Requiem pour Sascha - L'Intégrale

Alice Scarling · Chapitre 1 sur 117

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Requiem pour Sascha - L'Intégrale

Chapitre premier

 

La musique fait vibrer les murs. Dommage qu’ils ne passent pas ici le genre de morceaux que j’aime plutôt que cette saleté de pop dance qui submerge les radios. Mais je ne suis pas là pour m’amuser. J’ai besoin de fric et, dans cette boîte branchée des Champs, le nombre de pigeons suffisamment bourrés pour ne se rendre compte de rien au mètre carré défie les statistiques. Jeunesse argentée, comme j’apprécie tes portefeuilles bien garnis.

J’ai été obligée de me mettre sur mon trente et un pour passer le barrage du videur. J’ai même ciré mes Doc Martens à talons. C’est dire si j’ai fait un effort. Alors j’espère que la nuit va être productive.

J’observe la foule gesticulante depuis le balcon V.I.P. Je me suis laissé peloter les fesses par un abruti soûl pour bénéficier de la tranquillité relative de cet espace réservé. Ça valait le coup : plus d’alcôves sombres où se cacher, plus de proies potentielles, et moins de monde qui se frotte contre moi.

Je n’ai rien contre un peu de contact humain… dans un pogo. Le reste du temps, j’aime bien avoir mon espace personnel.

Mon terrain de chasse me semble idéal. Si je fais de bonnes prises, je reviendrai.

Sur la piste de danse en contrebas, un couple se bécote et se tripote. Je trouverais ça mignon si ça ne me tapait pas autant sur les nerfs.

Je me détourne pour me concentrer sur la raison de ma venue ici.

Un groupe d’étudiants vautrés sur des canapés disposés en cercle autour d’une table couverte de cocktails à moitié vides. Non, pas assez soûls et trop nombreux.

Un autre couple en train de s’embrasser. Ah non, correction, en pleine action. La grande classe. Pas pour moi de toute façon.

Un type seul dans une alcôve, un verre à la main. Il observe un cercle de filles sur la piste de danse. Jackpot.

Les boîtes de nuit bondées offrent l’anonymat de la foule, des clients bien éméchés aux poches remplies de liquide et plein de coins sombres où se cacher. L’inconvénient, c’est que les gens y vont rarement seuls. Même s’ils sont là pour draguer, ils viennent toujours avec des amis. Cela dit, les amis, ça va aux toilettes, ou danser, ou lever de la cruche semi-consentante.

Je passe agiter ma minijupe devant ma cible avant de me planter quelques mètres plus loin, contre la rambarde.

Il lui faut à peine une minute pour m’y rejoindre.

— Tu attends quelqu’un ? il me demande directement dans l’oreille pour être sûr que je l’entende.

Je me retourne et me retrouve collée contre lui.

C’est presque trop facile.

Je le détaille rapidement : pas mal mais pas mon genre. Enfin peu importe, je ne suis pas là pour les extras.

Je lui offre mon plus beau – faux – sourire et susurre :

— Toi.

Il sourit en retour à cette réponse.

Qu’est-ce que les mecs peuvent être cons. Je ne vais pas m’en plaindre mais sérieusement, je me baladerais avec un panneau clignotant marqué « Attention, piège », ce ne serait pas plus évident. Quelle fille saine d’esprit attendant véritablement quelqu’un change direct son fusil d’épaule à la vue d’un inconnu qui lui sort une platitude ?

Cela dit, c’est là une variété qu’on trouve souvent en boîte de nuit : le dragueur tellement sûr de lui qu’il croit que toutes les filles mouillent leur culotte quand il passe près d’elles.

Je lui tends la main et je l’entraîne vers une alcôve vide.

Il m’attire dans ses bras en se vautrant dans le fauteuil en velours.

Sa bouche trouve la mienne. Je grimace intérieurement, mais tant pis. Dans la vie, il faut savoir faire avec ce qu’on a.

Je me sens tout doucement quitter mon corps. Mon être, ma conscience – mon âme ? – passe dans le corps du type.

J’ai une capacité étrange : je peux posséder n’importe qui d’un simple contact. Pratique.

Il écarquille les yeux puis d’un coup, je me retrouve à sa place et je me vois, enfin, je vois mon corps, glisser sur le fauteuil.

Mon corps s’évanouit quand je passe dans celui de quelqu’un d’autre. Moins pratique.

Mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur la question : les pensées, les souvenirs, les sensations, tout ce qui fait mon hôte, m’assaillent comme un raz-de-marée. Je ne prends pas le temps de m’attarder sur son identité ni sur ses petits secrets honteux : moins longtemps dure la possession, moins il y a de risques qu’il se rende compte de quelque chose.

Vincent – c’est son nom – regarde un instant mon corps inerte avec étonnement avant de se dire que la viande soûle c’est vraiment pénible.

Sympa. Merci.

Et dire que je suis probablement la seule personne de cette boîte à ne pas avoir une goutte d’alcool dans le sang.

Il secoue la tête et se dit qu’il va aller se chercher un autre verre et une autre fille. Un peu moins bourrée cette fois.

Mes hôtes restent entièrement conscients pendant que je les possède. Simplement, ils n’ont plus le contrôle. Plus je reste longtemps, plus ils le vivent mal, alors j’essaie en général de ne pas trop les traumatiser, en faisant les trucs qu’ils auraient voulu : se gratter le nez, se passer la main dans les cheveux, s’allumer une cigarette…

Mais plus ils ont bu, moins il y a de chances qu’ils s’aperçoivent qu’ils ont des gestes incohérents.

Avant d’emmener Vincent se chercher un verre, je glisse la main dans sa poche et j’en fais discrètement tomber son portefeuille. Ensuite, je le laisse agir comme il veut afin qu’il s’éloigne au maximum de moi avant que je reprenne conscience.

Une fois hors de vue de mon pigeon, je réintègre mon corps. J’ai besoin d’engager un contact physique pour posséder un hôte, mais le retour est plus simple : il me suffit de savoir où se trouve mon corps et de l’imaginer. Une seconde plus tard, je suis dedans.

Mon esprit claque comme un élastique en se remettant en place.

Je ramasse le portefeuille par terre. Cinquante euros en espèces. Et une carte bleue dont j’ai le code grâce à ma petite incursion dans ses pensées.

Je souris intérieurement en rangeant mon butin, puis je remets le portefeuille par terre là où il était tombé et je file.

Inutile de s’attarder : Vincent n’en était qu’à son deuxième verre. Dès qu’il aura réussi à passer commande, il va remarquer qu’il n’a plus son portefeuille et revenir le chercher.

Et puis, la soirée débute à peine : je dois sûrement pouvoir trouver encore quelques dragueurs trop sûrs d’eux à plumer.

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