Sans l'ombre d'une chance
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les parents d’Éric avaient une grande ferme,
un plein pied en forme de L qui avait dans son prolongement, des établis se succédant les uns après les autres et la cour de devant, bétonnée, menait directement à leur grange.
Situées dans un village reculé où le cadre de
vie était verdoyant et agréable, des parcelles à perte de vue entouraient l’immense ferme. Des champs fleuris bordaient les routes, les maisons n’avaient aucun vis-à-vis et le seul commerce
présent était une petite épicerie installée sur la place du marché.
Il y avait aussi une bibliothèque municipale,
une petite mairie, une école et un commissariat. Là-bas, tout le monde se connaissait, les
ragots allaient bon train et les gens savaient que la famille Hoffman n’était pas la famille à
fréquenter, tout le monde savait ce qu’il se
passait, mais personne ne réagissait.
De l’extérieur, leur maison semblait banale et agréable à regarder, on aurait pu imaginer une grande famille bien sous tous rapports.
Seulement derrière ces murs épais, une
atmosphère totalement différente y régnait. Les voisins n’avaient jamais eu l’occasion d’y mettre les pieds.
Fabienne et Yann interdisaient tout étranger
sur leurs terres, n’hésitant pas à sortir leur fusil de chasse pour les plus téméraires, bon nombre de leurs voisins étaient effrayés par ces gens.
Il n’y avait qu’à voir leur fils, Éric, pour
comprendre que quelque chose ne tournait pas rond au sein de leur foyer.
La mère, Fabienne Hoffman issue d’un
milieu défavorisé et fille unique, rencontra Yann lors d’un bal organisé à l’époque au village.
Au décès de ses parents, elle épousa Yann et
demeura dans cette même ferme familiale avec lui, l’homme, un grand blond maigrichon,
terrifiait tout le monde.
La froideur de ses mots et de ses gestes
mettait mal à l’aise son entourage, qui avait
décidé peu de temps après son mariage avec
Fabienne, de couper tout contact avec lui. Au
village, les anciens ne comprenaient pas le
manque de réflexion de Fabienne à l’égard de
Yann, la seule chose qu’ils ne pouvaient pas lui reprocher, était son courage. En effet, Yann
s’occupait à longueur de journée de ses champs, de ses récoltes et de ses reventes. Parlons
d’Éric, ce petit blond, maigre comme un clou
qui avait été rejeté dès sa naissance.
Le pauvre enfant n’avait pas été gâté, sa
mère, une paysanne à qui la vie n’avait pas fait de cadeau avait rejeté son propre fils.
Au premier regard posé sur lui, Fabienne se
glaça et explosa de colère en hurlant :
« Ce n’est qu’une petite chose insignifiante ! » Malheureusement, Éric avait été conçu à la
suite d’un viol, qui à cette époque devait rester sous silence.
Fabienne rejeta donc sa haine sur lui. Elle
s’était fait agresser dans leur propre grange, un homme sorti de nulle part avait bondi sur elle. Celle-ci l’avait reconnu quand il eut fini de la
violer.
En larmes, elle s’était réfugiée entre deux
bottes de foin, et l’homme en question avait
salement ricané avant de prendre la fuite. De ce fait, Fabienne s’était dépêchée de rentrer chez
elle pour se laver. Son mari qui était parti à
l’épicerie l’avait appris le soir même et lui seul était au courant. Quand elle a su qu’elle était
enceinte, quelques mois plus tard, ils n’étaient pas fous de joie tous les deux à l’idée d’élever cet intrus.
Leur unique enfant allait être leur souffre-
douleur. Ils n’allaient pas épargner ce petit être, en lui infligeant toutes sortes de souffrances.
Jusqu’à ce qu’il sache marcher, Éric restait souvent seul dans son landau, au fur et à mesure des mois, même les biberons se faisaient rares. Aucune affection n’était portée à cet enfant, les câlins et autres signes de tendresse ne faisaient pas partie de son quotidien. En grandissant, rien n’avait changé, bien au contraire sa vie était
devenue un enfer. Il était leur esclave pour les
corvées ménagères, l’entretien du bétail et les
récoltes. Pour manger, il devait faire tout ce que ses parents exigeaient, parfois, même ses tâches prenaient des proportions délirantes, comme
laver les sols avec sa brosse à dents ou nettoyer les braises encore chaudes du feu à mains nues. Si par malheur ce n’était pas fait correctement, les coups tombaient de plus belle.
Seulement âgé de cinq ans, il ne connaissait
que la douleur, l’humiliation et le rejet de ses
parents. Éric subissait sans rechigner, il avait
appris à contrôler ses pleurs et les coups de
ceinture forgeaient son caractère.
Avec le temps, les punitions pour le torturer
davantage ne manquaient pas, le plus souvent, ils l’enfermaient dans un placard à balai pendant des heures sans boire ni manger, seul dans le
noir, il les suppliait en pleurant. Fabienne et
Yann trouvèrent même le moyen de le battre
sans raison, le moindre faux pas provoquait
chez eux une colère injustifiée.
Éric ne comprenait pas leur acharnement
sur lui, pourtant, il disait amen à toutes leurs
exigences, mais rien n’y faisait. Un regard triste d’Éric suffisait pour qu’il se prenne une claque en plein vol et lorsqu’il pleurait, son père
fronçait les sourcils, le regardait avec ses grands yeux remplis de haine pour enfin lui rabâcher : « Un homme, ça ne pleure pas, est-ce que tu
veux que je te montre ce que c’est qu’un
homme ? » disait-il en détachant sa ceinture.
Alors Éric séchait ses larmes avec la paume
de ses mains avant de revenir à ses corvées journalières. En semaine, il allait à l’école à
pieds, ses parents n’avaient pas de voiture alors, il faisait le chemin seul. Là-bas, il était gêné du regard que les autres portaient sur lui, la pitié
pouvait se lire dans leurs yeux et les blagues de mauvais goût fusaient à longueur de temps.
Le matin, Éric affrontait ses parents à peine
réveillés et partait à l’école, pieds nus, le visage boursouflé, vêtu de haillons déchirés.
Ses seules amies étaient deux petites filles
blondes aux yeux bleus prénommés Estelle et
Oriane Feldman qui ne prêtaient pas attention
aux moqueries des autres. Aucune d’elles ne
faisait de remarque à son sujet, au contraire, ils étaient liés d’amitié. Éric se sentait bien lorsqu’il était avec elles.
Estelle et sa sœur Oriane habitaient le village
voisin, mais elles étaient scolarisées dans la
même école qu’Éric.
Ayant d’énormes difficultés scolaires, son instituteur ne manquait aucune occasion de le
lui rappeler. Le pauvre enfant n’avait aucun
soutien. Son plus doux souvenir était les jeux
qu’il faisait avec ses deux amies, en dehors de l’école lorsqu’il avait la permission de sortir. Ils étaient inséparables même si parfois, Oriane
était une vraie chipie qui lui en faisait voir de
toutes les couleurs. Éric ne les amenait jamais à la maison, alors ils avaient inventé un signal
pour s’appeler, qu’eux seuls connaissaient.
Estelle, la plus âgée sifflotait deux fois près
de la fenêtre d’Éric et attendait les deux coups de lumière en retour.
Les filles étaient habituées et l’avaient pris
par la suite comme un jeu, même si lui était
frustré de cette situation. En été, Éric voyait
souvent ses amies faire du vélo, il était
émerveillé et à la fois intrigué, car il n’en avait jamais vu et il n’en possédait pas, alors Estelle qui avait un grand cœur, venait exprès le voir avec son vélo pour lui apprendre.
Ces moments-là étaient magiques pour lui, il
n’oubliera jamais les fous rires qu’ils ont eu
ensemble et il avait entièrement confiance en
elle.
C’est au bout d’une semaine d’apprentissage
et de deux chutes qu’il savait enfin faire du vélo. Ses parents ne l’ont jamais su, Éric voulait
garder cet agréable souvenir pour lui.
Ses yeux pétillaient à chaque fois qu’il voyait
Estelle, son cœur battait pour elle depuis la
maternelle et ne sachant pas exprimer ses
sentiments, il ne le lui avait jamais avoué.
Il n’avait aucun plaisir dans la vie, ne fêtait
jamais Noël comme un enfant normal, ni même son anniversaire, et son âge lui était totalement inconnu. Ce petit bonhomme ne connaissait
même pas la joie de tenir un cadeau entre ses
mains, il savait que cela existait, mais n’avait pas le droit d’en parler à la maison.
Ses deux amies lui montraient dans leurs
dessins ce qu’était un Noël.
Parfois, les filles lui apportaient des sucreries
qu’il cachait précieusement sous son lit pour ne pas engendrer la colère de ses parents. Éric s’est permis une seule fois de demander un sapin
pour Noël et ce jour-là, il s’était retrouvé avec une dent cassée après avoir reçu un violent
coup au visage.
Plus il grandissait, plus sa haine envers ses
parents augmentait, sa vie n’était que violence, malnutrition, peur, cris et larmes. Quelquefois, il avait quelques moments de répit quand sa mère partait travailler, habituellement, elle en avait
pour la journée et lorsque son père s’enfermait dans une pièce dont lui seul avait accès. Éric
n’avait pas la notion du temps, mais il savait que dès que son père franchissait la grande porte en bois, l’heure du répit avait sonné et ça lui
suffisait amplement pour se reposer ou se nourrir. Il avait remarqué un changement chez son père depuis peu, celui-ci paraissait moins
agressif, quand il sortait de son endroit tenu
secret. Éric ne s’approchait plus de cette porte, connaissant la réaction que ça provoquerait et
n’avait demandé qu’une seule fois à son père ce qu’il faisait à l’intérieur.
« Tu es bien curieux toi ! Si tu tiens tant à le
savoir, j’enferme les petits garçons comme toi ! Allez… oust… Et que je ne te revoie plus jouer par ici ! » lui avait-il dit en le chassant à coups de pied de sa vue. Éric était angoissé à l’idée de se retrouver enfermé là-dedans, mais ce qui le tourmentait le plus était lorsqu’il voyait tard le soir, son père transporter un énorme sac qui
bougeait dans tous les sens, sur son dos. Yann
traversait la cour et il se faufilait derrière cette porte. De peur, Éric retournait dans son lit pour se cacher sous sa couette. Son père l’effrayait
même la nuit alors au petit matin, il allait chercher du réconfort auprès de sa mère, mais celle-ci ne lui prêtait pas attention, malade
depuis peu, elle souffrait énormément. Malgré l’absence d’amour qu’elle lui infligeait, Éric
s’inquiétait beaucoup et du haut de ses dix ans, il voyait bien qu’il ne s’agissait pas d’un simple rhume, sa crainte de se retrouver seul face à son père l’épouvantait un peu plus.
Éric fut déçu lorsqu’il apprit la vérité à
propos d’Oriane, car celle-ci était en réalité sa demi-sœur. Cette petite blonde, âgée d’à peine huit ans était venue chez lui avec son vélo, pour lui annoncer la nouvelle. Elle avait entendu ses parents se disputer la veille au soir. Madame
Feldman avait avoué à son mari, qu’il n’était pas le père biologique de sa deuxième fille et qu’elle avait eu une aventure avec monsieur Hoffman. Les cris avaient réveillé Oriane et le lendemain matin, elle s’était empressée d’aller tout raconter à Éric.
« Je crois que tu es mon demi-frère, est-ce que c’est vrai ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Va jouer à la
poupée.
— Je ne te mens pas, mes parents se sont
disputés hier soir et j’ai tout entendu ! avait-elle répliqué.
— Sauve-toi ! Tu entends ce que je te dis, ne
reviens plus, je ne veux plus te voir ! » avait-il ordonné à Oriane. À la suite de cette nouvelle, Éric avait changé, une colère noire grandissait en lui au fil des mois et il avait fini par s’éloigner un peu plus chaque jour, de celles qui étaient
autrefois, ses meilleures amies. Il ne leur adres-sait plus la parole et s’absentait de plus en plus à l’école. Seul dans son coin, désespéré, il ne pen-sait plus qu’à son père infidèle, comme obsédé, et le cœur empli de rage, il prépara un plan dia-bolique de façon à le punir.
Ce qui n’allait pas être vraiment utile puisque l’occasion de l’affronter allait finir par se présenter tôt ou tard.
Les services sociaux le suivaient depuis l’âge
de six ans car après de multiples hospitalisa-
tions, son cas les avaient alertés. Malgré les
nombreux avertissements que ses parents
avaient reçus, rien ne changea, ils continuèrent de le maltraiter du matin au soir. Cependant,
Éric n’en avait plus pour longtemps à subir ses supplices.
Après une énième visite de son assistante
sociale prénommée Dominique, la maladie de sa mère s’aggrava. Habituellement, Éric se dépê-chait de sortir pour aller vagabonder dès que
cette femme leur rendait visite. Sa mère l’avait convaincu que Dominique était une femme mé-chante, mais pour une fois, il resta caché der-
rière une porte en bois proche de la pièce prin-cipale pour écouter leur conversation.
Il entendit les deux femmes discuter et no-
tamment l’assistante sociale signifier à sa mère le retrait de son droit d’autorité parentale et le
placement imminent de son fils en foyer, c’est alors qu’Éric sursauta lorsqu’une chaise vint se claquer sur un mur suivi de cris et d’insultes.
Fabienne obligea Dominique à s’en aller
sous la menace d’un fusil et apeuré par le coup de feu provenant de la pièce voisine, Éric se mit à courir pour finalement se réfugier dans un
placard qu’il croisa sur son chemin.
Il attendit que la porte d’entrée claque pour
sortir, se dirigeant de nouveau vers la porte, il
écouta avec attention, mais aucun bruit ne ré-
sonnait. Ouvrant celle-ci délicatement, il vit sa mère pliée en deux à même le sol.
Attristé, il marcha avec hésitation en sa di-
rection, s’agenouilla et commença à pleurer,
seulement elle le rejeta sans dire un mot. Éric
rebroussa chemin, le cœur rempli de chagrin.
Quant à Fabienne, elle rampa jusqu’à sa chambre pour s’isoler. Dès le lendemain, les ap-paritions de sa mère se firent rares et Éric se
sauvait à la moindre occasion pour éviter son
père. Un matin, il décida d’aller voir sa mère
dans sa chambre, il faisait sombre et les rideaux étaient fermés.
Un mauvais pressentiment l’envahissait peu
à peu lorsqu’il s’avança et qu’il ne vit aucune ré-action de sa part, après l’avoir appelée d’une
voix tremblante.
Plus il s’approchait et plus il réalisait qu’elle
ne respirait plus, ses vêtements tachés de sang firent pleurer aussitôt Éric. Il essaya dans un
premier temps de la réveiller, mais sans succès, alors il s’allongea auprès d’elle, posa sa tête sur son torse et serra la main encore chaude de sa
mère. Pleurant toutes les larmes de son corps
pendant des heures, il s’endormit à ses côtés.
Quand subitement, il entendit la porte d’entrée claquer, son père était de retour à la maison. Par réflexe, et surtout par instinct de survie, il cou-rut se cacher dans un placard avant que celui-ci n’entre dans la chambre. Lorsqu’il eut franchi la porte de la chambre, bizarrement, Yann resta
sans surprise, comme s’il ne s’était rien passé, puis dans une normalité totale, il recouvrit le
corps d’un drap. Après quoi, n’ayant pas de té-léphone, il alla chercher le médecin de garde
pour lui signaler le décès de Fabienne.
Éric sortit de sa cachette au moment où son
père s’en alla de nouveau, il s’avança vers sa
mère pour l’embrasser une dernière fois et
s’empressa de regagner sa chambre pour prépa-rer son sac.
Désirant prendre la fuite, mais ne sachant
pas quoi emporter, il commença par y mettre un de ses jouets préférés et des gâteaux qu’il avait cachés sous son matelas, mais lorsqu’il referma le sac, Éric se stoppa net en entendant des voix d’homme raisonner. Par curiosité, il regarda dans le trou de sa serrure et vit son père ac-
compagné d’un autre homme qu’il ne connais-sait pas, tous les deux se dirigèrent vers la
chambre de ses parents. Éric se disait que c’était le bon moment pour se faire la malle.
Il prit donc rapidement son sac qui était po-
sé sur le lit, et ouvrit discrètement sa porte.
Malgré cela, celle-ci grinça tellement, que
son père sortit de sa chambre. Yann se dressa
devant la porte d’entrée, coupant Éric dans son élan. Choqué, il leva la tête, se figea instantané-ment, les yeux grands ouverts et il ne put dire
aucun mot à son père. Celui-ci regarda de tra-
vers le sac, ayant compris les intentions de son fils, il lui montra du doigt sa chambre et ordon-na qu’il l’attende là-bas.
Éric tremblait comme une feuille en re-
broussant chemin, il jeta son sac à travers la
pièce et savait quel sort lui réservait son père.
En attendant, il posa sa tête sur le rebord de sa fenêtre pour admirer les oiseaux et se demanda si un jour, il serait comme eux, aussi libre que
l’air. Dans la chambre d’à côté, le médecin avait constaté le décès de Fabienne juste après son
arrivée, il rédigea alors les papiers sur place et laissa le soin à monsieur Hoffman de s’occuper de la dépouille de sa femme. Avant de partir, il insista lourdement auprès du veuf pour rencon-trer Éric ; devant les réticences de celui-ci, il
haussa le ton et finit par avoir gain de cause.
Le médecin discuta une bonne demi-heure
avec ce petit bonhomme, au début, aucun son
ne sortait de sa bouche. Terrorisé, il en avait
même uriné dans son pantalon et il ne pouvait pas s’empêcher de penser aux instructions que ses parents lui avaient tant répétées. Le médecin avait finalement réussi à le mettre en confiance alors Éric laissa échapper quelques bribes de ce qu’il subissait.
Horrifié parce qu’il venait d’entendre, le médecin lui promit de revenir le chercher. Un
sourire illumina ses petites joues roses et le mé-decin le laissa là, à contrecœur dans sa chambre. Ensuite, il rejoignit le père qui l’attendait dans la pièce voisine. Face à lui, il fixa Yann dans les
yeux et n’hésita pas à lui faire part de son dé-
goût pour le comportement odieux qu’il avait
envers son fils.
Avant de refermer la porte d’entrée, il ne
manqua pas de le menacer et l’informa qu’il al-lait revenir rapidement. Aussitôt la porte fer-
mée, Yann Hoffman serra ses poings et cria le
nom de son fils. Éric sortit tout penaud de sa
chambre, cachant les traces sur son pantalon
avec ses petites mains. Après lui avoir fait signe d’avancer, son père agrippa son visage d’une
main et approcha son visage ridé près du sien. Éric put voir ses yeux rouges écarlates et sentir son haleine de tabac froid quand il lui hurla ces mots :
« Qu’as-tu raconté, petit merdeux ? » lui dit-il tout en serrant de plus en plus fort ses joues.
Bloqué par la douleur, paralysé par la peur et
sachant que rien n’apaiserait la colère de son
père, il se mura dans le silence.
Par conséquence, une déferlante de violence
s’abattit sur Éric, se retrouvant ainsi projeté au sol puis transporté vers l’extérieur par les
cheveux. Hurlant sa douleur en même temps
que celui-ci continuait de le traîner jusque dans la cour, Éric essaya de se dégager en agrippant les mains de son père. En une fraction de
seconde, l’enfant ne sentit plus rien, sa tête
n’arrêtait pas de rebondir sur le sol en ciment,
ses poumons lui faisaient atrocement mal et les coups s’abattaient sur lui comme une violente
tempête.
Une fois de plus défiguré et méconnaissable,
son bourreau s’arrêta instantanément pour se
diriger vers la grange. S’apercevant que son père ne le frappait plus, Éric paniqua et tenta de voir où il se trouvait, mais sa vision était trouble. Sa tête lui faisait horriblement mal, du sang coulait sur ses joues et dans ses oreilles, il pouvait à
peine bouger. C’est alors qu’il vit au loin, une
ombre floue tenant une fourche. Se doutant
qu’il s’agissait de son père, Éric essaya de se
relever. Il savait à cet instant précis que pour sa survie, il allait devoir faire preuve d’un grand
courage. Éric se releva donc avec beaucoup de difficultés pour esquiver un premier coup de
fourche. Yann n’avait qu’une idée en tête,
achever son propre fils, qui essayait tant bien
que mal de lui échapper.
Arrivé devant la grange, il se sentit coincé,
son père qui le pourchassait n’était pas loin de le rattraper alors il entra sans réfléchir. Une fois
dedans, il chercha du regard un moyen de s’en sortir. Attrapant une pioche au passage, il se
cacha dans une des bottes de foin qui étaient présentes.
Son père arriva à son tour et hurla son nom
à plusieurs reprises, tout en piquant les bottes
de foin à l’aide de sa fourche. Éric frissonnait de terreur en entendant la fourche s’enfoncer dans la paille. Sentant la présence de son père se
rapprocher, il prit son courage à deux mains,
serra la pioche de toutes ses forces, se redressa rapidement et jeta l’outil en direction de celui
qui voulait sa mort. Son père reçu la pioche en pleine tête, un craquement se fit entendre suivi d’un boum assourdissant, Yann venait de
s’écrouler.
Traumatisé, Éric resta là quelques minutes
recroquevillé sur lui-même avant de reprendre ses esprits et quitta la grange pour retourner
dans la maison, laissant son père derrière lui. Il resta caché sous son lit jusqu’au lendemain
matin.
Éric souffrait énormément de ses blessures.
Lorsqu’il réalisa qu’il était maître de la situation, il songea à son père et savait exactement ce qu’il devait faire. Un jour, celui-ci lui avait conseillé : « Utilise de l’acide sulfurique, ça ne laisse
aucune trace ! »
Il n’avait pas oublié ces paroles et la terrible
vision de ce jour-là, de petits animaux morts se décomposant littéralement après que son père
ait déversé l’acide.
Prenant une grande inspiration, avant de
sortir de la maison, il retourna à la grange,
empoigna les pieds de son père et déplaça le
corps jusque dans un champ à l’arrière du
bâtiment. Cette action qui le laissa de marbre,
lui avait demandé beaucoup d’efforts, il reprit
donc son souffle un instant, puis regagna en
courant les établis pour s’emparer d’un bidon
d’acide. Se tenant au dessus du corps, il éprouva une intense satisfaction lorsqu’il répandit le
produit sans modération. Quand il eut fini, ses yeux fixèrent la chair qui était entrain de se
dissoudre puis il hurla son bonheur avant de
prendre la fuite. Sa vie prit un autre tournant
quand Dominique se présenta un beau matin à la ferme. Il s’était écoulé environ une semaine depuis le drame familial, Éric était resté seul
dans la maison. Son estomac criait famine, car les réserves de nourriture étaient épuisées et il était mort de froid. Le cadavre de sa mère
n’était pas loin, l’odeur qu’elle dégageait ne le laissait pas indifférent, mais il n’avait pas osé
entrer dans la chambre.
Gendarmes et assistante sociale étaient au
rendez-vous pour constater le désarroi de ce
petit garçon âgé de dix ans. Une ambulance fut appelée pour évacuer Éric et la morgue fut
informée du décès de la mère puis des fouilles avaient été organisées dans la lancée pour
retrouver son père. Ils avaient des soupçons sur sa mystérieuse disparition après qu’ils aient vu des taches de sang dans la grange, mais cela
n’avait rien donné. Les gendarmes cherchèrent le corps avec attention, tandis qu’Éric qui était sur le brancard pour être évacué savait au fond de lui ce qu’il s’était passé. Son existence
s’apaisa enfin à ce moment-là, gardant pour lui son terrible secret.
Dans l’ambulance, Dominique essaya de le
rassurer en lui tenant sa main pendant le trajet. Elle lui souriait constamment et caressait ses
cheveux, Éric put découvrir un sentiment qui
lui était encore inconnu jusqu’à présent.
À l’hôpital, le médecin de service et les
infirmières furent choqués en examinant le
petit. Les blessures étant si nombreuses, qu’ils estimaient qu’Éric avait eu de la chance d’être encore en vie. Le personnel hospitalier lui avait décelé après une série de radios, trois côtes
cassées, des bleus conséquents, un traumatisme crânien et une fracture au fémur.
Pendant ses deux mois d’hospitalisation,
Dominique venait le voir régulièrement, elle
était si douce et compréhensible envers Éric.
Son cas ne lui était pas indifférent et c’est ce
qu’il lui rappelait à chaque fois, la dure réalité de son métier. Elle chercha en premier lieu, une
famille qui aurait pu l’accueillir, mais sans succès alors il fut placé en foyer d’accueil, en Alsace, après sa convalescence. Dominique n’était pas ravie de cette décision, pour elle ce n’était pas la solution qui convenait à Éric, ce petit garçon
était bien trop perturbé pour supporter un tel
environnement. N’ayant pas vraiment le choix, elle lui laissa sa carte de visite au cas où il aurait besoin d’elle.
Après un sourire échangé et une larme
versée par Éric, elle l’embrassa une dernière fois et le laissa sur le pas de la porte du centre.
Là-bas, tout n’était pas rose, mais il savait
qu’il serait mieux traité et plus en sécurité dans cet endroit. Au début, il avait eu un peu de mal à trouver sa place, à cause des petites frappes
qui le harcelaient. Les vols, le racket, les insultes et le passage à tabac avaient amené Éric à se
forger physiquement et mentalement. Par la
suite, il ne se faisait plus ennuyer et de temps en temps, il avait le droit de sortir en dehors du
foyer, sous surveillance bien évidemment. Les huit années qui ont suivi, Éric était resté discret au centre, la plupart du temps, il était dans sa
chambre pour réviser ses cours afin d’améliorer ses difficultés.
Vers la fin de ses années au foyer, il savait
enfin lire et écrire, les amis étaient rares, mais ça ne le dérangeait pas, puisqu’il était quelqu’un de solitaire.
À sa majorité, il était enfin libre de partir,
seulement il ne savait pas où aller, il prit donc la décision irréfléchie de vagabonder dans les rues, partant à l’aventure. Éric aimait la solitude et plus rien ne l’effrayait, car avec tout ce qu’il
avait déjà traversé, il n’était plus à ça près.
Les trois années qui ont suivi, Éric les passa
dans les rues alsaciennes.
Tel un SDF, il vagabondait sans but précis,
pour ensuite se poser le moment venu. C’était
une première pour lui, même si au début, il était battu et rejeté, Éric avait quand même un toit,
construit de cartons.
Grâce à ses quatre compagnons d’infortune
avec qui il avait fini par sympathiser au bout de quelques mois, il avait très vite appris à survivre dans cette jungle sans pitié.
Il découvrit les joies de la musique, fêta ses
vingt ans en leur compagnie, et apprit les petites astuces pour se nourrir.
Ses amis étaient devenus sa seule famille,
Éric était à présent quelqu’un d’autre, la vie ne lui avait pas fait de cadeau, il était maintenant
« un oublié » de la société et c’est ce qu’il souhaitait le plus.
Par hasard un soir, il fit la connaissance
d’une marginale alcoolique, prénommée Laura Dinkel et de son mari Arnold, un ex-tolar, qui
se faisait appeler « la teigne ».
Leur première rencontre fut explosive, en
effet, Laura une petite brune aux yeux bleus,
aborda Éric lors d’une soirée bien arrosée entre SDF, et en l’absence d’Arnold. Au loin, elle
avait aperçu un feu de camp sous un pont et
s’était approchée par curiosité.
Tombant sous le charme d’Éric au premier
regard, elle avait demandé à rester avec eux et n’avait rien dit au sujet de son mari.
Arnold qui était occupé à faire un sale coup
retrouva Laura en train de faire la fête, en
compagnie d’hommes éméchés et surtout au
bras d’Éric. Dans un premier temps, il explosa de colère et frappa Hoffman qui n’était au
courant de rien puis il s’en prit à Laura, qui essaya de le calmer avec énormément de mal.
Au bout d’une heure, la teigne proposa un
marché à Éric, en échange de Laura, alors il lui dit comme un homme en pleine négociation et d’une voix hargneuse :
« Écoute ! Ça ne sert à rien de se battre pour
elle, par contre tu cognes comme un dur, tu n’as pas froid aux yeux et ça, ça me plaît. Est-ce que tu sais qui je suis ? demanda-t-il, sûr de lui.
— Non… et je n’en ai rien à faire, si tu veux
tout savoir ! répondit Éric.
— Calme ta joie, je peux te faire disparaître en un claquement de doigts. Je suis un ex-tôlar,
andouille et Laura, c’est ma femme. Je te
propose un marché en échange d’elle, il me faut un gars comme toi !
— Oh… ne me menace plus ! Pourquoi
aurais-tu besoin de moi ? rétorqua Éric sur les nerfs, prêt à se battre.
— Bon, je te propose de m’accompagner sur les braquages que je fais et il y a un paquet de
tunes à se faire, crois-moi ! Intéressé ou pas ?
— Je vais y réfléchir, mais en tout cas, tu peux garder Laura ! » lança-t-il froidement, en
regardant celle-ci d’un air méprisant.
Sa colère pouvait se comprendre, Éric venait
de perdre sa virginité en une soirée et il en avait gardé un goût amer. Pour lui, elle était comme toutes les autres filles faciles. Laura blessée dans son ego, lui cracha au visage et retourna auprès d’Arnold, qui lui suggéra de s'en aller au plus
vite, si elle tenait à sa vie. Apeurée par le regard que lui avait lancé Arnold, elle s’en alla aussitôt, sachant qu’il en était capable.
Les deux hommes échangèrent une poignée
de main et un sourire de satisfaction.
Éric regarda ensuite ses camarades qui
avaient assisté à la scène, comme pour leur
demander leur avis. Ils ne prononcèrent aucun mot et approuvèrent malgré leurs réticences.
Arnold qui était plus vieux qu’eux dans leur
groupe était aussi un enfant de la rue, il avait
passé la moitié de sa vie entre la prison et la rue. Arnold les laissa retourner à leurs occupations pour rejoindre son squat. Eric le regarda partir, tout en se posant des questions sur les réelles
intentions de « la teigne ». Après deux jours de réflexion, il accepta son offre, tout en sachant
qu’Arnold n’était pas un ange, mais il était loin de se douter de ce qu’il était capable de faire.
Celui-ci entraîna Éric dans un premier
braquage. Arnold avait repéré une épicerie dans la journée. Connaissant du monde, il s’était
procuré les cagoules et les armes puis il lui avait donné quelques instructions pour se préparer.
Éric était paniqué, ses amis qui n’avaient
rien dit jusqu’à présent, le mirent en garde et ne voulaient pas être impliqués là-dedans.
Voyant leurs réticences envers « la teigne », il
les laissa tomber pour suivre Arnold qui lui promettait la belle vie.
Guettant l’épicerie à l’heure de fermeture, ils
entrèrent au moment où le gérant baissa le
rideau ; surpris il n’eut pas le temps de réagir.
Arnold l’assomma avec la crosse de son
revolver, Éric piqua la caisse dans la lancée et en cinq secondes, l’affaire était conclue, les deux compères repartirent comme si de rien n’était. Ils filèrent vers un bâtiment à l’abandon
qu’Arnold squattait, Éric était abasourdi du
confort qu’avait celui-ci et se rendit compte
qu’il avait trouvé le bon plan pour s'en sortir
même si ça devait lui coûter sa dignité. Arnold aimait par-dessus tout les jeunes garçons.
Au début, Éric ne se laissa pas faire, mais
Arnold qui avait dix ans de plus que lui, profita de sa naïveté pour le manipuler comme il le
désirait. Éric se retrouva donc au service de « la teigne », en échange d’un bon confort. Les
semaines suivantes, les braquages s’enchaînèrent à tour de bras, l’argent coulait à flots et il en
fallait toujours plus à Arnold, qui n’en était pas à son premier coup d’essai, pour lui ce n’était
qu’un jeu.
Éric commençait à avoir une mauvaise
intuition, les gendarmes étaient à leur recherche et l’appât du gain devenait trop dangereux alors il accepta un dernier braquage qui promettait
d’être spectaculaire. Arnold avait prévu un feu d’artifice pour finir en beauté, Éric qui n’était
pas d’accord n’avait pas son mot à dire.
Ils mirent au point leur stratégie qui devait
se révéler infaillible, seulement rien n’allait se passer comme ils le souhaitaient et Éric allait
devoir faire un choix. Pour leur dernier coup, ils entrèrent dans une banque, masqués et armés.
Arnold tira une balle en l’air pour prévenir de
leur présence, quant à Éric, il s’avança à son
tour pour réunir tout le personnel dans un coin et garda avec lui le directeur, qui était très nerveux. Arnold prit la relève pour se diriger
vers les coffres avec celui-ci et en attendant,
Éric surveilla les otages.
Quand il eut fini, Arnold qui avait les bras
chargés de sacs remplis à ras bord lança à Éric un des sacs qui contenait plus d’un million
d’euros chacun.
À cet instant, une alarme assourdissante
retentit. Les deux complices surpris, posèrent
rapidement, un peu partout des bombes
programmées pour exploser dans les cinq
minutes qui suivaient. Les otages effrayés se
dispersèrent et provoquèrent un vent de
panique. Éric tira des coups feu en l’air pour
faire revenir l’ordre, mais rien n’y faisait.
Quelques secondes plus tard, ils se dirigèrent
tous vers la sortie y compris les deux compères qui suivaient les otages.
En une fraction de seconde, Hoffman
songea à sa liberté avec l’argent et savait déjà
d’avance qu’Arnold allait être un obstacle.
Du coup, il décida au moment où il franchit
la porte, de la coincer pour enfermer son
complice, seul dans la banque. Arnold tapa
contre la vitre de rage, en jurant à Hoffman
qu’il le retrouverait pour le tuer. Éric fit comme si de rien n’était, et le salua avant de se cacher dans la foule.
Il passa inaperçu devant les patrouilles de
police qui se précipitaient vers la banque, mais ils n’eurent pas le temps de l’atteindre, vu que celle-ci explosa au même moment.
Marchant tranquillement sur le trottoir d'en
face, il put admirer l’explosion et savourer sa
victoire. Arnold étant mort, il n’avait plus rien à craindre.
Croisant par hasard Laura dans la foule de
spectateurs, celle-ci lui demanda ce qu’il s’était passé et où était Arnold. Éric lui avoua qu’il
était mort dans le braquage de cette banque.
Surprise et d’un côté heureuse de cette nouvelle, elle lui proposa de l’accompagner, mais celui-ci refusa, préférant faire cavalier seul. Elle n’insista pas et lui, s’en alla sans attendre. Ne prenant
même pas la peine de passer par le squat où il
habitait pour récupérer quelques affaires.
Hoffman savait enfin où il allait se poser, il
fut étonné de penser en premier à cet endroit,
qui l’avait tant fait souffrir. Pour se rassurer, il se disait que ce n’était qu’un point de chute
comme un autre. Seulement la vie lui promettait encore bien des surprises, notamment une
nouvelle rencontre avec Laura qui n’avait pas
dit son dernier mot. Cette fille têtue n’aimait pas qu’on la rejette et savait s’imposer dès qu’elle avait une proie. Elle ne lâchait rien facilement. Laura n’était pas venue au monde dans la
rue, mais les bouleversements survenus dans sa vie l’avaient précipitée dans ce monde sans pitié où les femmes n’étaient pas acceptées.
C’est pour cela qu’elle avait choisi Arnold
comme compagnon, il pouvait la protéger des
autres SDF malveillants.
Les parents de Laura s’étaient séparés peu
de temps après sa naissance, sa mère qui ne s’en occupait pas, l'a mise dehors à sa majorité.
Celle-ci découvrit un monde cruel bien trop
tôt et passa par toutes sortes de galères qui
l’entraînèrent au fond du gouffre, notamment
dans les drogues dures.
En se rapprochant d’Arnold, elle se calma et
se maria avec lui lorsqu’il était en prison.
Elle savait très bien qu’il n’était pas
fréquentable, mais l’argent que ramenait ce
vaurien lui montait peu à peu à la tête et la
cupidité prit le dessus.
* * * * *
À la suite de ces longues années de
discrétion, Éric Hoffman âgé de vingt-et-un ans refit enfin surface à la maison familiale.
Elle était à l’abandon et était restée la même
que lorsqu’il partit de celle-ci. Il resta paralysé devant l’entrée à fixer la demeure. Laissant
ensuite tomber son sac au sol, il posa ses mains sur la grille verte en métal, puis il dit d’un air
dépité et d’une voix lasse :
« Oh bon sang ! Elle ne m’a pas manqué celle-là ».
Son premier regard fut pour l’endroit où son
père y consacrait la plupart de son temps. Onze ans plus tard, il était toujours aussi intrigué, des frissons lui parcouraient tout le corps quand il
fixa la porte en bois. Un flash lui revint à ce
moment-là, il revit son père le frapper avec une fourche après qu’il ait essayé d’ouvrir la porte. Éric frotta sa fesse gauche comme un réflexe
d’autrefois et se dit :
« Il faut que je sache ce qu’il pouvait bien
cacher ! »
Il s’approcha donc avec hésitation, comme s’il s’attendait à voir son père surgir, puis il posa sa main sur la poignée, et tourna celle-ci d’un
coup sec. La porte ne bougeant pas d’un pouce, il s’exclama en essayant de pousser de toutes ses forces :
« Merde ! Elle est barrée, je n’ai pas la clé ! »
De ce fait, il retourna à la porte d’entrée.
Anxieux de devoir à nouveau y remettre les
pieds, il se mordilla les lèvres et prit une grande inspiration avant d’entrer. L’intérieur n’avait pas changé, si ce n’était qu’une odeur de renfermé en plus, même les meubles n’avaient pas bougé. En avançant dans l’obscurité de la maison, Éric regarda avec attention les photos accrochées au mur, il n’apparaissait sur aucune d’elles et ça lui était bien égal, puisqu’il s’était toujours senti
étranger à cette famille.
Le salon était la pièce principale après avoir
franchi l’entrée. S’avançant de quelques pas,
Éric ouvrit une première porte qui donnait sur sa chambre d’enfant, une pièce à moitié vide qui ressemblait à tout sauf à une chambre de petit
garçon.
Un sentiment de tristesse pouvait se lire
dans ses yeux au moment où il referma la porte, puis il jeta un bref regard à une seconde
chambre qui était celle de ses parents. Celle-ci était immense, ses yeux se bloquèrent sur la
descente de lit, il se souvint à cet instant du
visage ensanglanté de sa mère après qu’elle ait reçu un coup de poing.
Cette nuit-là, Éric s’était faufilé discrètement
derrière la porte après avoir entendu crier.
Dans le trou de la serrure, il avait aperçu sa
mère étendue sur ce tapis et son père qui se
tenait au-dessus d’elle. Éric continua son
expédition qui lui donnait des haut-le-cœur
jusqu’à ce qu’il tombe enfin sur le bureau de
son père. Il fouilla pendant des heures à la
recherche de cette maudite clé, mais il ne trouva rien, puis il finit par abandonner. S’asseyant sur une chaise à côté du bureau, il poussa un long
soupir.
Sachant que son père était quelqu’un de très
méticuleux, il essaya de réfléchir comme lui
pour trouver sa cachette. Ses yeux scrutèrent la pièce dans ses moindres recoins et il s’aperçut que le plafond était un peu abîmé à un certain
endroit. D’un bond, il se leva et prit la chaise
avec lui pour atteindre celui-ci. De sa main
droite, il prit appui sur le dossier de la chaise et poussa le faux plafond de la main gauche.
Aussitôt, un carnet tomba sur le sol. Surpris,
il se laissa tomber et ramassa ce dernier pour le feuilleter avec attention.
Une petite clé était cachée à l’intérieur et des
notes incompréhensibles défilaient devant ses
yeux. Éric ne comprenait pas un mot de ce que son père y avait noté et ne prêta pas attention
au papier plié en quatre qui se trouvait à la fin du carnet. Il savait qu’il avait enfin la clé de cette mystérieuse porte alors d’un geste vif, il se
précipita hors du bureau pour se retrouver
devant cette grande porte en bois, qui l’avait
tant intrigué ces dernières années. Éric glissa
délicatement la clé, un tour avait suffi et son
cœur se mit à palpiter. Cette porte fermée
depuis onze ans allait être rouverte pour la
première fois. À peine avait-il posé un pied à
l’intérieur que le choc fut atroce, il ne put
s’empêcher de s’écrouler par terre pour crier de terreur :
« Non, non, dites-moi que ce n’est pas vrai ! » Horrifié, il recula et sortit en courant pour
essayer de ne pas penser à ce qu’il venait de
voir, oubliant même de refermer la porte.
À présent, Éric connaissait le secret de son
père, qui était plus profond qu’il ne le croyait. Ce secret de famille allait le changer à jamais et les réponses à ses questions étaient dans ce carnet.
Le seul secret qu’il ne connaissait pas encore
à ce moment-là, était la manière dont il avait été conçu, et qui était vraiment son père.
À la suite de cette découverte, Éric marcha
pendant des heures dans les champs de blé qui longeaient les petites routes de campagne.
S’arrêtant au final devant l’épicerie du village, qui était tenue par un vieil homme habitant lui aussi dans le coin. Avant d’entrer, il regarda la façade et s’aperçut qu’elle était toujours la
même qu’à l’époque où il venait vendre les
récoltes de ses parents.
À l’intérieur, les rayons étaient positionnés
comme avant, le gérant n’avait pas reconnu
Hoffman et le servit comme n’importe quel
client. À la caisse, il croisa une femme, une jolie blonde aux yeux bleus qui lui souriait. Après
plusieurs regards échangés, Éric tourna les
talons et sortit du magasin. Le temps commençait à s’assombrir alors il ne s’attarda pas sur la route. Les bras chargés de sachets de courses, il marcha plus vite, mais une étrange
sensation l’envahissait de plus en plus.
Convaincu qu’il était suivi, il se retourna
brusquement et aperçut au loin, une ombre qui s’était arrêtée elle aussi. Éric fronça les sourcils et accéléra le pas, seulement l’ombre se mit à
courir pour le rattraper. Courageusement, il
s’immobilisa pour en avoir le cœur net, et fut
soulagé lorsqu’il reconnut cette silhouette qui
n’était autre que Laura, la marginale écervelée. Déçu, il ignora sa présence et continua à
marcher jusqu’à sa maison.
Arrivé devant celle-ci, il la laissa devant la
grille et alla fermer la porte en bois avant de
rentrer chez lui. Laura assise au pied du portail, était encore là une heure plus tard. Voyant que la nuit tombait et qu’elle ne lâcherait pas de
sitôt, Éric décida de la faire entrer pour la nuit. Laura se sentait mal à l’aise dans la maison et
n’osait pas bouger. Éric lui proposa de rester
pour la nuit, mais Laura voulait bien plus que
ça, alors elle décida de lui avouer son amour
pour lui. Il lui répondit qu’il n’avait pas du tout ce genre de sentiment pour elle et qu’il n’était pas quelqu’un de bien. Seulement, elle insista
lourdement et Éric lui accorda juste le droit de séjourner ici, le temps qui lui serait nécessaire. Reconnaissante, elle le remercia en lui donnant un baiser sur la joue, Éric recula instantanément et lui indiqua sa chambre d’enfant pour qu’elle y dépose ses affaires.
Cette démonstration d’affection effraya Éric,
qui s’en alla dans la cuisine. Laura déposa son sac en observant les lieux, d’un air inquiet puis elle retourna auprès d’Éric pour préparer un
repas rapide, qu’ils dégustèrent ensuite devant la cheminée.
Elle n’arrêtait pas de le fixer et commença donc à lui poser des questions.
Éric n’appréciait guerre son audace, tant est
si bien qu’il la rappela à l’ordre, en lui disant
qu’elle ne devait en aucun cas poser des
questions ni fouiller sous peine de représailles. Un sourire apparut sur le visage de Laura,
elle ne le prit pas au sérieux et sans le savoir, elle allait le regretter. Sachant qu’elle n’était pas du tout crédible, et bien trop curieuse pour tout
dire, Eric resta sur ses gardes et ne dormit que d’un œil.
Le lendemain matin, elle le réveilla avec un
café et lui proposa d’aller faire une promenade dès qu’il serait prêt, ce qu'Éric accepta sans se méfier. Avant de s’habiller, il alla prendre une
douche et Laura en profita pour fouiller la
maison, mais Éric qui venait de finir de se
préparer, se trouvait à présent derrière elle.
Laura sursauta en le voyant et inventa dans la
précipitation une fausse excuse pour limiter les soupçons, néanmoins Éric n’était pas dupe.
« Qu’est-ce que tu cherches Laura ?
— Rien du tout, que vas-tu imaginer !
Et si l’on allait se balader ? répondit-elle
nerveusement. Éric n’en croyait pas un mot, le sourire aux lèvres, il lui rétorqua d’une voix
douce et en la fixant du regard :
— Non, ma petite Laura, tu vois, j’ai horreur
qu’on me prenne pour un con et je sais
pourquoi tu es là ! Tu veux l’argent du braquage, n’est-ce pas ? » Laura ne savait plus où se mettre et continua de nier l’évidence alors Éric l’attrapa par le bras pour la terroriser davantage.
Effrayée, elle poussa un cri puis il l’emmena à l’extérieur, tirant celle-ci par le bras et lui
chuchota à l’oreille, au fur et à mesure qu’ils
avançaient :
« On va bien s’amuser, j’ai un endroit sympa à te faire découvrir !
— Non, non… attends, tu te trompes, laisse-
moi partir !
— Hors de question, rentre là-dedans ! » lui
ordonna Éric, en la poussant dans la pièce
secrète qu’utilisait auparavant son père.
Laura poussa un énorme cri de terreur en
voyant les instruments de torture fixés au mur. Aussitôt, elle essaya de s’enfuir, mais Éric la
tenant fermement l’attacha à l’aide des chaînes présentes sur les lieux.
Furieux, il lui cracha au visage, l’insulta et
quitta la pièce en fermant la porte à double tour. Se précipitant ensuite dans sa maison, il fut
étonné de ce qu’il venait de faire, et sortit de sa poche le carnet mystérieux qu’il parcourut une fois de plus. Le mot torture lui revenait sans
cesse à l’esprit alors il commença à penser à
Laura qui était sa prisonnière et lança à haute
voix :
« Elle fera l’affaire pour une première et puis je ne peux pas la laisser partir. Voyons, que vais-je bien pouvoir lui faire ? » se demanda-t-il
vicieusement.
Prenant en considération les conseils de son
père, il se prépara à passer à l’acte dans les
heures qui suivirent.
En attendant, Laura hurlait à l’aide, essayant
par tous les moyens de se défaire de ses chaînes. Au fond, elle savait bien qu’elle y resterait et que les prochaines heures allaient être les pires de sa vie. Avant de s’amuser avec Laura, Éric
parcourut les terrains qui entouraient la ferme
par simple curiosité. Il ne comptait pas rester là définitivement, mais rien que le fait de se
promener là-bas lui rappelait quelques bons
souvenirs, comme lorsqu’il jouait à cache-cache avec ses deux camarades Estelle et Oriane.
Les quarts d’heure d’émotions n’étant pas
son fort, il retourna à la ferme, passant devant
la grange sans y entrer et s’arrêta devant l’antre des horreurs. La nuit venait de tomber quand Éric se manifesta, il ouvrit la porte d’un geste
vif, et Laura le regarda effarouchée, suppliant
celui-ci de la laisser vivre. En sifflotant, il ne
répondit rien et s’avança vers l’établi pour
choisir un outil.
N’ayant eu aucune réponse de sa part, elle
continua de plus belle à le supplier en hurlant
puis elle passa aux insultes. Éric se retourna,
s’approcha lentement d’elle, en jouant avec un sécateur. La terreur qu’il apercevait dans les
yeux de Laura lui procurait un sentiment de
domination qu’il ne connaissait pas. Pour faire durer le plaisir, il lui lacéra les jambes une à une, en prenant son temps et savourant les cris de
douleur qu’elle laissait échapper. Deux heures plus tard, Laura était morte dans d’atroces
souffrances, elle ne se serait jamais doutée qu’un jour, elle aurait croisé la route d’un meurtrier.
Éric abandonna le corps sur place, ferma la
porte et s'en alla satisfait de ce qu’il venait d’accomplir. Il ne s’était jamais senti aussi
vivant. Dès le lendemain, il continua de mener sa petite vie solitaire et ce n’est qu’au bout de
trois jours, au petit matin qu’il retourna voir
Laura.
Le corps était en décomposition, et les
asticots commençaient à faire leur apparition.
Du sang séché entourait le cadavre et il décida de le faire disparaître avec de l’acide, pour ne
pas laisser de traces.
Dans une grande baignoire installée au fond
de la pièce, il versa des bidons d’acide sulfurique et plongea le corps de sa victime délicatement pour ne pas s’éclabousser. Ensuite, il referma
pour une dernière fois son antre des horreurs,
ne réalisant pas vraiment qu’il était un monstre. Reprenant ses occupations habituelles, il
s’activa l’après-midi pour nettoyer la maison.
Éric voulait savoir si ses parents cachaient
d’autres secrets, mais il ne trouva rien d’intéressant. Arrivé en fin de journée, il alla
faire quelques courses à l’épicerie. Sur le trajet, le coucher de soleil fit son apparition et pour ne pas repartir bredouille, il se dépêcha. Éric arriva à temps, il prit quelques bricoles et se retrouva nez à nez devant la belle inconnue de la dernière fois.
Un grand sourire illumina son doux visage
et lui, resta rouge écarlate alors elle s’avança et se présenta timidement à lui :
« Bonjour, je m’appelle Alicia et vous ?
Éric hésita à lui répondre de son vrai nom alors d’un air pressé, il lui répondit sans réfléchir :
— Éric Kelman !
— Enchantée Éric, vous êtes du coin ? C’est
bizarre, j’ai l’impression de vous connaître !
s’exclama Alicia en lui serrant la main.
— Un aussi beau visage ne s’oublie pas, je
m’en souviendrais si l’on s’était déjà rencontrés. Je suis de passage quelque temps, je rends visite à ma famille. Et vous, vous êtes d’ici ? lui
demanda Éric.
— J’habite le village voisin, chez ma grand-
mère. Elle est très souffrante et comme elle a
toujours veillé sur moi, maintenant, c’est à mon tour de prendre soin d’elle », répondit Alicia
tout émue. Éric, un peu troublé par cette
inconnue, se sentit gêné par ses questions, il
n’était pas habitué à ce que quelqu’un lui porte un intérêt quelconque et préféra mettre un
terme à leur discussion :
« Bon… je dois vous laisser, mais au plaisir de vous revoir ! » lui lança-t-il en se sauvant de
l’épicerie. Préférant prendre la fuite et ayant
peur de ne pas être à la hauteur de celle-ci, Éric courut plus vite que l’éclair, le cœur battant et
les yeux pétillants de joie. Il venait de trouver
son étoile, sa moitié et c’est sans appel qu’il en tomba amoureux. Son visage d’ange ne lui
rappelait pas la petite fille qu’il avait connue par le passé, le destin les avaient réunis des années plus tard, mais à quel prix. Sur la route du
retour, Éric ne cessa de penser à Alicia, mais il ne pouvait lui relever ni sa véritable identité ni l’endroit sordide où il habitait.