne n’avait l’air de les garder. Cependant quelqu’un sous les feuilla-ges bas pleura doucement ; je croyais entendre le bruit d’une source qui s’égoutte. Ayant fait un pas, je vis une longue fille mince qui était couchée sur le ventre et tenait la tête dans ses poings. Elle avait de pâles cheveux d’argent et ses jambes nues sortaient de sa jupe trop courte. Je ne vis d’abord que ses che-veux et ses jambes ; mais quand je passai près d’elle, elle se dressa sur ses mains et me regarda avec des yeux de bête mé-chante.

– Ah ! cria-t-elle, voilà encore une fois que cet homme m’a battue !

J’ignorais si elle parlait du vieux paysan qui marchait dans la plaine. Elle était retombée dans l’herbe mouillée ; elle frap-pait maintenant le sol avec des mains irritées. Et puis, comme je tâchais de trouver en moi une parole, elle cessa de pleurer et se mit à m’observer durement, à travers les touffes claires de ses cheveux.

– Je te reconnais, tu es le fils du maître, me dit-elle ; toi aussi, je te déteste.

– Cependant je ne t’ai pas fait de mal.

 

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La parole m’était revenue, j’appuyais sur elle des yeux déci-dés. Il me semblait que je la détestais aussi. Et nous demeurâ-mes comme cela quelques instants. Non, elle n’était pas jolie, cette petite ; ses yeux aigus et froids me jetaient le défi. Je n’avais jamais vu une expression plus sauvage de ruse et de haine. Elle finit par ramasser des pierres qu’elle jetait devant elle.

– C’est à cause de ton grand-père, fit-elle tout à coup. On m’appelle Alise.

Et déjà elle me regardait avec moins de colère. Moi aussi, je n’étais plus fâché. Elle s’était recouchée sur le ventre, comme quand je l’avais aperçue d’abord, sa maigre poitrine enfoncée dans la mouillure des herbes, et à mesure elle levait une jambe, puis l’autre. Elles étaient sèches et brunes, couleur de vieux buis. Cette fille ne connaissait pas la pudeur. Maintenant, je scrutais avec des yeux inquiets ses intentions.

– Veux-tu dire que le Vieux…

– Cela, tout le monde le sait dans les villages. Quelquefois il venait, il donnait un peu d’argent, il me prenait sur ses genoux en riant et m’appelant sa chère fille. Il avait des mains très dou-ces. Et puis, un jour, il est mort. Alors, en pleurant, ma mère m’a dit : « Vois-tu, c’était un homme plaisant, malgré son âge ; je l’aimais bien. Maintenant qu’il n’est plus là, toi aussi, tu ferais bien de t’en aller. » Depuis ce temps mon autre père toujours me bat.

Je n’aimais plus autant le Vieux ; néanmoins, il ne me plai-sait pas que quelqu’un médît de l’homme qui avait amusé mes ans d’enfance en me taillant des sifflets. Il y eut un silence gêné. Et puis elle se mit à hucher après ses vaches. Elle jurait comme

 

– 15 – un garçon. Ensuite, elle se retourna, se carra sur ses reins et, tranquillement, en torsant ses cheveux pâles :

– Toi et moi, nous avons au fond le même sang, fit-elle. Ce-pendant tu es bien plus beau que moi.

Je lui aurais crié une injure. J’étais le fils d’un homme riche et je portais des habits neufs. Je ne pouvais accepter qu’il y eût quelque chose de commun entre cette pastoure et moi. Elle me vit fâché et avec humilité elle me dit :

– Je t’assure, je n’ai pas voulu te causer de la peine.

Et comme la brouée toujours finement grésillait, elle me montra sous les arbres un bourrelet de mousse verte à peine perlé.

– Vois, tu serais mieux là.

Nous nous trouvâmes ainsi l’un près de l’autre. Je n’avais plus de rancune, et à petites fois elle tirait son jupon le long de ses jambes, comme si à présent la pudeur lui était revenue.

– C’est à toi ces vaches ? lui demandai-je.

– Oui, et il y a la noire qui nous donne trois seilles de lait. Mais il ne faudrait pas trop se fier à la rouge.

Elle avait posé sa main sur mon genou et une étrange cha-leur mollement m’énervait. Je me disais : « Il faudrait faire comme elle et mettre aussi la main sur ses genoux. » Ensuite, elle prit mes cheveux entre ses doigts et elle jouait avec leurs boucles comme une enfant.

 

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– Trol comme toi avait des cheveux de plumes d’oiseau, dit-elle singulièrement.

Je ne savais pas qui était Trol. Et elle me regardait d’un air charmé, avec des yeux purs. C’était la première fois, je ne connaissais pas encore la chair des filles. Sa peau brûlait comme l’été près de la mienne. Mes lèvres étaient froides, je ne trouvais plus un mot à lui dire. Quelquefois, elle recommençait à tirer son jupon le long de ses jambes. Et puis tout à coup sa voix changea, elle se frotta à mon épaule et me coula d’une haleine ardente :

– Moi, ça me serait égal d’être battue par mon amant.

Alors je pensai nettement que déjà elle s’était assise près des garçons. Je me sentis très malheureux, je souffrais d’un mal que j’ignorais et qui était délicieux. Je regardais fixement la nudité hâlée de ses jambes. Elle se prit à rire sans bruit dans mon oreille et à présent elle ne disait plus rien. Les seins levaient de leurs pointes droites la toile grossière de sa chemise. Celle-là naïvement écoutait la nature ; le grand courant, le puissant ef-flux animal moussait à ses narines. Les simples sont bien plus près de la vie que les autres. Sa bouche s’avança, son rire me chatouilla la tempe. Soudain, il me vint une telle peur que je me jetai sur elle en criant. Cependant j’étais sans colère, j’aurais plutôt pleuré. Le petit mâle, féroce et gauche, s’éveillait à travers ces mouvements troubles, un homme nouveau, aux mains d’amour et de haine. Elle, sous mes poings, riait d’un rire aigu, les yeux fermés, le souffle court, toute tendue de plaisir. À la fin, il me coula aussi aux doigts un âcre délice ; mes mains molli-rent, je ne voyais pas que je caressais sa petite gorge. Alors elle poussa un cri, et mes lèvres entre les siennes, à petits coups fu-rieux elle mordait ma bouche. Je cessai de vivre, mon sang s’en alla. Maintenant, avec un rire sauvage et blessé, elle se roulait dans les herbes, et j’ignorais quel mal je lui avais fait.

 

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– Petite Alise…

J’avais la voix rusée du tentateur. Mais elle courut derrière les arbres et, de loin, me cria :

– Va-t’en. Je te hais, comme les autres.

Je ressentis une grande honte et en sifflant entre mes dents, je m’en allai sous la pluie, le long des osiers en fleurs. Je pen-sais : « Voilà, tu as été lâche, elle te méprise. » Je quittai la ri-vière et puis, quand je fus rentré, je pleurai des larmes de rage.

Je ne retournai pas à l’eau ce jour-là. Mon sang brûlait, je me tordis la nuit sur mon lit en appelant Alise. Mais, le lende-main matin, je traversai le bois. J’étais résolu à faire ce qu’aurait fait le grand Romain. C’était pour moi un cas de conscience ; je voulais à mon tour, à la rentrée, lui raconter une histoire. Un clair soleil ruisselait des branches, un égouttis de lumière qui sur le chemin formait de mobiles mares d’or. Je chantais avec les oiseaux pour me donner de l’assurance. J’avais toujours aux mains les pointes de la petite gorge comme si je tenais encore cette fille sous moi.

Ce n’était pas de l’amour ; il me semblait seulement que son corps m’était dû ; il y avait là un sentiment confus de vassalité que le Vieux aussi peut-être avait connu, lui qui avait possédé toutes les femmes de la contrée. Celles-ci vaguement faisaient partie des faunes sur lesquelles s’étendait son droit de seigneur.

Et après le bois, je vis bleuir dans le brouillard matinal la ri-vière ; comme la veille, je longeai les osiers. Mais presque aussi-tôt la volonté me quitta ; j’aurais désiré qu’Alise ne fût pas dans la prairie. J’allai vers les arbres, je ne vis pas les vaches et Alise non plus n’était pas là.

 

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Alors je l’appelai à travers la plaine, d’une voix claire ; mon assurance m’était revenue ; et elle ne parut pas. Jamais encore je n’avais souffert une telle peine. On serait venu m’annoncer la mort de ma sœur que je n’aurais pas autrement ressenti le mal de l’absence. J’allai jusqu’aux maisons ; je m’informai d’Alise ; on se mit à rire avec politesse. Ces gens probablement réfléchis-saient que nous étions du même sang. Et je pensais toujours à sa petite gorge avec des soifs amères.

Le lendemain encore, il faisait clair soleil. J’avais, en traver-sant le bois, les yeux brillants d’un jeune héros. Un émoi tumul-tueux de vie me soulevait le cœur. Je descendis vers les eaux. Je n’ignorais plus maintenant comment on prend les filles. J’étais décidé à lui mordre à mon tour la bouche entre mes dents. Les deux vaches paissaient près des arbres. Mais je cherchai vaine-ment celle qui les gardait. Cette fille rusée se cache pour être mieux désirée, me dis-je. Quand elle viendra, je lui sourirai d’abord insidieusement, et ensuite je la traînerai par les cheveux jusqu’au banc de mousse. Et je l’appelai par son nom, en tour-nant mes yeux vers la plaine.

Comme elle n’apparaissait pas, j’allai m’asseoir avec colère parmi les osiers, au bord de la rivière. Et, tout à coup, je vis sa bouche ouverte sous l’eau, près de la rive. Oui, la bouche qui avait sucé mes lèvres était là comme une fleur pâle, comme un nénuphar fané. L’eau, en ondulant dessus, lui donnait une vie surnaturelle et mobile. Je n’éprouvai ni peine ni effroi, la chaude sève sensuelle était encore trop haute en moi. Je la tirai légèrement par ses cheveux d’argent et la ramenai jusqu’à la berge. Je ne craignais plus son rire méchant. D’une main hardie je touchai son jupon. Je ne faisais là qu’une chose que d’autres auraient faite comme moi. Mais tout de suite une grande pitié me prit, j’abaissai jusqu’au-dessous des genoux la charité de ce lamentable penaillon. Ainsi elle fut tout habillée de pudeur, elle qui devant moi à peine s’était vue nue. Et je la regardais en tremblant de tout mon corps. Je ne savais plus que quelque

 

– 19 – chose s’était passé entre nous. Un peu d’eau commençait à lui sortir des lèvres comme la salive qu’elle m’avait coulée aux dents. J’enlevai cette eau avec mon mouchoir et puis je pris Alise dans mes bras, je baisai follement ses joues et ses cheveux sans cesser de l’appeler comme si elle n’était pas morte. Mais une horrible grimace bientôt déforma sa bouche. Maintenant elle ressemblait au Vieux, tel qu’après les sacrements je le vis sur son lit blanc, entre le crépitement des cierges. Je la laissai retomber parmi l’herbe ; jamais plus je ne caresserais sa petite gorge. C’était plutôt de la stupeur et du dépit que je ressentais.

Les vaches, entendant venir des pas dans la prairie, se mi-rent à meugler. J’allai me cacher dans le bois, et en effet, il pas-sa des gens qui, très simplement, l’emportèrent dans leurs bras en poussant devant eux les vaches.

Je rentrai à la maison vers le soir. Je n’avais pas faim, je sentais en moi un mal très doux. Je pensais : « Comme cela, du moins, un autre ne touchera pas ses genoux. » Trol peut-être l’avait fait ; mais celui-là, je ne le connaissais pas, il était venu avant moi. Et je ne croyais pas l’avoir aimée et cependant j’étais consolé comme si elle m’eût gardé fidèlement son amour.

Je montai à ma chambre ; je restai longtemps à la fenêtre, regardant la nuit, tournant mes yeux vers la rivière derrière le bois. Je ne voyais pas la rivière, je ne voyais que la masse pro-fonde des arbres dans la plaine. L’ombre était tiède, vaporeuse ; les sauterelles bruissaient dans l’herbe ; et ensuite il monta un vent léger qui me caressa comme m’avaient caressé ses mains brunes.

Alors mes larmes éclatèrent, je tendis les bras vers la nuit de la rivière, là-bas. Je lui disais tendrement avec un sanglot : « Pe-tite Alise, pourquoi es-tu partie sans me donner ton amour ? » L’affreuse grimace s’était effacée, elle m’apparaissait bien plus

 

– 20 – belle dans la mort. Et je ressentis ainsi vraiment pour la pre-mière fois l’amour.

Le lendemain, les cloches sonnèrent. La femme du jardinier me dit qu’on avait trouvé sur la berge une fille du village. Elle ne me regardait pas, elle parut gênée et le jardinier aussi regardait par la fenêtre. Je compris qu’ils étaient troublés à cause du pé-ché du Vieux. Après tout, cette enfant était de mon sang ; elle et moi nous avions eu dans les veines la même vie.

Je n’aurais pu supporter d’entendre plus longtemps leurs voix. Je me sauvai dans le bois. Et les cloches ne sonnaient plus, mais je savais qu’elle était là dans une des maisons du village, étendue sous le drap devant les chandelles. Je me roulai sur les mousses, je frappai la terre de mes poings. J’aurais voulu être dans le lit auprès d’elle, les yeux à jamais fermés.

Cette folie me mina ; je ne mangeais plus, je ne trouvais plus le sommeil. J’errais tout le jour comme une ombre pâle le long de la rivière. Mon père vint me chercher et seulement à la ville je commençai d’oublier Alise. Maintenant je ne pensais plus à la grande Dinah. Âme violente et amoureuse, quelles soifs inapai-sées de repos te menèrent vers les eaux ? Y cherchas-tu l’oubli de la vie, le rafraîchissement de ton pauvre corps battu et qui ne demandait que l’amour ? L’image du frêle enfant ignorant qui répondit si mal à ton jeune désir animal se mêla-t-elle à tes pen-sées quand tu te laissas glisser de la berge ? Jamais personne ne m’a dit pourquoi Alise s’était noyée.

Peut-être la grande sève de l’été tourmentait son sang sau-vage, et Trol n’était pas revenu.

Au collège il me resta une sensation blessée, le tourment de l’éveil de mes sens auprès de cette chair chaude qui avait remué mes sources de vie.

 

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Romain une fois de plus révéla tout son cynisme. Il railla mes lâchetés, car je lui avais dit cette étrange histoire, il mit en doute ma virilité. Maintenant il ne parlait plus de sa sœur ; il défendit qu’on en parlât devant lui. Il connaissait une maison où des filles se mettaient nues pour de l’argent. Il y était retourné trois fois ; ils avaient bu ensemble ; il s’était amusé à rosser l’une d’elles, après l’avoir eue tout un soir. Moi aussi, j’avais bat-tu Alise, mais ce n’était pas pour la même raison.

Chez ce jeune étalon pétulant, un goût de carnage stimulait la joie de brasser de la chair. Il était taillé en force, l’amour ne fut pour lui qu’une dépense d’énergies physiques. Je cessai de le voir après les ans de collège. Cependant je serais bien étonné si cette grande ardeur calmée n’eût fait de lui à la longue un mari aussi bon que les autres. Son immoralité était franche, empor-tée, selon la nature qui donne aux mâles, chez l’homme et chez la bête, un appareil violent et prompt. Au contraire, ma triste moralité à moi se compliqua d’irritations acides et maladives. Dans mes élans et mes gauches pudeurs, je parus manifester les deux sexes : je ne fus qu’une femme qui eut la véhémence pas-sionnelle d’un homme, je fus un homme qui n’eut que les timi-des et ardentes sensibilités de la femme.

Romain pour la classe monta aux assomptions : l’initiation accomplie l’instituait notre maître à tous. Il gangrena littérale-ment la classe : elle ne cessa plus d’être hantée par l’obsession de la maison et la conjecture du rite intégral. Quelquefois il en venait un qui nous parlait avec des yeux clairs de ce qu’à son tour il avait vu là.

Au rebours des autres, j’étais poigné d’une rare et intime souffrance chaque fois qu’ils déshabillaient ainsi l’amour. C’était le mal d’être moi-même transi et nu devant une foule, avec mes papilles raides. Pourtant mes lèvres avaient été mordues par un

 

– 22 – baiser de fille ; j’avais senti se mouler dans mes mains la forme du ventre d’Alise. C’était un mal que je ne puis m’expliquer.

Rien qu’à la pensée du sexe de la femme, les affres me gla-çaient. J’avais l’angoisse ridicule d’une bête cachée et qui vivait d’une vie à part, secrète et maligne, sous la vie des robes. Je pensais que je mourrais le jour où comme les autres j’irais vers les maisons. Et cette souffrance était en raison même de l’inexprimable tressaillement de mon désir aux profondeurs de mon être : il ne me fut plus possible de songer à Alise ni à au-cune autre femme sans me représenter aussitôt le schéma re-doutable qui la rendait différente de moi. Mes joues s’enflammaient douloureusement sitôt que le nom d’une femme était prononcé devant moi.

Il arriva que mon père me permît, au temps des vacances pascales, d’aller passer deux jours dans la famille d’un de mes camarades.

Il y eut un dîner, je me trouvai assis près d’une jeune fille hardie et jolie. Ce fut un supplice. Je ne pouvais détacher mes yeux de ses mains : elles étaient grasses, sensibles, aux ongles roses et courts ; elles possédaient une si étonnante vie animée, dans la grâce vive de cette jeune créature ! Peut-être aussi elles avaient failli comme toutes les autres, comme les miennes. Je crois bien que si mes genoux avaient rencontré les siens sous la table, je me serais évanoui. Et je ne trouvai pas un mot à lui dire : elle eut ainsi l’occasion de se moquer de moi fort à son aise. Aussitôt le repas fini, je m’échappai, j’errai dans le jardin et éclatai en sanglots.

Celle-là aussi, je l’aimais éperdument à présent.

Je ne crains pas de paraître ridicule. Ce sont des confessions que j’écris ; elles ne seront pas inutiles s’il s’en doit dégager

 

– 23 – l’évidence que notre éducation faussée, avec l’ignorance de nous-mêmes et la déviation de nos plus irrésistibles penchants, propage les pires perversions.

Je passai le reste des vacances chez mon père. Les deux ser-vantes qu’il avait gardées étaient vieilles et laides : je savais que l’une d’elles tous les samedis se lavait sous la pompe. Je m’arrangeai pour la surprendre pendant qu’elle faisait ses ablu-tions ; je ne sais pas ce qui serait arrivé. Mais elle entendit mon pas, elle donna le tour de clef. Et en même temps, avec sa fami-liarité rude de paysanne, elle me criait : « N’entrez pas, mon petit monsieur, j’ai ôté ma chemise. »

Eh bien, je rôdai dans le soir des corridors, du côté des mansardes. Les portes n’en étaient jamais fermées, et avec ces filles je me sentais presque résolu comme devant une chair infé-rieure, une humanité qui appartenait au maître. J’avais oublié ma passion pour les autres : dans ma folie, je n’aimais plus que ces corps épais et déformés. Je surpris ainsi leur grand sommeil chaste, leur triste et touchant éreintement de bêtes courageuses. Toutes deux dormaient comme des enfants, les draps tirés jus-qu’au cou, dans une paix d’innocence et d’accablement ; et la bonne honte tardivement me fut rendue.

L’un après l’autre, ceux de notre coterie s’en allèrent visiter la maison. C’était Romain lui-même qui à tour de rôle les y conduisait et présidait aux dédicaces. Il manifestait une satis-faction d’amour-propre à les viriliser, et de leur côté, aussitôt intégrés, ils paraissaient avoir grandi dans leur propre estime. Ils avaient à présent des gestes plus résolus, leur voix aussi avait changé. Je remarquai que presque tous, comme avant eux Ro-main, cessèrent de se parler de leurs sœurs. La connaissance de l’amour sembla leur avoir appris le respect fraternel.

Si mal que leur eût été révélé le mystère, ils en subissaient vaguement le sens sacré, comme un acte religieux, un sacrifice

 

– 24 – sur les autels de la vie. Ils étaient, ces jeunes hommes affolés de puberté, fermentés de sang nouveau, comme ces barbares qui s’en venaient dans les temples bafouer les dieux antiques et ce-pendant demeuraient saisis devant leurs hautes images rigides. Maintenant ils avaient honte de leurs essais d’amour avec les vierges novices. Une nuance de dédain pour leur candeur de génisses ignorantes mitigeait leur réserve. Leur préférence ins-tinctive de néophytes alla aux mûres courtisanes, aux chairs savantes et faisandées.

La chose, vers le temps de la dernière année de collège, arri-va donc comme ceci. En butte aux pasquinades de ma coterie, je finis par accuser la nature. Puisque Romain a fait cela, et les autres après Romain, si tu ne le fais à ton tour, c’est qu’une in-firmité en toi t’interdit de ressembler aux autres hommes. Ce-pendant, dans les circonstances ordinaires de la vie, je ne man-quais pas de courage ni de décision. Un jour, pour un différend léger, je me battis au compas avec un grand ; il y eut trois pas-ses ; par des estafilades notre sang coula : ce fut le grand qui le premier renonça.

Mais voilà, j’étais faible comme un enfant à l’idée du corps nu de la femme. Ils m’avaient bien assuré que l’acte était bref et simple. Mais son mystère, les défenses de l’Église, et aussi la peur du stigmate m’outraient. Eux, du moins, avant de se glisser dans la maison, avaient essayé l’apprentissage clandestin. Ils s’étaient acquis ainsi un rudiment d’éducation expérimentale qui leur rendit le passage moins anxieux.

Après des débats pénibles, mes résistances enfin tombèrent. Il fut entendu que Romain m’aiderait de ses offices comme il avait fait pour les autres. Généralement, après le rite, les cama-rades se réunissaient et bruyamment fêtaient, à la mode d’un sacrifice antique, l’offrande des prémices. Mais je m’étais oppo-sé à toute démonstration ; Romain m’avait promis la discrétion.

 

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Il y avait là cinq filles et l’une, très grasse, d’une blancheur de peau soufflée et fraîche sous l’enduit du maquillage, s’appelait Éva. Presque toujours choisie par Romain, elle assu-mait le ministère d’une prêtresse dans ce culte orgiaque et pué-ril.

Elle vint donc avec moi dans la chambre ; elle riait, mais son rire plutôt m’encourageait. J’étais très pâle, mes nerfs affreuse-ment se pinçaient et à la fois je sentais un espoir infini de bon-heur, de délivrance. Cependant je n’étais plus aussi sûr de mes forces comme devant une manifestation terrifiante de la nature. Elle se mit en chemise et presque tendrement elle prit ma bou-che dans la sienne. Alise aussi avait sucé mes lèvres comme un fruit. Aussitôt je me glaçai ; il me parut que mon cœur cessait de battre et je ne la repoussais pas, j’étais sur sa gorge comme une chose morte.

– Voyons, chéri… Ce n’est qu’un petit moment à passer…

Maintenant cette fille me parlait presque maternellement comme à un enfant chez le dentiste. Et elle ne baisait plus mes lèvres, elle me frappait de légers coups de la bouche les joues et le cou, elle me soufflait câlinement dans les yeux un souffle de vie en riant. Elle avait les charités d’une Sœur de plaisir. Une crise éclata : mon corps fut secoué d’un affreux tremblement ; et je sanglotais, mes hoquets s’étouffaient dans des cris sourds. Je n’avais plus la conscience de moi-même.

Elle, dans ce grand accablement, eut alors une minute d’amour très belle. Elle me baisa les paupières, elle me prit en-tre ses bras et enfantinement me roula dans sa grosse poitrine. Elle me dit : « Va, je t’aime bien tout de même, mon mimi. Tous n’ont pas le goût tout de suite… » Ce n’était là pourtant qu’une prostituée, une servante des joies banales, mais je ne sais quelle grâce affectueuse lui restait au fond du cœur, un coin d’ingénuité et de fraîcheur.

 

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Les caresses chaudes dont elle me mignotait, la mansuétude de son amour me ranimèrent. Je l’étreignis, je lui pris sa bouche à mon tour ; je lui mordais les lèvres furieusement. Toute l’humanité à travers les âges, le grand torrent de la vie passa en cette minute surhumaine. Hercule n’aima pas plus glorieuse-ment Iole. Et elle criait sous moi à présent de plaisir.

Du temps s’était passé, un long temps sans doute, j’avais perdu la sensation de la durée. Et voilà qu’un bruit sourd monte de l’escalier, la porte est enfoncée, je vois apparaître Romain et toute la coterie hurlant, grimaçant, faisant des momons par la chambre. Tous criaient : « Ça y est ! Hip ! Hip ! » Ils avaient mis les mains aux draps. Mais cette fille, dans un étrange mouve-ment de pudeur, les tirait de toute sa force jusqu’à nos mentons. Très vite je lui dis : « Tu vois, ce n’est pas ma faute… Je revien-drai. » J’aurais voulu me dresser en chemise, les chasser de la chambre. Grisés de grogs, ils saccageaient le lit, ils nous bom-bardaient avec les oreillers. Je ne fus plus qu’une épave dans une mêlée. Maintenant cette poupée d’amour, revenue aux grosses joies amusées de sa vie de folie, riait avec eux. Moi seul souffrais mortellement comme d’une profanation de mon être traîné nu à la voirie, surpris dans un acte ignominieux.

Cependant à la longue, moi aussi stupidement je me mis à rire, j’avais l’air de prendre joyeusement ma part de cette farce grossière. Il sembla qu’à ce moment eux et moi eussions le même sentiment à l’égard de ce qui fut supposé s’être accompli là, une oblation obscène, l’abdication hilare de la pureté de mes sens vierges, la joie d’une basse souillure.

Tous avaient passé par ce cérémonial ridicule et ensuite on avait bu à l’héroïsme mâle. Je n’osai leur confesser la vérité, je dus subir la honte d’être fêté comme pour une victoire, un acte de courage ou un baccalauréat.

 

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Maintenant que j’y puis songer avec calme, je crois bien que c’est encore le signe de la grande erreur, cet outrage à la nature, cette dérision du plus touchant et du plus tendre des mystères. Un jeune homme rarement se décide à entrer seul dans les clandestines chapelles du culte priapique. Toujours il y est mené par d’autres que les initiés à leur tour initièrent. Vous-même qui me lisez, y fûtes conduit, dans le trouble de votre jeune virilité, comme à un stade, un apprentissage des énergies de l’homme.

L’orgueil génésique se décèle si incompressiblement la loi primordiale et éternelle qu’il signale le vrai début de l’adolescent dans la vie. Et voilà ce qu’en ont fait l’éducation, la société, la morale jésuitique et morte, l’odieuse religion de pu-deur qui renia Dieu dans la nudité divine de l’Instinct. Un jeune homme secrètement se coule au fond d’une ruelle équivoque ; il s’irrue parmi le bétail vénal, les viandes d’un charnage luxurieux et public. Il n’a fait là pourtant qu’obéir au commandement de la vie ; il a accompli une chose grande et belle avec honte.

Et, en effet, elle est honteuse par les détours sournois qui l’y acheminent, par la nécessité de se cacher comme un coupable, comme un violateur d’autels. Tous le font, et cependant ils en gardent la rougeur secrète. Il arrive ensuite un âge où ils s’accordent à blâmer sévèrement que d’autres fassent comme ils ont fait ; et la morale et la religion enseignent : « Vas-y si tu le dois, mais emmêle tes pas en sorte que personne ne te voie. » Celui qui est assez fort pour ne pas suivre l’exemple des autres presque toujours cède à la peur du mal des races. Et ce mal fut nommé infâme à cause de l’infamie même de l’organe, à cause de l’opprobre qui s’attache aux sexes, en sorte que la vie elle-même et toutes les choses de la vie participent de cette infamie. Cependant il n’est infâme que parce qu’on apprit à le cacher au même titre que l’amour et les choses de l’amour. Ensemble ils manifestent le péché selon la morale et la religion. Et il se voit alors qu’après le sacrifice un jeune homme est bruyamment fêté

 

– 28 – selon un rite grotesque de lupercales moins pour avoir révélé la virilité que pour s’être souillé dans un stupre.

L’homme surhumainement cède à la joie de transgresser les défenses. Il fait ce qu’il lui est interdit de faire et ainsi il s’atteste libre. Ainsi il s’affirme un dieu. C’est pourquoi le jeune homme qui ne sait pas et à qui il est défendu de savoir, le novice athlète des luttes prochaines obéit à une loi juste en pénétrant dans la maison où il se connaîtra, car ainsi il fait acte d’homme libre, et le mal n’est pas qu’il y soit entré, mais que les éducateurs aient rendu inévitable qu’il en sorte avec le mépris et la honte de son corps. Et à présent il sait, l’amour en reste à jamais profané dans son esprit.

Les grands païens, adorateurs des purs symboles de vie, se respectaient nus comme des aspects très parfaits de l’Univers. Et ils avaient mis le lupanar près du gymnase : ils n’ignoraient pas cependant les dieux chastes. Mais il est entendu que le pa-ganisme est la grande école d’immoralité. Quand les rites d’Asie corrompirent les hauts cultes de la primitive Hellade, les âmes étaient mûres pour la démence et Iacchos, Atis Adonaï déjà avaient préparé Jésus. Virginité ! Idolâtrie subtile et malfaisante du flanc vierge ! Là fut le mal, là fut à jamais le crime devant le Dieu éternel.

Continuer : partie 2 sur 6