Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 2 (of 3)
Chapitre Premier · —Je crois, dit Bernard en descendant du…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Je crois, dit Bernard en descendant du train que le mieux sera de vous installer à votre hôtel; je vous y conduirai si vous le permettez. Pendant que vous vous reposerez je me rendrai au port et je vous rapporterai des nouvelles toutes fraîches. Peut-être même, ajouta-t-il d’un ton glacé, vous ramènerai-je François.
Elle se rapprocha de lui et il la sentit tremblante. A l’hôtel il l’accompagna jusque dans la chambre qui lui était réservée; il n’était guère ému sachant que François était loin encore; mais elle frissonnait: ce mari qu’elle connaissait si peu, qu’elle n’aimait point sinon d’une bonne affection de camarade, ce mari était son maître; elle ne se rappelait pas sans répugnance l’assaut maladroit et brutal de la nuit de noces; il allait venir; l’évocation de son image aurait pu suffire à chasser le bien-aimé Bernard; et lui, il ne s’inquiétait pas, il demeurait paisible et fort. Comme elle l’admira! Elle le prit dans ses bras, le serra de tous ses muscles en murmurant: «Mon amour, mon amour» et elle retomba sans force sur le lit. Il s’assit contre elle et tint son visage entre ses mains avec douceur; il adora les yeux brillants qui ruisselaient de pleurs; il devina son regret, sa colère, son désespoir et encore la peur qui la tenaillait. Un bruit de pas dans le couloir la dressa toute roide: «Partez, dit-elle en l’étreignant sauvagement; c’est peut-être lui… Partez!» Mais il ne l’écoutait pas; il la dévêtait en gestes rapides et légers; elle ne fut bientôt plus qu’une pauvre petite chose implorante, transie d’angoisse et de désir; et enfin, parmi les supplications, les pleurs, les cris de remords et de plaisir, il connut cette chair délicieuse de tout temps prédestinée à son empire.
Il se rajusta sans hâte et la quitta muette et exsangue; il n’exultait point mais se sentait comblé d’une satisfaction parfaite; il jouissait de cette espèce de sérénité qui accompagne le corps dispos et l’âme insoucieuse: «Évidemment nous nous convenons fort bien», se dit-il avec un sourire cynique. Il se rendit à la succursale de la maison Bordes où on l’attendait. Le directeur, ce Garial dont il avait, sans le connaître, emprunté la signature, était un ancien commissaire de la marine, sec, noir et peu loquace, qui chiquait. Il jaugea tout de suite Rabevel: «Net, ferme, méchant, avare: un aspirant qui sera vite Commandant. Il va tous les bouffer dans notre turne», et, vieux fonctionnaire, s’appliqua aussitôt à lui faire la cour.
—Avez-vous, demanda Bernard, un autre trois-mâts actuellement disponible?
—Pas exactement, répondit Garial; mais la Jamais Contente qui fait le Maroc doit arriver en principe le 26; on aura le temps de la décharger pour le 3 janvier; d’ailleurs jamais la Scintillante ne pourra être ici avant le 15 Janvier.
—Vous dites?
—Mais oui; le torpilleur 108 nous câblait hier matin de Dakar qu’il l’avait rencontrée le 17 au sud d’Agadir où elle a dû être drossée par la tempête; les vents sont contraires et elle va tirer des bordées pendant quelques jours.
—Pendant quelques jours? dit un scribe en levant une belle tête rasée de vieux capitaine, au moins deux semaines elle va y rester; toutes les tempêtes dans ce coin-là finissent par quinze jours de noroît; j’en sais quelque chose, j’ai fait La Rochelle-Dakar pendant dix ans.
—Cela me donnera près d’un mois avec Angèle, pensa Bernard soudain saisi d’un vertige qui enflamma son front. Mais la pensée ne fit que passer et il revint aussitôt à ses calculs.
—Mais alors, dit-il, ça ne va pas du tout: la Jamais Contente ne peut rester inactive du 26 Décembre au 15 Janvier! il faut trouver autre chose. Faites-moi voir vos graphiques.
—Comment? demanda Garial.
—Ah! bon; vous ne savez pas ce que c’est. Donnez-moi l’état de votre flotte; au port, disponible, en mer etc… avec les caractéristiques de tous vos sabots; l’état des services de transports normaux; l’état des services variables; les tonnages de marchandises en attente de chargement, de départ ou de déchargement, et leurs destinations; l’état des équipages… Tout y est?… Ça va: voyons maintenant comment établir le plus commodément nos graphiques. Tenez: nous pourrions faire un tableau à double entrée qui comporterait d’une part une, deux, … huit colonnes verticales, d’autre part…
Il était lancé, heureux, en pleine fièvre d’organisation. Tous les employés l’entouraient, suivaient avec admiration le travail de sa pensée. Quand il eut fini:
—Voilà, il ne reste plus qu’à mettre tout cela au net et naturellement à le tenir à jour. D’ores et déjà, vous voyez d’un seul coup d’œil tous les trous de la situation: Vous n’avez pas de fret du tout pour ce bateau qui est signalé de Cherbourg sur lest au départ d’Amsterdam; cherchez-en, trouvez-en à n’importe quel prix: que font vos représentants? Voilà un bateau, Le Tourny, qui venant de Riga à Bordeaux, doit entrer en cale sèche à Anvers par suite d’avaries: cale sèche cela veut dire long séjour, il faut le désarmer, inutile de payer un équipage; à côté de cela, je vois le Bel-Ami qui va de Glasgow à la Haye avec du charbon; qu’il embarque la cargaison du Tourny à Anvers…
Il continua ainsi près d’une heure, clair, précis, autoritaire. Garial notait ses ordres. Quand il eut fini:
—Fichtre! midi un quart! je m’en vais… Ah! dites-moi, Mr. Garial, je quitte Bordeaux pour quelques jours, je vais aller me reposer dans la région; je vous donnerai mon adresse par télégramme et, le cas échéant, à chacun de mes changements de résidence; toutes les nouvelles que vous pourriez avoir de la Scintillante doivent m’être télégraphiées aussitôt.
—Celles-là seulement? demanda Garial.
—Oui, ce sont les seules qui m’intéressent», répondit Bernard. Puis, voyant un peu de déception apparaître sur le visage du Directeur: «Tiens, tiens, se dit-il, celui-là aurait aimé se sentir conduit, soutenu; ça manque d’hommes là-dedans.» Il parut réfléchir et se raviser: «Ma foi, fit-il, je voulais me reposer tout à fait; mais puisque la situation est délicate et que vous ne me paraissez guère secondé, envoyez-moi donc un rapport journalier, succinct et clair et soumettez-moi vos embarras; je vous donnerai mes directives, assez brièvement, bien entendu, mais d’une façon suffisante pour vous conduire et vous couvrir… Oui, je trouverai quelques heures pour cela; vous aurez une lettre tous les deux ou trois jours; et un télégramme pour les cas urgents.»
Il quitta Garial; il était tout guilleret: «Il y aurait peut-être à faire dans cette boutique, pensait-il; le tout est de connaître exactement leur situation et les conventions qui existent entre Bordes et nos excellents amis Blinkine, Mulot et Cie.» Il fut sur le point de rebrousser chemin; puis il se rappela qu’il était tard et qu’il ne trouverait plus personne au bureau: «J’y reviendrai tout à l’heure», décida-t-il et il rentra à l’hôtel. Le vestibule était vide. «Tiens, Angèle n’est pas descendue»; il dit au concierge: «Voulez-vous prévenir Madame Régis que je suis arrivé et que je l’attends au salon?»—«Oui, Monsieur, j’envoie le gamin tout de suite.»
Bernard entra aussitôt au salon tandis que le concierge appelait le chasseur. Il feuilleta distraitement les illustrés; de beaux vocables retentissaient à ses oreilles: La Scintillante, la Jamais Contente, le Tourny, le Bel-Ami… Les rêves de son enfance prenaient figure; en quittant le bureau sur le quai, il avait enregistré sur sa rétine les belles images de vaisseaux balancés; posséder une flotte qui promènerait sur toutes les mers du globe le pavillon de Rabevel! ça ce serait beau. Il commençait à avoir confiance en lui-même; il sentait bien que s’il voulait il y arriverait un jour ou l’autre; alors, quelle grandeur! Quelle magnificence: être le maître de ces navires; il te les ferait produire, lui, allez! on verrait ça; et il faudrait que ça marche à la baguette tous ces zigotos, ces capitaines… François comme les autres. François!
Et justement il lui sembla que ce nom était répété distinctement derrière lui. Il se retourna, un peu altéré. Sur la porte, Angèle se tenait, pâle, comme défaillante. Elle répéta d’un air égaré: François! Puis, comme les yeux désillés: c’est toi, Bernard? où est François?… «Elle est folle!» se dit Rabevel avec inquiétude. Il ajouta à voix haute: «Mais qu’as-tu donc? François?… Il est à deux mille kilomètres d’ici en plein océan.» Elle eut la force de refermer la porte et de venir tomber dans ses bras en sanglotant de bonheur. «Ah! oui, elle m’aime», pensa Bernard; et il sentit à ce moment dans sa plénitude une impression de puissance, d’orgueil et de sécurité. En mots entrecoupés, Angèle lui expliquait: «C’est le chasseur… cet imbécile… il m’a dit: Monsieur Régis est arrivé… il vous attend au salon… quelle émotion inutile…»—«Pas inutile, dit Bernard, elle me prouve que tu m’aimes et m’attache davantage à toi.»—«Ah! fit-elle d’une voix inconsciemment pathétique, te faut-il donc encore des preuves de mon amour?»
Ils passèrent à table; il voulut une petite fête, commanda des mets exquis et, sur la nappe, fit porter des fleurs, si rares en cette saison; il la contraignit à boire du champagne qu’elle adorait mais dont elle se défiait; et elle fut vite étourdie. Alors seulement il lui parla de François et vit qu’elle n’y pensait déjà plus. Il lui expliqua qu’il y avait eu une confusion au sémaphore et que son mari ne rentrerait pas avant le 15 Janvier. Elle l’écoutait vaguement, sans pensées bien précises, un peu ennuyée de cette évocation, heureuse auprès de lui. Mais quand il ajouta: «Et nous deux, qu’allons-nous faire?» elle sursauta; elle n’y songeait plus: c’était si simple de vivre ainsi, toute la vie, tous deux. Bernard l’observait de son œil aigu: tout en ce visage continuait de l’attirer: pas une beauté de ces traits, pas un défaut qui ne lui plût; il eût voulu la boire, la sentir fondre dans sa bouche comme un fruit. Et l’émoi même de la jeune femme à cette minute le ravissait; il le laissa se prolonger pour son plaisir; elle avait les sourcils légèrement relevés dans une expression de désarroi et d’inquiétude encore mal définis, elle le regarda profondément, mit, avec un peu de timidité sa main sur la main du jeune homme; il savoura quelques secondes et par avance l’impression qu’il allait ressentir et qu’il prévoyait, l’impression divine de puissance, d’autorité, l’encens délicieux de la gratitude, et il lui dit enfin: «Nous? c’est bien simple, nous avons un train à 5 h. 10, nous serons pour dîner à Montauban où nous coucherons; et demain nous partirons pour le Quercy… Cela te va-t-il?»
—«Ah! mon amour!» dit-elle radieuse.
—Eh bien! va te reposer et te préparer. Il est deux heures. Je retourne chez Bordes et, à quatre heures et demie, je t’attendrai devant l’hôtel avec une voiture. C’est entendu.
Ils étaient seuls dans la salle à manger. Elle lui sauta au cou.—«C’est entendu», répéta-t-elle, et elle se sauva, légère dans l’escalier.
Quand il arriva au bureau de Garial il le trouva en conversation avec un jeune homme font élégant qui pouvait avoir vingt-six ans environ et qui se présenta lui-même.
—Louis Mazelier, secrétaire général de la maison Bordes.
—… et neveu de Mr. Bordes, ajouta Garial, avec un sourire complice.
Bernard s’excusa: il revenait parce qu’il avait oublié de noter certains chiffres qui lui avaient paru intéressants. Mais Mazelier lui dit qu’il bénissait ce contretemps; Mr. Garial était justement en train de lui expliquer tout leur travail du matin et il trouvait cela tout bonnement merveilleux.
—Ah! ajouta-t-il, quel dommage que je n’aie pas un animateur comme vous pour me débrouiller le service des titres et de la comptabilité.
—Mais, dit Bernard, je croyais que Mr. Blinkine et Mr. Mulot…
—Oh! Mr. Blinkine et Mr. Mulot qui ont le titre de conseils de la société s’occupent l’un de la partie technique: travaux, réparations, chantiers, ateliers; l’autre de la trésorerie: courtages, mouvements de fonds, changes. Et encore voient-ils cela de très haut.
—Ma foi, dit Bernard, si je puis vous être utile, disposez de moi.
—Mais comment? vous connaîtriez les questions de titres et de comptabilité?
—C’est ma partie.
—Vous êtes extraordinaire! Voulez-vous entrer dans mon bureau…
Bernard fut vite mis au fait de la situation par le jeune Mazelier. Celui-ci était l’unique neveu et l’héritier présomptif du vieux Bordes qui l’avait installé à ce poste pour le mettre au courant de tout; il était plein de bonne volonté, d’ailleurs intelligent et nanti de connaissances étendues; mais la complication des affaires de la société réclamait mieux que cela; Mazelier s’en rendait compte et l’avouait avec une modestie charmante.
—Tout tire à hue et à dia, dit-il. Si j’entre dans le détail de chaque service, je vois que les choses y sont faites régulièrement, qu’il n’y a rien à reprendre du point de vue des principes généralement appliqués dans les exploitations du même genre. Le plan de notre comptabilité a été dressé par un expert; celui de nos services de trafic, de titres, de… tous, quoi! ont été établis par des idoines. Et l’ensemble ne va pas; il y a tiraillement, désaccord constants. Avec cela des frais généraux énormes qu’il est impossible de réduire. Tenez, par exemple, (ajouta-t-il avec un sourire) vos patrons Mulot et Blinkine nous coûtent cent cinquante mille francs par an et ne nous les rapportent pas.
—Il faut les flanquer à la porte, répondit Bernard en riant.
—Vous savez bien que c’est impossible, répliqua Mazelier, riant aussi.
—Évidemment, murmura d’un air convaincu Bernard qui n’en savait rien du tout.
—Tout cela constitue un ensemble de charges héritées de mauvaises années et qui grèvent lourdement notre exploitation. Et pourtant l’affaire est bonne. Voilà une Société au capital d’un million dont 500.000 francs versés; les actions d’un nominal de 1000 frs cotaient hier en Bourse 4.316 frs. Et je pourrai vous faire voir de beaux bilans; mais on tue la poule aux œufs d’or.
—Voyons, dit Bernard, vous vouliez me demander quelques suggestions au point de vue comptable, je crois.
—Oui, revenons à nos moutons. Vous avez un moment?
Bernard tira sa montre:
—Quatre heures. Eh bien! mais, fit-il placidement, nous avons jusqu’au dîner.
Ils travaillèrent en effet jusqu’à sept heures. Bernard ébaucha une esquisse de comptabilité qui permît le contrôle constant d’un grand nombre d’opérations incontrôlables en l’état présent. Quand ils se levèrent:
—Tout cela, dit-il, ne peut se faire proprement qu’à condition d’étudier tous les services à fond; mais je prévois qu’on peut arriver à un mécanisme très souple et qui permette de faire le point à volonté. D’ailleurs, le système de coordination est gouverné par la nature du résultat à faire apparaître, c’est-à-dire par le type du bilan à obtenir, et, en fin de compte, par les articles des statuts relatifs à la répartition et par la géographie présente de vos titres.
—C’est bien juste ce que vous dites là, répondit Mazelier songeur.
—C’est la philosophie pratique des affaires. Où peut-on dîner ici?
—Vous êtes seul?… Mais si vous êtes seul, dînez donc avec moi, nous continuerons de causer.
Bernard eut une hésitation imperceptible. Angèle… Mais non, il eût été impardonnable: ce garçon allait lui raconter tout ce qu’il voudrait connaître, c’était clair; et peut-être apercevrait-il un biais, un chemin pour… pour quoi faire au juste?… Il ne savait pas bien encore; mais sous ses yeux, au clair de lune, des vagues et des mâts peuplaient le ciel, et il rêvait d’un grand pavois dominé par un immense pavillon brodé d’un R. Une seconde n’avait point battu qu’il répondit:
—Avec plaisir. Mais c’est moi qui vous invite.
—Mais non, mais non, puisque je…
—Non, j’impose mes conditions, dit-il en riant. Il pensait que Mazelier voudrait rendre la politesse et qu’ainsi il le reverrait et par lui, peut-être, connaîtrait son oncle Bordes… Les événements les plus importants de la vie sont des perles inestimables que relie un misérable fil sans valeur; il faut pourtant le tisser ce fil si on ne veut pas que le hasard le tresse à sa façon.
Il examina son compagnon. «Il a la lippe gourmande, constata-t-il, ce doit être une fine gueule.» Il dit tout haut: «J’ai entendu parler d’un restaurant du Caneton Fin, est-ce que c’est bien?»
—Il n’y a pas mieux à Paris, répondit Mazelier avec une moue rieuse qui feignait la délectation, mais c’est une caverne de voleurs.
—Bah! allons-y tout de même.
Quand ils furent assis, Bernard composa le menu avec une attention extrême, il était lui-même infiniment porté sur ce que Rabelais nomme les «harnois de gueule» et traitait, quand il le pouvait, son estomac et son palais en grand seigneur. Il remarquait d’ailleurs que ce genre de jouissance était fort apprécié dans les milieux où il était appelé à évoluer. Il choisit les vins et fut satisfait de recevoir les marques d’approbation d’un maître d’hôtel et d’un sommelier qui n’en étaient pas prodigues.
Il voulut connaître tout d’abord son invité et, d’un ton enjoué, mit la conversation sur la vie de Bordeaux, ses distractions, et ses plaisirs. Il comprit que Mazelier travaillait beaucoup mais vivait largement et ne se privait de rien; il lui fit avouer au rôti qu’il n’avait point de maîtresse et changeait suivant sa fantaisie: «Il y a deux danseuses actuellement à l’Alcazar, dit-il, deux bijoux…» Puis, insensiblement, ils passèrent aux choses sérieuses; quand Bernard vit son compagnon assez détendu et assez alangui pour trouver que tout était beau et reconnaître en lui le confident de toujours, il attaqua résolument, bien que d’un ton badin, la question qui lui tenait au cœur:
—Je suppose, dit-il, que vous vous offrirez le Caneton Fin tous les jours lorsque vous serez le patron de la maison Bordes?
—Le patron de la maison Bordes c’est Monsieur Personne et ce sera Monsieur Personne jusqu’à la culbute finale, vous le savez bien.
—Bah! comment arrangez-vous cela?
—C’est bien simple. Vous savez que c’est Antoine Bordes, le vieux, le père de Bordes c’est-à-dire de mon oncle qui a fondé la maison; il vient de mourir il y a peu de temps fort âgé et c’est son fils Jean Bordes qui a maintenant quarante-trois ans qui conduit la boîte depuis 15 ans à peu près. C’est en 1878, à la fin de l’exposition, lors de la crise d’affaires terrible dont vous avez entendu parler et qui a suivi cette foire ridicule, que la maison a failli sauter; mon oncle a englouti dans l’affaire tout ce qu’il avait, a mangé l’avoir de sa sœur c’est-à-dire de ma mère qui était déjà veuve à cette époque, a emprunté dans des conditions usuraires et s’est trouvé finalement acculé à la faillite; c’est alors que Blinkine, qui avait eu vent de la chose, lui a proposé de le remettre debout; il a constitué une société anonyme formée par mille actions de 1000 francs dont moitié versée, estimant 500.000 francs un fonds qui valait déjà plus de 3.000.000. Il s’est fait adjuger une commission, des parts de fondateur, a souscrit une vingtaine d’actions, a placé le reste, a exigé pour son associé et lui la situation que vous connaissez, et, en fin de compte, a réalisé une affaire de premier ordre. Il a en effet réussi à introduire le papier en Bourse au moment où s’achevait la souscription, a fabriqué l’année suivante un bilan désastreux que son canard, l’Honnête Financier a signalé aussitôt à tous les braves gens avec une vertueuse indignation; les actions sont tombées à 180 frs; à l’assemblée générale suivante vos deux patrons en présentaient à eux deux plus de deux cents (exactement 206) leur appartenant en propre, 150 mandatées par leurs clients et 170 appartenant à une dame Boynet venue on ne sait d’où; ils avaient la majorité. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu et, depuis, ils ont circonvenu mon oncle qui, bien qu’administrateur délégué, s’occupe à peu près uniquement de signer ce que je lui présente et de faire la noce. Je dois dire que, de 1880 à 1884, ce fut l’âge d’or; les affaires n’ont cessé de prospérer et les actions de monter; à présent c’est stationnaire: il y a beaucoup de chenilles sur la salade; les vaches maigres arrivent. Enfin n’empêche que si vos amis liquidaient maintenant leur situation, ils auraient gagné leur million sur cette petite affaire en déboursant 50.000 francs, et cela en sept ans: ce sont des malins.
—Combien votre oncle a-t-il d’actions?
—Deux cents.
—Et vous?
—Vous voulez dire ma mère: 150. Naturellement nous avons des parts de fondateur qui participent aux bénéfices à leur rang et qui ont une grosse valeur. La ruse de Blinkine a été en somme de leurrer mon oncle en créant des parts de fondateur qui, en cas de liquidation avaient priorité à la répartition, dans des conditions très favorables; il a fait miroiter la chose aux yeux de l’oncle qui n’a vu que cela, car il était à ce moment-là très déprimé et ne croyait plus à l’avenir de l’affaire. Et il n’a pas remarqué le revers de la médaille: c’est que les parts n’avaient aucun droit de vote aux assemblées; en sorte que, avec nos trois cent cinquante actions, nous ne pouvons rien faire que nous allier à vous, Messieurs Blinkine-Mulot, qui nous dévorez.
—Et vous n’avez pas été capable de racheter en Bourse les cent cinquante et une actions qui suffiraient à assurer votre majorité?
—A l’heure actuelle, c’est un denier: six cent mille francs! Et puis, vous savez, il n’y a eu de mouvement de titres qu’au moment de la débâcle dont je vous parlais tout à l’heure; depuis, il y a quelques déplacements mais en un an c’est tout juste si vous trouveriez quinze actions sur le marché; elles inspirent confiance, je ne sais pourquoi; pourtant, au taux actuel elles ne rapportent pas trois pour cent!
—C’est vous qui en pâtissez; et comme secrétaire général naturellement, vous ne gagnez presque rien?
—Huit cents francs par mois! ce sont vos amis qui se sucrent sur notre dos.
—Tout cela changerait si vous pouviez prendre l’affaire en mains.
—Il faudrait deux choses: quelqu’un comme vous pour la diriger et lui faire rapporter ce qu’elle doit rapporter car vraiment elle a quelque chose dans le ventre; et puis la possibilité d’agir aux assemblées générales pour que l’argent si difficilement gagné n’aille pas engraisser des parasites.
—Je crois aussi que vous auriez à moderniser le matériel; j’ai vu que vous aviez beaucoup de voiliers.
—Évidemment; ici nous allons très prudemment; nous remplaçons lentement; et d’ailleurs, nous devons garder des voiliers; cela répond fort bien à certains usages. Mais il est certain que quatre vapeurs du tonnage de Jean-le-Bon par exemple gagneraient bien leur vie; seulement cela représente deux millions, le prix de dix voiliers jaugeant en tout le quadruple.
—Vendez dix voiliers.
—Il faut avoir acquéreur à bon prix.
—Vous êtes amortis et vous avez quelques réserves; utilisez-les.
—Nous ne pouvons pas, nous sommes nos propres assureurs.
—Augmentez votre capital.
—Évidemment, il faudra finir par là: Tiens, voilà mes danseuses de l’Alcazar. On va les inviter.
Deux jeunes femmes, l’une blonde, l’autre brune, mais toutes deux fort appétissantes vinrent sans se faire prier sur un geste de Mazelier qu’elles avaient reconnu.
—Que faites-vous, ici, à neuf heures au lieu d’être dans vos loges?
—Il y a relâche au bazar, répondit l’une, une partie des décors de la Revue a flambé cet après-midi. Alors nous nous donnons le luxe de venir prendre le café au Caneton Fin.
—Et vous avez raison, mes petits oiseaux, vous êtes chez vous ici.
—Dites donc, vous, je vois que ça va mal finir, dit la brune en riant très fort.
—Embrassez-moi donc pour faire amende honorable d’une telle méchanceté, Alyssia, dit Mazelier.
—Rien que ça. Et devant tout le monde encore! Tout à l’heure si vous êtes sage.» Elle se pencha à l’oreille du jeune homme et lui dit quelques mots. Il répondit de même et ils ne s’occupèrent plus de Bernard que la blonde regardait d’un air mutin et agréablement provocant: «Je ne vous plais pas?» finit-elle par demander. Bernard sembla sortir d’un rêve; effectivement, il poursuivait ses calculs: «il doit y avoir quelque chose à gratter dans ce mic-mac Bordes», pensait-il, «mais comment?» La voix de la jeune Mylitta le rappela au réel: «J’étais en extase devant vous», lui dit-il. Elle répondit: «Flatteur!» et le jugea distingué. Ils ne tardèrent pas à entreprendre une conversation galante si bien qu’au bout d’un moment tous les quatre jugèrent que le lieu était trop austère pour continuer leur entretien. Ils raccompagnèrent les jeunes femmes qui habitaient porte à porte. Mazelier et sa compagne lui firent des adieux touchants d’ivrognes: «Je vous retrouverai demain à onze heures au bureau, n’est-ce pas?» dit Mazelier dans un retour de lucidité. «Entendu», répondit Bernard. Et il se disposa à rentrer à l’hôtel. Mais la petite femme le tira par la manche: «Eh bien quoi, dit-elle, vous ne venez pas avec moi?» Il avait repris le cours de ses pensées et l’avait totalement oubliée. «Non, dit-il, voilà un louis, vous n’aurez pas perdu votre temps; je m’en vais.» Elle mit l’argent dans son sac, et d’un petit ton boudeur: «Merci pour le louis, c’est toujours utile. Mais ni Alyssia ni moi nous ne couchons pour de l’argent, on est entretenues par des gros marchands de vin de Paludate. C’est-il que je vous dégoûte? Non? Eh! bien, toi, tu me plais, sale gosse, viens donc, va, on va s’aimer.» Il eut la vision d’Angèle, recula; elle songeait peut-être à lui, désolée dans son lit; une étrange saveur lui vint avec un flot de salive, il reconnut une émotion âcre déjà ressentie, quelque chose qui annonçait le sadisme et l’anormal; il se rappela les petits chats martyrisés, le chien du chapelier, le scorpion, l’homme roué de coups à l’étage des domestiques; il désira, la durée d’un éclair, qu’Angèle l’aperçût dans le lit de cette garce. Et il la suivit.
Il était minuit quand il s’endormit; il chavira dans le songe comme une brute et tout aussitôt les navires, les livres comptables, les liasses d’actions dansèrent devant ses yeux; puis, peu à peu, la fantasmagorie se dissipa, les images disparurent, le problème informulé qui le préoccupait depuis la veille s’énonça lentement en phrases musicales comme sur la corde haute du violon: «Il y a quelque chose à faire dans la maison Bordes pour moi. Quoi et comment?» Il sentait comme une sorte de présence faire le tour des cellules de son cerveau, frapper à chacune, mendiant une aide; quelques-unes s’émouvaient, enregistraient la chose, déclaraient qu’elles allaient mûrir tout cela dans le silence; la ronde intérieure s’acheva: les serviteurs intérieurs préparaient ce qu’ils avaient à faire. Puis, une autre préoccupation se fit jour: Qui pouvait aider Bernard? des figures et des figures défilèrent qu’il récusait ou rangeait auprès de lui; des amis, des indifférents, des parents, Noë, et, tout d’un coup, Blinkine et Mulot; il rit tout haut dans son sommeil: «Eh! pourquoi ne m’aideraient-ils pas s’il plaît à Dieu?» Ce mot de Dieu retentit soudainement en lui et le réveilla net, en sorte qu’il lui sembla encore l’entendre se répercuter d’écho en écho dans l’abîme intérieur. L’impression fut telle qu’il ne se reconquit pas tout de suite; puis il se dit: «C’est un bruit extérieur, on a marché.» Enfin il se demanda: «Où suis-je?» Il perçut un souffle, réfléchit longuement: «Petite Angèle», dit-il tendrement à mi-voix. Et enfin il se rappela; il se leva tout de suite grelottant d’horreur, s’agenouilla devant le lit en murmurant de tout son cœur un acte de contrition, se rhabilla à tâtons et descendit dans la rue sur la pointe des pieds. Il était une heure.
—Jamais Notre-Seigneur ne me pardonnera, marmonnait-il en regagnant l’hôtel, jamais, jamais. Je retomberai donc toujours dans mon vomissement.» Il dit, en marchant, sa prière avec ferveur. «Ah! je puis en tenter des affaires si je m’aliène le Bon Dieu par de pareilles offenses!» Il pleurait presque, repris d’un mysticisme dont il ne percevait pas la déviation. Il arriva à l’hôtel, monta à la chambre, frappa, dit son nom. Un filet de lumière filtrait sous la porte, il distingua des gémissements et se sentit perdu de perversité et de vices, se jugea coupable et responsable devant Dieu d’avoir ainsi tourmenté cette pauvre Angèle; il désirait entrer, la consoler, la prendre dans ses bras tendrement, lui montrer, montrer à Dieu qui le voyait que son fonds n’était pas mauvais, il avait cédé à un instant de folie, à une tentation du Malin, mais s’en repentait. Une espèce de griserie le possédait. Il redit son nom d’une voix plaintive. Mais la voix d’Angèle, basse, tremblante, pleine de violence, répondit:
—Allez-vous-en, allez-vous-en!
Il resta inerte; puis tout s’éclaira: «Elle a raison, elle n’est pas ma femme, elle ne veut plus du péché; elle a raison.»
Il redescendit et demanda une autre chambre «pour ne pas éveiller Madame».—«On va vous donner la chambre voisine qui communique avec elle et qui est libre.» Il y monta, alla droit à la porte de communication, vérifia qu’elle était verrouillée du côté d’Angèle, la verrouilla de son côté, écouta un instant à la cloison, n’entendit rien, et, enfin, se coucha, harassé, et se rendormit.
Vers les sept heures, il s’éveilla en sursaut. La femme de chambre frappait à la porte voisine. La voix d’Angèle répondit:
—Qu’y a-t-il?
—Sept heures, Madame; l’omnibus pour le train de Paris part à sept heures trois quarts.
—Bien. Vous avez mes chaussures? Oui? Donnez-les moi.
—Votre porte est verrouillée, Madame.
—C’est juste. Attendez.
Bernard entendit le pas de sa maîtresse, le bruit du verrou, la femme qui entrait; il se dressa, passa son caleçon, ouvrit sa porte et, bousculant la domestique qui sortait de la chambre d’Angèle, y pénétra comme un fou. Il referma la porte derrière lui, sauta par-dessus le fond du lit, vint choir à côté d’elle de tout son long et la prenant dans ses bras avant qu’elle eût pu rien dire, couvrit son visage de baisers. Elle avait beau le griffer, le repousser avec fureur, il fermait les yeux et continuait de la tenir embrassée, cherchant ses lèvres. Elle rageait, le haïssant vraiment à cette heure, gonflée de mépris, de fiel et de remords, humiliée jusqu’au fond d’elle-même et ne voulant à aucun prix céder; leur lutte muette et forcenée dura plus d’un quart d’heure et ce fut elle qui dut s’immobiliser, exténuée. Il releva la tête pour la contempler, si belle, si hérissée, mais elle lui cracha au visage. Sans une hésitation, il la gifla; elle fondit en grosses larmes et se mit à pleurer en geignant d’une manière lamentable comme un enfant. Mais ses nerfs se détendaient, elle ne pensait plus à rien, sa colère et sa rancune s’évanouissaient comme des vapeurs. Bernard flattait tendrement ses joues de ses doigts en murmurant de douces paroles; elle le repoussa d’abord, puis le laissa faire, sans forces. Il se coula dans le lit sans cesser de parler comme s’il eût eu à faire durer un charme, l’enlaça étroitement de ses jambes et de ses bras et quand il sentit la chair nue s’abandonner peu à peu, posa sa joue contre la sienne et tout doucement commença de lui raconter à sa façon ses occupations de la veille. Elle finit par arrêter ses larmes, l’écouter, le regarder, parler, enfin, parler. N’aurait-il pas pu venir l’avertir ou lui envoyer un mot?—Ah! il savait bien, il était toujours le même, mais un excès de prudence, la peur d’être surpris par quelque hasard, de compromettre une femme comme elle…
—On m’a dit: «vous êtes seul, bien entendu?» Pouvais-je répondre non? La curiosité aurait été éveillée: Mazelier, Garial auraient voulu savoir… Une enquête de ce genre est vite faite en province. Donc, j’ai répondu: «je suis seul»; alors je n’ai pu refuser le dîner, ni le théâtre, tu comprends? et je suis rentré aussitôt. Préfèrerais-tu être compromise?
Elle eut un frisson.
—Alors? Tu vois bien que tu n’es qu’un mauvais petit chou. Répare.
Elle l’embrassa de bon cœur mais de mauvaise grâce; il lui en coûtait de reconnaître ses torts et un vague doute subsistait au fond d’elle-même; enfin peut-être le civiliserait-elle à force de ses soins; mais que cela lui serait dur! elle se rappelait son attente de la veille, sa surprise de ne pas le voir paraître à quatre heures et demie, puis sa colère, son impuissance, ce dîner solitaire sous l’œil qui lui avait paru ironique du maître d’hôtel; et enfin la nuit exaspérée où elle n’avait pas dormi cinq minutes, décidée à repartir le matin pour Paris, enragée d’avoir cédé à ce sacripant, outrée de sa propre naïveté.
Mais lui:
—Tu seras toute à moi et nous ne nous quitterons plus.
Il paraissait sincère. Et puis elle sentait bien que ce caractère rude, ce fonds de pirate lui plaisait par ce qu’il révélait de ressources inconnues. Même s’il mentait dans ses explications, elle savait bien qu’elle était et serait toujours le seul être qu’il pût aimer. Qu’il aimât à sa façon, certes; mais cette façon sauvage n’était-elle pas préférable aux mornes aventures qu’elle devinait et dont son peu d’expérience conjugale avait suffi à la dégoûter pour toujours. Ce pauvre François si bon, si gentil, comme il avait été maladroit… Comme elle en avait pris le contact en horreur et avec celui-là, désormais, celui de tous les hommes—sauf de cette canaille bien-aimée. Oui, c’est bien cela l’amour, se dit-elle.
Ils se quittèrent vers dix heures, réconciliés. Quand elle sut pourtant qu’il ne déjeunerait peut-être pas avec elle, ce faillit être une nouvelle explosion; enfin elle se résigna et il put se rendre auprès de Mazelier qu’il trouva dans son bureau, frais comme une rose.
—Mon oncle, que j’ai vu tout à l’heure, désirerait vous connaître; vos idées l’ont épaté; il vous attend pour déjeuner.
—Eh bien! mais… j’accepte avec grand plaisir.
Mr. Bordes habitait tout près du boulevard de Caudéran, presqu’au bout de la rue Croix de Seguey, une belle maison du dix-huitième ouverte sur des serres fleuries par un péristyle en marbre blanc. C’était un petit homme grisonnant, à tête ronde, joyeux, perpétuellement de bonne humeur; il portait en avant un petit abdomen de bouvreuil et ne cessait de plaisanter.
—Vous tombez, dit-il, à ses invités, en pleine querelle de ménage. Ma femme, qui est charmante, (regardez-la, elle est encore agréable à considérer, n’est-ce pas?) vient de revoir la somnambule et d’apprendre que je la trompe avec la dugazon du Grand Théâtre. D’où une scène terrible destinée à me couper l’appétit. Mais ce petit estomac demeure impavide. Le bourreau qui tranchera l’appétit à Bordes l’armateur n’est pas encore né.
—Ah! Monsieur Rabevel, dit la femme qui était en effet restée agréable bien qu’une expression chagrine donnât à son visage dix ans de plus que ne portait son mari, quel homme terrible j’ai là! C’est un brave homme, bien sûr, mais quel coureur! Il passe sa vie avec des gourgandines; je ne puis dire combien de fois je l’ai pris en flagrant délit; ça ne le trouble pas…
—Eh! ma foi, au contraire, dit Bordes, c’est un piment de plus.
—Voilà comment il est, s’écria Madame Bordes, il me voit fâchée, il rit; il me voit colère, boudeuse ou en larmes, il rit. Pas une minute de mauvais sang, ce monstre!
Elle le prit par le cou feignant de l’étrangler et l’embrassa.
—Et voilà comme nous sommes, dit Bordes se raillant lui-même: Nous ne cachons rien de nos pensées ni de notre vie. Saint Jean Bouche d’Or. Pas de porte de derrière. Vous pourrez dire à Blinkine et au sieur Mulot que vous avez trouvé un homme qui ne leur ressemble foutrement pas.
Rabevel se félicitait de cette familiarité rapide; il eut tôt fait d’en tirer parti en mettant la conversation sur la partie financière de l’affaire. Bordes lui confirma avec de nouveaux détails tout ce que lui avait déjà dit Mazelier. Quand ils attaquèrent la question de l’exploitation, il l’écouta avec attention; Bernard exposa ses idées et il se rendit vite compte que, sous son dehors jovial, l’armateur cachait un bon sens solide et une intelligence perspicace.
—Écoutez, Monsieur, finit par lui dire Bordes, je vous dirai franchement ma pensée; la société qui porte mon nom me dégoûte, j’y suis bridé, je n’y puis rien faire et plus je vais, moins je m’en occupe. J’aurais pu l’amener certainement à de grandes destinées, mais à quoi bon travailler pour ceux qui me dévorent? Mon grand malheur c’est d’avoir pris la direction trop jeune et de m’être affolé dès l’arrivée du chômage; puis, d’être tombé sur des paroissiens comme vos patrons. Je ne vous cache pas que je divorcerais bien si je pouvais.
Il regarda un instant Rabevel et reprit:
—Vous devez vous étonner de ma franchise; j’aurais été moins sincère il y a quelques années. A cette époque votre maison me tenait serré; mais, depuis, je ne vois plus la procuration de la veuve Boynet aux Assemblées générales: ces messieurs l’oublient toujours; on ne dépose plus ces titres; ça ne va peut-être pas très bien avec elle, vous comprenez? Alors si ce paquet s’abstient, mon paquet acquiert sans doute quelque indépendance… Je ne sais pas si je me fais bien comprendre…
Bernard sourit et demanda ce qu’était cette veuve Boynet.
—A vrai dire, je n’en sais rien. Elle a hérité ces titres d’un de ses parents qui était très lié avec Blinkine. C’est celui-ci qui l’avait fait souscrire. Elle vit, je crois, fort retirée dans un petit village, Saint Circq, sur les bords du Lot.
Le jeune homme pensa aussitôt qu’il était urgent de connaître «la bonne femme».—«Et moi, songea-t-il, qui voulais aller de ce côté avec Angèle! Tout cela s’arrange fort bien.» Il demanda:
—Comment savez-vous que votre veuve Boynet habite Saint Circq?
—Par le libellé de ses pouvoirs. D’ailleurs un de mes amis qui était allé pêcher le gardon pendant une quinzaine dans ce petit patelin, eut l’occasion de la voir. Il paraît que c’est une vieille marguillière confite en bondieuseries.
«Bon, pensa Bernard, heureusement que me voilà averti; il ne s’agit pas de mener là-bas ma folle maîtresse. On renverra Angèle à Paris. J’en sais assez.»
Il remit la conversation sur la question de l’exploitation de la flotte; Bordes pensait comme lui que l’achat de quelques vapeurs était désirable même s’il fallait pour le couvrir vendre des voiliers. Bernard l’écouta avec attention. L’armateur lui parut bien attaché à cette idée: «C’est une question de rajeunissement, une question vitale.» Il répéta plusieurs fois: «Une question vitale». Quand ils se séparèrent, sur le seuil, il lui dit encore: «Une question vitale, il faudrait trouver le moyen de la résoudre…»
En remontant la rue, Bernard faisait et refaisait ses calculs et ses projets:
—Très bonne, cette affaire, disait-il; mais la majorité coûte deux millions au taux actuel. Rien à faire pour moi avec les cent mille francs que je possède. Il faut manœuvrer. Et d’abord aller voir la marguillière.
Il se rappela que le train pour Cahors était à quatre heures; il avait juste le temps de passer à l’hôtel, de prendre son sac… Sapristi, et Angèle? Il ne pouvait pas l’emmener, il fallait conquérir la marguillière, être sérieux; Angèle ferait ce qu’elle voudrait. Réussir d’abord cette affaire était l’essentiel; le reste pouvait attendre. L’image d’une Angèle en larmes passa dans son esprit et ne lui déplut pas; mais il la chassa aussitôt; déjà il se demandait comment il investirait la vieille dame: elle devait être méfiante, méfiante… et un jeune homme comme lui… Il passait devant une bijouterie et comme il venait de la dépasser, une image persistant sur sa rétine avec une acuité singulière, il s’étonna, se sonda, comprit aussitôt, se retourna, entra dans la boutique avec un sourire intérieur. Puis ayant fait son emplette, il héla vivement un fiacre, rentra à l’hôtel, vit Angèle qui l’attendait avec impatience dans le hall: «Tu es prête, dit-il en l’embrassant tendrement. Oui?… Saute en voiture, je règle ma note.» Il paya, la rejoignit. Ils arrivèrent à la gare juste pour prendre leurs billets et montèrent dans le wagon au moment où le train s’ébranlait. Comme Angèle tout essoufflée, souriante et contente s’asseyait, il lui prit les mains et la regarda avec tant de tendresse et de désir qu’elle en fut confuse. Elle baissa les yeux; elle vit à l’annulaire de Bernard une alliance: «N’es-tu pas ma petite femme bien-aimée?» lui dit-il doucement. Elle frémit dans tout son cœur; elle se sentait bien heureuse. Lui, sous une expression amoureuse, cachait les pensées qui l’agitaient. Il contemplait Angèle. Il l’examinait avec détachement, avec une sorte d’infaillible impartialité. Ce grand air de déesse, se disait-il, cette allure noble et retenue, même sa sauvagerie presque masculine qui, matée comme elle l’est, prend l’apparence d’une réserve qui ne connaît point les sens, voilà un ensemble qui me permettra de conquérir la marguillière. Ainsi, tout d’abord, ne vint pas à son esprit la pensée que le but de son voyage pût désormais être autre chose que la précieuse conquête d’une vieille femme détentrice d’un paquet d’actions. La compagnie d’Angèle, sa tendresse, le délice de cette chair vive ne semblaient pas devoir le blesser d’amour; hors-d’œuvres, songeait-il distraitement quand il s’y arrêtait un instant. Il ne continuait à voir dans la passion que l’œuvre de chair et la satisfaction d’un instinct de domination; il ne soupçonnait pas que pût jamais se réaliser dans son for intérieur cet état de grâce que décrivent les poètes et dont s’enchante à son printemps la race des hommes depuis plus de huit cent mille ans.
Il était pourtant trop jeune pour échapper au sortilège. Dans ce court voyage devait s’insinuer dans ses veines le poison brûlant d’un amour unique dont sa vie entière retentit; ce charme subtil d’une femme amoureuse, forte et tendre, d’une femme belle et jeune, sensible, singulièrement fine et apte à tout ressentir et à tout exprimer, l’investit peu à peu par l’étrange attrait des steppes inconnus. Comme il lui arrivait dans les songes, le rythme de son existence changeait et celui de son tempérament, celui même de sa pensée et de sa parole intérieure. Angèle le faisait entrer dans un merveilleux domaine; elle lui révélait la poésie pure sans poètes ni phrases; elle lui faisait voir toutes choses sous un aspect nouveau, comme les yeux dessillés. A chaque instant dans ses paroles, il tremblait d’une confrontation vivement saisie entre son propre univers et celui de sa maîtresse; il commençait à sentir la beauté, la fraîcheur des choses qui n’avaient jusque là conquis que son intelligence. L’inavoué peu à peu se fit jour. Une foison de mots et de petits faits auparavant inoffensifs, pénétrèrent dans un cœur patiemment assiégé, tout geste d’elle créait un champ d’aimantation où son âme s’émouvait encore, libre en apparence, en réalité orientée, mais avec une aisance miraculeuse, ravie de nager dans cette divine substance où ne la contraignaient ni pesanteur ni climat. Elle devenait un tel objet d’admiration et d’amour que, parfois, sous le regard de Bernard, les paroles affluant à ses lèvres s’arrêtaient sur une intonation un peu plus rauque; et ce suspens les ravissait tous deux au plus pur d’eux-mêmes.
Ils vivaient davantage, jouissaient mieux de la nature et d’eux-mêmes, saisissaient et éprouvaient toutes les délices qui leur échappaient auparavant dans le cours des minutes infiniment ralenties par leur désir de les savourer comme, au cinéma, la grâce et la beauté des choses sont rendues plus sensibles quand on les a infiniment ralenties.