Oeuvres tome septième (Littérature étrangère) (French Edition)

Introduction

 

par Éric Faye

L'Hiver de la grande solitude et Concert en fin de saison forment un diptyque sans équivalent dans l'œuvre d'Ismail Kadaré. Voici deux romans frères (réunis sous une même bannière, Le Temps des querelles), qui ont maints points en commun, sans pour autant être des jumeaux. D'une envergure inégalée dans le reste de l'œuvre, ces mégalithes, que l'on pourrait prendre à première vue pour des romans historiques, s'élèvent sur une toile de fond précise: d'abord, le schisme avec le bloc soviétique, puis la brouille avec la Chine. Kadaré signe là ses deux véritables incursions dans l'histoire shakespearienne du monde communiste. Il n'y reviendra guère, par la suite, qu'avec un récit sur le Kosovo et, de manière plus estompée, dans les romans L'Ombre et Spiritus.

Incontestablement, l'esprit de L'Hiver a fécondé le Concert. Ces deux épopées obéissent globalement à un schéma directeur commun: montée progressive de la tension jusqu'à ce qu'éclate au grand jour une brouille idéologique; montée ponctuée de signes avant-coureurs;alternance de chapitres situés en Albanie et dans la puissance dont Tirana se sépare; rupture suivie de ses conséquences dramatiques, imputables au retrait des coopérants étrangers : inondations désastreuses dans L'Hiver de la grande solitude, accident mortel au combinat sidérurgique d'Elbasan, abandonné par les Chinois, dans Concert en fin de saison ; le tout relaté en recourant fréquemment au simultanéisme, procédé conférant à l'écrivain une ubiquité qui permet, au moyen de transitions habiles, d'opérer des coupes longitudinales dans la société albanaise et de s'introduire dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Nous voici devant un vaste poème épique, une Iliade et une Odyssée du monde communiste où abondent les références aux héros et dieux antiques. Nous ne traversons plus la traditionnelle Kadarie, faite de lieux imaginaires ou semi-imaginaires, mais des villes où se fabrique et se subit le sort d'un empire dont les marges s'effritent. L'auteur ne mobilise plus des êtres purement imaginaires, mais détourne des personnages d'hommes d'État: Enver Hodja, Mao, Zhou Enlai, Lin Biao, Khrouchtchev, d'autres encore qui ne sont pas nommés. Si les acrobaties dialectiques des « déviationnistes » et des « révisionnistes » sont toujours présentes à l'arrière-plan de ces romans, elles importent peu pour Ismail Kadaré. L'essentiel réside dans la dimension tragique et ubuesque des empires rouges. Le premier volet de cette saga débute en 1960 et le second s'achève en 1978, tranche de siècle suffisante pour composer une microcomédie humaine échelonnée sur deux générations. À chaque reprise, les séismes de l'Histoire bouleversent la vie privée ou sociale des personnages dont une quinzaine passent, morts ou vifs, d'un roman à l'autre. Chacun, à sa façon, paie un lourd tribut à l'Histoire, hormis l'un d'eux, et non des moindres, Enver Hodja, qu'il est nécessaire de suivre jusqu'au terme du Concert en finde saison pour comprendre avec quelles nuances l'écrivain le « donne à voir ».

Ce qui rapproche le plus L'Hiver du Concert, c'est peut-être, en fin de compte, leur envergure planétaire, leur charpente de « roman total », cette composition polyphonique marquée par la résurgence, sous des formes diverses – médias, satellites espions, observateurs, etc. –, de la fonction qu'occupaient chœur et coryphée dans les tragédies antiques. Traiter des schismes idéologiques tout en brossant un portrait de la société albanaise des années 60 et 70 était on ne peut plus périlleux et valut à l'auteur bien des déboires, mais, à l'occasion de ce tour de force, il trouva d'inattendues libertés : l'hostilité du régime de Tirana envers les révisionnistes soviétiques, puis les Chinois, permettant à l'écrivain d'exprimer presque ouvertement, au centre de la dictature, des points de vue plus qu'« incorrects » sur un système qui, dans ses fondements, ne variait guère, que l'on fût à Moscou, à Pékin ou à Tirana.

Ce diptyque, en fin de compte, traduit une profonde angoisse, celle d'un pays dont les habitants croient, à certains moments de leur Histoire, pouvoir sortir de l'orbite communiste. L'auteur a écrit ces deux romans quand une telle illusion paraissait réalisable. L'Histoire a montré que ce n'était qu'une impossible chimère et que l'Albanie ne pouvait s'extraire de ce système que lorsqu'il serait tombé en désuétude partout ailleurs en Europe.

 

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