Si les Canadiennes le voulaient
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Si les Canadiennes le voulaient
Que les Canadiens soient fidèles à eux−mêmes.
Garneau
C'était à Québec, par un soir d'octobre dernier. J'étais chez une charmante Canadienne que, par discrétion, je nommerai madame Dermant. La soirée s'avançait. Assises à leur table d'ouvrage, la maîtresse de céans et sa nièce, Melle du Vair, travaillaient à un lambrequin destiné au bazar du Patronage. Tout en travaillant, nous causions des événements et des hommes du jour.
Mais, dit Melle du Vair, vous expliquez−vous pourquoi les hommes d'aujourd'hui changent si vite d'opinions et de sentiments ?
Je n'explique rien, ma chère, répondit tranquillement madame Dermant. Je sais depuis longtemps que les feuilles du tremble tournent au moindre vent.
Bonsoir, mesdames dit une voix mâle et vibrante.
Et un homme, à l'air distingué, s'avança et salua avec l'aimable familiarité d'un habitué, et la grâce aisée d'un
Si les Canadiennes le voulaient
homme du monde. (Je le nommerai M. Vagemmes, n'ayant pas le droit de donner les noms propres) (sic).
L e s n o u v e l l e s é l e c t o r a l e s d u m o m e n t f u r e n t v i t e échangées; et, d'un commentaire à l'autre, la conversation s'engagea sur les dangers qui menacent notre nationalité et sur notre état politique et social.
C'est cette conversation que je demande la permission de rapporter, quoique je n'en puisse donner qu'une idée bien pâle.
Vous croyez donc vraiment, demanda Madame Dermant à M. Vagemmes, après avoir écouté ses réflexions sur les élections, qu'il y a chez nous abaissement du caractère et affaiblissement de l'esprit national ?
M. VAGEMMES Madame, je crois que le vieil honneur français vit toujours chez notre peuple; mais les classes élevées me semblent tristement dégénérées.
Ce n'est pas chez les anciens Canadiens qu'il aurait fallu chercher ce que nous avons vu et ce que nous voyons.
MME DERMANT Alors, on avait une patrie avant
d'avoir un parti.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Oui ! alors on avait du patriotisme, et aussi la fierté grande et simple, et l'éclat de la probité et de l'honneur.
MME DERMANT Et, maintenant, il paraît que les
hommes publics passent d'un camp à l'autre comme les moutons sautent d'un champ dans l'autre pour avoir plus d'herbe.
M. VAGEMMES Il y a du vrai dans cette malice un peu cruelle.
La patriotisme pour les politiques n'est plus guère qu'un cheval de bataille et une ritournelle de convenance; mais on a l'esprit de parti avec ses aveuglements et ses étroitesses, avec ses puérilités et ses férocités. Ajoutez−y la rage de parvenir, de jouir, de briller, et toutes les bassesses qui s'en suivent.
MME DERMANT C'est le mal du temps. Et chez nous, après tout, monsieur, il n'est encore qu'à la surface.
M. VAGEMMES Madame, nous avons déjà des plaies bien profondes, et qui iront vite se creusant et s'enflammant, si l'on n'y porte remède.
MME DERMANT Il y a des plaies qu'on rend mortelles en les touchant, savez−vous cela ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Oui, madame. Et je sais aussi que, pour guérir, il ne suffit pas de mettre le doigt sur le mal.
MME DERMANT Évidemment, vos connaissances
médicales sont à la hauteur des miennes. Mais, bien que nos plaies soient encore fraîches, qui voudrait se charger du traitement ?
M. VAGEMMES Je ne sais pas qui voudrait: mais qui devrait, je le sais bien; et c'est aux Canadiennes que cela revient.
MME DERMANT Vous voudriez nous donner la petite besogne d'assainir la politique et de régénérer la société ?
M. VAGEMMES Je voudrais vous mettre à tout soigner même cette lèpre infâme de vénalité qui nous gagne.
MME DERMANT C'est un peu fort, monsieur.
M. VAGEMMES Non, madame, ce ne serait que juste, car jusqu'à un certain point, vous êtes responsables. Les hommes font les lois, mais les femmes font les murs, comme l'a dit un philosophe.
MME DERMANT Ce philosophe était l'un de nos
ennemis quelque ancêtre de M. Routhier.
Si les Canadiennes le voulaient
MELLE DU VAIR Ma tante, il me semble que M.
Routhier ne nous fait pas la part si large.
M. VAGEMMES Mademoiselle, M. Routhier ne dit pas tout ce qu'il pense.
Quant à moi, je crois que les Canadiens seraient le plus noble peuple de la terre, si les Canadiennes le voulaient.
MME DERMANT Vous nous faites la part belle. Mais, il me semble, qu'il manque bien des choses aux Canadiens pour être le plus noble peuple de la terre.
M. VAGEMMES Il leur manque, madame, d'être fidèles à eux−mêmes, comme disait Garneau en terminant notre histoire.
MELLE DU VAIR
Notre histoire........... «ce poème éblouissant
Que la France écrivit du plus pur de son sang.»
MME DERMANT Entre nous, les temps héroïques sont loin. Maintenant, cela semble presque une naïveté d'attendre des choses viles (sic) d'un homme.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES La virilité se fait rare, c'est vrai. Mais vous ne sauriez croire comme les hommes, même ceux d'à présent, sont susceptibles de se fortifier.
Si seulement les femmes voulaient s'y mettre!
MME DERMANT Elles changeraient les roseaux en
chênes ? «le bois vermoulu en cèdre incorruptible ?»
M. VAGEMMES On ne vous demande pas tout à fait cela. Vous allez voir.
MME DERMANT Mais, auparavant, je voudrais savoir pourquoi, depuis ces dernières années, vous avez abandonné la politique.
M. VAGEMMES Madame, je voulais toujours aimer
mon pays; et, dans la politique, le patriotisme s'éteint si vite!
MME DERMANT Parlez donc sérieusement. Le
patriotisme s'éteint dans la vie publique!
M. VAGEMMES De nos jours, oui, madame, il s'y éteint: et, parfois, si complètement!
MME DERMANT Vous excuserez ma naïveté; mais j'ai toujours considéré la vie publique comme le vrai et actif foyer du patriotisme exception faite des natures basses.
Si les Canadiennes le voulaient
Voilà pourquoi je vous en ai toujours voulu d'avoir préféré votre repos au bien public.
M. VAGEMMES Je n'ai pas cédé à l'attrait du repos, et, vous pouvez m'en croire exception faite des natures d'élite il n'y a pas de mots pour dire à quel point le patriotisme est exposé dans notre arène politique. C'est comme une étincelle dans la boue, ou, si vous l'aimez mieux, comme une étincelle sur un pavé glacé, exposé à tous les vents.
MME DERMANT Monsieur, c'est bien ravaler la vie publique.
MLLE DU VAIR , avec une chaleur humaine Dans cette boue, ou sur ce pavé glacé, il y a des hommes qui peinent pour le pays.
M. VAGEMMES, avec calme Chère naïve!
MELLE DU VAIR Oui, monsieur, il doit y en avoir là qui aiment la patrie, et il y en a.
M. VAGEMMES C'est dommage qu'il n'y ait pas une chimie des sentiments. J'aimerais à voir ces curs embrasés au fond des alambics de M. Laflamme. Comme tous les vrais Canadiens seraient rassurés ! quel noble amour de soi, du pouvoir et de l'argent, on verrait distiller!
Si les Canadiennes le voulaient
MELLE DU VAIR Je vous ai souvent entendu dire qu'il est plus facile de parler amèrement que de parler justement.
M. VAGEMMES Mademoiselle, à certains moments, une jeune fille enveloppe avec bonne foi la tête la plus ordinaire d'une auréole. (Melle du Vair rougit.)
Pardon. La jeunesse croit facilement aux puissants sentiments, à la grandeur d'âme, au sacrifice. A votre âge, je ne croyais pas, moi non plus, qu'on pût sacrifier les intérêts sacrés de la patrie à ses intérêts misérables, préférer les jouissances vulgaires aux nobles satisfactions de l'honneur. Mais c'est ainsi pourtant.
On appelle cela, dans le langage du temps, considérer les choses au point de vue pratique.
MELLE DU VAIR Mais c'est la honte même!
M. VAGEMMES La honte! Mademoiselle, bien des gens la mettent ailleurs: dans le manque de fortune, dans l'infériorité de position. Leur parler de la patrie et de l'honneur, c'est peine perdue. C'est souffler sur la poussière, c'est se jeter du sable dans les yeux.
MME DERMANT Encore, qui sait ? Mieux vaut toujours en réveiller la pensée.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES A quoi bon, madame ? A part leurs intérêts, ces messieurs ne prennent rien au sérieux.
Ils ont à arriver ! ils ont à se maintenir ! ils ont leur fortune à faire ! Voilà leurs soucis.
Le patriotisme, pour eux, n'est qu'un sentiment de parade, un moyen d'en imposer, une vieille toupie qu'il faut savoir faire ronfler afin d'amuser le peuple.
MME DERMANT En sommes−nous déjà là ? N'y a−t−il plus de patriotisme parmi nous ?
M. VAGEMMES Mais, sans doute, il y en a, seulement, d'ordinaire, il ne vit guère dans la politique. L'air qu'on y respire depuis un certain temps est mortel à tout sentiment noble.
MME DERMANT Prenez garde à l'exagération, ce
mensonge des honnêtes gens, comme disait de Maistre.
M. VAGEMMES Je me demande si en cela l'exagération est possible. La contagion morale est prouvée tout comme l'autre; et les sentiments d'honneur et de patriotisme sont certainement plus exposés dans notre arène politique que la santé et la vie dans une ville pestiférée.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT Au moins dans la politique, les
miasmes ont des figures et des noms.
M. VAGEMMES Et parfois des figures intéressantes et des noms honorés. Mais cela diminue−t−il le danger ?
MME DERMANT
«Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»
Voilà votre pensée.
M. VAGEMMES Oui, madame; c'est un peu comme chez les animaux malades de la peste.
MME DERMANT Pourtant, vous le savez, ceux qui sont dans la politique veulent y rester. Comment expliquez−vous cela ?
M. VAGEMMES Je n'explique rien. Mais, croyez−moi, ceux qui sortent de la politique, sans y laisser au moins le respect d'eux−mêmes, peuvent chanter le cantique des trois Hébreux sortis sains et saufs de la fournaise.
MME DERMANT Vous pensez que nous ne risquons pas d ' a v o i r l e s o r e i l l e s f a t i g u é e s p a r l e s c h a n t s d e reconnaissance ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Je pense, qu'avec la meilleure volonté il faut une merveilleuse chance pour marcher ferme et droit à travers tous ces courants mêlés de fange qui sont le fond véritable de la politique de nos jours.
Quant à moi, je n'ai pas voulu en courir le risque.
MME DERMANT Mais, avez−vous bien fait de suivre vos instincts d'hermine ? Ne valait−il pas mieux ranimer votre courage et être un homme, comme dit l'Écriture ?
M. VAGEMMES Un homme politique, madame ?
MME DERMANT Il y a des hommes politiques qui
rendent des services sans prix. Il y a des hommes qui ont le devoir strict de prendre pari aux affaires de l'État.
M. VAGEMMES D'accord. Mais il y a aussi des hommes publics qui prennent d'étranges petits chemins où l'on a bien vite perdu de vue la patrie, l'honneur et le devoir. Je craignais...
MME DERMANT Il fallait attiser votre patriotisme et ne rien craindre. L'amour est une grande force et une grande lumière.
M. VAGEMMES Je sais que l'amour fait des prodiges. Mais ce feu merveilleux qui se nourrit de tout et que rien
Si les Canadiennes le voulaient
n'étouffe, vous ne l'avez pas vu ni moi non plus. Je vous l'avoue bien humblement; à mesure que j'avançais dans la vie publique, je sentais mon patriotisme s'altérer, s'affaiblir, et cela m'épouvantait.
MME DERMANT Si vous m'aviez donc consultée avant d'abandonner ce pauvre vieux char de l'État ?
M. VAGEMMES Que m'auriez−vous répondu, madame, si j'avais eu cette heureuse pensée de vous consulter ?
M M E D E R M A N T E t v o u s , m o n s i e u r , q u e
r é p o n d r i e z − v o u s à u n e f e m m e t r o p s e n s i b l e q u i s'épouvanterait du terme de la vie, et qui la lune de miel passée Se croirait sur la voie du déshonneur, parce qu'elle ne sentirait plus pour son mari la même vive tendresse ?
M. VAGEMMES Madame, je dirais à cette intéressante personne: Courage ! la fidélité et le dévouement suffisent au devoir et à l'honneur.
MME DERMANT Mais, voilà justement ce que vous auriez dû vous dire et vous redire.
Est−il bien difficile de comprendre que l'amour de la patrie a ses fatigues et ses abattements comme les autres amours. Il faut que tous nos sentiments perdent leur fleur et leur beauté, c'est la triste loi des amours de ce monde.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES L'amour de la patrie doit avoir ses fatigues et ses abattements. On n'a pas songé à cela pour expliquer ce que nous avons vu depuis un an. C'est bien dommage.
MME DERMANT La raillerie est une mauvaise réponse.
M. VAGEMMES Je ne vous raille pas, madame. Mais je voudrais mettre le plus éloquent de nos ministres à développer cette pensée: l'amour de la patrie a ses fatigues et ses abattements comme les autres amours de ce monde.
Nous aurions un chef−duvre de mélancolie et de sentiment!
MELLE DU VAIR Une feuille d'automne.
MME DERMANT Riez aussi amèrement qu'il vous
plaira. Il en est pour qui le patriotisme n'est qu'un mot, je le sais parfaitement. Mais chez vous c'est un sentiment: et ma réflexion était juste. Vous êtes comme les femmes, vous tenez trop à l'amour qui se sent.
M. VAGEMMES Pardon. Je tiens surtout à l'amour qui se prouve. Où sont−ils ceux qui aiment la patrie comme on doit l'aimer, c'est−à−dire par les uvres et en vérité ?
MME DERMANT J'avoue qu'ils me semblent rares.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Pourtant, plusieurs, j'en suis convaincu, entrent dans la vie publique avec le désir sincère de servir le pays. Mais les ardeurs, les générosités premières s'épuisent vite. Il y a dans la puissance, comme dit Bossuet, un vin fumeux qui fait sentir sa force même aux plus sobres. Lorsqu'on est bien pris de ce vin là, on aime le pouvoir pour le pouvoir; et, presque sans s'en apercevoir, on ne travaille plus que pour le garder.
MME DERMANT S'il vous plaît, comment peut−on
perdre sa propre estime sans presque s'en apercevoir ?
M. VAGEMMES Madame, vous avez d'adorables
naïvetés. Connaissez−vous bien des gens qui s'estiment d'après ce qu'ils valent ?
Les hommes d'État tout comme les simples mortels ont un flatteur au dedans. C'est un précieux compagnon, allez!
MME DERMANT Qui n'est pas sans nous rendre à tous bien des services.
M. VAGEMMES J'incline à le croire. Ce qui est sûr, c'est que les hommes d'État, pour la plupart, ont un sentiment inexprimable de leur importance. La personnalité, chez ces gens−là, prend des proportions incroyables. Un homme en vient à ne plus voir dans son pays qu'un piédestal.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT J'en connais qui ressentent plus une piqûre à leur vanité qu'un outrage à l'honneur national.
M. VAGEMMES Vous voyez qu'ils n'ont pas perdu leur estime propre. Oh non ! L'orgueil et la bassesse vont si bien ensemble. D'ailleurs, la bassesse, lorsqu'elle entre quelque part, n'a pas coutume de se faire annoncer par son nom.
M M E D E R M A N T M a i s l o r s q u ' e l l e e s t b i e n
reconnaissable, lorsqu'elle entre sans déguisement ? Ainsi, par exemple, ceux qui trafiquent de leurs convictions et de leur honneur ?
M. VAGEMMES Ceux−là, madame, croient peut−être n'avoir que le sens pratique le génie souple et brillant des affaires.
MME DERMANT On a beau vouloir se mentir, il y a toujours des moments où la vérité prend un homme à la gorge.
M. VAGEMMES Alors, il y en a dont je voudrais voir la figure à ces moments−là.
Et, quand je pense à toutes ces choses, comme je me trouve heureux d'être revenu à la vie privée.
Si les Canadiennes le voulaient
On gouverne les hommes surtout par leurs intérêts et par leurs défauts. Savez−vous cela ? Ceux qui sont au pouvoir le savent bien: de là un travail d'abaissement auquel il est affreux de se voir associé.
MME DERMANT C'est bien dommage que vous ayez donné dans ces vaines craintes. Ce n'est pas vous qui auriez jamais manqué à vos compatriotes ni à votre patrie si faible. Vous avez du sang chevaleresque dans les veines.
M. VAGEMMES Vraiment ! alors je demande à entendre notre chant national que mademoiselle chante si bien.
Melle du Vair se leva docilement, ouvrit son piano et
chanta d'une manière ravissante:
Ô Canada ! terre de nos aïeux;
Ton front est ceint de fleurons glorieux, Car ton bras sait porter l'épée,
Il sait porter la croix;
Ton histoire est une épopée
Des plus brillants exploits.
Et ta valeur de foi trempée
Protégera nos foyers et nos droits.
Sous l'oeil de Dieu, près du fleuve géant, Le Canada grandit en espérant.
Il est né d'une race fière;
Si les Canadiennes le voulaient
Béni fut son berceau.
Le ciel a marqué sa carrière
Dans ce monde nouveau;
Toujours guidé par sa lumière
Il gardera l'honneur de son drapeau.
Amour sacré du trône et de l'autel, Remplis nos curs de ton souffle immortel, Parmi les races étrangères,
Notre guide est la loi;
Sachons être un peuple de frères Sous le joug de la Foi; Et répétons comme nos pères
Le cri vainqueur: Pour le Christ et le Roi!
L'ex−homme public écouta avec une sensible émotion, et remercia chaleureusement. Vous m'avez fait plaisir, dit−il, et vous m'avez fait du bien. Le passé console du présent.
MELLE DU VAIR On dit aussi que le passé éclaire
l'avenir. Et maintenant, monsieur, je voudrais savoir ce que les Canadiennes ont à faire pour que les Canadiens d'aujourd'hui ressemblent aux Canadiens d'autrefois; ou, si vous l'aimez mieux, pour que les Canadiens soient le plus noble peuple de la terre.
MME DERMANT Les Canadiens d'aujourd'hui, le plus noble peuple de la terre ! Allons donc. Il faut en prendre son
Si les Canadiennes le voulaient
parti. Le temps est aux folies basses et aux hardiesses lâches.
M. VAGEMMES Madame, vous êtes un peu dure pour vos contemporains. Pour un rien je vous citerais encore la parole du philosophe: les femmes font les murs.
MME DERMANT Mais cette parole, monsieur, y
croyez−vous ?
M. VAGEMMES Et vous, madame, n'y croyez−vous
pas ?
MME DERMANT Pourquoi y croirais−je ? Dans ce bas monde, l'homme a l'indépendance, l'autorité, l'action.
M. VAGEMMES Très vrai. Et pourtant, mesdames, vous tenez entre vos faibles mains l'avenir et l'honneur des nations. Car si vous n'avez pas l'action extérieure, vous en avez une autre, celle qui s'exerce dans le vif et le profond du cur. Or, les grandes actions, comme les grandes pensées, viennent du cur.
M M E D E R M A N T I l f a u t d o n c c r o i r e q u e l e s
Canadiennes d'aujourd'hui ne savent plus tirer parti du cur humain.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Il est certain que bien des nobles
germes périssent, étouffés par les choses vaines et par les choses viles.
MME DERMANT Si les nobles germes périssent, que nous restera−t−il à nous autres Canadiens.
M . V A G E M M E S I l n o u s r e s t e r a l e m é p r i s d e
nous−mêmes et le mépris des autres.
MME DERMANT Comment pouvez−vous dire cela ?
M. VAGEMMES Sans rougir ?... Notre état n'est pas désespéré. Le peuple canadien a les ressources profondes de la jeunesse et peut encore atteindre à ses glorieuses destinées. Mais, pour cela, il faudrait deux choses. P r e m i è r e m e n t , o p p o s e r p r o m p t e m e n t u n e d i g u e infranchissable aux flots de la vénalité qui menacent de tout emporter. Secondement...
MME DERMANT Pardon: cette digue infranchissable avec quoi voudriez−vous la construire ?
M. VAGEMMES Pas avec les fiertés de certains
journalistes, ni de certains politiques. Il nous faut des vertus chrétiennes, de la force, de la fierté chrétienne.
A part la religion, rien ne tient plus, ni ne peut tenir.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT Secondement ?
M. VAGEMMES Il faudrait dissiper l'aveuglement de l'esprit de parti.
MME DERMANT J'aimerais autant entreprendre de faire lever le soleil au beau milieu de la nuit.
M . V A G E M M E S O r d i n a i r e m e n t p a r l a n t , c ' e s t
impossible. Je le sais comme vous, Madame, mais, malgré tout, j'espère.
MME DERMANT Vous croyez la race française appelée à de grandes choses en Amérique ?
M E L L E D U V A I R N o u s s o m m e s l a F r a n c e d u
Nouveau−Monde, la Nouvelle−France, comme disaient nos ancêtres, comme disait Champlain.
M. VAGEMMES Donc, il faut que le Canada soit ce que la France a été: la terre du dévouement, de l'honneur, de la foi.
MME DERMANT Il y en a tant qui croient et qui disent que par la force irrésistible des choses, notre nationalité est condamnée à périr.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Il n'est pas étonnant qu'on le pense et qu'on le dise. Vous le savez comme moi, l'Angleterre a déjà absorbé bien des nationalités, à commencer par celle de ses propres conquérants.
Raisonnablement parlant nous avons beaucoup à craindre, nous sommes condamnés à périr.
MELLE DU VAIR Garneau disait: Si nous sommes
condamnés à périr comme les chevaliers normands, ensevelis dans les vieilles cathédrales anglaises, nous voulons au moins laisser un nom français sur notre mausolée.
MME DERMANT Mais pourquoi péririons−nous ? Nous avons la vie dure, c'est prouvé.
M. VAGEMMES Plus que prouvé, madame: et, malgré toutes les raisons de craindre, on se reprend à espérer, lorsqu'on songe au merveilleux passé.
MME DERMANT Comment s'en défendre ? Nous avons
passé à travers les plus grands périls qui puissent assaillir un peuple enfant.
M. VAGEMMES Et si notre conservation est étonnante, notre multiplication ne l'est pas moins. Savez−vous que cette multiplication n'a jamais été égalée, sauf par le peuple
Si les Canadiennes le voulaient
juif ?
MME DERMANT Cela ne prouve pas que nous soyons condamnés à périr. Il me semble que nous avons une mission.
M. VAGEMMES Mais la remplirons−nous ? C'est la
question. Pour ne rien dire des autres sujets d'alarmes, l'anglification fait de sérieux ravages parmi les Canadiens et plus encore peut−être parmi les Canadiennes.
M M E D E R M A N T C ' e s t a u s s i m o n o p i n i o n .
Voyez−vous: les pauvres cervelles et il y en a beaucoup croient que la langue anglaise, que les usages anglais sont de meilleur ton et de meilleur goût.
M. VAGEMMES Beaucoup, je l'espère du moins, ne vont pas jusqu'à ces extrémités de la sottise; mais la légèreté, trop ordinaire aux femmes, les empêche de comprendre que notre langue et nos usages font partie essentielle de notre vie nationale.
MME DERMANT En attendant qu'elles le comprennent, c'est toujours un peu de notre force qui s'en va.
M. VAGEMMES Et nous aurions tant besoin de la
conserver tout entière ! Pour bien faire, il faudrait que les Canadiennes fassent comme les prêtres qui ne s'anglifient
Si les Canadiennes le voulaient
pas.
MME DERMANT Les Canadiennes iront s'anglifiant de plus en plus.
M. VAGEMMES C'est à craindre. Mais avez−vous
r e m a r q u é c e t t e c h o s e s i n g u l i è r e e t c o n s o l a n t e ? L'anglification n'atteint pas nos prêtres. Ni vous, mesdames, ni moi, ni personne n'avons jamais connu un prêtre canadien anglifié. Je vous avoue que c'est une chose qui avec bien d'autres me pénètre de reconnaissance pour notre clergé.
MME DERMANT Je l'ai souvent remarqué: nos prêtres savent rester canadiens jusqu'à la moelle, tout en rendant aux Anglais ce que nous leur devons.
MELLE DU VAIR S'il vous plaît, que devons−nous aux Anglais, à ceux du moins qui voient dans le pays une race inférieure et une race supérieure ?
MME DERMANT Cette vision de la race inférieure est particulière à quelques cerveaux malades. Les vrais Anglais ont la tête solide et n'ont pas de ces hallucinations là.
MELLE DU VAIR Mais n'ont−ils pas une morgue
difficile à supporter ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Et, entre nous, cette morgue blessante, bien des Canadiens ne font−ils pas tout ce qu'il faut pour la flatter, pour la nourrir ?
MME DERMANT Doucement ! je commence à n'être plus de mon avis. Mais ne vaudrait−il pas mieux rappeler certaines choses que vous savez comme moi ? C'est un Anglais qui a donné aux Canadiens−Français le titre de peuple, de gentilshommes; c'est Lord Elgin qui a qualifié de temps héroïques,les premiers temps de la colonie.
M. VAGEMMES Lord Elgin a exposé sa vie pour nous rendre justice. Jamais les Canadiens−Français ne pourront garder son nom avec trop de respect.
MME DERMANT Il ne faut pas que les criailleries et les insultes des orangistes nous fassent méconnaître la haute raison et la dignité des Anglais.
M. VAGEMMES Des Anglais dignes de l'être. Non
certes. Autour de nous, dans ces derniers mois, de nobles et chaudes protestations se sont élevées contre l'injustice et l'outrage. Et, malgré les fureurs du Mailet des fanatiques, nous pouvons dire à l'Angleterre en 1886 ce que Mgr. Plessis disait en 1794, dans la cathédrale de Québec: Non, vous n'êtes pas notre ennemie, nation généreuse.
Si les Canadiennes le voulaient
Mais, justice rendue aux Anglais, il faut rester Canadiens jusqu'aux entrailles, et bien comprendre que les coutumes anglaises, respectables chez les Anglais, sont méprisables chez nous, pour la raison bien simple que nous avons du sang français et non du sang anglais dans les veines. M a l h e u r e u s e m e n t , c ' e s t u n e c h o s e q u e l e s f e m m e s n'entendent guère.
MELLE DU VAIR Si on les cultivait un peu!
M. VAGEMMES Les femmes sont en général beaucoup plus susceptibles de vanité personnelle que de fierté nationale.
MME DERMANT Et les hommes ?
M. VAGEMMES Les hommes sont ce que vous les
faites. Croyez−vous que la patriotisme ait sa source dans la vie publique ?
Vous le savez, le plus noble sentiment de l'âme humaine ne saurait avoir une source impure et troublée; et, la source du patriotisme est au foyer. Mais, cette source sacrée, l'a−t−on gardée vive ? l'a−t−on gardée pure ?
MME DERMANT C'est à nous que cela s'adresse ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Madame, c'est sur vos genoux que se forment les hommes, les citoyens. C'est dans la famille que se prépare et se décide l'avenir des nations.
N o u s n e s o m m e s p a s n é s p o u r r i e n d e l a F r a n c e chevaleresque et chrétienne. Il y a des germes de force, de générosité, il y a même des germes d'héroïsme parmi nous; et, si nous savions les cultiver, nous aurions des patriotes, des forts, des magnanimes entre les bras de qui la patrie pourrait s'abandonner.
MME DERMANT Sans s'exposer à les voir s'enfuir par la crainte de cesser de l'aimer.
M. VAGEMMES Vous abusez de mes confidences ou plutôt vous affectez de ne pas comprendre. Un pauvre homme n'a pas tort de fuir le danger, de se sauver avec ce $qui lui reste de bon sens et de conscience.
Mais si on pouvait donc apprendre aux femmes à aimer comme $il faut; à aimer tout ce qu'elles doivent aimer, la patrie comprise.
Au fond, vous n'avez guère autre chose à faire qu'à aimer. Mais, tout est là: c'est la source de vie.
MME DERMANT Quand on aime comme il faut.
Malheureusement, ceux qu'on aime le plus, on les aime
Si les Canadiennes le voulaient
beaucoup comme on s'aime soi−même en leur faisant souvent plus de mai qu'un ennemi n'en voudrait faire.
M. VAGEMMES Voilà une pensée que je voudrais voir comprise par toutes les faibles mères.
MELLE DU VAIR Moi, je voudrais savoir pourquoi
vous croyez que les femmes peu capables de patriotisme.
M. VAGEMMES Ai−je dit cela ? Alors, je me suis mal exprimé, et je me rétracte. Êtes−vous, moins que l'homme, capables d'un sentiment élevé et passionné ? Pour aimer son pays, pour le servir, faut−il se jeter dans la mêlée politique ? Je vous l'avoue, vos devoirs envers la patrie me semblent d'autant plus importants, d'autant plus grands que votre rôle est plus effacé et laisse tout l'éclat et toute la gloire aux hommes.
MME DERMANT Convenez−en, c'est dur d'être
condamnée à s'épuiser dans l'ombre. Songez−vous aux mineurs quelquefois ?
M. VAGEMMES Avec votre permission, madame, le rapprochement cloche un peu. À mon avis, les regards du public et les articles des journaux sont moins nécessaires au bonheur que la lumière du soleil.
Si les Canadiennes le voulaient
D'ailleurs, je vous accorde qu'il ne faut pas plus de force pour manier sans relâche la bêche et la pioche que pour arracher et semer dans le cur humain.
MME DERMANT Le cur humain ! ce double abîme.
M. VAGEMMES C'est effrayant. Mais, n'importe, c'est votre champ. Et, difficile ou non, si nous voulons remplir nos destinées si nous voulons devenir un grand peuple, dans ces vives profondeurs de l'âme ou rien ne périt, avec le courage du renoncement, il faut mettre la fierté nationale et la fierté de la foi.
Si vous faites cela, mesdames, vous aurez bien mérité de la patrie; et plus fait pour sa gloire que les guerriers et les hommes d'État, car vous aurez donné la force et la vie aux curs.
MME DERMANT Donner la force et la vie, c'est très beau. Mais, pour donner une chose, il faut l'avoir: n'est−ce pas ?
M. VAGEMMES Sans doute. La plus généreuse femme, tout comme la plus belle fille du monde, ne peut donner que ce qu'elle a.
Mais pourquoi n'auriez−vous pas la vie ? Jésus−Christ est venu pour que nous l'ayons en abondance. Tout se réduirait
Si les Canadiennes le voulaient
donc à être de vraies chrétiennes.
Les demi−chrétiennes, les régulières, les routinières ne suffisent pas à la tâche. Pour réussir dans ce que vous avez à faire, il faut le ressort, la force, la vie, tout ce que donne la foi ardente et profonde. C'est cette foi−là qu'il faudrait nous communiquer. Plus je vais, plus je crois à cette parole de Maistre: L'homme ne vaut que par ce qu'il croit. La foi est la source inépuisable de la force, de la générosité, du sacrifice.
Ô la vile créature que l'homme! disait Montaigne, et
abjecte, s'il n'est soutenu par quelque chose de céleste.
MME DERMANT Vous n'ignorez pas ce qu'on dit des merveilles de la foi canadienne. Il y en a qui la croient profonde comme le Saint−Laurent.
M. VAGEMMES Allez voir aux États ce que devient trop souvent la foi canadienne. D'ailleurs, soyez−en sûre, si nous avions l'admirable foi qu'on dit, nous rayonnerions autrement; et, autour de nous, il (sic) paraîtrait. «Il ne faut pas, disait Lacordaire, faire de la foi une lampe obscure.»
MME DERMANT Et c'est ce que nous en faisons, pour achever votre pensée ?
M. VAGEMMES Si nous avions la plénitude de la foi, nous aurions la plénitude de la force.
Si les Canadiennes le voulaient
La plénitude de la force voilà, mesdames, ce qu'il faudrait nous donner.
MME DERMANT Est−il juste de demander aux plus faibles les plus grands efforts ?
M. VAGEMMES Il est raisonnable de demander les plus grands efforts aux plus généreux.
Avez−vous jamais remarqué cette chose singulière, que bien plus qu'à l'homme, l'héroïsme vous semble naturel ?
MME DERMANT J'ai seulement remarqué que toute femme s'accommoderait volontiers d'un héros. Il n'y a pas de quoi rire. «On n'est heureux de fléchir que lorsqu'il faut se prosterner»: ce n'est pas une romanesque qui l'a dit.
M. VAGEMMES Puisque vous avez un si grand besoin d'admirer, pourquoi ne pas travailler à rendre les hommes admirables ?
MME DERMANT Vous dites fort bien cela. Je voudrais que toutes les Canadiennes fussent ici pour vous entendre.
M. VAGEMMES Moi aussi.
J'aimerais à leur proposer cette uvre ardue et délicate. J'aimerais à leur prouver que leur cur est, comme le nôtre,
Si les Canadiennes le voulaient
un abîme d'inconséquence.
MME DERMANT Comment cela ?
M. VAGEMMES Vous n'aimez que les forts: et vous faites de votre mieux pour affaiblir, pour amollir vos contemporains!
MME DERMANT C'est fait: nous n'avons pas besoin d'y mettre la main. Lacordaire disait: «Rien ne manque autant à l'homme que la force.» Ici, comme ailleurs, la sève vigoureuse est épuisée.
M. VAGEMMES En êtes−vous sûre ? Pour prétendre à la virilité, faut−il, comme d'Iberville, s'en aller, en canot d'écorce prendre les vaisseaux de la marine d'Angleterre ?
M M E D E R M A N T N o n , m o n s i e u r , c e n ' e s t p a s
nécessaire.
M. VAGEMMES Non: mais dans les grandes actions, les femmes n'admirent guère que le côté romanesque; et c'est dommage.
MELLE DU VAIR Pourquoi, monsieur ?
Parce qu'il importe d'avoir des idées justes. Mais, je le sais parfaitement, ce n'est pas avec la logique qu'on gouvernera
Si les Canadiennes le voulaient
jamais le cur de la femme. Autant vaudrait essayer de labourer la mer.
MME DERMANT Il y a du vrai dans votre image et j'ai remarqué que même dans le cur si bien réglé de l'homme, la raison, pour se faire entendre, attend prudemment que les bourrasques soient passées.
MELLE DU VAIR Parlez−moi d'un pilote qu'on
n'aperçoit qu'après les tempêtes!
M. VAGEMMES J'avoue que la raison n'est pas de force à se mesurer avec la passion, contre la passion.
«J'ai vu toujours dans ma rude carrière
Que l'arme la meilleure est encore la prière»
comme dit le vieux Charlemagne, dans la Fille de Roland.
MME DERMANT La prière est une arme assez méprisée de nos grands hommes.
M. VAGEMMES Cela explique bien des choses. Tout se tient dans l'âme humaine: et les vertus patriotiques ne se trouvent guère parmi les ruines des vertus morales et chrétiennes.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT Pour ma part, je n'irais pas les
chercher là. Mais, dans le monde, on n'a pas l'air de croire que les bassesses de la vie privée mettent le patriotisme en danger.
M. VAGEMMES Croyez−moi. On a beau être député ou ministre, toute vilenie fait son oeuvre au fond de l'âme. Le vice ne glisse pas sur le cur humain comme les acides sur l'or pur.
Il serait temps de s'en souvenir.
Le Canada traverse des jours mauvais et troublés. Au dedans et au dehors, le péril est partout pour notre nationalité.
Certes, depuis le triste seize novembre, les discours patriotiques n'ont pas manqué. Mais, je vous l'avoue, les tirades patriotiques me font un peu l'effet de ces oripeaux voyants qu'une légère averse change en chiffons sordides.
MME DERMANT La première émotion était sincère. Mais il y en a beaucoup à qui le sentiment national ne fera jamais sacrifier les petits avantages et les petites aises de ce monde.
M. VAGEMMES Parmi ceux−là même, soyez en sûre, il s'en trouverait pour affronter les balles et la mort. On a
Si les Canadiennes le voulaient
encore le courage des sacrifices éclatants. Les obscurs petits sacrifices de tous les instants coûtent bien autrement à notre orgueilleuse nature; et, suivant moi, celui−là est un grand patriote qui, par fierté nationale, s'expose à passer toute sa vie dans la gêne et la pauvreté. Voilà, surtout, le courage qui nous manque. Et nous en aurions tant besoin ! C'est ce courage−là qui nous sauverait de l'affreuse lèpre de vénalité qui nous gagne.
Les Canadiens sont vains. Ils aiment à paraître, à briller. Lord Durham l'avait deviné, quand il écrivait: qu'avec des places, des honneurs et de l'argent on étoufferait le sentiment national.
MELLE DU VAIR D'où vient qu'autrefois les Canadiens avaient d'autres sentiments ? et que faisant l'histoire de la conquête, on a pu dire en toute vérité: Au Canada, tout un peuple fut grand.
M. VAGEMMES La raison ? Mademoiselle, c'est que nous sommes dégénérés c'est que nous ne sommes déjà plus la race qu'une vie de privations et de dangers avait rendue forte et simple, comme les anciens,suivant l'expression de l'historien que vous venez de citer.
L e s i è c l e e s t a u x j o u i s s a n c e s , à l ' e n i v r e m e n t , à l'abaissement. Mais, n'importe: il fait bon de songer aux glorieux passé. Je vous avoue que j'aime beaucoup le fier Je
Si les Canadiennes le voulaient
me souviens, de M. Taché.
MELLE DU VAIR Moi aussi. Mais le souvenir ne suffit pas.
M. VAGEMMES Non, sans doute. Il nous faudrait le sang réparateur, comme disait Léon XIII.
Mais se souvenir aussi fait du bien ! Si les Canadiens savaient donc regarder le passé ! Pour un homme qui n'a pas perdu tout sentiment, rien n'est terrible à supporter comme la honte des belles choses souillées.
MELLE DU VAIR S'il vous plaît: comment s'obtient le sang réparateur qui rend la force aux nations ?
M. VAGEMMES Surtout, il me semble, par la vertu des humbles et des obscurs qui se sacrifient, qui s'immolent. Et si les femmes le voulaient, combien d'âmes flétries reviendraient à la vigueur et à la beauté. Dans la saine et douce atmosphère du foyer, tant de merveilles peuvent s'opérer ! Que votre part me paraît donc auguste et belle!
Jamais, non jamais, on ne me fera croire que les rôles éclatants soient en réalité les plus grands rôles. La vanité y trouve trop son compte; elle y mêle trop de petitesses, trop de misères.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT La vanité pénètre partout.
M . V A G E M M E S H é l a s , o u i ! m ê m e c h e z v o u s ,
mesdames; et c'est un grand malheur.
J'ai souvent pensé que, dans notre pays, la vanité des femmes est l'une des grandes causes de la vénalité des hommes.
MME DERMANT Alors le luxe nous mène tout droit à l'avilissement ?
M. VAGEMMES Oui, madame. Oui, très certainement. Nous ne sommes pas un peuple riche il s'en faut bien et le luxe chez nous vit beaucoup aux dépens de l'indépendance, de la dignité, de l'honneur.
MME DERMANT On ne réfléchit pas à cela.
M. VAGEMMES Soit. Mais le résultat en est−il moins fatal au caractère national ?
Mon Dieu ! quel service les Canadiennes rendraient à la patrie en revenant à l'économie, à la modestie, à la simplicité.
MME DERMANT L'espérez−vous, monsieur ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Je voudrais tant l'espérer. Mais, je le sais parfaitement, les dames, pour la plupart, considèrent nos saines et fortes traditions de famille comme des vieilleries déplacées chez les gens comme il faut.
Pourtant, nos traditions domestiques sont l'un des remparts de notre nationalité si menacée.
MME DERMANT Ces dames s'occupent bien de cela vraiment ! Elles ont d'autres soucis, et de si charmants petits mépris!
M. VAGEMMES Je suis toujours épouvanté quand je constate avec quelle légèreté triste et terrible, la plupart des femmes traitent les choses les plus augustes, les questions les plus graves de l'honneur.
Si on pouvait donc leur donner l'intelligence des grandes choses, les arracher à l'ensorcellement de la bagatelle!
Mais le moyen de l'espérer ? Pauvres petites filles, disait Eugénie de Guérin, pauvres petites filles, que vous êtes mal élevées!
MME DERMANT Sachant cela, comment avez−vous le cur de tant exiger ?
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES J'aurais le cur de tout exiger. Lorsque la patrie est en danger, on ne regarde ni à faire couler les larmes, ni à faire couler le sang.
Avez−vous jamais songé un peu à tout ce qu'on demande, à tout ce qu'on obtient au nom de la patrie ?
MME DERMANT Il est vrai que c'est étrange. Il faut que le patriotisme soit le plus généreux, le plus fort de nos sentiments.
M. VAGEMMES Oui, même chez vous, mesdames.
Pour la patrie, la plus tendre des mères envoie ses fils mourir loin d'elle.
MME DERMANT Et dire qu'un sentiment si puissant ne peut faire sacrifier, dans la vie ordinaire, les rivalités, les vanités, les ressentiments!
M. VAGEMMES Grandeur de l'homme ! misère de
l'homme!Madame, il faut toujours en venir là. Nous sommes des êtres étranges: et le sacrifice des vanités, des rivalités, des ressentiments est bien difficile, même aux meilleurs.
MME DERMANT Il suffit d'un peu d'esprit chrétien pour se mettre au−dessus de ces misères.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES L'esprit chrétien suffit à bien des
choses, madame. Mais il faut l'avoir.
Le comte de Mun a fait le serment solennel de donner les ouvriers français à Jésus−Christ.
Si chaque Canadienne faisait donc le même serment à l'égard des siens!
Songez un peu à ce qui arriverait. Un peuple se compose de familles et d'individus, n'est−ce pas ?
MME DERMANT Et les parties saines n'ont jamais fait un tout corrompu.
M. VAGEMMES C'est sûr. Mais, grand Dieu ! que nous avons déjà d'ulcères; et quel mal nous fait la funeste passion de briller et de paraître. Peut−on dire ce qu'on lui sacrifie tous les jours ?
MME DERMANT Toujours, nous pouvons dire qu'on vend bien des choses, qu'on trafique de bien des choses.
Vous le savez comme moi et mieux que moi: pour de l'argent, on ne rougit pas d'user ses forces à frapper en l'air, à blanchir les nègres, à charbonner abominablement ce qu'on sait digne d'estime et de respect.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Certes: ce n'est pas moi qui excuserai jamais l'homme qui se vend qu'il le fasse pour des places, pour des honneurs ou pour de l'argent. Mais chacun doit porter sa part de responsabilité. Combien de femmes poussent leurs maris à toutes les bassesses ? En est−il beaucoup qui songent à inspirer le respect du devoir, le courage, la fierté ? Qui sachent dire au besoin: Fais ce que dois, advienne que pourra.
MELLE DU VAIR C'était la devise des vieux chevaliers.
M. VAGEMMES Le temps de la chevalerie est bien
passé. Ne l'oubliez pas, mademoiselle: il y a des pentes glissantes dans le chemin de la vie, et la virilité elle−même a parfois besoin de soutien.
MELLE DU VAIR Je ne l'aurais pas cru.
M. VAGEMMES Je m'en doute bien. Vous rêvez toutes d'un homme que vous n'aurez qu'à admirer, qu'à adorer, folles que vous êtes!
MME DERMANT Ces pauvres enfants ! l'illusion a du bon.
M. VAGEMMES La vérité en a davantage, madame.
Si les Canadiennes le voulaient
Rassurez−vous, mademoiselle: les hommes peuvent encore faire de grandes choses, quand on sait les inspirer, sans trop se laisser voir.
MELLE DU VAIR Inspirer, sans se laisser voir, c'est l'office des anges.
M. VAGEMMES C'est aussi le vôtre, n'en déplaise aux Américains. Dieu sait que je ne souhaite pas vous voir jamais sur le husting, ni aux polls.
Au fond, je suis pour la loi salique.
MME DERMANT Cette audacieuse déclaration ne vous fera pas d'ennemies.
M . V A G E M M E S M e r c i . V o u s n e t e n e z p a s a u
gouvernail. Mais, avez−vous jamais remarqué une chose ? à bord du vaisseau de l'État, il n'y a pas de passagers.
MME DERMANT Nous sommes tous des manuvres ?
M. VAGEMMES Sans doute. Il n'y a pas une créature humaine qui ne puisse, par conséquent qui ne doive faire quelque chose pour la patrie, quand ce ne serait que par le travail sur soi−même.
MME DERMANT
Si les Canadiennes le voulaient
Le travail sur soi−même
C'est le fond qui manque le moins.
M. VAGEMMES C'est aussi un moyen infaillible
d'action. Le rayonnement moral est une loi universelle. Et pour m'en tenir à ce qui vous regarde, songez à ce qui arriverait, si l'esprit chrétien, comme un arôme céleste, pénétrait votre vie tout entière. C'est vite fait de tout rejeter sur ceux qui sont au pouvoir: mais, soyez−en sûre, lorsqu'un peuple perd de sa valeur morale, le nombre des coupables est bien grand.
MME DERMANT Écoutez. Vous ne me ferez pas croire que j'ai la conscience aussi noire qu'un homme d'État.
M. VAGEMMES Il n'est pas nécessaire que vous croyiez cela. Mais, dites−moi, si chaque Canadienne se disait: Je veux que tous les miens fassent honneur à leur foi et à leur race. Sans manquer à personne, je veux rester française par le cur, par les coutumes et par la langue: cela n'assurerait−il pas plus l'avenir de notre nationalité que toutes les résolutions des assemblées publiques passées et futures ?
MME DERMANT Les résolutions publiques sont de ces choses dont les Canadiens perdent vite le souvenir.
Si les Canadiennes le voulaient
M. VAGEMMES Hélas ! chez nous, on n'a guère le
courage de ses opinions et de ses sentiments. Souvent aussi on les exprime bien mal. Je vous avoue que j'ai encore sur le cur tous ces chants de la Marseillaise.
M E L L E D U V A I R L a M a r s e i l l a i s e e s t u n c h a n t
magnifique.
M. VAGEMMES Je l'accorde. Mais c'est un chant qui rappelle au vif les horreurs de la Révolution et les hontes de Sedan; car, il convient de s'en souvenir si triste que cela soit à dire pendant que l'armée française déposait les armes, la fanfare prussienne jouait la Marseillaise.
Nous descendons surtout des Vendéens, et la Marseillaise n'exprimera jamais le sentiment national.
Mieux que personne, les jeunes filles pourraient faire entendre cela à nos jeunes gens.
MME DERMANT Il est bien d'autres services que les jeunes filles pourraient rendre à leurs amoureux.
M. VAGEMMES Je ne compte pas beaucoup sur elles. Elles sont un peu portées, il me semble, à croire parfaits et admirables tous ceux qui savent dire les doux riens. Le voile de l'amour est un étrange voile. Il faut une main bien forte pour le soulever un peu.
Si les Canadiennes le voulaient
MME DERMANT Le temps fait cela très bien.
M. VAGEMMES Voilà pourquoi il est si important de s'aimer comme il faut, c'est−à−dire pour ce qu'on vaut réellement.
M E L L E D U V A I R C e q u i r e v i e n t à s ' a i m e r
chrétiennement ?
MME DERMANT Il n'y aurait là rien d'effrayant
«Alors qu'il prend sa source à l'océan divin,
Le ruisseau ne saurait se changer en ravin.»
M. VAGEMMES Je voudrais que la jeunesse comprit cela. J'aime la jeunesse, même quand elle a un peu le diable au corps. Si on pouvait donc la faire s'élancer, avec toute son ardeur, dans l'âpre route du travail et du devoir.
MME DERMANT Il y a toujours ce terrible si.
M. VAGEMMES Hélas ! oui, Et que deviendra notre pays ? où iront s'abîmer les forces et les gloires du passé ? Par moments, il me semble, que nous allons à une ignoble mort.
Mais si les Canadiennes le voulaient!
Si les Canadiennes le voulaient
MELLE DU VAIR Les Canadiens seraient le plus noble peuple de la terre.
M. VAGEMMES, se levant pour partir Oui. Aussi, pour vous rendre tout−à−fait (sic) ce que vous devriez être, je donnerais tout mon sang comme une goutte d'eau.
Ceci n'est pas une phrase, mais une vérité et je mourrais heureux, car j'aurais assuré l'avenir et la gloire de ma patrie.
Celui que j'ai nommé M. Vagemmes se retira. Quel dommage que nous ayons été seules à l'entendre, dit Mme Dermant.
Cette parole me donna l'idée de ce petit travail.
Que n'ai−je pu rendre les fiertés, les tristesses de ce vrai Canadien, et l'énergie et la grâce de sa parole!
Si les Canadiennes le voulaient
Si les Canadiennes le voulaient