Prodige du cœur
Chapitre I
Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la rivière éveillait un mystérieux tournoiement de guérets et de prairies.
Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où l’on menait le bétail.
L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux. On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule. Le beau temps sortait d’une grande porte bleue.
Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait, dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère le rocher.
Les Ages appartenaient, depuis des temps et des temps, à la même famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de 1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier, après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné, capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et presque sans famille, l’ayant connue alors qu’elle était modiste à Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son frère, plus que les balles ennemies.
On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud, de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que ceux qui l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie.
Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa ligne déliée une lumière de bonté pure.
Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps était assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.
Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse, les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau aspirait les dernières lueurs de l’air.
Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon; il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite, attendant qu’il vint la toucher et l’embrasser; c’était toujours la même surprise du cœur.
Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme et fin.
—Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.
Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier lui laissait.
Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un souffle d’eau éveillée.
Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut. Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier. Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de le voir sourire, elle lui demanda:
—Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet endroit, une méchante fourmi?
—Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi.
Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité. Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui flottait sur le fleuve, entre des roseaux.
—Simon, c’est un petit que l’on avait abandonné, mais la fille du Pharaon le sauva.
—Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je n’aurais pas peur.
Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille de Simon.
—Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur.
Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout son poil. Peu à peu, il s’apaisa, posa ses mains dures sur ses genoux, et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de joie.
Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce pressé le tabac.
—Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent plus.
Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre.
Jacquier grogna de nouveau:
—La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud, son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile et il porte des chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le clocher est piqué sur sa pointe.
Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore verdoyants.
Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses dangers. Elle se souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques, l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:
—J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait pas assez d’air.
Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel qu’elle l’élevât. Elle possédait assez d’argent et de terre; et elle dépensait peu.
Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon cœur.»
Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise, tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il levait vers elle ses yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise du plus violent amour maternel.
—Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme, j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.
Parfois, elle lui demandait:
—Petit, que veux-tu?
Il répondait:
—Je ne veux rien. Je suis content près de toi.
Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins; Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il se mêla aux travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un frais repli de noisetière.
Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison. Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le cidre roule des pommes écrasées, qu’il se clarifie et pétille; que la terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.
Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie. Là-bas, vers l’ouest, la rivière luisait en des souffles bleus, et près du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil. S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en vapeurs et en neiges d’or.
Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre. Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles rebondissaient comme des balles d’élastique.
Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le poing et qui obéissait à l’appel; une autre encore, celle du filet que l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé de neuf ans.
Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière, Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie, ayant une mémoire vive. Elle soupira:
—Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes bras.
Il repartit:
—Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.
Elle dit le Benedicite. Jacquier et Jeannette prirent place à la table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier tressa un panier pour Simon.
—Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.
Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.
—Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.
On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle, sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.
—Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour, au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever le premier matin du monde, et briller à la pointe des plantes la première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté. Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les processions, tout. Puis elle allait le soir, près du moulin, quand la lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors, la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus ceux qui se sont aimés.
—Maîtresse, c’est point bien gai.
—Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.
Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.
—Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.
Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait du fond de l’ombre.