Vers le 8e ciel

Charlotte Valandrey · Chapitre 1 sur 59

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Vers le 8e ciel

Paris, le 4 octobre 2012, chez moi

 

Certains jours apportent plus qu’une part de vie, quelque chose de

nouveau, un signe, une lumière, comme un début.

Plus je vis, plus mes jours deviennent lumineux. On dirait que le

brouillard se dissipe, ou peut-être est-ce mes yeux que j’ouvre davantage.

 

Le message

 

Faut qu’on retrouve l’amour, ma belle ! On ne peut pas rester comme ça. C’est du

gâchis, tu ne penses pas ? Demain, j’aurai quarante-cinq ans… Je t’en supplie, ne me les souhaite pas ! J’ai une insomnie… D’habitude, c’est toi. Tu dois dormir… Faut dire que tu n’as que quarante-trois ans, enfin bientôt quarante-quatre… Le temps presse, ma belle, et ça ne va pas s’arranger. Rappelle-moi, faut qu’on bouge ! Et pas de « joyeux anniversaire ! » s’il te plaît, et surtout « merde ! » pour ton bouquin demain, je t’embrasse fort.

 

Voilà mon premier message du 4 octobre 2012, laissé par Lili à deux

heures du matin sur mon téléphone en mode silencieux. Lili, c’est ma

meilleure amie.

Retrouver l’amour aujourd’hui sera difficile. La journée est trop

remplie. Il faut un peu de temps pour cela.

Peut-être plus tard. Oui, un autre jour.

 

L’agenda

 

J’ai entouré cette date depuis longtemps de plusieurs cercles

fluorescents. Je fais souvent ça pour donner des couleurs à mon quotidien.

Je mets du rose aux jours comme du fard aux joues.

Jeudi 4 octobre : jour lumineux, particulier, bipolaire, chargé

d’émotions contraires. Au programme :

anniversaire Lili (acheter cadeau) ;

sortie nouveau livre ;

cardiologue (contrôle annuel) ;

dîner tour Eiffel.

L’anniversaire de Lili d’habitude est une fête qu’elle aime préparer.

Cette année, j’ai bien compris qu’elle ne voulait rien faire. Je ne me suis pas

risquée à imaginer une surprise en réunissant quelques amis car Lili est du

style entêté, sauvage, capable de s’enfuir en découvrant une petite foule

hilare et chantante. J’ai donc agi selon son souhait et réservé un dîner en

tête à tête. L’unique surprise sera le lieu : la tour Eiffel. Le monsieur au

téléphone m’a demandé : « Chandelles ou pas chandelles ? Deux

candélabres par table. Cela gêne certains clients… — Pourquoi ? ai-je

répondu. Chandelles bien sûr ! »

Il me reste à trouver un cadeau.

 

N’oublie pas de m’aimer est le titre de mon nouveau livre. Ce pourrait

être une dédicace pour Lili, mais ces mots sont ceux de Virginie, la jeune

femme qui m’a sauvé la vie en perdant la sienne, dont le cœur bat toujours

en moi. Des mots qu’elle a écrits à l’homme qu’elle aimait, Yann, au dos

d’une jolie photo d’elle, qu’il gardait cachée dans un secrétaire. Je l’ai

découverte chez cet homme, un jour où je fus irrésistiblement attirée vers ce

meuble de style indien toujours verrouillé. Que faisais-je là dans ce salon,

chez Yann ? J’étais amoureuse de lui. Mais c’est une autre histoire…

N’oublie pas de m’aimer… Je pourrais prononcer ces mots sans cesse.

Certains matins sans couleur, ralentis, monotones, je pourrais empoigner

mon téléphone, composer chacun de ses numéros et crier : « N’oublie pas

de m’aimer ! D’accord ?! Surtout tu n’oublies pas ! » Je pourrais sortir dans

la rue, sans même m’habiller ou me coiffer, arrêter la course des passants

pressés qui regardent le lointain ou leurs pieds, je les saisirais aux épaules et

je leur dirais : « N’oublie pas de m’aimer… »

Je dois être en manque. Lili a raison, nous devons retrouver l’amour.

Mon nouveau livre est né. J’ai tracé nerveusement des cercles

irréguliers autour de sa date de naissance. Je ne l’ai pas pesé, mais il n’est

pas léger. Écrire est devenu essentiel pour moi, presque vital. Comme ce

rendez-vous dans mon agenda, inscrit en diagonale, qui noircit plusieurs

heures de l’après-midi : « cardiologue ». J’aimerais frotter ce nom avec une

gomme magique. Contrôle annuel obligatoire de mon cœur greffé.

Impossible d’y échapper ou de modifier la date. Hasard de calendrier. Pour préserver l’euphorie de ce jour, je n’en ai parlé à personne, pas même à Lili.