Un café militaire

Henry Monnier · Chapitre 1 sur 1

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Un café militaire

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UN CAFÉ MILITAIRE

de

 

Henry Monnier

La scène dans une ville de garnison.

CAPITAINES, ADJUDANTS, QUARTIER-MAÎTRE, VÉTÉRINAIRE, LIEUTENANTS, SOUS-LIEUTENANTS, DEMOISELLE DE COMPTOIR, ETC.

PREMIER LIEUTENANT. — On ne vous a pas vu, ce matin. DEUXIEME LIEUTENANT. — Non, j'ai pas déjeuné, j'avais pas d'appétit ; en revenant de la promenade, avec les jeunes chevaux, j'étais rompu. PREMIER LIEUTENANT. — Y font plus d'embarras, depuis quinze jours, avec leurs rosses d'Auvergne...

DEUXIEME LIEUTENANT. — N' m'en parlez pas ; y a Chose... PREMIER LIEUTENANT. — Qui ça, Chose ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Spachmann, brigadier du 2e. PREMIER LIEUTENANT. — L'Alsacien ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Oui, qui a pris l'aut' jour un billet de parterre, mais... soigné.

PREMIER LIEUTENANT. — Il est pourtant solide. DEUXIEME LIEUTENANT. — Je ne vous dis pas non, il avait un mauvais rosson que le machi-chef (Maréchal des logis chef) du 4e escadron a choisi, vous savez ?

PREMIER LIEUTENANT. — J'en sais rien, j'étais en semestre, mais je m'en doute; bien qu'il ait l'oreille du colonel, il n'a jamais fait que des leçons.

DEUXIEME LIEUTENANT. — Faites excuse de sa remonte que le capitaine Rebard a ramenée d'Aurillac.

PREMIER LIEUTENANT. — Garçon !

LE GARÇON. — Voilà !

PREMIER LIEUTENANT. — L'Annuaire ?

TROISIEME LIEUTENANT. — Bon ! Ton Annuaire ! Tu vas passer encore une fois ta matinée le nez dedans ; ça n'empêchera pas Borie de te marcher sus le corps, il a quatre députés dans sa manche. PREMIER LIEUTENANT. — Oui, mais je compte sur un chanoine. TROISIEME LIEUTENANT. — Garçon !

LE GARÇON. — Voilà !

TROISIEME LIEUTENANT. — Un domino ? LE GARÇON. — Voilà !

TROISIEME LIEUTENANT. — Je joue ma consommation. PREMIER LIEUTENANT. — Comme ça, vous n'avez pas déjeuné ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Je n'ai pas faim, je vous dis ; du moment que je suis contrarié, ça me coupe l'appétit, c'est fini. — Garçon ! LE GARÇON. — Voilà !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Du feu ?

LE GARÇON. — Voilà !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Dites donc, vous savez cet officier de mon pays, que j'attendais ?

PREMIER LIEUTENANT. — Il est arrivé ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Au contraire, y ne vient pas. PREMIER LIEUTENANT. — Il vous a écrit ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Y ne m'a rien écrit, c'est l' cap'taine Mairot qui, ce matin, à la promenade, m'a dit : Vous savez, vot' pays ne vient pas ? PREMIER LIEUTENANT. — D'où le sait-y ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Est-ce que son fils n'est pas dans son régiment, au cap'taine Mairot ?

PREMIER LIEUTENANT. — Quel régiment donc, déjà ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Quatrième lanciers. PREMIER LIEUTENANT. — C'est vrai, je ne me rappelais plus ; il a été en garnison à Moulins, le 4e lanciers. Je l'ai vu là, quand j'y suis passé, il y a de ça environ deux ans. Quelles idées a vot' ami, de ne pas vous avoir écrit ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — D'autant que j'avais arrêté une chambre. Parbleu ! s'il m'avait écrit, je ne dirais rien ; tous les jours, dans not’ état, on croit pouvoir venir et on ne vient pas ; ça se voit à chaque instant, je ne lui en voudrais pas ; mais de ne pas m'écrire, c'est là où je lui en veux ; moi, quand j'ai à écrire, j'écris, bien que ça ne m'amuse pas. Admettez que lui, quand il a besoin du monde, n'épargne pas les ports de lettre, ça, je vous en réponds.

PREMIER LIEUTENANT. — Nous avons des gens qui aiment plus ou moins à écrire; moi, je suis comme vous, pour écrire, faut que j'y sois forcé. TROISIEME LIEUTENANT. — J'ai toujours cru que vous y aviez été au 4e lanciers ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Jamais ; c'est Brechu, vous confondez, il en sortait du 4e quand il est entré chez nous. PREMIER LIEUTENANT. — Vous savez qu'il va passer capitaine ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Qui ça, Brechu ? PREMIER LIEUTENANT. — Parfaitement.

TROISIEME LIEUTENANT. — Quand je vous disais qu'il était né coiffé ! Diable m'emporte si tout ne lui réussit pas !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Oui, qu'il en a de la chance, celui-là ! PREMIER LIEUTENANT. — S'il en a ! Il en a toujours eu. DEUXIEME LIEUTENANT. — Après ça, je vas vous dire; c'est aussi d'êt' passé dans un régiment de la formation, qui lui a valu ça. PREMIER LIEUTENANT. — Resté chez nous, il aurait pas bougé. DEUXIEME LIEUTENANT. — Ça pourrait bien être. Après ça, je ne vois pas que ça soye déjà un si grand bonheur : mille écus, si ce n'est pas davantage, que ça va lui coûter son changement d'uniforme ; mille écus, c'est de l'argent !

PREMIER LIEUTENANT. — Que ça lui fait, il en a. DEUXIEME LIEUTENANT. — C'est ça, tout aux uns, rien aux aut's. PREMIER LIEUTENANT. — Ainsi va le monde ! TROISIEME LIEUTENANT. — C'est comme Clérambaud, cherche-t'y point à permuter ?

PREMIER LIEUTENANT. — Pas d'hier que l'idée lui en est venue. DEUXIEME LIEUTENANT. — Y cherche à s'en aller capitaine en Afrique. Il est sûr et certain qu'avec toutes les protections qu'il peut avoir et qu'il a, y sera colonel que nous serons encore lieutenants ; ça, j'y compte. PREMIER LIEUTENANT. — J'en mettrais pas ma tête à couper. DEUXIEME LIEUTENANT. — A preuve, le commandant Baryc. PREMIER LIEUTENANT. — Encore ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Il va passer lieutenant-colonel. PREMIER LIEUTENANT. — Je l'ai ouï dire.

DEUXIEME LIEUTENANT. — On l'a dit à Mauduit, au Ministère. PREMIER LIEUTENANT. — Qui va le remplacer ? DEUXIEME LIEUTENANT. — On parle du capitaine Matou. PREMIER LIEUTENANT. — Merci !

TROISIEME LIEUTENANT. — Le capitaine Matou va remplacer le commandant Dufour, qui prend sa retraite.

PREMIER LIEUTENANT. — Enfin ! qui vous l'a dit ? TROISIEME LIEUTENANT. — Je le sais positivement. PREMIER LIEUTENANT. — Comme dit c't' aut', on apprend tous les jours. En voilà la première nouvelle.

DEUXIEME LIEUTENANT. — Étant le plus ancien capitaine su' l'Annuaire, le capitaine Matou, quitte à ce qu'on le fasse changer de régiment après.

PREMIER LIEUTENANT. — Alors, qui prendra le commandement du 1 er escadron ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Le capitaine en second du 5e, qui va le prendre, est Blanc ; le lieutenant en premier du 2e, qui va remplacer le capitaine en second ; et comme le tour est au choix, ce sera le sous-lieutenant Laridon, qui sort de Saumur, qui remplacera Blanc. PREMIER LIEUTENANT. — L'adjudant Gabriat va passer sous-lieutenant, vous allez voir ça !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Lui ou le machi-chef du 1er. Et si c'est l'adjudant qui passe sous-lieutenant, ce sera, vous allez voir, le machi du 4e qui passera adjudant ; ça va pas laisser que de faire un certain mouvement dans le régiment. — Garçon !

LE GARÇON. — Voilà !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Du feu ?

LE GARÇON. — Voilà !

PREMIER LIEUTENANT. — Ça n'est pas encore fait. DEUXIEME LIEUTENANT. — Tout comme si ça l'était : demandez voir au quartier-maître ; pas vrai, quartier-maître, que j'ai raison ? LE QUARTIER-MAITRE, à une partie d'échecs. — Je ne sais pas ce que vous dites... A la Reine !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Que le lieutenant Blanc, du 2e escadron, va passer capitaine ?

LE QUARTIER-MAITRE. — Il n'y a qu'une petite difficulté, c'est que le tour des lieutenants est à l'ancienneté et pas au choix. PREMIER LIEUTENANT. — Enfoncé !

DEUXIEME LIEUTENANT. — On en parlait l'autre jour dans la cour, et mons le major disait que tout était au choix. Voilà mon auteur. LE QUARTIER-MAITRE. — Diable soit de vous, avec vos avancements ! PREMIER LIEUTENANT. — Quoi qui vous prend ? LE QUARTIER-MAITRE. — Vous êtes cause que je me fais prendre ma Reine pour rien.

PREMIER LIEUTENANT. — Puis nous avons le capitaine Ottin, qu'a femme et enfants, qui va passer dans les places. Encore une vacance de capitaine de plus au régiment.

POUJAT, entrant. — Turc ! ici !

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Bon ! voilà Poujat avec son caniche ; nous allons avoir de l'agrément.

DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — Tout le monde, à présent, va être à la tête d'un chien, vous allez voir ça.

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Tant qu'à moi, je sais bien que je n'en aurai jamais.

DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — J'aime bien ça !... c'est vous qui, le premier, avez commencé à en avoir.

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — J'en suis bien revenu. D'abord, je ne chasse plus.

DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — Et ce permis qu'on devait vous faire obtenir ?

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Je ne sais pas encore ; d'ici là je peux avoir changé d'avis.

POUJAT. — Turc ! ici !

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Voilà vot' nouveau chien ? POUJAT. — Je n'en voulais pas.

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Il est gentil. POUJAT. — Il est pas vilain ; ça n'empêche qu'il ne vaut pas mon autre. Ce chien-là, voyez-vous, je ne vous parle pas de celui-ci, mais de l'autre, celui d'auparavant, Noirot, je ne l'aurais pas donné pour deux mille francs. DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — Je donnerais bien des chiens pour ce prix-là.

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — Et moi donc ! POUJAT. — Songez qu'il n'y en avait pas dans toute la France deux comme ça. Celui-ci est gentil ; c'est un joli chien ; pour un joli chien, c'est un joli chien ; mais auprès de l'autre ! Quelle différence ! le jour et la nuit ! DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — Avez-vous vu celui de Monjinos ? POUJAT. — Un tourne-broche.

PREMIER SOUS-LIEUTENANT. — C'est rien du tout. POUJAT. — Turc ! ici !

DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — N'ayez pas peur, on ne vous le prendra pas.

POUJAT. — Ce n'est pas ça, mais si le malheur voulait qu'il rencontrât celui de Fossey, y se vautrerait dessus ; ça ferait avoir des raisons, ce que je déteste... A propos de chiens, Bonin, avez-vous vu le cheval du lieutenant de Brandières ?

BONIN. — Qui ça, de Brandières ?

POUJAT. — L'officier qui vient d'Afrique par permutation. BONIN. — C'est donc un de ?

POUJAT. — On le dit marquis.

BONIN. — Oui, je l'ai vu, son arabe, une rosse ! POUJAT. — Une rosse ! Je voudrais bien l'avoir, cette rosse-là, je n'en serais pas embarrassé. Vous ne vous y connaissez pas. UN SOUS-LIEUTENANT. — Parce que vous avez été en Afrique, vous êtes étonnant, vous voulez connaître tous les chevaux ! POUJAT. — Faut pas avoir été en Afrique pour voir que c'est un cheval qui vous a de la race, qui vous a du sang.

BONIN. — En fait de chevaux de sang, je ne connais, moi, que les chevaux anglais.

POUJAT. — Voyons, parlons peu et parlons bien. Qu'est-ce que vous lui reprochez, à ce cheval ?

BONIN. — D'abord, êtes-vous bien sûr qu'il soit arabe ? POUJAT. — Parbleu ! il ne faut que des yeux pour ça. BONIN. — Y m' fait l'effet d'un bourriquot.

UN SOUS-LIEUTENANT. — D'un porte-cerises. BONIN. — Avec sa grosse tête osseuse...

UN SOUS-LIEUTENANT. — Son flanc retroussé et ses hanches cornues. BONIN. — Ajoutez qu'il est haut jointé. Je ne vois vraiment pas ce que vous lui trouvez de si extraordinaire, à ce cheval-là. POUJAT. — Turc ! ici !... Vous ne voyez pas que c'est un cheval qui vient de faire route, qu'il vous a fait deux cent cinquante lieues, qu'il est fatigué. BONIN. — Ça se voit de reste.

POUJAT. — Laissez-le s'engraisser un peu...

BONIN. — Je ne demande pas mieux.

POUJAT. — Vous m'en direz des nouvelles au printemps. DEUXIEME LIEUTENANT. — Il y aura longtemps, au printemps, qu'il sera rayé des contrôles.

POUJAT. — Je parie avec qui voudra, dix bols de vin chaud, qu'une fois que ce cheval-là sera rétabli, il courra avec le meilleur coureur du régiment ; vous verrez !

BONIN. — Nous verrons.

POUJAT. — Tenez, je m'en rapporte au vétérinaire. Monsieur Pomard ? LE VETERINAIRE. — Qu'est-ce que vous voulez ? POUJAT. — Pas vrai que le cheval de l'officier qui revient d'Afrique est un cheval de race ?

LE VETERINAIRE. — Le cheval à M. de Brandières ? POUJAT. — Oui.

LE VETERINAIRE. — Une rosse.

BONIN. — Vous voilà collé.

POUJAT. — Vous ne le connaissez pas.

LE VETERINAIRE. — Je le connais trop, pour son malheur. Non, voyez-vous, tous ces chevaux d'Afrique ne sont pas aussi bons qu'on veut bien le dire.

POUJAT. — Vous n'êtes que pour les chevaux normands. LE VETERINAIRE. — Dans la campagne de Portugal, voire même en Russie, dans la retraite, savez-vous les chevaux qui ont le mieux tenu ? POUJAT. — Pas encore.

LE VETERINAIRE. — Les normands.

MARION. — Tiens ! le cap'taine Bazin en tenue ; où est-ce donc qu'il va ? POUJAT. — Au conseil d'administration, faut croire. BONIN. — Au repas des chevaux plutôt. Faut aussi que je m'en aille. DEUXIÈME SOUS-LIEUTENANT. — Vous êtes bien pressé. BONIN. —

Il faut, il faut

Quitter Golconde...

TARAND. — S'il vous plaît !

BONIN. — Passez-moi mon sabre, sans vous commander. TARAND. — Voilà le sabre demandé.

BONIN. — Merci.

TARAND. — Quoi donc qui vous presse ?

BONIN. — Je suis de fourrage à onze heures et demie : il a fait mauvais ce matin.

POUJAT. — Marion, je vous joue mon grog au piquet. MARION. — En combien ?

POUJAT. — Deux cents, partie liée. — Garçon ! LE GARÇON. — Voilà !

POUJAT. — Des cartes ?

LE GARÇON. — Voilà.

PLANTIN. — Vous allez en avoir pour un bout de temps. TARAND. — Garçon ! du feu ?

LE GARÇON. — Voilà !

TARAND. — Dites donc, Plantin ?

PLANTIN. — Plaît-il ?

PREMIER LIEUTENANT. — Si, comme on dit, le lieutenant Blanc passe capitaine, il aura fait un joli chemin, savez-vous, sans trop s'être fatigué. — Du bonheur !

PLANTIN. — Et des protections. Il était de la promotion de Gourot. N'y a qu'à voir si Gourot avancera jamais comme ça, pas si bête ! PREMIER LIEUTENANT. — Et pourtant, soit dit sans l'offenser, Gourot est un autre homme.

PLANTIN. — Gourot, lui, sait son affaire, tandis que l'autre.. PREMIER LIEUTENANT. — S'en doute pas. PLANTIN. — Ou la sait à moitié. C'est pas encore lui qu'a inventé les tire-bouchons.

PREMIER LIEUTENANT. — Ni les paratonnerres. Après ça, Gourot n'a pas besoin de ça, il a du pain sur la planche, comme on dit ; quand il aura assez du service, il pourra s'en aller, et allez donc ! sans rien demander à personne.

PLANTIN. — Si mange l'argent du gouvernement, y mange joliment du sien.

PREMIER LIEUTENANT. — C'est pas une raison : c'est comme moi, faut donc, si j'ai de quoi vivre, que je file sans avoir droit à rien ? Non, merci, bien obligé !... puisque j'ai tant fait de rester, je reste, j'en suis bien fâché. — Garçon ! du feu ?

LE GARÇON. — Voilà !

PLANTIN. — Dites donc, le colonel est bien souvent à Paris. PREMIER LIEUTENANT. — Oui, plus souvent qu'à son tour.

PLANTIN. — Ça me semble aussi.

PREMIER LIEUTENANT. — Je crois, sauf meilleur avis, qu'il ne serait pas fâché de passer à un autre emploi.

PLANTIN. — Comme y nous en faut toujours un, autant celui-là qu'un autre.

DEUXIEME LIEUTENANT. — Permettez-moi de ne pas être de vot' avis, je vas vous dire...

PLANTIN. — Dites.

DEUXIEME LIEUTENANT. — S'il n'est jamais nommé général, savez-vous le risque que nous courons ?

PLANTIN. — Je ne m'en doute même pas.

DEUXIEME LIEUTENANT. — D'aller nous enterrer au fin fond de la Bretagne.

PREMIER LIEUTENANT. — Comment ça, comment ça ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Vu qu'il a là ses propriétés. PLANTIN. — Je crois qu'en fait de propriétés, il est comme moi, c'est pas ça qui le gêne.

PREMIER LIEUTENANT. — Et sa femme ?

DEUXIEME LIEUTENANT. — Sa femme, je ne dis pas. On prétend qu'elle a de quoi.

PLANTIN. — Très riche en terres. Ses propriétés sont là, en Bretagne, et s'il ne passe pas général, y demandera à y aller, afin d'êt' tout posté pour quand y prendra sa retraite, lui pas bête, dans deux ou trois ans. Ce qui fait que ça nous pend aux oreilles, comme je vous disais, de nous en aller là. PREMIER LIEUTENANT. — Ce sera le bouquet !... Le fait est qu'il commence à ne plus se faire jeune, le colonel.

PLANTIN. — Comptez. Nous avions, au 8e chasseurs, un vieux cap'taine, le cap'taine Marbois, qui avait commencé avec lui, au même régiment, tous deux du même âge, lui, cap'taine Marbois, enfant de troupe. Voilà quatre ans qu'il est en retraite, le cap'taine Marbois. On parle de bons officiers... en voilà un qui l'était et premier numéro ! J'ai été son fourrier ; sans lui, j'aurais été cassé vingt fois. Et un bel homme, capt'aine Marbois, il ne serait pas entré ici son shako sur la tête.

PREMIER LIEUTENANT. — Eh bien ! dites donc, à en juger par les deux, je dirai même par les trois, en vous comptant, c'étaient pas des voltigeurs, dans ce régiment-là?

PLANTIN. — Je crois bien, dix-huit croix dans le premier escadron. Sans aller plus loin, c'est dix-huit blessures qu'il a sur lui, le colonel, à ce qu'on dit.

PREMIER LIEUTENANT. — On m'a dit davantage, et constatées. PLANTIN. — Sans compter le coup de sabre qui te lui coupe sa figure en deux.

PREMIER LIEUTENANT. — Vot' commandant était-il plus grand que le commandant Bouis ?

PLANTIN. — Ah ! ben oui ! Rien du tout ! La tête de plus. PREMIER LIEUTENANT. — Excusez !

PLANTIN. — Il avait un fils, ce capitaine-là, machi-chef au 2e houzards, un bambocheur fini !

DEUXIEME LIEUTENANT. — Je l'ai connu, le 2e houzards, c'est lui qui a remplacé le 7 e chasseurs à Niort.

PLANTIN. — C'est pas le 7e chasseurs qui avait une si bonne musique ? PREMIER LIEUTENANT. — Justement.

PLANTIN. — Jamais, chez nous, nous n'en aurons de musique. PREMIER LIEUTENANT. — Pourquoi pas ? PLANTIN. — Parce que personne ne s'en mêle. DEUXIEME LIEUTENANT. — Je crois plutôt le contraire, parce que tout le monde veut s'en mêler.

PLANTIN. — C'est possible.

LES MEMES, M. PENSEY

PREMIER LIEUTENANT. — Un vieux de la vieille ! PLANTIN. — Si vous voulez bien le permettre, lieutenant aux chasseurs de la garde impériale. J'ai dîné chez lui la semaine dernière ; brave comme son épée, le père Pensey, le roi des hommes, rien de meilleur au monde. PREMIER LIEUTENANT. — On le dit partout. PLANTIN. — Je ne suis pas difficile, je voudrais avoir ce qu'il a, je n'en demanderais pas davantage. Une bonne maison, la sienne, et sa femme aussi. On y dîne crânement et longtemps ! Tenez, le voilà qui vient par ici... Salut ! capitaine.

PENSEY. — Bonjour, mauvais sujet.

PREMIER LIEUTENANT. — Ça va bien ?

PENSEY. — Pas plus mal, et chez vous ?

PREMIER LIEUTENANT. — Comme vous voyez. Peut-on vous offrir quét' chose ?

PENSEY. — Non, bien obligé ; pas du moment. Je cours depuis ce matin après le lieutenant Chomel, ce gredin-là, impossible de mettre la main dessus.

DEUXIEME LIEUTENANT. — Il était là il n'y a qu'un moment. PENSEY. — Il n'est pas de service, que vous sachiez ? PREMIER LIEUTENANT. — Il l'a descendue hier. PENSEY. — A propos, votre pays est-il arrivé ? DEUXIEME LIEUTENANT. — Ne m'en parlez pas. PENSEY. — Il n' vient plus.

DEUXIEME LIEUTENANT. — Pas tant qu'à présent, toujours. PENSEY. — Un bon garçon ?

PLANTIN. — J'en connais pas de meilleur.

PENSEY. — Faudra nous l'amener.

PLANTIN. — C'était bien mon intention.

PENSEY, au DEUXIEME LIEUTENANT. — Monsieur sera des nôtres. DEUXIEME LIEUTENANT. — Faites honneur, capitaine ! PENSEY. — Nous rirons, nous y retournerons à ce petit vin de l'aut' jour, vous savez?

PLANTIN. — Vous appelez ça un petit vin, merci ! PENSEY. — Il me vient de défunt mon beau-père, un crâne lapin ! Et rude qu'il était dans son temps ! Commandant au 6 e houzards, mon beau-père ; tenez, il est mort le même jour, la même année que l'Empereur, le 5 mai 1821. Aussi c'est pas ce jour-là qu'on fera jamais la noce à la maison, ah ! bien oui ! ce jour-là, je vas à la messe et je fais brûler des cierges. Pour en revenir à votre pays, c'est pas, par hasard, un nommé Famin ? PLANTIN. — Non, Ferand.

PENSEY. — C'est vrai, c'est moi qui se trompe. Famin était au 3e dragons, qu'a remplacé dans les temps le 9 e chasseurs à Charleville. Je confonds tous les régiments à c't' heure, dame ! j'en ai tant vu ! PREMIER LIEUTENANT. — Sans compter ceux que vous verrez encore. PENSEY. — Je me porte bien, c'est toujours ça. PLANTIN. — Vous nous enterrerez tous.

PENSEY, avec émotion. — C'est pas ce que je demande, j'en ai déjà trop enterré, et des meilleurs...

PREMIER LIEUTENANT. — Voyons, voyons, papa Pensey !

PENSEY. — Non, écoutez, on n'est pas maître de ça... Son père, à ce Famin, que je vous parle, avait été aux vélites ; enfant de troupe aussi, comme moi.

PLANTIN. — Comme moi aussi.

PREMIER LIEUTENANT. — Comme nous tous. PENSEY. — Vous aussi, lieutenant ?

PREMIER LIEUTENANT. — Et je m'en fais gloire. PENSEY. — Dites donc, comme dit la chanson : Plus on est de fous...

Diable de Plantin, va ! soyez tranquille, nous rirons ! PLANTIN. — C'est ça, rions, badinons...

PENSEY. — Mais n'allons pas plus loin. C'est mon capitaine qui disait ça. Pour en revenir à mon beau-père, je ne l'ai pas connu. Décoré de la main de l'Empereur, mon beau-père !

PREMIER LIEUTENANT. — Rien que ça !

PENSEY. — Oui, rien que ça, mon bonhomme ! A Wagram, en 1809, c'est pas d'hier. J'ai été deux fois avec ce Famin, que je vous parle, entrés ensemble aux vélites, car j'en ai été aussi, des vélites, à la formation, mais j'ai pas connu son père, à vot' pays. Qu'est-ce que je dis ? Trois fois que j'ai été avec Famin : d'abord, au 8 e houzards ; après ça, aux chasseurs à cheval de la garde, colonel Lefèvre-Desnouettes ; commandant en second, baron Guyon ; majors, baron Lyon, baron Daumesnil. PREMIER LIEUTENANT. — La jambe de bois ! PLANTIN. — Le général Daumesnil était chez vous ? PENSEY. — Un peu, mon neveu. Je voudrais avoir autant de mille livres de rente que j'ai été déjeuner de fois avec lui, au fort de Vincennes. Oui, vieux ! Tous cadets de ce numéro-là, dans le régiment ! PREMIER LIEUTENANT. — Excusez !

PENSEY. — Toute ma famille à moi, excepté les femmes, bien entendu, et encore ! J'avais une cousine cantinière, décorée en 1812 ; nous étions tous dans la garde, elle aussi. Mon père Joseph, lieutenant aux cuirassiers, coupé en deux d'un boulet à la Moskowa, qui l'a pris d'ici, au-dessus du nombril ; mon cousin, que vous avez dîné avec lui à la maison... PLANTIN. — Qui a un bras de moins ?

PENSEY. — Précisément ; sergent-major aux chasseurs à pied. Bienaimé, mon autre beau-frère, s'entend le frère à ma première femme, capitaine adjudant-major au 3 e e e bataillon de la 3 du 4 voltigeurs de la jeune garde. C'était le bon temps ! Trois mille cinq cents francs, la grande tenue de sous-lieutenant aux chasseurs à cheval, sans le cheval, avec des peaux de tigre, culotte de peau et des bottes rouges !

PREMIER LIEUTENANT. — Fallait être riche pour entrer là-dedans ! PENSEY. — Je vous trouve encore assez champêtre ! Est-ce que l'Empereur n'était pas là ? Tenez, ce Famin, que je vous parle : trente-deux blessures constatées, vingt-trois campagnes ! En voilà un régiment dans le chic, le 8e houzards ! Colonel baron Domon, douze croix dans le 1er escadron, et toutes croix gagnées ! Pas de floueries ! l'Empereur les aimait pas. Et dire qu'il est mort ! Garçon !...

LE GARÇON. — Voilà !

PREMIER LIEUTENANT. — Laissez donc... ah ! alors, par exemple ! PENSEY. — Comme vous voudrez.

PREMIER LIEUTENANT. — Ça serait drôle. Que peut-on vous offrir ? PENSEY. — Du cognac, toujours.

PREMIER LIEUTENANT. — Faut boire au 8e. PENSEY. — Il le méritait. J'vous en réponds, c'est pas pour dire. (Il passe le dos de sa main sur ses yeux.)

PLANTIN. — Voyons, voyons, papa Pensey, nous ne sommes donc plus un homme !

PENSEY. — Non, c'est vrai, je ne devrais jamais parler de ça, mon épouse me le disait encore hier au soir. Que voulez-vous ? c'est plus fort que moi. PREMIER LIEUTENANT. — Je conçois ça.

LE GARÇON. — Le cognac demandé !

PLANTIN. — Tu m'apporteras du feu.

LE GARÇON. — Voilà !

PREMIER LIEUTENANT. — Aux vieux de la vieille ! PENSEY. — Aux mânes mortes de l'Empereur !

LES MEMES, COELINA au comptoir, UN SOUS-LIEUTENANT LE SOUS-LIEUTENANT. — Vous n'allez pas faire un tour de ce beau temps-là, mademoiselle Coelina ?

COELINA. — Il n'y a pas de beau temps qui tienne, monsieur Frogé. FROGE. — Ça doit toujours pas énormément vous amuser d'être toujours de planton dans vot' comptoir.

COELINA. — Faut bien laisser faire ce qu'on ne peut empêcher, monsieur Frogé.

FROGE. — Ça demande de la philosophie.

COELINA. — Pas trop n'en faut.

FROGE. — Comme dit la chanson. Edouard ne vous a pas écrit ? COELINA. — Ah ! bien oui, il est homme à ça, n'ayez pas peur ! Je l'ai toujours dit : une fois parti, ni vu, ni connu...

FROGE. — Je t'embrouille.

COELINA. — Vous êtes bien tous les mêmes. FROGE. — Vous croyez ?

COELINA. — La preuve !

FROGE. — Je suis sûr, quant à moi, qu'il en tient toujours. COELINA. — Je n'en sais rien. Écoutez, ça n'est pas ça, il m'aurait écrit, je ne vous le cache pas, ça m'aurait fait plaisir.

FROGE. — Il vous écrira.

COELINA. — Après ça, mon deuil en est fait ; ça, je vous le jure. FROGE. — Faut pas jurer.

COELINA. — C'est comme je vous le dis. Vous savez que le lieutenant Tabarot va se marier?

FROGE. — Pas possible !

COELINA. — C'est la demoiselle de la maison qu'y se marie, je le tiens de sa propiétaire.

FROGE. — Tiens, tiens, tiens ! Ce diable de Tabarot ! Il cache diablement son jeu. Je n'en savais rien.

COELINA. — Moi non plus, avant de l'apprendre. Il dîne deux fois par semaine chez sa future, quelquefois plus.

FROGE. — C'est donc ça qui ne vient plus ici ? Il m'a dit, avant-hier, oui, c'est avant-hier... Quel jour sommes-nous, aujourd'hui ? COELINA. — Jeudi.

FROGE. — C'est il y a trois jours : «J'attends mon père.» Il attendait son père.

COELINA. — Pour le contrat. Vous voyez qu'il n'a pas mal mené son affaire.

FROGE. — N'est-elle pas Anglaise, sa future, à ce qu'elle dit ?... Je le veux bien.

COELINA. — Je ne m'y oppose pas non plus. Tant mieux si elle a de quoi, ça ne gâte rien.

FROGE. — Après ça, j'ai pas compté avec elle. COELINA. — Non vraiment. Est-ce que vous la trouvez jolie ?

FROGE. — Elle a de beaux yeux.

COELINA. — Possible, mais une tournure...

FROGE. — D'Anglaise.

COELINA. — Que voulez-vous ! nous avons des hommes qui adorent ça. FROGE. — Dites donc, vous qui n'avez pas l'air d'y toucher, j'en sais, de vos nouvelles : vous parlez de Sedan, vous n'y avez pas non plus perdu votre temps, à Sedan !

COELINA. — Non, je vous jure, on en a plus dit qu'il n'y en a réellement... Et la marchande de farines ?

FROGE. — Madame Baboulin ?

COELINA. — Oui, madame Baboulin.

FROGE. — Eh bien ! je vous jure...

COELINA. — Jurez pas, c'est vilain, c'est vous qui l'a dit. Et vous avez le toupet de me soutenir que vous n'y avez jamais été ! FROGE. — Une fois, comme tout le monde, mais je n'y suis pas retourné. COELINA. — Garçon !

LE GARÇON. — Voilà !

COELINA. — Un domino ?

LE GARÇON. — Voilà !

PENSEY. — Nous avions encore, en France, quand l'Empereur est parti, quatre-vingt-quatre régiments de cavalerie, rien que ça, mes petits amis ! Deux régiments de carabiniers, quatorze de cuirassiers, trente de dragons, vingt-neuf de lanciers, vingt-neuf de chasseurs, c'est-à-dire vingt-sept, c'est moi qui s’ trompe, parce qu'en 1810 on avait licencié le 17e et le 18e, et onze régiments de houzards, je ne vous parle pas de la garde, de la cavalerie de la garde, des lanciers polonais, des lanciers rouges, des mamelucks, de l'artillerie, des dragons de l'Impératrice, des grenadiers à cheval, des gendarmes d'élite et des guides, mon régiment. Vous voyez que c'était encore assez joli.

PLANTIN. — Pas mal.

COELINA. — Vous verra-t-on après ?

FROGE. — J'en sais rien encore, à moins que nous n'allions chez le colonel.

COELINA. — Vous y allez souvent chez le colonel ? FROGE. — Pas souvent, il fait des économies. PENSEY. — Si j'étais resté au service, y a longtemps que je le serais, colonel, ou que j'aurais cassé ma pipe ; à preuve c'est que tous ceux qui sont restés, sont ou morts, capitaines, ou aut' chose. PLANTIN. — P'têt' général, que vous seriez.

PENSEY. — Vous croyez rire ?

PLANTIN. — Du tout.

COELINA. — Il n'a que deux demoiselles, vot' colonel ? FROGE. — Je ne lui en connais pas plus, à moins... vous savez ? COELINA. — Vous allez dire des bêtises.

BOREL. — Vaut mieux en faire, pas vrai ?

COELINA. — Tiens, tiens, M. Borel, vous venez prendre vot' café... — Non, sans farce, c'est donc pas à eux, cette grande demoiselle qu'est toujours avec eux ?

BOREL. — Une cousine à sa femme.

LE CAPITAINE, prenant une prise dans la boîte sur le comptoir. — Ah ! je vous y prends, mauvais sujet, à en conter aux demoiselles ! BOREL. — Peine perdue, capitaine, on ne veut pas m'écouter. LE CAPITAINE. — Méfiez-vous, l'écoutez pas, mademoiselle, c'est un scélérat !

COELINA. — J'en ai peur ! (Lui remettant une lettre.) Voilà ce qu'on vient de remettre pour vous, capitaine.

LE CAPITAINE. — Bien obligé. Je sais ce qu' c'est. — Dites donc, Buat ? BUAT. — Capitaine ?

LE CAPITAINE. — Eh ! ben ?

BUAT. — On vous a écrit ?

LE CAPITAINE. — Voilà.

PENSEY. — Sous l'Empire, ils avaient des sapeurs, les dragons, des sapeurs et des tambours.

LE CAPITAINE. — Des tambours dans la cavalerie ? PENSEY. — Comme les gendarmes d'élite, ils faisaient le service à pied. BUAT. — Au fait, c'est vrai.

LE CAPITAINE. — Buat ?

BUAT. — Capitaine ?

LE CAPITAINE. — Avez-vous demandé au fourrier ce dont je vous avais chargé ?

BUAT. — Oui, capitaine.

LE CAPITAINE, allumant sa pipe. — Vous ne savez pas la grande nouvelle ?

COELINA. — Le mariage de M. Tabarot.

LE CAPITAINE. — Avec mademoiselle Bompard. COELINA. — La demoiselle où vous demeurez ? LE CAPITAINE. — Précisément.

COELINA. — J'en savais rien. Quand ça ?

LE CAPITAINE. — La semaine qui vient.

COELINA. — Et le lieutenant Biche ?

LE CAPITAINE. — Premier garçon de noce. Il arrive tantôt. COELINA. — Qui épouse-t-elle ?

LE CAPITAINE. — Un apothicaire.

COELINA. — On le dit bien bon enfant.

LE CAPITAINE. — Riche ?

COELINA. — L'apothicaire.

LE CAPITAINE. — C'est ce que nous disions ce matin, à déjeuner. COELINA. — Une honnête fille, qui n'aurait jamais rien coûté à personne, ne tombera pas à un parti comme ça ; aussi je dis que celles qui ne s'amusent pas ont bien tort.

LE CAPITAINE. — La vie est si courte !

COELINA. — Vous croyez rire ; c'est pourtant comme ça. Et M. Guimard, sera-t'y invité à la noce ?

LE CAPITAINE. — Pourquoi pas tout l'escadron, pendant que vous y êtes. COELINA. — Du moment qu'ils y sont intéressés. LE CAPITAINE. — Et la charité ?

COELINA. — Pourquoi que je la serais, charitable ; qu'est-ce qu'on n'a pas dit sur mon compte ?

LE CAPITAINE. — Jamais de la vie, ça, je vous le jure. COELINA. — Vous, tout le premier. Enfin, qu'est-ce que vous voulez... Le capitaine Maittos n'est pas venu, ce matin ?

LE CAPITAINE. — Il n'était pas bien hier. Je vais y passer tantôt, en allant dîner.

COELINA. — Vous partez, capitaine ?

LE CAPITAINE. — Il est trois heures.

COELINA. — Vous verra-t-on après ?

LE CAPITAINE. — Si le spectacle ne finit pas trop tard. COELINA. — Au revoir, capitaine.

LE CAPITAINE. — Sans rancune.

COELINA. — Ça, jamais. Vous non plus, pas vrai ? LE CAPITAINE. — Pasce que ?

COELINA. — Oh ! rien, des bêtises. P'têt' pasce qu'on vous aura dit que j'avais prétendu que la petite au vieux commandant vous ressemblait. LE CAPITAINE. — Bien le bonjour ! (Il fait une pirouette et tourne les talons.)

COELINA. — A bientôt, capitaine !

PENSEY. — Qui s'en veut venir dîner avec moi ? Répondez pas tous à la fois. Venez-vous, Plantin ? Et vous, Borel ? Et vous, lieutenant ? LE LIEUTENANT. — Merci, capitaine, pas aujourd'hui. PENSEY. — Vous avez peur d'être fusillé ?

LE LIEUTENANT. — Ce n'est pas ça.

PENSEY. — Dame ! en semaine, à la fortune du pot. LE CAPITAINE. — Non, vraiment, sans façon, nous avons invité un ami. LE LIEUTENANT. — Qui donc, celui-là ?

PLANTIN. — Un ancien sous-officier établi près d'ici. PENSEY. — Je sais, celui que vous m'avez parlé. PLANTIN. — Forest.

PENSEY. — Connu. Vous me l'amènerez, nous prendrons le café à la maison. Ça vous va ?

PLANTIN. — Comme un gant.

LE CAPITAINE. — Ah çà ! vous voulez donc nous avoir en pension ? PENSEY. — Si la cuisine vous convient, pourquoi pas ? Et vot' cousin ? LE CAPITAINE. — Qui ça, Trapillon ?

PENSEY. — Oui, toujours noceur ?

PLANTIN. — A perpétuité I

PENSEY. — Où est-ce qu'il est, à c't' heure ?

LE CAPITAINE. — Toujours au 5e cuirassiers. PENSEY. — Je croyais qu'il avait demandé à passer en Afrique ? LE CAPITAINE. — Mon frère, pas mon cousin. PENSEY. — Et vot' frère ?

PLANTIN. — Au deuxième dragons.

PENSEY. — Je ne m'en souvenais plus. C'est vrai, il est bien, là. A sa place, j'y resterais.

LE CAPITAINE. — Il y reste aussi. Monsieur Pensey, nous allons vous quitter.

PENSEY. — Décidément, messieurs, vous ne voulez rien prendre ? PLANTIN. — Nous allons dîner.

PENSEY. — Ça n'empêche pas, au contraire. N'est-il pas à Colmar, vot' père ?

PLANTIN. — Depuis deux mois.

PENSEY. — Bonne ville, Colmar.

PLANTIN. — Demandez à Goriot.

GORIOT. — Qui ça, Colmar ? Un joli port de mer, en effet. PENSEY. — Tenez, règle générale, ne me parlez jamais de ville où l'on boit de la bière.

LE LIEUTENANT. — Vous avez raison.

BOUROTTE. — Quand nous étions en garnison à Agen, du temps de la guerre d'Espagne, de ces côtés-là, vous aviez des pensions pour rien et des vins ! Parlez-moi de ces vins-là. Un vin, voyez-vous, je n'exagère pas, qu'ici l'on payerait six francs la bouteille ; là-bas, vingt centimes, tout ce qu'il y avait de meilleur.

UN PARTICULIER. — Vot' parole ?

BOUROTTE. — Quand je vous le dis ; aussi ai-je toujours demandé à y retourner.

PENSEY. — Ça n'empêche, major, que du temps que vous y étiez, vous deviez encore vous plaindre.

LE PARTICULIER. — C'est dans l'homme.

BOUROTTE. — Moi ? Jamais !

PENSEY. — Je vous connais comme si que je vous eus fait. BOUROTTE. — Gageons cent sous. Je me plaignais, oui, je me plaignais. PENSEY. — Vous voyez bien !

BOUROTTE. — Parce que les choses auraient pu aller mieux encore. LE PARTICULIER. — Donc j'avais raison, l'homme n'est jamais content. PENSEY. — Moi je l'ai toujours été.

PLANTIN. — Pas en 1814 ?

PENSEY. — Pasce que l'Empereur n'y était plus. PLANTIN. — Pas même sous les Bourbons ?

PENSEY. — J'ai jamais aimé les prêtres. Voyons, assez causé, quand dîne-t-on à la maison ?

PLANTIN. — Un de ces jours.

PENSEY. — Quand ?

PLANTIN. — Nous vous le dirons.

PENSEY. — A la bonne heure, j'y compte; toujours à ce soir ? LE LIEUTENANT. — C'est dit.

PENSEY. — A la maison ?

LE LIEUTENANT. — Convenu.

PENSEY. — Sans adieu.

PLANTIN. — Au plaisir !

FIN

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Henry Monnier

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