Tirer la lune

Geneviève Drolet · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/9

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Tirer la lune

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Pour Laska, Galia, Petit Bou, les Mammouths,

et les trente-douze enfants que nous aurons

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Étienne revient du marché avec Antonella dans son porte-bébé. La petite regarde autour, les paupières chargées de plomb. Sa mère est persuadée que le sommeil la gagnera bientôt ; elle cogne des clous sur sa poitrine. Elle envie ce luxe à sa fille. Un élément dans la forme de l’os de sa propre joue, dans la torsion de son cou, rend la position intenable et l’empêche de s’assoupir sur le torse velu de Léon. Plusieurs fois elle a essayé, tentant de se convaincre qu’elle en serait capable. En vain. Peut-être n’a-t-elle jamais dormi sur la poitrine de personne, pas même celles de ses parents.

Lorsqu’elle pose ce genre de question à sa mère Mathilde, cette dernière fait mine de chercher dans les tréfonds de sa mémoire, mais Étienne sait qu’aucun souvenir de ce type n’a survécu à autant d’années. Pourtant, elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais oublier les petits riens qui parsèment son quotidien avec sa fille, comme des étoiles dissimulées sous un édredon de nuages. Les parcelles de vie si importantes et si banales. L’odeur de la salive de son enfant. Une odeur de calme, de certitude, d’amour. La vision de ces écoulements buccaux l’a toujours rebutée avant d’avoir des enfants. Il y a aussi des détails précieux qu’elle ne veut pas oublier : bruit de la suce lorsqu’elle tombe de la bouche molle et pulpeuse de sa fille, lèvres qui continuent de s’articuler autour d’un mamelon invisible après une tétée.

Main de son enfant qui se pose dans la sienne, légère et lourde à la fois.

Un morceau d’éternité dans sa paume.

Le sac à dos d’Étienne contient peu de choses. Elle n’a pas apporté tout l’attirail habituel, elle n’est pas partie longtemps. Elle a acheté un pot d’huile de coco biologique et des saucisses de sanglier pour le souper. Une couche traîne aussi au fond du sac, et Étienne se doute bien qu’elle est maintenant trop petite pour Antonella. Ça fait des semaines qu’elle n’utilise plus cette taille. Elle n’est là que pour les urgences, lorsque le lot de couches lavables propres est épuisé. Une débarbouillette pend de la poche gauche d’Étienne, pour les régurgitations impromptues. Elle est humide et Étienne capte les effluves âcres de lait suri qui s’en dégagent.

Il fait chaud, trop chaud. La chaleur les attaque de partout, même le vent ne parvient pas à les rafraîchir. Ce n’est pas du vent à proprement parler, mais des vapeurs qui semblent provenir d’une fournaise fonctionnant à plein régime. La petite sue, de minuscules gouttelettes perlent sur ses tempes et sur son nez. Étienne voudrait les lécher, mais se retient, la sueur de son enfant comme une lampée dans la fontaine de Jouvence. Elle se demande s’il est possible qu’elle soit déshydratée et se rappelle qu’elle a bu plus que d’habitude ce matin. Il faut faire confiance aux bébés. Ils savent ce dont ils ont besoin et se font entendre lorsque nécessaire.

L’œil d’Étienne s’accroche à une tache rouge sur le bitume ardent. Elle pense d’abord à un ver de terre écrasé. Puis, en s’avançant, elle constate qu’il s’agit d’une souris ou d’un mulot, à peine né, broyé sur le sol. Elle lève les yeux au ciel, les plissant devant le soleil oppressant. Son regard retombe sur le sol à la recherche du cadavre et elle en repère un autre, intact, à environ un pied de distance du premier. Elle s’en approche, serrant le corps de sa fille maintenant endormie dans le porte-bébé. Le rongeur, toujours vivant, gigote par spasmes, tente d’échapper à l’inévitable.

Les brûlures instantanées du bitume, la mort.

À la vue des poils en formation sous sa peau translucide, Étienne a le réflexe de caresser la tête de son propre nourrisson, passant ses doigts dans la dépression que crée la fontanelle. Son duvet soyeux apaise Étienne pendant quelques secondes sans toutefois parvenir à la sortir d’une agitation qu’elle sent poindre en elle. Elle regarde autour à la recherche de quelqu’un susceptible de l’aider, ou de la mère du rongeur agonisant. Les passants engourdis par la canicule ne comprendront pas. Elle scrute à nouveau l’animal, se demande s’il peut la voir, s’il sait qu’elle le regarde mourir. Ses yeux sont scellés. Il se déplace un millimètre à la fois, poussé par un instinct inébranlable. La détresse d’Étienne grandit, rampe en elle. Elle se demande ce que ferait Léon. Il ne pourrait rien faire lui non plus, paralysé par une forme d’apathie, comme une ancre qui trouve racine dans un abysse. Étienne pourrait mettre un terme au calvaire du rongeur en l’écrabouillant de sa sandale en caoutchouc ramolli par la chaleur. À coup sûr, elle sentira ses os éclater et son crâne se fendre sous la pression incertaine de son pied. Insoutenable. Il serait tout aussi sadique de le laisser agoniser seul.

Depuis combien de temps bataille-t-il ainsi pour sa vie ?

Le cœur d’Étienne pompe avec force, sa fille se réveille, les yeux ronds et scrutateurs, presque affolés. Elle tourne la tête en laissant des traces de bave sur les seins de sa mère. Puis, de faibles plaintes jaillissent de sa bouche humide, ce qui n’arrive presque jamais, sauf lorsqu’elle a envie d’être déposée.

Antonella est l’un de ces bébés qui semblent n’avoir aucun besoin particulier hormis manger, dormir et déféquer. Un bébé inquiétant, croit Étienne. Les expressions faciales de sa fille sont souvent neutres, ce qui la préoccupe sans qu’elle ne puisse se l’expliquer. Antonella a une préférence pour la poussette plutôt que le porte-bébé. Sa mère la lui refuse souvent, par égoïsme. Elle désire son bébé près d’elle. Les couinements de l’enfant se transforment en sanglots. Quelques passants se retournent en l’entendant s’époumoner, puis continuent leur chemin en n’y portant pas plus attention. Étienne, désarmée, ne peut s’empêcher de pleurer à son tour.

Elle étreint Antonella avec force, et ne sait qui d’elle ou de sa fille console l’autre.

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En sortant de ma Subaru verte, je suis bousculée par le vent et dois m’appuyer sur la voiture pour me stabiliser. Les rafales, toujours impétueuses dans le stationnement de l’héliport, me font perdre pied.

Le fleuve disparaît derrière un écran blanc. Aucun hélicoptère ne volera. Les bottes bien enfoncées dans un coteau de neige, j’entends cependant le ronflement du moteur, comme étouffé par le sifflement du vent. Je renifle, scrute le rotor d’un hélicoptère qui se pose en tanguant sur la piste déneigée. La fragilité, le manque de contrôle, des caractéristiques qu’on ne veut pas déceler lorsqu’on regarde ce genre d’engin.

Ce n’est pas la première fois que je dois prendre l’hélico, loin de là, mais à tout coup je tremble d’effroi à l’idée de survoler les glaces chevauchantes du fleuve. Une sueur froide me coule le long du dos et entre les seins. Est-ce le stress ou les symptômes de préménopause ? Le trajet ne dure que deux ou trois minutes, mais j’ai la certitude que je pourrais regretter plein de choses dans les secondes fragmentées d’un accident.

Je regroupe mes quelques bagages en bas des escaliers de la maisonnette qui sert d’héliport. Lorsque le pont de glace sera en fonction, je reviendrai chercher avec la motoneige le reste de mes affaires empilées dans la voiture.

Trois gamins attendent pour monter dans l’hélico. Ils se poussent dans les dunes de neige sculptées par le vent sur le côté ouest de la maisonnette. L’un d’eux fait une pause dans une congère épousant son corps emmitouflé, en regardant le ciel gris lavande de l’aube, l’air pensif, le regard sérieux, contemplant les forces qui se déchaînent autour de lui. Ses cils floconneux qui scrutent le ciel à la recherche de l’éternité.

Dans le mauve du matin, j’ai une pensée pour mon fils.

Il y a foule dans d’héliport aux effluves de laine mouillée et de café amer. Ça sent la neige aussi.

L’haleine de l’hiver.

L’aube pointe derrière le couvert de neige qui faiblit. C’est le début des vacances scolaires et on se précipite à l’île. J’aurais dû choisir un autre jour pour la traversée. J’espérais que le pont de glace serait solide à cette période de l’année, mais depuis quelques hivers, on espère souvent en vain.

Derrière un pupitre, Marcel, en combinaison une-pièce de motoneige, reçoit le paiement des usagers. Ses bottes énormes me semblent deux ou trois tailles trop grandes.

Salut Étienne. Salut Marcel. Tu payes el’prix résident ? Oui, comme à chaque fois, mais là je vais rester un bout. Ah ! dit-il. Derrière son interjection, une curiosité à peine voilée. J’ignore s’il est au courant pour mon affectation à l’île et pour Léon. Je ne l’ai annoncé à personne encore, hormis quelques amis proches.

Il est rare que je vienne seule ici. En réalité, ça n’est jamais arrivé, mais j’ai l’impression que oui. Ma présence en solitaire parle davantage que je le souhaiterais.

Je croise des regards et j’agite la tête en guise de salutations en déballant un vieux caramel provenant d’un bol laissé sur la table. Trop dur, il ne se laisse pas mâchouiller.

On parle de la neige, surtout, et de la mairesse.

Malgré plus de 20 ans de présence sporadique et d’implication dans divers comités, Léon et moi sommes toujours considérés comme des vacanciers ici. Les Verdoyants ne sont pas hostiles au tourisme pour autant ; la plupart y voient une occasion de revitaliser l’île, de la mettre en valeur, mais il reste toujours cette inquiétude fondée que les villégiateurs viennent diluer leur sentiment de singularité. La peur que l’île se transforme en domaine pour retraités privilégiés.

Ça va être 15 piasses, dit Marcel. Je lui tends l’argent. Il enlève son gant déchiré, imbibé de sueur et de neige fondue, pour recevoir le paiement. Ses paumes pleines de corne accusent un travail constant et rude. Ça va se terminer à quelle heure tu penses ? Pour moé ça va aller jusqu’à 9 h, 9 h 30, ça dépend de la météo. Y’a pas mal de monde. C’est l’jeune pilote en plus. Y’aime ça faire du temps extra. Tu devrais être correcte pour traverser si ça continue à s’améliorer d’même. Mmm, dis-je. La tempête semble plutôt s’aggraver. Pas de pont de glace encore hein ? Non, Donald pis son fils sont allés voir l’ chenal hier pis c’pas encore ça. Va falloir attendre. Oui, j’ai du temps anyway, je commence juste après Noël, une fois installée.

Marcel se racle la gorge, dans un mélange de toux éternelle, d’inconfort et d’empathie. Quelqu’un fait craquer le plancher derrière moi. Une femme dans la quarantaine accoutrée d’un ensemble sportif dernier cri s’impatiente dans la file. Une vacancière typique, aisée, qui vient deux ou trois fois par année. Le reste du temps, sa maison du Bout d’en Bas reste vide. Je n’ose pas lui dire que rien ne presse, même si je comprends cette envie de régler le paiement pour assurer sa place dans l’hélico. La traversée n’est pas une certitude, rien n’est acquis lorsqu’on part à l’île.

Bon, à plus Marcel. Oui Étienne, tu viendras prendre le thé à maison, on s’parlera de c’que tu veux. Bien sûr.

Je me demande comment affronter les éventuelles conversations autour de Léon.

L’employé de l’héliport pénètre dans la maisonnette et appelle les trois prochains passagers. Une femme enceinte range son tricot dans son sac et se lève avec peine, boudinée dans son habit de neige trop serré à la taille, accompagnée de son copain et de leur bambin âgé de 4 ou 5 ans. Je ne les ai jamais vus, mais j’ose les aborder.

Vous allez où ? Au gîte du Bout d’en Haut. Belle place, vous allez être bien.

Ils sourient avec politesse en se retournant pour suivre l’homme emmitouflé qui les mène sur la piste de décollage en poussant un chariot rempli de bagages. Le petit sautille jusqu’à l’appareil pendant que ses parents marchent tête baissée comme si l’hélice allait les atteindre et sectionner leurs têtes.

Je m’assois sur l’une des chaises placées le long du mur et regarde l’hélicoptère décoller, prise d’un léger frisson dont je ne peux identifier la cause.

Le froid, la peur, la solitude, la nostalgie, l’excitation.

Pendant ce temps, un ordinateur explique aux passagers les consignes de sécurité propres à l’appareil. Personne n’y porte attention sauf un chien couché au sol qui attend qu’on l’appelle aussi. Des mottes de neige accrochées à ses poils jaunâtres fondent en formant de petites flaques sur le vinyle qu’il lèche à intermittence.

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Les deux minutes de vol d’hélicoptère me donnent la nausée. À mi-chemin, je constate que les deux rives disparaissent dans la poudrerie. Les chocs des glaces au gré du courant du fleuve contribuent à ma nervosité. J’imagine mon corps couler dans cette eau glaciale et noire, mon crâne défoncé par les écueils de glaces flottantes. Lors de mes exercices de méditation, je suis souvent appelée à visualiser ma propre mort et celle de mes proches. Les exercices ont attisé mon imagination. Lorsque je me trouve dans des situations ambiguës, mes pensées s’emballent. Je me doute bien que ce n’est pas l’effet recherché.

Un malaise persiste.

Me préparer à la mort. Je me répète que c’est le mieux que je puisse faire, même si je doute d’y arriver un jour.

Les deux autres passagers de l’hélicoptère badinent, excités par la traversée qui prend des airs de manège forain. Je ne connais pas grand-chose au pilotage de ce genre d’engin, mais les vents me semblent forts, la visibilité nulle, et le pilote trop jeune. Nos quatre corps sont ballottés par l’appareil à la merci des vents. Je ferme les yeux, le souffle court, les lèvres qui tressautent au gré des mouvements incontrôlés de l’hélico. Les mains suintantes sur mes cuisses, la mâchoire serrée, les fesses aussi.

Je ne veux pas mourir maintenant.

Je ne peux rien y faire.

Une fois au-dessus de la terre ferme, je me calme un peu. Tu vas devoir t’habituer ma chère, me dis-je en regardant le jeune pilote qui affiche un air blasé. Comment fait-on pour parvenir, à la mi-vingtaine, à obtenir son brevet de pilotage, à acheter son propre hélicoptère ? Je sais qu’il travaille à son compte et qu’il ne recule jamais devant la tâche, peu importe les conditions. Cette témérité m’impressionne autant qu’elle m’inquiète.

Je pense à Adam et mon cœur se tord. Le même goût me revient en bouche chaque fois que je songe à lui, la même tension au fond de la gorge.

Une envie de pleurer.

Adam.

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Deux hommes en combinaisons de motoneige viennent à notre rencontre sur la piste d’atterrissage. Juste à côté, un marais à moitié gelé témoigne de la chaleur inhabituelle de l’hiver. Les dernières semaines ont été presque torrides par rapport aux moyennes annuelles. La glace, dentelle ornant les frontières du marais, doit s’être formée au cours des deux derniers jours, plus froids.

L’un des hommes, Donald, m’aide à descendre de l’hélico en m’indiquant de rentrer me réchauffer dans la cabane pendant qu’il s’occupe des bagages. Il les tire sur un traîneau avant de les déposer dans le stationnement de l’héliport. Les chutes de neige s’accentuent de plus belle et s’accumulent rapidement sur les sacs placés près des motoneiges. La forme des flocons est particulière, on n’en perçoit pas les cristaux. Il s’agit plutôt de petites mottes, de boules de neige déjà formées.

Donald toise l’horizon et dit Ça s’ra notre dernier voyage, j’pense ben. Il a pas froid aux yeux, l’jeune pilote.

J’ai encore plus l’impression d’avoir échappé à quelque chose de grave.

L’engin tarde à redécoller, ce qui donne raison à Donald. L’infirmier de garde, Carl, doit passer me prendre en motoneige. J’attends quelques minutes à l’abri du vent.

Les deux héliports qui connectent l’île ont la même odeur. Le sol est recouvert d’un vinyle mal entretenu qui se soulève dans les coins de la pièce. Une petite fenêtre permet de suivre la progression de l’hélicoptère dans le ciel. Quelques denrées ont échoué sur une petite table en mélamine qui fait office de bureau. Des clémentines amochées et des bananes noircies par le froid. Elles doivent être tombées d’un sac lors du transport. Objets perdus.

L’île n’abrite aucune épicerie, aucun magasin, seulement quelques restaurants ouverts sur demande ou en saison touristique. Depuis quelques années, un café-bar, La Livèche, accueille la population et les touristes hivernaux courageux quelques heures par jour, les fins de semaine et pendant l’ouverture du pont de glace du mardi au dimanche. Les aliments, les outils et les matériaux de construction doivent être transportés sur l’île. On apprend rapidement à n’emporter que l’essentiel. Certains récalcitrants aiment s’encombrer de beaucoup plus. Pragmatique, je comprends avec difficulté ces envies d’abondance. J’en fais même des cauchemars. Les trop-pleins me donnent une impression d’étouffement. Léon avait une tendance à l’opulence lors des voyages à l’île, et au gré d’efforts surhumains, je parvenais à ne plus aborder la question. Je ne serais jamais arrivée à le convaincre d’épurer nos bagages.

Le pont de glace facilite le transit ; il permet de traverser le fleuve en motoneige. Depuis quelques années, sa durée de vie est de plus en plus courte en raison des hivers cléments. Balisé par de jeunes épinettes plantées dans la glace, le pont est entretenu par Donald et son fils David, des résidents de l’île, descendants des premiers insulaires. Des résidents de souche, pour ce que ça veut dire. Les Verdoyants guettent la balise du pont avec impatience. La liberté de mouvement devient vitale lorsqu’on habite l’île en hiver, pour contrer l’isolement.

Par réflexe, je regarde mon téléphone pour voir si ma fille m’a appelée. Il est presque 14 h à Paris, où Antonella entame ses études de médecine. Elle veut être anesthésiste. Endormir des gens, leur douleur. Des calculs constants, mathématiques du corps. Elle a réussi le concours d’entrée ardu. Je suis fière de ma fille, sans plus. Je sais que je me trompe lorsque je jauge le choix de ma cadette ; j’ai moi-même côtoyé des anesthésistes brillants, attentionnés, pleins de compassion. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de considérer les aspects rébarbatifs de la profession, et je ne parviens pas à comprendre les motivations de ma fille qui désire travailler en milieu hospitalier. Doser, piquer, geler. Dans le cadre de mon propre travail, le rapport à la douleur est tout autre. Parfois, je suis persuadée qu’il s’agit d’une provocation d’Antonella à mon endroit.

Ma fille, tout juste sortie de l’adolescence, n’a pas hésité une seconde à s’exiler pour vivre avec son copain français dans son pays natal. Je revois souvent la scène où elle m’a annoncé Je pars en France. Tout est arrangé.

Aucune discussion.

Elle avait organisé son exil en secret. D’ailleurs, Léon et moi ne nous serions jamais interposés. Notre fille fait ses propres choix et elle ne déroge jamais de ce qu’elle a décidé. Même bébé, Antonella était déterminée, presque dure. Que fait-on d’une enfant aussi bornée ? Je veux laisser vivre mon enfant comme elle l’entend.

L’importance de laisser vivre les autres…

Mon téléphone ne sonne pas souvent. Lorsqu’il le fait, ce n’est pas Antonella.

Ce silence.

Il y en a beaucoup sur l’île.

Le vent qui souffle, que me racontera-t-il ?

L’île, le domaine de Léon.

Attiré par cette forme allongée au milieu du fleuve.

Il blaguait, il parlait d’elle comme d’une maîtresse.

Ma jalousie n’était pas un secret. J’avais l’impression que la tête de mon amoureux était perpétuellement retenue ici, quelque part sur la grève ou entre les bouleaux chétifs de notre terre à bois. Il avait voulu déménager sur cette île oblongue, vivre dans notre camp forestier. Ma vie se déroulait dans la métropole. J’avais travaillé tellement fort pour que ma profession soit reconnue à sa juste valeur. J’étais fière de figurer parmi les femmes de la première cohorte d’un nouveau programme. Je ne pouvais pas laisser tomber. J’aurais senti que j’abandonnais les familles, les femmes. J’avais finalement cédé, par amour pour Léon. Je connaissais l’ampleur du sacrifice qu’il avait fait en restant en ville si longtemps. C’était son tour.

Quelle ironie ! Maintenant que Léon est parti, je vais vivre la vie qu’il souhaitait pour notre couple. Le déménagement était prévu depuis quelques mois. Mais le départ de Léon ne l’était pas.

J’y songe souvent. Que pouvait-il arriver de pire après ce que nous avions vécu ensemble ? Vivre seule, alourdie de notre histoire, comme un bagage encombrant. Je devrai apprendre à le faire.

Sur l’île.

Entourée de ce silence qui semble me chuchoter des paroles imperceptibles à l’oreille. Toute ma vie, j’ai eu peur de revivre ce silence.

Le vrai, celui qui dit que c’est fini.

Sans appel.

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C’est l’heure. C’est à son tour de donner la vie.

 

Étienne se sent prête. Elle connaît le caractère imprévisible des naissances et sait l’importance de savoir lâcher prise dans ces circonstances.

Elle pense à toutes ces femmes dont elle a écouté les plaintes, les craintes et les interrogations. Elle les a entendues, les a aidées, a discuté avec elles de leurs options en leur laissant la liberté de prendre leurs propres décisions.

Elle les a maternées aussi. Avant même d’être mère.

Ces femmes, jeunes et un peu moins jeunes, qui ont passé la porte de son bureau. En elles, la certitude de porter quelque chose de grandiose, qui les dépasse. Elles repartaient avec leur premier, deuxième, sixième nourrisson, pleines d’un bonheur renouvelé à chaque naissance malgré la fatigue inhérente.

Étienne est maintenant l’actrice principale du film mille fois regardé de la naissance.

Non, rien n’est aussi racoleur que dans les films qui présentent une vision faussée de l’accouchement. Une femme qui donne la vie éprouve un mélange d’impuissance et de puissance, de contrôle et de passivité, à tour de rôle et à l’occasion, en même temps. La volonté dont elle fait souvent preuve la surprend elle-même. Au moment où elle sent ses dernières énergies la quitter, au moment où elle souhaite abandonner, une force extérieure à elle, ou plutôt enfouie en elle, prend le relais. Son corps accomplit alors les actions nécessaires pour enfanter.

Étienne participe à la naissance des mères et des bébés. Elle contemple la vie qui émerge des corps en intervenant au besoin. Elle tient l’espace.

Elle a tant attendu ce moment. Son moment.

Son enfant.

Leur enfant, à elle. À Léon.

Pas tout à fait à eux. Une personne à part entière. Une nouvelle personne.

La venue d’un enfant procure la sensation de vivre quelque chose de surréaliste, l’un des événements les plus intenses de la vie.

Ça, et la mort.

Intimement reliés.

Les contractions d’Étienne sont encore très irrégulières. La poche des eaux a rompu quelques heures plus tôt alors qu’elle regardait une télésérie avec Léon. Étienne s’est aussitôt activée afin que le travail s’accentue, rebondissant sur un ballon d’exercice à raison de sessions de plusieurs minutes en alternant avec le tire-lait pour stimuler les contractions.

Le couple marche longtemps dans cette nuit fraîche du mois d’avril. Les contractions deviennent plus fortes, mais restent sporadiques. À l’aube, Étienne appelle sa collègue sage-femme, son amie Hamida, une Algérienne venue au Québec après avoir travaillé en France pendant plusieurs années. Léon l’accueille, fier et excité de rencontrer son enfant.

Pourtant, rien ne se passe. Bientôt 24 heures se sont écoulées depuis la rupture de la poche des eaux. Étienne, comme son amie, sait ce qui est recommandé dans cette situation. Elles semblent ne pas vouloir aborder le sujet. Léon prépare le sac pour l’hôpital.

Étienne refuse d’y croire. Elle ne va pas accoucher à la maison, comme elle et son amoureux le souhaitaient.

À plusieurs reprises au cours de ses accompagnements, elle a dû réconforter des femmes déçues du déroulement de l’accouchement. Il est très rare qu’ils se passent exactement comme on le voulait. Étienne aurait souhaité les mettre à l’abri de la déception, mais ce chemin leur appartenait.

Comme bien des expériences, l’accouchement est devenu une performance ; il faut le réussir, y exceller. Consciente de ces écueils, Étienne n’y échappe pourtant pas. Elle s’interroge aussi sur ses propres convictions en tant que sage-femme. Un accouchement dit « naturel », sans intervention, produit-il des bébés plus heureux, mieux aimés ?

Environ 15 % des parturientes aboutissent à l’hôpital en cours de travail, et ce, pour diverses raisons, mais peu s’y retrouvent pour des urgences graves. Elle fait partie d’un pourcentage redouté, d’une triste statistique.

L’obstétrique est une spécialité nécessaire pour les grossesses à risque et pour certaines urgences, Étienne en est persuadée. Cependant, la généralisation d’une démarche médicale pour toutes les grossesses lui semble contre-productive. Combien de fois a-t-elle été témoin de médecins qui inséraient leurs doigts dans les vagins des femmes sans même prendre le temps de se présenter, alors que la vie de la femme, ou celle du bébé, n’était pas en jeu ? Ces gestes odieux sont normalisés, ils font partie des violences obstétricales auxquelles Étienne est souvent confrontée. Une femme qui vient de donner la vie a si peu d’énergie pour porter plainte devant le tout-puissant collège des médecins. Pour elle, la pratique sage-femme est une manière de lutter contre un système qui évolue si lentement.

Dans le chaos de cette naissance, Étienne décide qu’elle veut faire la paix avec le caractère incontrôlable de la vie.

Elle n’y arrive pas.

Entre chaque contraction, elle martèle le sol de ses pas chaotiques.

À l’hôpital, rien ne se déroule comme elle le voudrait. Elle aurait aimé être ouverte et confiante. Elle méprise l’infirmière qui la reçoit, le même genre d’infirmière qu’elle côtoyait en obstétrique et qui la faisait regretter son premier choix de carrière. Une personne débordée qui a été formatée pour ne plus penser par elle-même afin de survivre à ses journées. Étienne se sent persécutée, brusquée et infantilisée à la moindre intervention, en particulier parce qu’elle connaît les protocoles et qu’elle aimerait que sa seule parole ait assez de poids pour faire dévier les règles. Elle voudrait qu’on la considère comme une humaine plutôt qu’une fiche à cocher.

Elle est branchée aux moniteurs, prisonnière. Le cœur du bébé montre des signes de décélération cardiaque. On parle de l’envoyer en césarienne. Le cœur d’Étienne fige. Malgré que de nombreuses expériences avec ses parturientes lui ont démontré la possibilité d’une naissance physiologique à l’hôpital, son corps entier est un grand cri, une dénonciation.

Il se hérisse et le bébé continue de ne pas vouloir naître.

Elle cherche Léon des yeux, il est à la traîne de l’équipe médicale. Il ne sait pas comment s’affirmer, lui aussi victime du doute qui surgit lorsqu’on parle d’un bébé en danger. Étendue sur le dos, la rachidienne la clouant à la table d’opération, les mains liées en croix, elle a froid, si froid qu’elle claque des dents.

Ce n’est pas comme ça qu’on doit venir au monde, pense-t-elle.

Son enfant lui est extirpé du ventre et tout de suite emmené loin d’elle et de Léon. L’équipe de néonatologie soupçonne qu’il a avalé du liquide méconial. Étienne ne pourra le prendre que plusieurs heures plus tard, une fois les inquiétudes écartées. Il aura été séché, placé sous une table chauffante, piqué des dizaines de fois pour contrôler sa glycémie, gavé de lait maternisé.

Les jours suivants comme un cauchemar.

Le protocole de glycémie.

Les réveils aux demi-heures.

Des infirmières dépassées par une hiérarchie oppressante.

Des étudiantes qui s’emparent des seins d’Étienne sans sa permission pour les mettre dans la bouche de son fils.

Quelle quantité avez-vous donné de préparation pour nourrisson madame ? Ben là, il ne fallait pas le nourrir, je dois prendre sa glycémie, Oh ! Madame, il est en hypo, vite, nourrissez-le, réveillez-le, Nous devons le peser en pleine nuit, c’est le protocole. Vous n’avez pas assez de lait, vous comprenez, ce n’est pas assez, il faut de l’extra. Quoi ? Vous ne voulez pas qu’on lui donne de la préparation ? Je vais faire venir ma supérieure. Si vous refusez encore, on va l’amener en néonat et le gaver. Vous n’aurez pas de montée laiteuse à cause de la césarienne. Réveillez-vous, il faut qu’on prenne votre température, qu’on change votre couche, qu’on vous donne votre Tylenol. Avalez votre gruau et votre jus d’orange.

Vous voulez partir ? Mais vous devez attendre la pédiatre. Votre bébé fait une jaunisse. Il a perdu 9 % de son poids. Il faut lui donner de la préparation, le gaver comme une oie. On n’a pas confiance en vous, nouvelle maman qui ne connaît rien. On ne se fie pas à son instinct ici, madame, on se fie aux machines, ça, c’est fiable. Vous avez beau être sage-femme, vous ne savez pas tout sur les bébés naissants.

À la maison, Étienne et Léon se réveillent enfin du cauchemar. Ils ont un fils. Elle est mère.

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Donald plisse les yeux en me scrutant.

 

J’ai tué cinq coyotes aujourd’hui. Une balle. Une peau. J’va m’arrêter là.

Donald examine mon visage à la recherche d’une réaction. Je ne comprends pas d’emblée ce qu’il insinue, et je regrette d’être la seule personne présente dans l’héliport de l’île. Forcée à subir les pitreries de Donald.

Je n’ai pas la tête à l’écouter. Je suis seule, sans Léon, qui était bien meilleur que moi pour transiger avec les mauvaises blagues de Donald. Ça me rentre dedans. La petite pièce semble se refermer sur moi. L’île me paraît hostile.

J’avale avec difficulté.

Donald continue. Habituellement, faut pas trop donner de détails de c’genre là devant les femmes pis les enfants. Il s’amuse. Je finis par comprendre ce qu’il veut laisser entendre. Une mère coyote, quatre petits dans son ventre. Je ne réponds rien, mes années de pratique m’ont forgé un sang-froid inébranlable. Carl, l’infirmier de garde, pénètre dans l’héliport au bon moment. Salut Étienne, t’as eu de la chance de rentrer aujourd’hui. Ça se gâte. Y’a pas mal de monde de déçu de l’autre bord.

Il avise l’horizon. La tempête crée des vortex dans les dunes de neige qui bordent la piste de motoneige. Scuse-moi, mon Ski-Doo partait pas. Pas de problème Carl. Ça fait juste dix minutes que je suis là.

Heille Carl, t’as-tu déjà mangé ça toé, du coyote ? Carl regarde Donald et fait signe que non. Ça se mange ? Ben sûr que ça se mange mon homme. C’est pas un charognard ? demande Carl.

J’ignore si Donald plaisante, je me doute que oui. Ses joues écarlates, brûlées par le froid ou parsemées de couperoses, difficile à dire, lui donnent un air coquin qui contraste avec le ton de sa voix, des plus sérieux. Ses cheveux noirs striés de blanc jauni pendent sur son front et on peut deviner qu’ils n’ont pas été lavés depuis longtemps. Ses yeux couleur glacier, pleins de candeur et de douceur s’harmonisent avec la combinaison une pièce pétaradante qui a été à la mode dans les années 1990.

Bon, t’es prête Étienne ? Oui, mes bagages sont là, dehors, même si on ne les voit plus à cause de la neige, haha. Carl jauge l’amoncellement de sacs ensevelis. On va les mettre dans le traîneau, il faudra que tu te couches dessus pour qu’ils ne tombent pas, j’ai encore oublié la corde. Donald, t’as-tu de la corde ? Non, mon pit.

Donald m’envoie un sourire adorable, et j’imagine déjà la position ridicule de mon corps pendant le trajet de motoneige, tout en sachant que la réalité correspond à coup sûr à mon imagination.

Carl et moi installons les bagages dans la meilleure disposition possible sur le traîneau. Je m’étale sur les sacs en position précaire, dos à la motoneige, et envoie un signe à l’infirmier de garde avant de me tenir sur les planches de bois horizontales du traîneau. Ne va pas trop vite là. Le vent qui souffle trop fort pour que Carl entende quoi que ce soit.

Les maisons défilent, avec leurs couleurs typiques et moins typiques, comme la maison couleur pêche que j’affectionne, j’ignore pourquoi. Je me demande chaque fois ce qui a mené à un choix de nuance aussi audacieux.

Les constructions du secteur du chemin de l’île suivent à peu près toutes le style maritime québécois, soit un toit à deux versants incurvés ou droits. Les règlements d’urbanisme, instaurés en 1992, ont assuré la protection du patrimoine architectural de l’île en empêchant la construction d’habitations de style différent. Jusqu’à tout récemment, avec la venue de la nouvelle mairesse.

Les dos d’âne formés par le vent forcent Carl à ralentir pour éviter une chute de chargement, incluant ma personne. Il accélère un peu trop entre les multiples obstacles. En regardant la piste défiler, je me remémore les enfants sur la trottinette de neige attachée au traîneau. Lorsque nous étions en ville, ils se plaignaient dès qu’un morceau de neige pénétrait dans leurs mitaines — surtout Adam. À l’île, c’était différent : l’environnement semblait avoir un effet particulier sur leur endurance. Combien de chutes avaient-ils subies sans broncher lorsque la trottinette des neiges dérapait au moindre tournant ? Ou lorsqu’ils bataillaient pour tenir le guidon ? Plus d’une engelure avait été balayée par la promesse d’un chocolat chaud ou par la chaleur du feu de foyer. L’île transformait nos enfants en superhéros. Je savais à quel point Léon aimait constater cette métamorphose chez notre progéniture. Je rêvais qu’ils puissent grandir sur l’île, mais c’était impossible. Aucun moyen de transport ne permettait la fréquentation assidue de l’école du village de l’autre côté du fleuve. La vie sur l’île est soumise aux aléas de la météo, et si ça revêtait un caractère champêtre pour une famille en vacances, nous savions cette situation parfois pesante pour les insulaires.

Lorsque les écoles avaient fermé les unes après les autres sur l’île, plus d’une famille avait été forcée de s’exiler sur la terre ferme, renonçant à un mode de vie chéri, à une partie de leur identité. Pendant un certain temps, quelques enfants avaient été placés dans des familles vivant près des écoles, ne revenant que les fins de semaine sur l’île. Une solution qui s’est avérée déchirante pour les parents autant que pour les enfants.

Déménager devenait la seule solution.

Plusieurs familles n’avaient pas les fonds nécessaires pour entretenir deux maisons, l’une au village, l’autre à l’île, et devaient se résoudre à vendre la dernière, ou à la louer à fort prix pour les vacanciers des villes.

À mi-chemin de la maison, mon téléphone vibre dans ma poche. C’est probablement Adam. Je n’ai pas envie de répondre. Je l’oublie aussitôt.

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Le lendemain de mon arrivée à l’île, le redoux, le calme, le fleuve anthracite qui gouverne mon regard. La neige est humide et on voit les glaces dériver, emportées par le courant. Le pont de glace me semble un vestige du passé. Est-il possible qu’il ne se forme pas du tout cette année ? Ma première fois à l’île me revient.

 

Depuis l’autoroute, j’observais le Saint-Laurent, perplexe à l’idée de devoir le traverser en motoneige. Mes yeux fixaient les flots violents qui se brisaient sur la grève. Même à Rivière-du-Loup, à environ 20 minutes de l’île, rien n’indiquait que la traversée sur un pont de glace puisse être possible.

Nous nous étions arrêtés à l’épicerie pour compléter nos provisions, ne sachant pas trop quelle quantité nous devions apporter. Nos amis, Charles et Hamida, avaient loué un chalet sur l’île pour le temps des fêtes et nous avaient invités à nous joindre à eux. Adam aussi était là, enfant curieux, sensible. Un enfant particulier. Il était très intéressé par le processus de ma grossesse, et je répondais à ses questions, vulgarisant les notions que j’avais assimilées durant mes nombreuses années d’étude. J’étais touchée par l’intérêt d’Adam qui, d’ordinaire, me considérait avec froideur. Je souhaitais qu’il ne sente pas trop les secousses inévitables qu’apporte la naissance d’un nouveau-né dans une famille. Léon avait décidé de prendre un congé sans solde de plusieurs mois pour s’occuper de ses deux enfants. C’était lui qui avait proposé l’arrangement après avoir lu mon travail de synthèse, portant sur le sexisme généralisé des rôles parentaux dans les premiers mois de vie de l’enfant. Depuis son congé de maladie quelques années plus tôt, Léon se concentrait sur des tâches administratives, aux ressources humaines de l’hôpital. Il n’avait pas hésité à prendre congé, ce travail l’indifférait.

Adam regardait le paysage défiler et posait des questions sur les glaces et leur formation, questions auxquelles ni Léon ni moi ne pouvions répondre. Plusieurs fois par jour, nous effectuions des recherches sur Internet pour élucider les mystères qu’Adam voulait résoudre. Autant il connaissait beaucoup de choses pour son âge, autant il semblait mal outillé pour la vie de tous les jours. Il préférait s’informer sur la sensibilité du visage des Tyrannosaurus Rex plutôt que d’apprendre les tâches quotidiennes les plus simples. Faire griller son pain, choisir ses vêtements, les enfiler, être prêt à partir pour l’école. Il aurait un peu d’autonomie à gagner avec la venue du bébé. Je me doutais bien que ce serait un défi pour lui.

À notre arrivée au stationnement de l’héliport, nous avions constaté avec soulagement que la glace était bel et bien formée sur le chenal au sud de l’île, d’une profondeur qui oscillait entre zéro et six mètres, et large d’une centaine de mètres. La distance semblait si courte entre la terre ferme et l’île. Si le pont de glace était solide et balisé, il était possible de franchir le fleuve à la marche.

La traversée à pied était possible l’été lors des grandes marées. Hamida m’avait appris que chaque année, les Verdoyants et les touristes étaient invités à traverser le fleuve lors de la marée basse, dans la boue. La randonnée pouvait durer plusieurs heures, avant de se clôturer par une épluchette de maïs ou un souper spaghetti.

Hamida et Charles, arrivés quelques minutes plus tard à bord de leur brinquebalante Corolla beige, s’étaient annoncés plusieurs kilomètres à l’avance. Les émanations du pot d’échappement créaient de petits nuages intermittents dans la descente de la pente qui menait à l’héliport.

Allô allô ! Ça va vous trois ? Euh, vous quatre ? Héhé ! Oui ça va. On a eu peur en route. J’ai eu des doutes pour la traversée. Inquiète-toi pas, avait dit Charles, j’ai parlé au gars qui va venir nous chercher. Y’a pas de problème.

L’attente durait depuis plusieurs minutes. Malgré le soleil éclatant, le vent du nord-est semblait se ruer sur nous et nos cinq visages grimaçaient de douleur en jaugeant les glaces perchées sur le fleuve comme des sentinelles économes de leurs mouvements. Adam, assis sur un banc de neige, guettait l’horizon pour être le premier à apercevoir les motoneiges qui venaient nous chercher. Seuls ses yeux étaient en action. Le reste de son corps semblait aussi immobile que l’amas de neige sur lequel il trônait. Lorsqu’un bruit de moteur avait retenti, son bras s’était levé pour suivre la progression des engins sur la glace. Je regardais Adam. J’aimais ce que je voyais.

Les motoneiges s’étaient arrêtées à quelques mètres de notre petit groupe. Deux hommes dans la quarantaine, combinaisons aux couleurs fluo. Donald et Marcel, jeunes.

C’pas beau, c’pas beau, avait claironné Donald.

Nous nous regardions, inquiets de l’affirmation de l’homme. Qu’est-ce qui est pas beau ? M’a vous traverser, mais va falloir faire des p’tits voyages. On va commencer avec les bagages, comme ça, si ça coule, vous allez être saufs, héhé.

Adam s’approchait des hommes en fluo. Comme un fauve. Malgré sa curiosité, il ne faisait pas confiance aux personnes qu’il rencontrait. Il attendait d’être certain qu’elles en valaient la peine. Je l’avais déjà vu dévisager des étrangers au point où ça devenait inconfortable. Son regard mettait à nu. Il semblait percevoir failles, caprices, envies, âmes. À part celles d’Adam, seules les pupilles des nourrissons arborent ce degré d’intensité ; avec les années, une certaine pudeur s’installe. Pourquoi cet enfant de 9 ans n’avait-il pas perdu cette manie avec les années ? Je l’ignorais, et une partie de moi aimait sentir les yeux de mon beau-fils plonger dans les miens. Le plongeon vertigineux et précis d’un cascadeur qui tente de viser un bassin d’eau minuscule. Une quête ravageuse, rare, presque suicidaire.

Pourquoi tu me regardes comme ça Adam ? lui demandais-je parfois.

Parce que ça m’intéresse.

Les bagages avaient été traversés sans encombre. J’étais la suivante. En chemin, j’avais senti le système de chenille couler dans la gadoue au milieu du fleuve tandis que Marcel accélérait et dérapait sur la surface fuyante.

Mon corps, raide.

Ma tête qui pensait à l’enfant dans mon ventre et qui imaginait des scénarios désastreux.

Pourquoi fabriquais-je de telles intrigues ? Parfois, je me consolais en me disant que de penser à ce genre d’événements dramatiques les empêcherait de se produire. Dans les bulletins de nouvelles, les victimes des tragédies relatées ne déclaraient-elles pas qu’elles n’avaient jamais envisagé un tel malheur ? Je me croyais protégée par mon imagination fertile.

Maintenant que j’avais les pieds sur la terre ferme, la progression des autres sur les glaces m’avait tenue en haleine. Adam hurlait-il ? Pourquoi les motoneiges semblaient-elles arrêtées ? Non, elles avançaient, tout allait bien.

Ma main sur mon ventre prenait contact avec l’enfant qui se mouvait en moi. J’aurais aimé pouvoir l’observer.

Avant d’être enceinte, lorsque j’imaginais mon ventre, je le visualisais comme un membre greffé sur mon corps, extérieur à moi. L’expérience s’avérait très différente de ce que je m’étais figuré. Malgré la rondeur de mon abdomen, je n’avais pas la sensation d’être plus grosse. Mon image mentale était restée identique. Même si les mouvements du bébé me rappelaient qu’une entité grandissait dans mon utérus, cette masse dense et ondoyante faisait partie de moi, de mon corps, de mon esprit.

Toute la complexité de la maternité résidait dans ces perceptions antagonistes : un enfant physiquement attaché à mon ventre jusqu’à la naissance deviendrait un jour un individu autonome, une dissociation naturelle et nécessaire.

Consciente que le processus de séparation s’élaborait sur des dizaines d’années, je m’interrogeais sur ma capacité à offrir de l’espace à mon enfant afin qu’il puisse s’épanouir.

Je me questionnais aussi sur le rôle du père. Tous ces liens physiques et mentaux que j’entretenais avec mon bébé à naître devaient être perçus d’une manière différente par Léon. Rien de concret ne le rattachait à l’enfant hormis la certitude qu’une partie de ses gênes avaient été transmis. Les pères doivent-ils travailler plus fort pour se lier à leur progéniture ? Et qu’en est-il de l’enfant ? La grossesse permet aux parents de développer une affection expectative envers leur enfant. Or, les bébés ne naissent pas en aimant leurs parents. Ils apprennent, au fil des soins et de l’attention qu’on leur porte, à s’attacher.

Le groupe entier sur la terre ferme. Soulagement. Donald balançait au bout de ses doigts une corde en nylon en pérorant sur le caractère risqué de la traversée. Était-il sérieux, ou fanfaronnait-il de cette manière avec tous les touristes néophytes qu’il transportait d’une rive à l’autre ?

Adam continuait à regarder le fleuve, l’air grave, le corps tremblant. Je l’avais invité à s’asseoir devant moi sur la motoneige, mais il préférait la protection des bras de son père, sans surprise. Seulement lorsqu’il était question du bébé à naître se laissait-il tenter par une proximité physique avec moi. Il aimait le sentir bouger contre sa petite main et lui parler en chuchotant assez bas pour m’empêcher d’entendre la conversation qu’il avait avec lui.

Je chérissais ces moments avec Adam, tout en m’inquiétant des attentes de ce dernier. La plupart des nourrissons passent beaucoup de temps à boire, à dormir ou à pleurer, et je me doutais bien qu’Adam serait peut-être déçu par l’impossibilité de jouer avec son petit frère ou sa petite sœur dans l’immédiat, ce n’était pas un enfant très patient et à coup sûr, il se plaindrait de la forte odeur des couches souillées. Je devais me rappeler de lui faire confiance. La paume insistante d’Adam sur mon ventre me gênait, comme une invasion contre laquelle je devais me protéger. Ses mains, au même titre que ses yeux, semblaient me transpercer. Ce sentiment me troublait. Je balayais mes craintes sans trop y accorder d’importance, considérant qu’il était de mon devoir de me laisser approcher par cet enfant particulier.

En contemplant le fleuve déchaîné plusieurs années après ma première visite, je comprends pourquoi la mer est hypnotique. Son mouvement et son bruit incessants nous apaisent. C’est une mère dont la respiration cyclique endort un enfant. La mer rappelle la mère. Elle engouffre, berce, ondoie, creuse, se brise, adoucit les contours, dessine, respire.

Et hurle aussi parfois.

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Les premiers jours avec le nouveau-né sont purs, vrais. Étienne ne peut trouver d’autres mots pour définir ce qu’elle vit. Malgré les quelques désagréments occasionnés par la césarienne, elle trouve en la maternité quelque chose de réconfortant, de naturel et de touchant. Jamais elle n’aurait imaginé pleurer en observant Léon interagir avec leur enfant.

 

Leur bébé semble calme, tète avec une avidité qui surprend Étienne, et elle s’étonne de ne jamais vouloir s’éloigner de lui, ne serait-ce que pour sa douche. Au début, elle prend à peine le temps de se rincer avant de se précipiter vers son fils. Elle a besoin de respirer le même air que lui, de prolonger un peu l’échange de particules entre eux. Elle passe ses journées à le regarder dormir, si proche de lui qu’elle a l’impression de contempler chaque cellule qui le constitue.

Léon est attentif, présent, il essuie lui aussi à l’occasion des larmes qui débordent de ses yeux en demi-lune. Adam adore l’enfant. Il tient à lui montrer ses jouets, à lui raconter des histoires, à lui partager ce qu’il a appris à l’école. Il lui chante des ballades que son père lui a enseignées et ne veut jamais rater aucun bain, aucune tétée, si bien qu’Étienne doit parfois lui réclamer un peu d’intimité. Elle a besoin de calme. Créer un cocon, s’y enfouir avec son enfant, lui raconter des secrets que personne ne peut entendre. Elle se doute qu’elle fait preuve d’un certain égoïsme, mais elle s’en fout : elle sait que ces moments ne durent pas. L’enfant aura bientôt envie de découvrir le monde sans elle.

Cette période, faite de mousseline, de lait caillé, de sommeil et de soleils intérieurs malgré les pluies printanières, est parmi les plus heureuses de sa vie. Deux petites semaines de présence attentive, coupée du monde et de ses maux, la félicité, le vertige d’être devenue ce qu’elle était sans le savoir, une maman, et la vie qui coule comme un petit ruisseau discret, juste là, à portée d’oreille. Une insouciance éphémère qui lui permet de tomber en amour avec son enfant. Rien d’autre n’aura jamais autant d’importance que ce lien, pense-t-elle.

Puis, il y a les pleurs. Étienne sait que les pleurs de son enfant ne sont pas composés de la même matière que les larmes douces qu’elle a versées au cours des derniers jours. Ils sont secs, ininterrompus, d’une violence suprême. Ils sont maintenant un personnage de sa vie, quelque chose qui résonne tellement fort en elle qu’elle se demande parfois si ce n’est pas elle qui crie, sans être en mesure de faire cesser ce vacarme. L’enfant hurle, mauve, ardent. Hormis l’allaitement, rien ne semble le calmer ; le mouvement, les bains, les balades en voiture, les chansons, le peau à peau, le bruit de fond. Étienne sait qu’il est normal pour les bébés de pleurer, même plusieurs heures par jour, mais elle s’était imaginé, pour une raison inconnue, peut-être parce qu’elle se considère comme un être paisible, que son bébé serait lui aussi serein.

Parfait.

Elle vit mal l’impuissance qu’elle éprouve devant ses appels à l’aide.

Afin que son lait devienne le plus doux possible, elle tente des régimes draconiens qui proscrivent tous les irritants potentiels pour le bébé : les protéines bovines, les produits laitiers, les légumineuses, certains légumes difficiles à digérer, le café, le sucre, le soya, le chocolat. Désespérée, elle croit pouvoir contrôler les pleurs de son enfant grâce aux remèdes de grand-mère qu’elle a entendus de ses propres clientes, des femmes qu’elle a jugées parce qu’elles étaient incapables de gérer les cris de leur bébé.

Ça pleure beaucoup des bébés, c’est normal. Ne vous inquiétez pas. C’est ce qu’elle leur disait.

Avec le temps, elle se rend compte qu’elle veut tout faire elle-même. Si une mère n’est pas en mesure de calmer son enfant, qui le sera ? Persuadée d’être la seule répondante aux crises du nourrisson, elle ne laisse plus personne le toucher, érige une barricade entre elle et le monde extérieur. Pourquoi endurerait-elle de l’entendre pleurer dans les bras de quelqu’un d’autre ?

Continuer : partie 2 sur 9