Thérèse et Isabelle
Postface
HISTOIRE D’UNE CENSURE
Voici « Thérèse et Isabelle » tel que Violette Leduc l’avait écrit à
l’origine, avec ses pages inédites âpres et précieuses, sa langue nue et
violente qui témoignent d’une liberté de ton qu’aucune femme écrivain, en
France, n’avait osé prendre avant elle.
« Thérèse et Isabelle » constituait la première partie d’un roman,
Ravages, présenté aux Éditions Gallimard en 1954. Jugée « scandaleuse »,
elle fut censurée par l’éditeur. C’est au printemps 1948 que Violette Leduc,
encouragée par Simone de Beauvoir, entreprend la rédaction de ce texte.
Elle avait débuté deux ans auparavant avec L’Asphyxie, une transposition de
son enfance dans une petite ville du Nord auprès d’une mère au regard
« bleu et dur » et d’une tendre grand-mère. Elle s’apprêtait à publier
L’Affamée, un poème en prose relatant sa passion impossible pour Simone
de Beauvoir. Deux chefs-d’œuvre passés inaperçus du grand public mais
salués avec enthousiasme par l’élite littéraire de l’époque. Violette Leduc
était alors ce qu’on appelle « un écrivain pour écrivains ».
Ravages sera son premier véritable roman, un travail de longue haleine
qui se révélera hérissé de difficultés, comme en témoigne sa
correspondance. Alors qu’elle souffre de solitude, qu’elle est éprise d’êtres
inaccessibles, Violette Leduc revit et recrée sur le papier ses anciennes
passions. « J’ai vu le précipice qu’il y a entre la vie que je mène et
l’érotisme du livre que j’écris », confie-t-elle à Simone de Beauvoir.
Ravages devait, dans sa version initiale, retracer les trois histoires
d’amour de Thérèse, son héroïne. Elles étaient inspirées, sinon calquées, par
les trois liaisons qui avaient marqué la jeunesse de Violette Leduc : la
fusion charnelle avec une collégienne, sa vie commune avec une
institutrice, sa rencontre avec un homme qu’elle devait épouser longtemps
après. Ce bref mariage s’achèvera par une tentative de suicide de l’auteur et
un avortement qui lui fera frôler la mort. Violette Leduc va consacrer trois
années à l’écriture de « Thérèse et Isabelle », première partie de son roman.
Le défi est de taille : « J’essaie de rendre le plus exactement possible, le
plus minutieusement possible les sensations éprouvées dans l’amour
physique. Il y a là sans doute quelque chose que toute femme peut
comprendre. Je ne cherche pas le scandale mais seulement à décrire avec
précision ce qu’une femme éprouve alors. J’espère que cela ne semblera pas plus scandaleux que les réflexions de Madame Bloom à la fin de
l’Ulysse de Joyce. Toute analyse psychologique sincère mérite, je pense,
d’être entendue. »
Pourtant, les doutes assaillent Violette Leduc : « Je suis découragée en
ce qui concerne mon travail actuel, avoue-t-elle à Simone de Beauvoir. Je
pensais que c’était un livre inutile avec des égarements de pensionnaires
[…] je me disais que c’était du narcissisme sexuel, du fignolage. » Simone
de Beauvoir est convaincue que Violette Leduc parviendra à évoquer « la
sexualité féminine comme aucune femme ne l’a jamais fait, avec vérité,
avec poésie, et plus encore ». Toutefois, elle est perplexe face à la hardiesse
du ton : « Il y a des pages excellentes, elle sait écrire par instants, mais
quant à publier ça, impossible. C’est une histoire de sexualité lesbienne
aussi crue que du Genet », relate-t-elle à Nelson Algren.
Comme le révèlent les cahiers manuscrits avec leurs variantes, leurs
pages biffées, collées les unes sur les autres, Violette Leduc avait recherché
une exactitude de miniaturiste dans la description des scènes érotiques.
Simone de Beauvoir, en sa qualité de lectrice privilégiée, lui déconseille, en
dépit de leur valeur littéraire, de garder certains passages car elle sait
« jusqu’où on peut aller trop loin » avec un éditeur. Elle ne se trompait pas.
Quand, en 1954, Simone de Beauvoir présente enfin le manuscrit de
Ravages – déjà édulcoré par un minutieux travail de « lessivage » – à
Raymond Queneau et à Jacques Lemarchand, membres du comité de lecture
de Gallimard, ceux-ci sont déconcertés. Queneau, tout en appréciant les
qualités du roman, juge la première partie « impossible à publier
ouvertement », tandis que Lemarchand écrit : « C’est un livre dont un bon
tiers est d’une obscénité énorme et précise – et qui attirerait les foudres de
la justice. […] C’est aussi un livre qui contient des réussites ponctuelles.
L’histoire des collégiennes pourrait, à elle seule, constituer un récit assez
envoûtant – si l’auteur consentait à entourer d’un peu d’ombre ses
techniques opératoires. […] Publié tel quel, ce serait un livre à scandale. »
Lors de sa rencontre avec Violette Leduc, Jacques Lemarchand est
inflexible. Malgré l’appui de Beauvoir, il déclare que pour « l’histoire des
collégiennes » il faudrait « supprimer l’érotisme et garder l’affectivité ». Il
exige également la coupure de plusieurs passages de la deuxième partie du
roman, notamment celui du taxi où il est question de toucher « la peau
fripée, fragile comme une paupière » d’un sexe d’homme. La description de
l’avortement (alors interdit) qui achevait le manuscrit sera aussi largement censurée. Lemarchand la trouve « trop longue, trop technique » ; le
conseiller juridique de Gallimard la considère comme « l’apologie de
l’avortement ».
« Dure journée avec Violette Leduc, relate Beauvoir à Sartre en mai
1954. Elle sortait du lit où elle s’était jetée avec 39 de fièvre après
l’entretien avec Lemarchand. Le médecin lui a dit que ça venait de là. Je
l’ai fait déjeuner au Bois, promener à Bagatelle, et je l’ai consolée de mon
mieux. La scène du taxi scandalise littéralement les gens : Queneau,
Lemarchand, Y. Lévy, j’ai l’impression que ça les blesse directement en tant
que mâles. »
Cette entrevue a brisé l’écrivain et la femme en l’obligeant à renoncer à
« Thérèse et Isabelle », la plus belle partie du roman, la plus sincère et la
plus audacieuse. C’était son œuvre préférée. On lui avait « coupé la
langue ». Elle vécut cette censure comme une déchirure, une amputation.
Presque vingt ans plus tard, dans La Chasse à l’amour, volet posthume de
sa trilogie autobiographique, Violette Leduc plaide sa cause de façon
poignante : « Ils ont refusé le début de Ravages. C’est un assassinat. Ils
n’ont pas voulu de la sincérité de Thérèse et d’Isabelle. Ils craignent la
censure. Où perche-t-elle la censure ? Quels sont ses tics, ses manies ? Je
ne la situe pas. […] Je construisais un collège… un dortoir… un
réfectoire… une salle de solfège… une cour de récréation… Chaque pierre,
une émotion. Chaque chevron, un bouleversement. Ma truelle aux
souvenirs. Mon mortier pour sceller les sensations. Ma construction était
solide. Ma construction s’écroule. La censure a fait tomber ma maison du
bout du doigt. […] J’ai eu mal à ma poitrine le jour où j’ai appris leur
refus. […] J’ai été atteinte en plein cœur. La société se dresse avant que
mon livre paraisse. Mon travail est mis en pièces. Mes recherches dans la
nuit du souvenir pour l’œil magique d’un sein, pour le visage, la fleur, la
viande d’un sexe ouvert de femme… Mes recherches, une boîte vide à
pansements. […] Continuer d’écrire après un pareil refus ? Je ne peux pas.
Des moignons sortent de ma peau à chaque instant. »
Simone de Beauvoir tente de proposer Ravages à d’autres éditeurs. En
vain. Ils exigent davantage de suppressions. Violette Leduc se résigne à
faire paraître son roman en version expurgée chez Gallimard en 1955. Le
livre est loué par la critique mais ne connaît aucun succès commercial. Un
ami et mécène de Violette Leduc, Jacques Guérin, fait réaliser alors, à ses frais, un tirage hors commerce de Thérèse et Isabelle destiné à un cercle
d’admirateurs fervents de l’écrivain.
La censure de Ravages et son insuccès font sombrer Violette Leduc dans
un délire paranoïaque. Elle subit des électrochocs, fait une longue cure de
sommeil. Mais elle n’a perdu ni l’envie d’écrire ni celle de vivre.
Au début des années soixante, Violette Leduc, sur les conseils de Simone
de Beauvoir, greffe une partie de « Thérèse et Isabelle » dans le troisième
chapitre de La Bâtarde. Elle supprime des passages, resserre des pages,
atténue des métaphores, modifie le déroulement de quelques dialogues.
Thérèse est métamorphosée en Violette. L’autre partie de « Thérèse et
Isabelle » est publiée grâce au succès de La Bâtarde.
En 1966, forte de sa notoriété et sans doute par goût de « revanche »,
Violette Leduc signe un contrat avec Jean-Jacques Pauvert. Elle en avait
informé Gaston Gallimard : « Vous vous rappelez certainement avoir refusé
les cent cinquante premières pages de Ravages. Ce texte a paru par la suite
en tirage restreint. Il était intitulé Thérèse et Isabelle. Je tenais à vous
avertir, comme il est naturel, que ce même texte va paraître en édition
courante. »
Le rappel à l’ordre de l’éditeur est immédiat : « C’était d’un commun
accord que nous avions jugé préférable de surseoir à la publication de ce
texte, qui tout d’abord devait être joint à Ravages. À l’époque, on pouvait
craindre des poursuites qui auraient paralysé la diffusion de ce livre en
librairie, et je vous avais donc laissée libre de faire paraître à part Thérèse
et Isabelle, en édition hors commerce à tirage restreint, étant entendu que je
conservais la priorité pour une plus large publication lorsque les
circonstances le permettraient. Mais il n’a jamais été question de refuser ce
texte. »
Violette Leduc se plie aux injonctions de l’éditeur qui, ce jour-là, il faut
le reconnaître, fait preuve d’une certaine mauvaise foi. Thérèse et Isabelle
est rapidement imprimé chez Gallimard et sort en librairie en juillet 1966.
Dans les années cinquante, Violette Leduc ne bénéficiait pas, comme
Jean Genet, d’une réputation « sulfureuse » ni du soutien public d’un
écrivain célèbre. Il faudra attendre 1964 pour que Simone de Beauvoir
rédige sa préface à La Bâtarde.
C’est le privilège des grands artistes de devancer leur époque. C’est le
lot des « maudits » d’avoir droit aux reconnaissances posthumes. C’est
encore plus vrai pour une femme. Virginia Woolf l’avait prédit : « Si une femme écrivait ses sentiments, tels qu’elle les éprouve, aucun homme ne les
éditerait. » Aujourd’hui, enfin, paraît Thérèse et Isabelle comme une œuvre
en soi, dans sa cohérence initiale et sa continuité.
Carlo Jansiti
[1]- Cet incipit correspond à celui du troisième chapitre de La Bâtarde : « Nous commencions la semaine le dimanche soir dans la cordonnerie après notre grande sortie. » Le début de « Thérèse et Isabelle » a été inséré dans le premier volet autobiographique. À l’exception de quelques ajouts, l’auteur a surtout effectué un travail d’élagage, visant notamment à voiler quelque crudité.
[2]- Isabelle était le véritable prénom de l’amante de Violette Leduc au collège de Douai.
[3]- Premier prénom de l’auteur inscrit au registre d’état-civil.
[4]- On connaît une variante manuscrite beaucoup plus détaillée où l’auteur a recherché une exactitude presque d’entomologiste dans l’évocation de la sensation : « Elle prit mon livre, ma lampe de poche, elle éteignit, me renversa au travers de son lit, me coucha à demi sur ses jambes. Puis elle me souleva en me gardant dans ses bras. Elle avait eu un lancer de mouvements osés comparable au lancer d’un arc-en-ciel intrépide. Ses lèvres ouvrirent les miennes sans les forcer, entrèrent, demeurèrent en aventurières timides sur mes dents que je serrais. Pendant cet instant d’immobilité, qui nous était personnel, la terre s’arrêtait de tourner, les hommes cessèrent de naître, de vivre, de mourir. Le temps, l’espace, les objets, la conscience de nous-mêmes avaient été abolis. Nous n’existions que dans nos lèvres unies. Nous y existions en somnambules qui ne dorment pas. Ses lèvres remuèrent, glissèrent sur mes dents, entraînèrent ma salive avec la leur, revinrent, repartirent, reprirent au commencement du nouveau baiser. Elles revenaient encore, tiraient encore leur chair, leur salive, la mienne. De leur lenteur, naissait le tableau vivant de la lenteur et de la douceur. Dans ma bouche, un chaland, un autre, un autre passaient. Ses lèvres, et mes dents étaient fleuve, chaland, chevaux de halage qui avançaient. À mesure que les allers et retours se renouvelaient, se prolongeaient, je descendais, nœud après nœud, dans une nuit nouvelle. Sous ce baiser-navette, sous des lèvres qui se servaient de ce qui leur résistait j’étais un soleil qui réchauffait la nuit [...] »
[5]- Ce dialogue a été transformé ainsi dans La Bâtarde : « — Plus tard, dit-elle dans mon cou.
— Vous voulez que je parte maintenant ?
— Ce serait plus raisonnable.
Je me levai :
— Vous voulez que nous nous séparions ?
— Non »
[6]- Il s’agit de l’incipit de Thérèse et Isabelle publié aux Éditions Gallimard en 1966.
[7]- « Mes genoux pourris de délices » était le premier titre de « Thérèse et Isabelle ». Il a été soigneusement biffé par l’auteur sur le texte dactylographié. À l’origine le récit était dédié à Isabelle P. Il le sera finalement à Jacques Guérin, l’une des passions « impossibles » de Violette Leduc.
[8]- Expression qu’on retrouve dans une lettre de Violette Leduc adressée à Simone de Beauvoir le 16 juillet 1949 : « Ces trois baisers fleurons qui vous plaisaient je les multiplie pour vous. C’est une guirlande pour votre taille. »
[9]- Ce paragraphe, à quelques variantes près, a été inséré à la fois dans La Bâtarde et dans l’édition de 1966 de Thérèse et Isabelle.
[10] - Ce passage a été édulcoré dans La Bâtarde : « Deux bandits entrèrent. Ils m’opprimaient, ils voulaient, ma chair ne voulait pas. »
[11] - Le mot a été remplacé dans La Bâtarde par celui de « blessure ». On remarque ainsi le minutieux travail d’autocensure opéré par Violette Leduc au moment de sa « greffe » car elle craignait encore la réaction de son éditeur.
[12] - Il existe une variante beaucoup plus longue de ce passage dans les cahiers manuscrits de la première partie de Ravages : « Ce n’était pas dans sa bouche que j’entrais. C’était dans la guerre. Mes mains déracinaient sa chevelure, griffaient sa peau sous ses sourcils. J’enfonçais mes pouces dans ses paupières, je créais des sillons le long des joues. Je violais Isabelle dans sa bouche et son visage entier je voulais le pénétrer. Ma langue piochait, donnait des grands coups de flamme dans le gosier d’Isabelle. J’essayais de rejoindre avec ma bouche dans la sienne ses entrailles et les miennes. J’ai désiré fendre ma bouche jusqu’aux oreilles, faire une bouchée du visage d’Isabelle. »
[13] - On retrouve la même fin dans l’édition de 1966.
Vous avez terminé Thérèse et Isabelle
Violette Leduc