Nos animaux préférés

Antoine Volodine · Chapitre 1 sur 21

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Nos animaux préférés

Wong

 

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BRÈVE RENCONTRE

 

Wong agita ses massives oreilles et continua à avancer. Il marchait

vite, en écrasant tout et sans précaution. Il faisait beaucoup de bruit et il

s’en fichait. Les éléphants n’étaient pas désirés dans cette zone, il le savait,

les panneaux d’interdiction plantés au bord de l’ancienne route étaient tout

à fait explicites, et moins d’une heure auparavant un dispositif s’était

déclenché sur son passage, une grappe de pétards destinés à l’effrayer, lui

ou ses semblables, mais il avait continué à avancer sans même ralentir

l’allure. Ces explosions dissuasives signifiaient qu’il s’approchait d’un

territoire habité, et cette information était en soi assez extraordinaire pour

que l’on prît le risque d’aller y voir. Même s’il devait affronter le

désagrément d’une mauvaise rencontre, il était curieux de découvrir quel

genre de personnes, après tout ce temps, avaient survécu dans la forêt.

Quelle catégorie coriace de personnes humaines. Il s’était engagé dans une

bambouseraie assez dense, il la traversa au milieu d’un grand vacarme de

casse et de froissements et il déboucha sur la route qu’il avait évité

d’emprunter jusque-là, une piste qui avait été ouverte au bulldozer trente

ans plus tôt et que la végétation avait ensuite entièrement reconquise sur des

kilomètres, mais où à certains endroits, comme ici, une trace de chemin

subsistait, suggérant que peut-être quelqu’un s’y aventurait parfois avec la

volonté de combattre les lianes avec une machette.

Et aussitôt, il aperçut les premières maisons, à moins de cent mètres,

des bicoques effondrées sous des restes de toits en palmes grisâtres. Elles

paraissaient abandonnées. Elles se dissimulaient derrière des arbres

magnifiques, aux odeurs puissantes. Depuis les cimes les fleurs ruisselaient en cascade jusqu’à terre, rouge sombre ou rouge groseille selon leur degré

d’épanouissement. Les plus jeunes fleurs avaient des corolles plus foncées,

les plus vieilles fanaient en s’éclaircissant. Toutes sentaient l’orchidée noire.

Derrière ce rideau les ruines formaient une sorte de monceau lugubre et,

plus loin, se tassait le village proprement dit. Lui aussi était abandonné.

Wong ralentit pour examiner les lieux, fit encore cent quarante-huit pas

et se figea. Des singes criaient à grande distance, une cigale entama une

stridulation puis s’interrompit. Le silence pesait sous les arbres. Wong resta

là un moment, à réfléchir, en arrachant de temps en temps une pousse

craquante sur une branche, un bourgeon juteux et vert, tendre. De l’intérieur

des maisons ne soufflaient plus la désolation et la mort. Tout s’était apaisé

depuis longtemps. Les portes pourrissaient dans des positions bizarres. Elles

avaient été ouvertes ou démantelées, elles avaient sans doute battu sous le

vent pendant quelques mois, puis la terre et les feuilles s’étaient accumulées

sur leur maigre trajectoire et elles avaient fini par ne plus bouger, à la

longue. Sur le sol, les restes des cultivateurs assassinés avaient rejoint la

poussière. Les ultimes résidus étaient illisibles. Quant aux tueurs, ils

n’avaient même pas laissé derrière eux d’empreinte sinistre reconnaissable.

Ils avaient disparu à jamais. Ils avaient disparu pour achever ailleurs leur

existence.

Wong en était à se demander si des grenades ou des mines avaient été

disposées dans le village en guise d’adieu, et s’il était sage pour lui de

s’engager sur l’espace dégagé qui, malgré tout, subsistait entre les masures,

quand soudain une petite femme bondit hors des broussailles. Elle était

habillée de guenilles militaires qui empestaient la crotte et le feu de camp.

Elle se tint devant lui, à distance raisonnable, sans brandir le lance-roquettes

déglingué qu’elle portait en travers du dos.

– Tu es quoi, toi ? dit-elle.

Wong hocha la tête. Sa trompe se balança, ses oreilles se déplièrent,

s’agitèrent un peu, avec un bruit de drap qui claque au vent.

– Je suis Wong, dit-il.

La petite femme n’avait pas l’air commode. Elle n’était pas jolie selon

les critères de Wong, qui n’appréciait pas les naines malcommodes, et

encore moins quand celles-ci exhalaient des odeurs d’excrément.

– Je me fiche de ton nom, dit la femme avec une grimace dédaigneuse.

Pour moi, tu n’as pas de nom. Je te demande ce que tu es. Un mâle ou une femelle ?

– Je pense que ça se voit, dit Wong.

La petite femme haussa les épaules. Peut-être n’avait-elle aucune envie

de plonger son regard entre les jambes de Wong. Ou peut-être était-elle

malvoyante. Ou peut-être n’était-elle pas très sûre de savoir distinguer la

différence entre un mâle et une femelle.

– Je t’ai posé une question, dit-elle.

Wong ne répondait pas. Ils se toisèrent pendant plusieurs longues

secondes. Elle était imprévisible et donc dangereuse. En démarrant

brusquement pour se jeter sur elle, Wong aurait pu l’atteindre avant qu’elle

agisse, il aurait pu la renverser d’un coup de trompe et la piétiner une bonne

fois. De son côté, si elle se précipitait dans les broussailles et se mettait à

l’abri entre deux maisons, elle avait le temps d’activer son lance-roquettes

et de lui tirer une roquette dessus. C’était un RPG7 datant d’il y a plusieurs

guerres, mais, si elle le portait sur elle, c’était certainement parce qu’il

fonctionnait encore. Comme tout le monde, Wong détestait l’idée de

recevoir dans le ventre une fusée destinée à émietter instantanément un

camion ou un dortoir rempli d’impérialistes.

– Je suis un mâle, finit par dire Wong.

– Bon, dit la femme. C’est bien ce qu’il me semblait.

Wong eut aussitôt la nette impression qu’elle se détendait. Son

agressivité baissait de plusieurs degrés. Il cessa de la surveiller comme on

surveille un adversaire prêt à l’attaque, et il se remit à inspecter les

alentours. Les parfums des fleurs rouges tournoyaient pesamment sur tout le

village, c’est cela qui l’avait empêché de repérer à l’avance cette présence

humaine pourtant fortement odorante.

Le village était envahi de lianes et de plantes couvrantes. La végétation

s’était introduite partout, avec des trouées qui indiquaient quels itinéraires

la femme suivait quand elle déambulait d’un logis à l’autre. Elle devait

habiter tantôt dans une masure, tantôt dans une autre, et ses déplacements et

ses séjours étaient reconstituables, avec un peu d’attention. L’unique odeur

humaine que décelait Wong le ramenait toujours à cette petite femme, qui,

manifestement, vivait dans la solitude et sans respecter la moindre hygiène,

comme souvent les représentants de cette espèce.

– Est-ce qu’il y a des mines sur la route ? interrogea Wong pour

réveiller la conversation.

– Je ne sais pas, dit la petite femme. Par prudence, je marche toujours

loin à l’écart.

Ils restèrent muets un moment l’un en face de l’autre. Wong ne

balançait même pas sa trompe. Il avait conscience de sa propre masse

impressionnante et il ne souhaitait pas l’inquiéter par des remuements

superflus. La petite femme, elle, n’était pas immobile. Sur place elle se

penchait de gauche à droite. Elle l’observait. De temps en temps, elle

l’enveloppait d’un regard sévère, aux intentions malgré tout assez confuses.

Elle n’était pas malvoyante. Puis elle dit :

– Au fait, puisque tu es là et qu’il n’y a rien d’autre à faire, tu ne

voudrais pas m’engrosser ? J’ai envie d’avoir un enfant.

– Bah non, renâcla Wong. Ça ne me paraît pas possible.

– Pourquoi ?

– Je ne m’accouple pas avec les humaines qui sentent la crotte, dit

Wong.

Une ombre déforma le visage de la petite femme.

– Il n’y a aucun mâle sur des milliers de kilomètres à la ronde, fit-elle.

Si tu ne m’engrosses pas, je n’aurai jamais de descendance.

– Et alors ? rétorqua Wong.

– Je ne te demande pas ton avis, cria la petite femme, soudain très en

colère.

Wong songeait à remuer les omoplates en signe de désintérêt pour le

dialogue qui s’était engagé, mais il s’en abstint. Il ressentait de la

compassion envers la minuscule créature qui s’impatientait devant lui et il

ne souhaitait pas lui donner un motif supplémentaire d’énervement. À tout

hasard, il avait recommencé à calculer le temps qu’il lui faudrait pour

foncer vers elle, pour la déséquilibrer et la mettre hors d’état de nuire. De

nouveau elle montrait qu’elle était instable. Il se tenait prêt, mais en même

temps il pensait à la solitude qu’elle affrontait dans ce village détruit, dans

la boue nauséabonde de sa tanière, avec pour toute compagnie des fourmis

et des araignées, et les singes et les serpents qu’elle devait rôtir sur un vilain

feu, les rares jours où la chasse avait été bonne. C’était une vie morose. On

pouvait lui pardonner un caractère irritable.

– De toute façon, lâcha-t-il pour la consoler, entre nous, ça n’aurait pas

marché.

– Qu’est-ce que t’en sais ? explosa-t-elle. Qu’est-ce que ça t’aurait

coûté d’essayer, pauvre cloche, hein ?

Maintenant, la petite femme était animée par une rage incontrôlable.

Ses vociférations devenaient menaçantes, ses mouvements également. Elle

se mit à marcher à reculons en s’agitant. Elle avait fait glisser le lance-

roquettes le long de son bras, et elle s’activait à présent sur le tube, comme

pour en rendre le mécanisme offensif. Sans être expert en lanceurs sol-sol,

Wong comprit que la petite femme cherchait à débloquer un cran de

sécurité. Ses gestes manquaient de précision, elle donnait surtout

l’impression de s’affoler au-dessus d’une arme dont elle ne savait pas se

servir, mais Wong estima que, affolement ou pas, elle était sur le point de

lui tirer dessus. Il s’ébranla pour contre-attaquer, parcourut vivement la

dizaine de mètres qui les séparaient, et il la renversa d’une gifle terrible de

la trompe. La petite femme vola dans les broussailles. Il ne mit même pas

une seconde à la rejoindre. Il posa sa patte sur l’arme que maintenant elle

avait ramassée contre sa poitrine, en travers, comme pour se protéger, mais

qu’à tout instant elle pouvait décider de pointer sur lui une nouvelle fois. Il

posa sa patte à la fois sur l’arme et sur sa cage thoracique.

Puis, comme il fallait bien dénouer la situation, il appuya de tout son

poids.

 

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