Voyage du prince Fan-Férédin dans la Romancie

Guillaume-Hyacinthe Bougeant · Chapitre 1 sur 16

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Voyage du prince Fan-Férédin dans la Romancie

Épître

A Madame C B.

Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit.

Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à- dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle une trahison, une noirceur.

Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule, c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien, parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être, madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.