Vers le 8e ciel
Paris, le 4 octobre 2012, chez moi
Certains jours apportent plus qu’une part de vie, quelque chose de
nouveau, un signe, une lumière, comme un début.
Plus je vis, plus mes jours deviennent lumineux. On dirait que le
brouillard se dissipe, ou peut-être est-ce mes yeux que j’ouvre davantage.
Le message
Faut qu’on retrouve l’amour, ma belle ! On ne peut pas rester comme ça. C’est du
gâchis, tu ne penses pas ? Demain, j’aurai quarante-cinq ans… Je t’en supplie, ne me les souhaite pas ! J’ai une insomnie… D’habitude, c’est toi. Tu dois dormir… Faut dire que tu n’as que quarante-trois ans, enfin bientôt quarante-quatre… Le temps presse, ma belle, et ça ne va pas s’arranger. Rappelle-moi, faut qu’on bouge ! Et pas de « joyeux anniversaire ! » s’il te plaît, et surtout « merde ! » pour ton bouquin demain, je t’embrasse fort.
Voilà mon premier message du 4 octobre 2012, laissé par Lili à deux
heures du matin sur mon téléphone en mode silencieux. Lili, c’est ma
meilleure amie.
Retrouver l’amour aujourd’hui sera difficile. La journée est trop
remplie. Il faut un peu de temps pour cela.
Peut-être plus tard. Oui, un autre jour.
L’agenda
J’ai entouré cette date depuis longtemps de plusieurs cercles
fluorescents. Je fais souvent ça pour donner des couleurs à mon quotidien.
Je mets du rose aux jours comme du fard aux joues.
Jeudi 4 octobre : jour lumineux, particulier, bipolaire, chargé
d’émotions contraires. Au programme :
anniversaire Lili (acheter cadeau) ;
sortie nouveau livre ;
cardiologue (contrôle annuel) ;
dîner tour Eiffel.
L’anniversaire de Lili d’habitude est une fête qu’elle aime préparer.
Cette année, j’ai bien compris qu’elle ne voulait rien faire. Je ne me suis pas
risquée à imaginer une surprise en réunissant quelques amis car Lili est du
style entêté, sauvage, capable de s’enfuir en découvrant une petite foule
hilare et chantante. J’ai donc agi selon son souhait et réservé un dîner en
tête à tête. L’unique surprise sera le lieu : la tour Eiffel. Le monsieur au
téléphone m’a demandé : « Chandelles ou pas chandelles ? Deux
candélabres par table. Cela gêne certains clients… — Pourquoi ? ai-je
répondu. Chandelles bien sûr ! »
Il me reste à trouver un cadeau.
N’oublie pas de m’aimer est le titre de mon nouveau livre. Ce pourrait
être une dédicace pour Lili, mais ces mots sont ceux de Virginie, la jeune
femme qui m’a sauvé la vie en perdant la sienne, dont le cœur bat toujours
en moi. Des mots qu’elle a écrits à l’homme qu’elle aimait, Yann, au dos
d’une jolie photo d’elle, qu’il gardait cachée dans un secrétaire. Je l’ai
découverte chez cet homme, un jour où je fus irrésistiblement attirée vers ce
meuble de style indien toujours verrouillé. Que faisais-je là dans ce salon,
chez Yann ? J’étais amoureuse de lui. Mais c’est une autre histoire…
N’oublie pas de m’aimer… Je pourrais prononcer ces mots sans cesse.
Certains matins sans couleur, ralentis, monotones, je pourrais empoigner
mon téléphone, composer chacun de ses numéros et crier : « N’oublie pas
de m’aimer ! D’accord ?! Surtout tu n’oublies pas ! » Je pourrais sortir dans
la rue, sans même m’habiller ou me coiffer, arrêter la course des passants
pressés qui regardent le lointain ou leurs pieds, je les saisirais aux épaules et
je leur dirais : « N’oublie pas de m’aimer… »
Je dois être en manque. Lili a raison, nous devons retrouver l’amour.
Mon nouveau livre est né. J’ai tracé nerveusement des cercles
irréguliers autour de sa date de naissance. Je ne l’ai pas pesé, mais il n’est
pas léger. Écrire est devenu essentiel pour moi, presque vital. Comme ce
rendez-vous dans mon agenda, inscrit en diagonale, qui noircit plusieurs
heures de l’après-midi : « cardiologue ». J’aimerais frotter ce nom avec une
gomme magique. Contrôle annuel obligatoire de mon cœur greffé.
Impossible d’y échapper ou de modifier la date. Hasard de calendrier. Pour préserver l’euphorie de ce jour, je n’en ai parlé à personne, pas même à Lili.