A bord de la Junon
Gibraltar
La citadelle.—Une consigne sévère.—L’aventure de la petite Johnston.—La clef de la Méditerranée.—Physionomie de la ville.—Les cavernes.—Point de vue.
8 août.
La grande baie de Gibraltar, ou d’Algésiras, a la forme d’un U renversé. La colonie anglaise occupe toute la partie orientale du golfe, et le colossal promontoire rocheux sur le flanc duquel elle est, en quelque sorte, accrochée, ne tient à la terre ferme que par une sorte de lande basse et inculte. La petite ville d’Algésiras est située en face de Gibraltar, de l’autre côté de la rade.
Notre première visite fut pour la citadelle, œuvre étrange et presque surhumaine. Dans l’intérieur de ces masses énormes de lave et de granit, la mine a partout creusé des casemates. A la pointe d’Europe, notre attention avait été attirée par des batteries dont les feux rasants semblent avoir la prétention de barrer le passage du détroit, et de notre mouillage nous avions aperçu de nouvelles batteries étagées sur trois rangs, à ciel ouvert ou couvertes, disséminées autant que dissimulées à tous les replis, à toutes les anfractuosités de la roche.
Aimez-vous les canons? De ce côté (pauvre Espagne!) on en a mis partout, et leur présence n’est révélée que par des trous noirs percés à des hauteurs invraisemblables dans les falaises à pic. Les galeries intérieures ne sont éclairées que par les embrasures des pièces. Le côté qui regarde l’Espagne, relié à la péninsule par l’étroite langue de terre nommée terrain neutre, est surtout fortifié de façon à repousser toute attaque et à déjouer toute surprise. Chaque objet est entretenu avec le soin minutieux et la propreté scrupuleuse qui caractérisent les établissements militaires anglais. Le gouverneur avait eu la gracieuseté de nous envoyer une permission spéciale avant que nous eussions pris la peine de la demander, en sorte que nous pûmes tout visiter sans rencontrer le moindre obstacle. Je dois ajouter que le garde d’artillerie chargé de nous guider dans les labyrinthes de la forteresse, un grand et beau garçon, bien pris dans son sévère uniforme, nous surprit un peu par le sans-façon avec lequel il empocha quelques pièces d’argent que nous pensions difficile de lui faire accepter. Notre premier «pourboire», au début de ce voyage, où sans doute nous étions destinés à en prodiguer un nombre respectable, tomba ainsi dans la main d’un soldat anglais. All right!
Le fort et la ville sont placés sous le régime d’un état de siège permanent. La discipline y est aussi stricte que celle d’une place investie; chaque jour, à neuf heures du soir, les portes sont fermées et ne sont rouvertes que le matin, sous quelque prétexte que ce soit.
Cette consigne est exécutée avec une rigueur absolue. Permettez-moi de vous conter une petite anecdote, qui vous montrera jusqu’à quel point peut aller la sévérité en pareille matière.
*
Il y a quelques années, un Anglais, résidant à Gibraltar, homme bien posé dans la ville, dont le nom m’échappe en ce moment et que nous appellerons, si vous voulez, M. Johnston, sortit un après-midi d’été, avec sa petite fille, dans un simple but de promenade. Ils franchirent les portes de la ville et s’avancèrent sur le terrain neutre. Le temps était très beau et très doux. L’enfant, enchantée de se trouver en un lieu nouveau pour elle, courait toujours en avant cherchant des coquilles, cueillant des herbes et jasant avec papa; si bien que les heures s’envolèrent, et le déclin du jour vint seul les avertir qu’il fallait songer à rentrer au logis. L’heure était déjà avancée. La petite avait, dans ses jeux, fait au moins le double de la route et, dès qu’il fallut hâter le pas pour retourner, se plaignit de la fatigue. M. Johnston prit sa fille par la main, puis se résigna à la porter. Ce cher fardeau ralentissait sa marche. La nuit survint, mais pas assez noire pour cacher la grande porte de la ville, qui se rapprochait de plus en plus.
Ils arrivent à cent pas des murailles, au moment où neuf heures commencent à sonner. Est-il trop tard? M. Johnston, exténué, désespéré, est saisi d’une idée subite. Il pose l’enfant à terre et lui dit: «Allons, Mary, cours après papa, vite, bien vite;» et lui-même, rassemblant toutes ses forces, s’élance, atteint la poterne, la franchit, en s’écriant: «Attendez! ma fille!…» La lourde porte roule sur ses gonds, se ferme avec un bruit sonore, les verrous sont poussés.
Avait-on vu l’enfant? Je l’ignore.
Le malheureux père s’adresse au sergent du poste:
—Monsieur, ayez la bonté d’ouvrir pour ma petite fille, qui est là, qui courait après moi.
—Impossible, monsieur, on n’ouvrira que demain.
—Mais je vous dis que c’est ma petite fille. C’est absurde. Elle est là, là, derrière la porte.
—Monsieur, je ne puis pas ouvrir. Demandez à l’officier.
M. Johnston entre comme un fou dans la chambre de l’officier.
—Capitaine, je vous en prie, donnez l’ordre qu’on ouvre cette porte. C’est pour ma fille, qui est là, de l’autre côté. Nous avons couru pour arriver à temps; moi, je suis entré le premier pour prévenir. Vous comprenez…
—Monsieur, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire ce que vous me demandez, mais la consigne est formelle. Je ne dois faire ouvrir pour quoi que ce soit.
—Mais, capitaine, une petite fille…
—Je vous assure que je ne peux pas.
—Mais il y a du danger pour elle. La peur, le froid… et puis, vous savez bien qu’il y a de mauvaises gens de ce côté. On peut l’emmener, on peut…
—Je comprends, monsieur, votre situation et vos angoisses, mais, je vous le répète, la consigne est absolue, formelle. Si j’y manquais, je serais destitué dans les vingt-quatre heures. Apportez-moi un ordre écrit du gouverneur, j’ouvrirai. Mais je doute qu’il le donne.
Aller chez le gouverneur, qui résidait fort loin de là, avoir l’ordre, revenir. Que de temps perdu! Le pauvre père perdait la tête.
Après de nouvelles supplications inutiles, il fut convenu que Mme Johnston, qui connaissait particulièrement la femme du gouverneur, la prierait d’intercéder pour elle. C’était, au dire de l’officier, le meilleur, sinon le seul moyen qui eût quelque chance de réussir.
On entendait les pleurs de l’enfant à travers la porte massive. Mme Johnston, prévenue en toute hâte, courut chez son amie, qui lui promit de faire tout au monde pour obtenir de son mari l’autorisation de faire rentrer l’enfant.
Le premier mot du gouverneur fut le même que celui des gardiens: impossible!
—Mais, mon ami, ce qui est impossible, c’est de laisser cette pauvre petite dans une situation aussi affreuse. Elle peut en mourir… Ces consignes-là sont faites pour la guerre, pour les hommes, et non pour les enfants.
—Elles sont ce qu’elles sont. On ne m’a pas laissé le droit de les apprécier, mon devoir est de leur obéir.
Mais la femme du gouverneur s’était juré de fléchir cette rigueur inexorable. Pendant une demi-heure, elle discuta comme une femme qui veut, elle aussi, et fit tant par ses prières et ses larmes que le vieux soldat fut enfin ébranlé.
—Eh bien! je ferai, dit-il, pour Mme Johnston et pour vous ce que je ne croyais jamais devoir faire. La consigne sera violée, la porte sera ouverte; mais ce que je ne ferai pas, c’est de violer en même temps l’esprit des ordres que j’ai reçus. Personne ne doit entrer dans la ville, personne n’entrera; M. Johnston pourra sortir et rester au dehors jusqu’à ce que la porte soit rouverte à la diane demain matin.
Le lendemain, à six heures, le père et l’enfant rentraient à Gibraltar.
*
J’ai dit tout à l’heure que le rocher ne défendait pas le passage, contrairement à une opinion assez répandue. La possession de cette fameuse «clef de la Méditerranée» est surtout une question d’amour-propre pour nos voisins d’outre-Manche. Un convoi de transports à vapeur pourrait franchir le détroit chaque nuit sans prendre le moindre souci des casemates et des forts anglais. Seule, une flotte, appuyée et protégée par les batteries, pourrait barrer le détroit, dont la largeur, entre Ceuta et la pointe d’Europe, dépasse 22,000 mètres. Aussi, dans le cas d’un grave conflit, quels nombreux navires ne faudrait-il pas à l’Angleterre pour maintenir ses communications avec Gibraltar, Malte et aujourd’hui Chypre?
En réalité, le rocher de Gibraltar n’est qu’un point fortifié de ravitaillement. Quels autres bénéfices représentent les dépenses d’un pareil établissement? La baie d’Algésiras est peu sûre; elle est exposée aux vents du sud-ouest, qui parfois arrachent les navires et les jettent à la côte. Le port de Gibraltar n’a pas une grande valeur commerciale. On y trouve de bon charbon, fourni aux vapeurs de passage par une vingtaine de lourds bateaux dits «_colliers_», des moutons du Maroc, meilleurs que ceux dont l’Algérie encombre nos marchés, et il s’y fait un chiffre modeste d’importations en Espagne de quelques produits d’usage courant, la plupart introduits par des contrebandiers.
On ne pénètre dans la ville qu’en franchissant pont-levis, poternes et chemins tournants; puis on traverse une grande place en forme de triangle, bordée de casernes. L’artère principale court parallèlement à la mer jusqu’à la pointe d’Europe, où l’on rencontre, jetés çà et là, dans de charmants bouquets de verdure—les seuls qui tachettent agréablement le roc, presque partout dénudé et comme rongé—les cottages des principales familles anglaises. Cette rue, la seule où règne un peu d’animation, est propre, bien construite, mais ne présente aucun caractère spécial.
Peu de marchands anglais dans les magasins, où l’on remarque des juifs, des Espagnols et quelques Maures, tous petitement installés, âpres au gain et ayant la réputation d’être peu délicats en affaires. Étrangers, défiez-vous des juifs de Gibraltar!
On circule à travers un public déjà bigarré comme celui d’une ville d’Orient. Les uniformes rouges de l’infanterie anglaise se rencontrent avec les costumes des soldats espagnols, campés sur les limites du terrain neutre; les longues lévites noires des juifs, coiffés d’un petit bonnet toujours crasseux, font tache avec les blancs burnous des Marocains, et les modernes costumes européens tranchent avec ceux des paysans andalous, coiffés du large chapeau relevé en gouttière. Ajoutez à ces types si divers les toilettes absolument voyantes des señoras des environs, et principalement de Malaga, portant la classique mantille et jouant de la prunelle aussi bien que de l’éventail pour mieux attirer l’attention.
Rien de remarquable dans l’architecture des quelques églises, temples, synagogues et édifices publics que l’on rencontre. En dehors des casernes, le palais du gouverneur est le seul bâti dans d’assez vastes proportions.
Gravissons au delà des maisons, dont les dernières n’atteignent pas à la moitié de la hauteur du rocher. On remarque d’abord les ruines assez imposantes d’un vieux château maure; puis, dominant également la ville, une douzaine d’obélisques ou de colonnes commémoratives, parmi lesquelles celle surmontée du buste de sir Elliott, l’énergique défenseur du siège de 1782.
On explore ensuite de vastes cavernes. La principale, dite de Saint-Michel, a son entrée à mille pieds au-dessus de la mer; à l’intérieur, on descend toujours, en traversant une succession de salles immenses d’où pendent de larges stalactites, puis on arrive à des passages resserrés, bas, infranchissables, situés à environ cinq cents pieds au-dessous de l’ouverture de la caverne. L’air vicié, nous a-t-on dit, empêche des investigations plus profondes. Chose curieuse: en cet endroit, on entend distinctement le bruissement des flots, ce qui tendrait à faire croire à une communication de ces grottes avec la mer.
Le rocher, d’ailleurs, est complètement dépourvu de sources; aussi est-on obligé de se contenter de l’eau du ciel, soigneusement recueillie dans des réservoirs, alimentés à l’aide d’un système de drainage pratiqué sur les flancs des roches et jusque sur le toit des maisons.
La population de Gibraltar est d’environ 20,000 habitants, Espagnols pour la plupart. La garnison est en ce moment puissamment renforcée par les détachements que la politique «d’expansion» (nos voisins pourraient traduire: expensive politic) tient prêts à diriger sur Chypre, sur la côte d’Afrique ou vers le cap de Bonne-Espérance; elle ne compte pas moins de 6,700 hommes, y compris artillerie, génie et transports. Le gouverneur, actuellement en congé, est le général lord Napier de Magdala; il est remplacé en ce moment par le major général Somerset.
Du haut de Gibraltar, quel que soit l’endroit où l’on se place, on jouit d’un des plus beaux panoramas qu’il soit donné de contempler. Du côté sud, on a devant soi le large détroit, l’infini des deux mers dont les lignes extrêmes se fondent dans l’azur, l’immense développement de la côte africaine; sur la côte d’Europe, Gibraltar, Algésiras, Tarifa, et en arrière le soleil, à son coucher, embrasant de reflets d’un rose ardent les gorges abruptes des sierras de Grenade et de l’Andalousie…
Mais l’homme n’a guère contribué à cette magnificence; le seul collaborateur de la nature en ce lieu fut le légendaire Hercule, qui sépara de ses puissantes mains le mont Calpé d’avec le mont Abyla; et pour résumer mon impression sur des temps moins fabuleux, je n’ai trouvé dans cette «guérite» inutile qu’une chose intéressante, c’est un dessin de Henri Regnault fait à grands coups de charbon sur le mur intérieur de l’une des casernes.
LES ILES MADÈRE
Passage du détroit.—La vie à bord.—La baie de Funchal.—Une fête villageoise.—Politique et philanthropie mêlées.—Voyage à Porto-Santo.—Politesses et congratulations.—Excursion au Grand Corral.—Trop de vin de Madère.
10 août.
Nous avons quitté Gibraltar avant-hier au soir, favorisés par un temps superbe. La traversée du détroit avec un beau crépuscule est une promenade charmante. Le vaste horizon ouvert devant nous semblait accalmi pour toujours; poussés par une très légère brise, les navires que nous croisions paraissaient immobiles et comme endormis sur la mer, à peine bercés par une molle et longue houle du large, écho affaibli de quelque tempête lointaine.
Nous passions, rapides, à côté d’eux. La nuit, se faisant peu à peu, effaçait les éclats de lumière que les derniers rayons du soleil avaient fait briller aux cimes des montagnes. Chaque instant nous apportait ainsi un aspect nouveau. Les terres, devenues noires, semblaient enfin confondre leurs détails dans une teinte uniforme; mais voici que l’astre des nuits se levant derrière nous était venu projeter des ombres nouvelles, dessiner des formes imprévues et nous montrer une dernière fois cet ancien monde, que nous ne fuyions avec tant d’insouciance que dans l’espoir presque assuré de le revoir un jour.
On n’apercevait plus du vieux continent que le phare du cap Spartel, brillant comme une étoile, lorsque nous nous sommes décidés à quitter le pont pour prendre un peu de repos dans nos cabines.
Hier et aujourd’hui, nous avons été poussés par une belle brise de vent arrière, qui permet à la Junon d’établir toutes ses voiles carrées. Cette vue nous enchante. Nous nous sentons devenir plus marins, mais nous sentons aussi vaguement qu’il nous faut encore quelques jours pour pouvoir braver impunément les fureurs ou seulement les impatiences du terrible Atlantique.
Notre route est dirigée sur Madère. Pendant la nuit qui a suivi la sortie du détroit, on a rencontré bon nombre de navires. Maintenant, nous n’en avons plus un seul en vue, et nous voilà pour la première fois au milieu de la grande solitude.
Je ne dirai que peu de choses de la vie du bord; les incidents qui se passent sur un navire, à moins d’être très graves, n’ont guère d’intérêt que pour ceux qui l’habitent. Notre existence est fort régulière, et nous la trouverons peut-être monotone dans le cours des longues traversées (heureusement le programme du voyage n’en contient qu’un petit nombre). On déjeune à neuf heures et demie, on dîne à cinq heures; la table, je crois l’avoir dit, est bonne, mais le service se ressent un peu de la précipitation du départ. Deux fois par jour, nous nous trouvons donc tous réunis dans le salon arrière, situé sur le pont. Outre les voyageurs, il y a là le commandant, l’aumônier, le secrétaire de l’expédition, deux professeurs, MM. Collot, de la Faculté de Montpellier, et Humbert, de la Faculté de Paris, et le docteur, M. Debely.
Presque tous nous sommes jeunes, tous heureux de faire ce voyage; les repas sont donc gais, et les relations promettent d’être agréables. Dans la journée, nous avons pour tuer le temps la bibliothèque du bord, qui compte environ 500 volumes, dont une collection du Tour du Monde, déjà fort demandée; un trapèze et des anneaux destinés aux amateurs de gymnastique, de grands fauteuils sur la dunette, dédiés aux rêveurs. Pour combler le vide laissé par ces éléments peut-être insuffisants, il nous reste nos conversations, notre patience, et en dernier ressort le sommeil, dont quelques-uns, fort sensibles au mal de mer, font un usage immodéré.
Aujourd’hui même a commencé la série des conférences données par les professeurs embarqués dans ce but. La séance a été ouverte par le commandant, qui nous a dit quelques mots sur les principes généraux de la navigation; il nous a appris bon nombre de choses absolument élémentaires, que tous cependant, je crois, nous ignorions complètement. Bientôt nous serons capables, non de conduire un bâtiment, science compliquée et qui nous serait sans doute parfaitement inutile, mais de comprendre comment on arrive à le conduire.
En satisfaisant notre curiosité, cela nous permettra de suivre la marche du navire, d’apprécier les difficultés que nous pourrons rencontrer, et qui sait, si l’un de nous, dans une circonstance fortuite, ne sera pas heureux de retrouver quelque jour dans sa mémoire la trace de ces entretiens, qui ne sont aujourd’hui qu’un passe-temps?
Après une courte leçon sur les compas, les cartes, les angles de route, M. Humbert prend la parole et nous donne, aux points de vue géographique, historique et économique, d’intéressants renseignements sur Madère, les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert.
Vous n’attendez pas de moi, n’est-ce pas? que je me fasse, à mon tour, professeur. Ce livre n’est pas un recueil scientifique, et vous savez, sans nul doute, que les conférences écrites valent moins encore que les discours récités. Remontons donc sur le pont. Voici le second coup de la cloche du dîner. A table. Demain matin, nous serons à Madère.
14 août.
Dimanche, c’était le 11, je me suis levé de bonne heure, et, comme de toute belle action, je fus récompensé; mais, ce qui est plus remarquable et plus rare, je le fus en ce monde, et tout de suite.
La mer, toujours belle, était à peine sillonnée de quelques courtes vagues; nous avions, à droite, l’île de Porto-Santo; à gauche, un peu sur l’avant, un groupe de terres tout en longueur, d’aspect désolé, de formes bizarres, nommées les Desertas, et droit devant, un énorme massif, aux pans doucement ondulés, éclairé en plein par les rayons du soleil levant: c’était la grande île de Madère. Elle semblait sortir de l’onde, toute fraîche et parée de ses grâces naturelles, comme Vénus Amphitrite.
Bientôt, passant au sud de la pointe occidentale de l’île, prolongeant à petite distance une côte où venaient aboutir de pittoresques vallées, la Junon atteignit l’entrée d’une grande baie demi-circulaire, la rade de Funchal.
J’ignore quelles surprises nous réserve ce voyage, et si les splendeurs des forêts tropicales, la majesté des terres antarctiques, les bizarreries de la civilisation orientale nous feront perdre le souvenir de notre arrivée à Madère. J’ose en douter. Je n’entreprendrai pas de décrire ce panorama enchanteur. Quand je vous aurai dit qu’au pied de collines élevées, couvertes de forêts et de plantations, la modeste capitale s’étend et s’éparpille au bord de la mer, coquettement, capricieusement; que toutes les teintes végétales, depuis le vert sombre des pins, entrevus à travers les nuages, jusqu’à la nuance douce et pâle des bananiers, se confondent dans un harmonieux ensemble sans jamais se heurter; que l’arc gracieux de la baie s’arrête, d’un côté, à de belles falaises à pic et, de l’autre, se termine par un étrange rocher planté sur la mer comme le piédestal de quelque statue gigantesque; quand j’aurai compté et nommé les ruisseaux, parfois torrents, qui dévalent le long des ravins, égayant et fertilisant tout ce qui les approche…, aurez-vous le tableau sous les yeux? Hélas! non. Je cherche moi-même à le retrouver et n’y parviens qu’avec peine. Ce qui me reste, ce que je puis vous dire, c’est l’impression:
La baie de Funchal n’est pas un lieu gai, riant, c’est plutôt un lieu calme et reposé; la gravité des hautes montagnes tempère l’ardeur luxuriante des vallées qui en descendent. L’endroit semble fait, non pour ceux qui veulent commencer la vie, mais plutôt pour ceux qui voudraient paisiblement la finir. Il s’en dégage un charme très grand, un peu sérieux, presque triste vers le soir. Ce petit monde est une solitude. L’esprit fatigué, le cœur malade pourront, dans le spectacle de cette oasis perdue au milieu de l’Océan, chercher et trouver des consolations, mais ils n’y trouveront que cela. Ils auront échangé le tumulte contre l’isolement.
Dès que nous fûmes au mouillage, plusieurs embarcations vinrent se ranger le long du bord, nous offrant du poisson frais, des légumes et des fruits, parmi lesquels de magnifiques raisins et de petites figues excellentes. Une nuée de petits êtres à la peau bronzée sollicitent nos largesses, puis plongent et replongent pour pêcher la menue monnaie que nous leur jetons par-dessus le bord.
Descendons à terre. Le mode de débarquement est assez original et même assez amusant. Bien que la baie soit généralement tranquille, une petite houle du large y entre aisément, et comme il n’y a pas de quais, du moins en face de la ville, un canot ordinaire ne pourrait déposer ses passagers à pied sec qu’en certains jours de calme parfait. Aussi les embarcations du pays sont-elles toutes à fond plat; dès que l’une d’elles va aborder, tous les bateliers et flâneurs de la plage vont au-devant; les uns la prennent de chaque côté, d’autres s’attellent à une corde qui leur est jetée du bateau, et, au moment où la lame arrive, le traînant sur les galets l’espace d’une quinzaine de mètres, ils le conduisent hors de l’atteinte de la mer.
On embarque de même; en sorte que chaque appareillage pour aller de la terre à bord est un lancement en miniature.
C’est dimanche. La ville semble déserte. Les notables sont à la campagne, dans les gorges. Ce qui reste d’habitants est monté à une chapelle qui domine la rade, dans laquelle on prie, et autour de laquelle on s’amuse. Allons-y.
La chaleur est accablante, et nous mettons près de deux heures à gravir la montée. Le chemin, bordé de maisons basses et de longs murs formant terrasse, est étroit et pavé d’abominables galets. Cependant des plafonds de verdure ombragent parfois la route, et, de chaque côté, des plantes grimpantes sont entrelacées aux rameaux des arbres ou suspendues en guirlandes. Nous reconnaissons les produits les plus divers de la flore de l’Europe et des tropiques. Dans la partie inférieure, nous avons rencontré les cactus, les bananiers, les palmiers, les lauriers-roses; mais bientôt, à côté des aloès et des cannes à sucre, nous retrouvons la ronce sauvage et le lierre d’Europe, puis le platane, le chêne, l’orme et des fleurs en profusion: des glycines, d’énormes fuchsias, et l’héliotrope, le lis du Cap, le myrte, l’amaryllis, le magnolia, etc.; j’ai déjà parlé de ce superbe raisin, dont les grappes, suspendues au-dessus de nos têtes, nous font penser à la terre promise.
Nous arrivons à la chapelle au moment où se termine la fête religieuse. De chaque côté du portail, ou, pour être bien sincère, de la porte, de hauts mâts livrent à la brise les pavillons du Portugal et de la France, de l’Angleterre et des États-Unis. L’intérieur de l’édifice, tout entier construit en basalte, est tendu d’étoffes de couleur claire et éclairé a giorno. Un orchestre, presque entièrement composé de violons, joue des airs quasi dansants et que ne désavoueraient point nos ménétriers. Au dehors, des bombes, des fusées éclatent dans les massifs où sont dressées de nombreuses buvettes enguirlandées de magnifiques hortensias bleus. Et, pendant que l’on entre et que l’on sort, que l’on va et que l’on vient, j’admire le superbe point de vue.
Partout des collines couvertes de bois épais; au-dessous ce sont des maisons isolées qui se détachent dans la verdure, et, presque au centre de la rade, notre blanche Junon, maintenant bien sage sur l’immense miroir de l’Océan sans limites.
Notre retour en ville comptera certainement parmi les plus gais incidents du voyage. Les voitures n’existant pas à Madère, à cause de la déclivité très sensible du terrain, on ne circule qu’à cheval ou en traîneau. Quand il s’agit de monter, les traîneaux sont tirés par des bœufs, fortes et vigoureuses bêtes au pied sûr qui partent au pas accéléré, encouragées par les cris étourdissants de leurs conducteurs, et mieux encore par de fréquents coups de bâton appliqués sans ménagement sur leurs robustes échines. De temps en temps, l’un des conducteurs place sous les patins du traîneau un petit sac contenant de la graisse, afin de rendre le frottement plus doux. De là cet aspect poli et luisant du pavé de Funchal, exclusivement composé de galets roulés. Pour descendre, les frêles véhicules sont lancés sur les pentes, conduits et à peine retenus à l’aide de cordes dont les guides se servent surtout pour éviter les chocs aux tournants.
Nous embarquons dans une dizaine de traîneaux placés en file indienne, et au signal: En avant! nous voilà glissant avec une vitesse presque vertigineuse; nos guides, doublement entraînés par nos folles excitations, suants et ruisselants, essoufflés et haletants, conservent encore assez de sang-froid pour éviter les abordages, qui ne seraient pas sans danger, et, en dix minutes, nous voilà au bas de la colline.
N’ayant qu’une faible confiance dans les cordons bleus de ce ravissant, mais primitif séjour, nous revînmes à bord pour l’heure du dîner et nous apprîmes une grande nouvelle: la Junon appareillerait le lendemain matin… Ouais! Et nos trois jours de relâche! On nous rassura bien vite. La Junon appareillerait, mais non pour prendre la haute mer; elle aurait l’honneur de recevoir à son bord M. le gouverneur civil des îles Madère, le conduirait à l’île de Porto-Santo, à deux heures d’ici, et le ramènerait dans la même journée.
Il s’agissait donc d’une simple excursion, que nous pouvions à notre gré faire ou ne pas faire. On nous disait que Porto-Santo n’avait pas été visitée par un navire étranger depuis cinq ou six ans, et que le gouverneur lui-même ne s’y rendait guère qu’une fois tous les deux ans, n’ayant pas de navire convenable pour l’y mener.
Il y avait là de quoi piquer notre curiosité. Déjà notre imagination découvrait les choses les plus invraisemblables dans cette colonie genre Robinson suisse, située à soixante heures de Lisbonne et à cinq jours de l’Exposition universelle.
Mais pourquoi cette promenade? Voici.
Le groupe des îles Madère est administré par deux gouverneurs: l’un civil, don Alfonso de Castro; l’autre militaire, le colonel Alex. Cesar Mimoso, se partageant assez inégalement les attributions du pouvoir exécutif. Le premier a tout le poids des affaires locales; le second, le commandement des troupes, véritable sinécure. Le territoire est divisé en municipalités, à la tête desquelles sont placés des maires nommés par le roi, sur la proposition du gouverneur civil. L’île de Porto-Santo, située à vingt-cinq milles environ nord-est de Madère, forme l’une de ces municipalités et concourt avec elles pour la nomination des trois députés que la colonie envoie au Parlement portugais.
Tandis que, sous les rayons d’un ardent soleil, nous gravissions les pentes caillouteuses qui conduisaient à la fête villageoise, notre commandant, strict observateur des formalités, était allé mettre des cartes chez les gouverneurs et, quelques instants après, recevait à bord la visite d’un aide de camp du colonel Mimoso.
Après l’aide de camp, arrive un abbé. C’est le tuteur d’un jeune Français qui habite Madère avec sa famille. M. Goubaux,—notre aimable compatriote,—ayant aperçu du haut de sa villa, située sur une des collines qui dominent la rade, la Junon portant le pavillon du pays natal, avait député en toute hâte son aumônier pour nous transmettre, avec ses compliments de bienvenue, la plus cordiale invitation.
On cause de choses et d’autres: de la France d’abord, puis de notre expédition, puis de l’île, de ses habitants, de ses mœurs; enfin on en arrive,—il y avait cependant deux abbés dans le groupe,—à dire un peu de mal du prochain:
—Vous venez de recevoir la visite de l’aide de camp du gouverneur militaire; c’est un homme charmant,—dit le visiteur;—l’autre, quoique civil, n’est, assure-t-on, pas de même. Il ne rend point les visites, et, tout dernièrement, nous avons eu ici une frégate française dont le commandant a laissé sa carte chez lui; il paraît qu’il n’a même pas renvoyé la sienne. Je vous préviens, afin que vous ne soyez pas surpris si vous avez le même sort.
—Commandant, annonce aussitôt le timonier de service, une embarcation portant pavillon portugais se dirige vers le bord.
Les longues-vues sont braquées sur le nouvel arrivant.
—Eh mais! c’est le gouverneur, s’écrie l’abbé, du ton d’un homme surpris en flagrant délit de jugement téméraire.
C’était, en effet, le gouverneur civil, en personne. Remue-ménage, coups de sifflet, quatre hommes à la coupée pour rendre les honneurs. Don Alfonso de Castro monte à bord et souhaite la bienvenue au commandant. La conversation, d’abord banale, comme les débuts de toute entrevue officielle, se trouva, sans qu’on sache comment, amenée sur la situation générale de l’île et de ses dépendances. On parla donc de Porto-Santo. Ce coin de terre, un peu déshérité, avait été plus malheureux cette année que les années précédentes, la récolte du raisin, peu importante, avait assez bien réussi, mais le maïs avait complètement manqué; bref, une famine s’en était suivie. Le gouverneur avait envoyé des embarcations avec des vivres, et les rapports des derniers jours étaient satisfaisants; mais «il regrettait bien de ne pouvoir juger par lui-même de la situation; il aurait voulu rassurer par sa présence toute cette population presque abandonnée;—de plus, le moment des élections approchait, et on pouvait craindre… un mauvais résultat.»
Ah! politique, ma mie, nous te retrouverons donc partout, et toujours… et la même!
Bref, le commandant offrit à M. le gouverneur de le conduire à Porto-Santo pour relever le moral de ses administrés, et de leur fournir des vivres s’ils en avaient besoin.
Son Excellence était homme trop bien élevé et trop diplomate pour demander un service de cette nature, mais trop bon administrateur aussi pour ne pas l’accepter. Après toutes les hésitations obligatoires, il fut donc convenu que la Junon ferait ce petit voyage.
Le lendemain, à l’aube, le gouverneur, accompagné de quelques notables, embarque. Tout est paré. Le pavillon portugais est hissé au grand mât.—«Machine en avant!»—Vers dix heures nous mouillons devant Baleria, petite ville de 1,200 habitants, et tout aussitôt nous descendons à terre. Je pensais, en arrivant dans cette île si peu fréquentée, faire ample moisson d’observations intéressantes. Erreur! J’ai retrouvé là Madère, mais Madère stérile et desséché, Madère sauvage et déguenillé; des ruines sans caractère, des costumes sans couleur, un soleil dur et sans reflets, se répercutant sur des roches aux arêtes banales. Quant aux notables, que la redingote noire et le chapeau à haute forme étaient loin d’embellir, on eût pu les confondre avec quelque députation d’un petit bourg du midi de la France.
Revenons donc bien vite avec la Junon à Funchal. Le gouverneur est enchanté; il a rempli sa mission, il a constaté qu’il n’est point nécessaire de recourir à nos vivres, attendu que nul ne meurt de faim dans l’île, que le conseil municipal est respectueux et que la population semble animée d’un fort bon esprit. Que peut être, auprès de satisfactions aussi légitimes, l’ennui de n’avoir pu, par la faute de Neptune, faire honneur au déjeuner et au dîner succulents que lui avait préparés notre chef!
Le lendemain matin, au moment où nous partions en cavalcade pour le Grand Corral, le commandant recevait la très aimable lettre de remerciements que voici:
Funchal, le 13 août 1878.
Monsieur le commandant,
Je viens vous faire mes remerciements les plus sincères du grand service que vous venez de rendre à l’administration supérieure de ce département, en mettant le navire de votre commandement à ma disposition pour me conduire à l’île de Porto-Santo, qui lutte avec de grandes difficultés et qui est menacée de la famine.
Convaincu de la nécessité de m’informer par moi-même de l’état de l’île, et voyant que ma présence donnerait un peu de courage à ces pauvres gens, j’ai accepté volontiers l’offre si aimable que vous avez bien voulu me faire, et qui atteste si bien les sentiments de philanthropie qui sont l’apanage de la grande nation française.
La manière dont j’ai été reçu par vous, les attentions dont j’ai été l’objet de la part de tous ces messieurs qui composent l’expédition française autour du monde m’imposent le devoir de vous manifester les sentiments de ma reconnaissance la plus profonde.
Du service que vous m’avez rendu en me conduisant à Porto-Santo, et des offres généreuses que vous m’avez faites de transporter des vivres ou de les fournir vous-même des provisions de la Junon aux habitants de cette île, je m’empresserai de rendre compte à mon gouvernement par le premier bateau, et je suis bien sûr qu’il vous remerciera de toutes ces marques d’attention et de bienveillance envers son délégué dans ce département, et envers les malheureux habitants de Porto-Santo.
En vous priant de présenter à vos compagnons de l’expédition l’expression de ma gratitude, veuillez agréer, monsieur le commandant, avec mes vœux pour votre bon voyage, les assurances de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Votre dévoué serviteur,
Le gouverneur civil,
ALFONSO DE CASTRO.
La presse locale, écho un peu emphatique de la politesse officielle, joignait ses remerciements à ceux du gouverneur et insérait en première colonne, dans le Jornal do Commercio, un article d’une extrême amabilité.
La lettre et l’article étaient rédigés en français.
Il n’était pas possible d’être plus gracieux, et vous voyez que les Madériens, en somme, sont loin d’être des sauvages.
Je vous ai dit que nous avions organisé une excursion pour aller en bande au Grand Corral. Corral, vous le savez, signifie col, défilé, et le Grand Corral est le plus imposant, le plus pittoresque des passages qui, tournant le pic Ruivo, ancien cratère de 1,800 mètres de hauteur, permettent de se rendre sur le versant nord de l’île. C’est la promenade obligée des nouveaux arrivants.
De telles excursions, faites en groupe, gaiement, par un jour clair et un temps sûr, avec quelque bonne cantine, pourvue des éléments d’un pique-nique sagement ordonné, sont charmantes, mais indescriptibles. On admire, on s’exclame à chaque tournant de route, à chaque point de vue nouveau; on plaisante les cavaliers novices; dans les haltes, chacun suit son penchant ou sa fantaisie; les chasseurs s’enfoncent dans les fourrés, les botanistes butinent çà et là; l’un prend un croquis; l’autre, armé du petit marteau, se charge d’échantillons géologiques. Si on se fatigue, on ne s’en aperçoit qu’après, et d’ailleurs un bon souvenir ne passe pas si vite qu’une courbature.
A la tombée de la nuit, quelques-uns d’entre nous sont allés rendre visite à l’hospitalier compatriote qui nous avait, l’avant-veille, transmis une si aimable invitation. Ils furent, bon gré mal gré, retenus à dîner et, après quelques heures de cordiale causerie, s’en revinrent à bord. Nous partions le soir même à dix heures, malgré tous les efforts du gouverneur pour nous garder un jour ou deux de plus.
*
Ainsi se passa notre relâche à Madère. De ce coin du monde, enchanteur, exceptionnel, on ne connaît que la douceur de son climat et la bonté de son vin. Encore ne connaissons-nous guère l’un et l’autre que par ouï-dire. Le séjour de Madère est très recommandé aux phtisiques; mais, jusqu’à présent, les Anglais et les Allemands ont presque seuls utilisé les admirables ressources hygiéniques de cette île. Cela est fâcheux, et pour nous, qui sommes bien loin de trouver à Nice, voire même en Algérie, des conditions aussi favorables, et pour Madère, où, malgré les splendeurs d’un paysage unique au monde, on s’ennuie comme dans un désert.
Il est curieux de remarquer que les gens du pays gagnent la phtisie à Madère au moins aussi facilement que les étrangers s’en guérissent. Il y a là un mystère dont l’éclaircissement n’est pas de notre compétence et ne nous a pas été donné.
Mais parlons un peu du vin. On croit généralement que Madère n’en produit plus, que les vignes sont arrachées et qu’il n’existe plus d’autre vin de Madère que celui que l’on confectionne si habilement à Cette et dans d’autres endroits. Moitié vérité, moitié erreur, comme dans la plupart des «on dit». Madère a vu ses vignes détruites par l’oïdium de 1852 à 1854; elle les a replantées en partie vers 1864, et, depuis cette époque, le phylloxera, gagnant de plus en plus, a, chaque année, réduit les récoltes. On a recommencé l’arrachement, et on cherche là, comme partout, un remède à ce fléau dont souffre le monde entier depuis quelque dix ans.
Cela étant, y a-t-il du vin à Madère? Et des touristes comme nous peuvent-ils avec certitude emporter un échantillon bien authentique de ce vin dont bientôt on niera l’existence?—Je vous dirai d’abord que nous en avons bu d’excellent, et les pauvres vignerons se plaignent de ce qu’il n’y a que trop de vin à Madère. Depuis celui de l’an dernier, qui vaut 25 sous la bouteille, jusqu’à celui de l’année 1842, qui vaut 25 francs, c’est par quarante et cinquante mille litres qu’il faut compter le stock en magasin. C’est l’acheteur qui fait défaut, et une légère baisse de prix ne suffirait pas à le ramener. Le madère, en effet, n’est guère buvable qu’après quatre ans; il n’est bon qu’après huit ou dix ans, et n’a tout son parfum qu’à sa majorité.
On ne peut avoir une bouteille de madère de dix ans à moins de 8 francs; sa valeur augmente de près de 1 franc par année. Comment lutterait-il avec les savantes combinaisons de nos chimistes modernes? La différence est trop grande. Il n’y a donc qu’à s’incliner devant la puissance industrielle de notre époque, cultiver l’orge, la canne et le blé, laisser les vieux fûts de Funchal vieillir dignement dans leurs caves, et piocher la chimie organique et alimentaire, qui nous réserve bien d’autres perfectionnements.
DE MADÈRE A RIO-DE-JANEIRO
Embarras du choix.—Aspect de l’île Saint-Vincent.—Excursion à terre.—Les costumes et les mœurs.—L’archipel des îles du Cap-Vert.—Enthousiasme des collectionneurs.—La Tactique.—En mer.—Le postillon du Père Tropique.—Baptême de la ligne.—Le matelot d’aujourd’hui.—Récréations astronomiques.—Une soirée intime.—Brumes et courants.—Arrivée à Rio-de-Janeiro.
En mer, 17 août.
Nous avions reçu à Madère une dépêche annonçant que la fièvre jaune venait de se déclarer à Dakar, notre prochaine relâche. Impossible donc d’y aller; et nous voilà comme des gens qui, n’ayant pas trouvé de place au Théâtre-Français, cherchent à se rabattre sur le Gymnase, le Vaudeville ou l’Odéon.
Le commandant fit en cette occasion une petite expérience qui ne réussit point. Il s’y attendait, je suppose. La Junon pouvait choisir entre les îles Canaries (Ténériffe) et les îles du Cap-Vert (Saint-Vincent ou la Praïa). Ténériffe était plus séduisant; mais de là à Rio-de-Janeiro, il faut compter quinze à seize jours de mer, tandis que, des îles du Cap-Vert, c’est environ trois jours en moins. Les avis étaient fort partagés; les Capulets Ténériffe et les Montaigus Saint-Vincent ne semblaient pas disposés aux concessions, et, comme il arrive en bien d’autres controverses, ils paraissaient d’autant mieux affermis dans leurs opinions, qu’aucun d’eux ne connaissait le pays qu’il honorait de ses préférences.
M. Biard, tout en maintenant son droit indiscuté de relâcher au point qui lui conviendrait le mieux, nous fit savoir que, si nous nous mettions d’accord, la Junon se rendrait au point que désignerait l’unanimité des suffrages.
L’entente n’ayant pu se faire, le commandant trancha cette minime difficulté, et nous sommes en route pour Saint-Vincent, que sans doute nous atteindrons demain vers midi.
Le temps est magnifique; les vents alizés nous ont poussés rondement. Dans la nuit du 14 au 15, nous avons passé au milieu de l’archipel des îles Canaries, les sept îles Fortunées des anciens. A peine avons-nous entrevu, par tribord, le phare de Palma et «deviné» de l’autre côté le fameux pic de Teyde. Je me console de ne pas le voir en songeant qu’il y a quelques mois à peine il m’était donné de contempler longuement le superbe Ararat…, et je me console encore davantage en relisant l’admirable description qu’a faite M. de Humboldt du pic et de son cratère.
Hier, nous sommes entrés dans la zone tropicale; la brise mollit un peu, et la température s’élève assez vite. A Funchal, nous avions de 18° à 22° centigrades; la moyenne maintenant est de 27°.
22 août.
Enfin, lecteur, qui m’avez si obligeamment suivi jusqu’aux confins de l’hémisphère boréal, je puis donc vous remercier de votre patience en vous rendant un signalé service; je vais vous donner un conseil, non pas de ces conseils qu’on appelle banalement un conseil d’ami, mais un vrai, un bon, un excellent conseil: N’allez jamais à Saint-Vincent!
Nous avons quitté ce rocher tondu et pelé, il y a plus de trente heures, et nous en sommes encore ennuyés, presque grincheux. Viennent bien vite les horizons grandioses de la baie de Rio-de-Janeiro, les ombres magnifiques des forêts brésiliennes, pour nous faire perdre le souvenir de ce paysage terne, sec et roussâtre, qu’il nous a fallu supporter pendant deux jours.
Entendre parler d’un pareil endroit n’est peut-être pas aussi désagréable que d’y être, et puis, je voudrais justifier à vos yeux ma sévérité. L’enthousiasme seul a droit à l’indulgence.
J’en dirai donc quelques mots.
Le 18, à dix heures du matin, nous avons aperçu les îles du Cap-Vert, San-Antonio à droite et Saint-Vincent à gauche. Elles sont fort élevées et le paraissaient d’autant plus que toute leur partie supérieure nous était cachée par les nuages. Point de végétation, quelques formes bizarres, des tons durs et comme plaqués sur le flanc des montagnes.
A deux heures, nous entrons dans la baie «Porto-Grande», et bientôt nous sommes mouillés en face de la petite ville de Mindello, à côté d’un paquebot anglais qui va partir pour l’Europe. Devant nous s’étalent des collines rocheuses, sans grâce, sans grandeur et sans caractère; au-dessus ondulent quelques montagnes, dont les teintes grises se détachent d’une façon triste sur le ciel pur.
La ville est située tout au fond de la baie; une assez grande construction, la maison du gouverneur, et, à côté, l’église, émergent parmi des lignes de toitures sombres recouvrant des murs blancs. Au bord de la plage, on remarque les longs toits noirs des dépôts de charbon des compagnies anglaises. Mindello ne doit son existence qu’à sa baie, la seule sûre de tout l’archipel, et qui sert de point de relâche et de ravitaillement aux vapeurs qui font le service du Brésil et celui du Cap de Bonne-Espérance. Nos paquebots des messageries cependant n’y touchent pas et ont, jusqu’à présent, conservé Dakar, sur la côte africaine, comme point d’escale régulière.
Ce petit port de Saint-Vincent ne vit donc que du charbon et par lui seul; aussi le pavillon portugais, qui flotte au sommet d’un poste d’observation dominant la ville, est-il moins remarqué que les pavillons tricolores—rouge, bleu, blanc—des charbonniers anglais. Là, comme à Gibraltar, comme à Madère et à Ténériffe, l’Angleterre, grâce à ses «Indes noires», semble régner; le commerce est entièrement entre les mains des Anglais; un voile de poussière salissante s’étend le long de la plage et sur la rade elle-même, et en partant on éprouve le besoin de se débarrasser bien vite de la houille qui a envahi votre visage et vos vêtements.
Le siège du gouvernement des îles du Cap-Vert est à La Praïa, dans l’île Santiago; mais le climat en est malsain et l’ancrage assez dangereux pendant l’été; aussi est-il question d’ériger Mindello en capitale du groupe, malgré la stérilité presque complète de toute l’île Saint-Vincent, encore inhabitée il y a seulement une vingtaine d’années. On m’a montré à Mindello le premier habitant de l’île, un nègre de soixante-dix ans.
Autour de nous sont mouillés plusieurs navires, dont la présence donne un peu d’animation à un tableau dont l’ensemble est assez décourageant. Depuis notre départ de Madère, nous n’avons rencontré que des oiseaux de mer, et une pauvre hirondelle qui après nous avoir suivis pendant deux jours a pris son vol en avant en apercevant la terre. Aussi, malgré le triste horizon des montagnes arides, la vue de tous ces bateaux et des maisons blanches du rivage a-t-elle le pouvoir de nous distraire énormément; la découverte de deux ou trois palmiers rabougris et de quelques touffes de tamarins nous fait espérer la rencontre d’une oasis, et nous nous précipitons dans les canots des indigènes avec un empressement et une ardeur tout à fait juvéniles.
Nous sommes assaillis à terre par une nuée de petits mendiants noirs et nus; quelques-uns nous sont présentés par leurs mères, qui paraissent enchantées quand nous leur offrons du tabac pour «charger» les affreux brûle-gueule qui pendent à leurs lèvres.
Est-ce bien une colonie portugaise, une île de l’océan Atlantique? Non, c’est la côte africaine assurément. Les pauvres indigènes! Tous nous demandent l’aumône pendant que nous parcourons la ville, en dépit d’une chaleur accablante. Et quelle ville! Une demi-douzaine de rues toutes parallèles et tirées au cordeau, bordées de longs rez-de-chaussée uniformes, divisés en un certain nombre de cases malpropres, dont les quatre murs abritent parfois toute une famille… Rentrons vite nous reposer à «l’hôtel de France et d’Italie», l’unique refuge des voyageurs, misérable auberge, située au bord de la mer, sur une plage ombragée d’un seul et unique cocotier maladif.
Cette lande brûlée est ce qu’on nomme pompeusement la promenade.
Mindello compte environ 1,200 nègres et 150 blancs, Portugais et Anglais. La population de l’île est évaluée à 3,000 âmes. Jusqu’à l’âge de dix à douze ans, les enfants sortent nus; les femmes sont à peine vêtues d’une simple jupe et d’une camisole plus que décolletée. Leur coiffure est formée d’un morceau d’étoffe qu’elles ramènent souvent en écharpe autour de la taille. La misère leur fait ignorer le sens des mots pudeur et modestie. Nous avons pu nous en assurer en assistant à un divertissement chorégraphique organisé par notre hôtelier, auquel ont pris part une quarantaine de ces indigènes. Mais, au lieu des danses nationales, sur lesquelles nous comptions, il nous fallut nous contenter d’une sauterie vulgaire et ridicule dans le genre de celles des plus gais…, ou, si vous aimez mieux, des plus tristes établissements publics de la vieille Europe.
Le lendemain, nous allons explorer les alentours de la baie. Maigre exploration! Le poste sémaphorique, élevé au sommet d’un rocher, et qui a peut-être encore la prétention de défendre la ville, est armé de quatre vieux canons rouillés, mollement étendus sur le sable. Un être, un seul, au teint bronzé, fait bonne garde auprès de cette inoffensive artillerie. En bas, au bord de la mer, une petite construction abrite les appareils du câble sous-marin transatlantique qui relie l’Europe avec l’Amérique du Sud. Quel étrange contraste! A deux pas de cette nudité sauvage, de cette corruption, de cet abrutissement, le plus surprenant triomphe de l’intelligence humaine; la pensée franchissant en une seconde les abîmes de l’Océan, s’arrêtant là où elle est attendue, sans un effort, sans un doute, sans un retard! Dans ce contraste choquant entre l’asservissement de la matière et l’asservissement de l’homme pour le même but, dans cette comparaison, qui s’impose brutalement, entre le nègre déguenillé qui embarque le charbon et la brillante mécanique qui en prévient l’armateur à mille lieues de distance, n’y a-t-il pas le germe d’un doute sur le véritable sens de ce mot: Progrès, qui est devenu la raison d’État de tous les peuples et le prétexte respecté de tous les individus?
Nous continuons notre excursion, et bientôt nous rencontrons une des rares sources qui alimentent la ville; à côté, près des citernes, des négresses, vêtues (je ne trouve pas d’autre mot) d’un foulard sur la tête et d’un simple mouchoir sur le dos, lavent du linge et ne semblent pas s’effaroucher de notre présence; les plus jeunes se contentent de retirer le tissu qui recouvre leurs épaules pour se l’enrouler autour de la taille en guise de pagne, pendant que leurs aînées, sans rien déranger de leur «costume», viennent nous demander des cigares et du tabac. Nous bourrons gravement les pipes de ces dames, très galamment nous leur offrons du feu, et nous nous remettons en route pour atteindre l’extrémité de la baie.
En face de nous, à quelques kilomètres seulement, se dressent les hautes montagnes de l’île San-Antonio, séparée de Saint-Vincent par un bras de mer de sept à huit milles (13 kilom.) de large. Elles semblent aussi dénudées que celles que nous parcourons en ce moment; cependant l’île San-Antonio est de beaucoup la plus petite de l’archipel; elle produit du café, du vin, du sucre, enfin des fruits et des légumes, que chaque jour les bateaux du pays apportent à Mindello pour le ravitaillement des navires. La population est d’environ 25,000 habitants, mais, comme celle de Saint-Vincent, vivant presque à l’état sauvage, sans instruction et, pour ainsi dire, sans religion.
Les îles de San-Antonio et de Saint-Vincent forment, avec six autres îlots moins importants, un groupe connu sous le nom de «Barlavento», ou îles du Vent. Un autre groupe, dont fait partie l’île de Santiago, où réside le gouverneur, est nommée «Sotavento», ou îles sous le Vent. Cette désignation est la conséquence de la position des deux groupes par rapport aux vents alizés qui soufflent constamment du nord-est et atteignent d’abord les îles dont la latitude est la plus élevée.
Quelques-unes des îles du Cap-Vert, et particulièrement l’île de Santiago, sont infestées par des singes de grande taille et très sauvages, qui dévastent les plantations.
Les invasions de sauterelles y sont fréquentes et concourent, avec les pluies torrentielles, qui durent de septembre à novembre, à occasionner d’horribles famines. On cite celle de 1831, qui causa la mort de 12,000 personnes dans l’archipel, qui ne comptait alors guère plus de 50,000 habitants. Dans cette même saison des pluies, le climat est très malsain; les fièvres pernicieuses, parfois la fièvre jaune, y causent de grands ravages, et des épidémies de petite vérole déciment en quelques semaines la population noire.
Seuls, les amateurs d’histoire naturelle ou de géologie ont pu trouver quelque intérêt en explorant les côtes de ces îles désolées. Sans parler de notre savant compagnon, M. Collot, dont les courses interminables n’altéraient ni la santé ni la bonne humeur, quelques-uns d’entre nous, parmi lesquels M. A. A… et M. E. B… étaient les plus ardents, s’étaient épris déjà de l’intelligente manie des collections. Le soulèvement volcanique qui a donné naissance aux îles du Cap-Vert et l’incroyable richesse de la flore sous-marine de ces parages étaient pour eux l’objet d’intéressantes recherches.
A l’heure de la marée basse, pendant que nous, profanes, allions en quête de quelque point de vue, nos jeunes naturalistes, les pieds dans l’eau, la tête à peine couverte, malgré les prudentes recommandations du docteur, allaient à la recherche des algues, des mollusques, des zoophytes, des coquilles de toute espèce et nous revenaient à la tombée de la nuit, harassés, affamés, mais enchantés, montrant avec orgueil leurs découvertes. Peut-être eussent-ils profondément dormi en assistant dans un amphithéâtre au cours de quelque éminent professeur?
Nous eûmes, avant de quitter cette relâche peu divertissante, une surprise agréable. Le 20, jour de notre départ, on signale vers quatre heures de l’après-midi un petit vapeur portant pavillon français. C’était la canonnière la Tactique, qui bientôt arriva au mouillage et prit place à une encâblure de la Junon. Nous la saluons de notre pavillon, élevant nos chapeaux et agitant nos mouchoirs. Notre chef retrouve dans le commandant du navire de guerre une vieille connaissance, lieutenant de vaisseau comme lui. Une heure après, le commandant La Bédollière et deux de ses officiers venaient dîner à bord. C’était la première fois que nous voyions les couleurs françaises depuis notre départ; cette rencontre fut une véritable fête pour nous, d’autant plus gaie que ces messieurs de la Tactique se montrèrent pleins de cordialité et d’entrain. On but à la France, à nos voyages et à l’espoir de se revoir bientôt, car la canonnière se rendait à la station de La Plata, où elle pouvait arriver presque en même temps que nous.
A neuf heures du soir, il fallut se séparer; mais ce ne fut qu’au dernier moment, et déjà l’hélice ébranlait l’arrière de la Junon de ses premiers coups d’aile, que nous échangions encore avec nos compatriotes, devenus des amis, nos meilleurs souhaits de bonne santé et d’heureuse navigation.
2 septembre.
Nous sommes en mer depuis treize jours. Demain soir, nous serons à Rio-de-Janeiro. Reviendrai-je sur ces deux semaines passées entre le ciel et l’eau, et ne ferais-je pas mieux de vous dire que, n’ayant pas fait naufrage, n’ayant été ni capturés par des pirates, ni incendiés en pleine mer, ni désemparés par quelque horrible tempête, je n’ai rien à vous raconter? Ce serait mentir, et je ne veux pas fermer mon journal de bord sans que vous ayez, en mer comme à terre, vécu avec nous et vu ce que nous avons vu. Mes récits vous ennuieront-ils? Peut-être. Mais vous êtes parti avec moi, il faut donc, de toute nécessité, que nous nous ennuyions ensemble.
Et d’abord, croyez que nous n’avons fait à l’ennui qu’une part modeste. Pendant les deux jours qui ont suivi notre appareillage de Saint-Vincent, nous avons joui du plus beau temps du monde, et c’est là une douceur à laquelle le passager n’est jamais insensible. Moins insensibles, hélas! avons-nous été aux orages, tourbillons, pluies, grosses mers et vents de bout qui sont venus après.
Assez amariné cependant pour lutter contre les tendances somnolentes que m’inspiraient les mouvements trop accentués de la Junon, je pus trouver le courage d’admirer la colère de l’Océan, que, jusqu’alors, je m’étais contenté de maudire. Je regardais venir les grains sombres et violents avec un mélange de crainte et de plaisir, et chaque fois que l’avant plongeant dans la lame se relevait couvert d’une nappe d’eau écumante, ruisselant joyeusement sur le pont et se déversant traîtreusement jusque dans les salons, je ne pouvais m’empêcher de trouver ce spectacle plein d’imprévu et d’originalité.
Un matin, après deux ou trois coups de tangage plus rudes que les précédents, et comme notre arrière, brutalement secoué par la trépidation folle de l’hélice sortant de l’eau, semblait devoir se disloquer, j’avisai notre chef descendant tranquillement de la passerelle:
—Eh bien! commandant, voilà un assez mauvais temps.
—Comment, mauvais temps? Mais pas du tout. C’est la mousson. Elle n’est pas très forte cette année.
—La mousson?
—Sans doute. De juin à septembre, ces vents de sud-ouest règnent sans discontinuer. Mais nous n’en avons pas pour longtemps. Nous les trouverons, sans doute, jusqu’à la ligne, et après cela…
—Après cela, nous aurons beau temps?
—Beau temps, probablement. Mauvais temps, peut-être.
Je rentrai dans ma cabine, parfaitement renseigné. Soyons philosophes.
Dans la soirée de ce même jour, nous avons remarqué un va-et-vient inaccoutumé dans l’entrepont occupé par l’équipage. Les matelots nous ont paru distraits et affairés. Que se passe-t-il?
… … … … … … … … … … … …
La mer s’était un peu apaisée, le vent avait tourné au sud-est en mollissant; quelques voiles dehors nous appuyaient au roulis, et nous étions tranquillement à table, lorsque tout à coup un son prolongé de cornet à bouquin nous fait dresser les oreilles:
—Un tramway! s’écrie mon joyeux ami, J. C…
Soudain, la porte du salon s’ouvre, et un postillon joufflu, haut botté, la veste chamarrée, le chapeau à rubans sur l’oreille, le fouet en main, remorquant un objet à quatre pattes, roulé dans deux peaux de mouton, un énorme faubert en guise de queue, fait irruption parmi nous:
—Ous’ qu’est le commandant? J’ai une lettre pour lui de la part du Père Tropique.
Et il s’avance gravement.
—Le commandant? Voici. Qu’y a-t-il pour toi, mon garçon? Ah! de cet excellent M. Tropique. Très bien. Veuillez vous asseoir, postillon. Mais quel est cet animal que vous nous avez amené?
—C’est mon ours, commandant.
—Il doit avoir bien chaud… Je pense qu’il vous sera agréable à tous deux de vous rafraîchir… Pendant ce temps, je vais prendre connaissance de la lettre de votre maître. Lisons:
Royaume de Neptune, département du Père la Ligne, au fond de la mer, 4e jour du Ve cycle de la gestation de la baleine franche, an 4878, ère vraie.
«Illustre nautonier,
»Ma vigie vient de me signaler qu’une nef à plumet noir, se mouvant sans ailes et portant pour enseignes les couleurs azurées, blanches et vermeilles, se présentait dans les eaux de mon royaume.
»Après compulsion faite de nos registres de l’état civil, nous n’avons trouvé aucune trace du passage d’une nef à plumet noir de ce gabarit[1]. Avons constaté de plus qu’il se mouvait à bord une quantité de profanes, n’ayant pas été baptisés et, par conséquent, n’ayant pas prêté le serment d’usage.
[1] Gabarit signifie ici patron, échantillon. Le gabarit est une forme en bois, qui sert à façonner la courbure exacte des pièces de construction.
»En votre qualité de vieux loup de mer, vous n’ignorez pas qu’il faut que chacun paye son tribut, lors de son passage dans nos États.
»Avons, en conséquence, décrété et décrétons ce qui suit:
»ARTICLE PREMIER. Ce jour, notre envoyé diplomatique et plénipotentiaire, le Père Tropique, après avoir éteint son fanal de jour, vous informera de l’entrée de votre nef dans nos eaux.
»ART. 2. Il vous hélera, demandera le nom de la nef profane, ainsi que les noms des passagers à bord.
»ART. 3. Les grands dignitaires de notre cour prendront ensuite telles dispositions qu’ils jugeront nécessaires pour que la cérémonie soit à la hauteur des circonstances.
»ART. 4. La force publique sera sur pied pour empêcher toute infraction à nos lois et coutumes.
»ART. 5. Les punitions seront levées, à cause qu’il n’y en a pas beaucoup qui soient punis.
»ART. 6. L’illustre Père Tropique et sa suite, l’ours compris, sont spécialement chargés de l’exécution du présent décret.
»Fait et scellé du sceau de nos armes, en notre palais de verdure, au fond de la mer.
»_Signé_: NEPTUNE.»
Et plus bas:
»_Le secrétaire aux affaires humides_,
»Baron DE L’AMURE DE BONNETTE.»
Lecture faite de cette bizarre épître, l’envoyé, toujours grave, se retire en emportant la soumission complète du commandant aux volontés de son maître et suivi de son ours, tous deux lestés d’une bouteille aussitôt bue que versée.
Un tapage infernal accompagne leur sortie et nous amène tous sur la dunette. Une voix de Stentor part de la grande hune; nous levons les yeux, et nous apercevons un respectable vieillard à barbe blanche, qui hurle dans le grand porte-voix:
—Oh! De la nef blanche! Oh!…
Le second, M. Mollat, alors de quart, répond:
—Oh!
—Votre nom?
—La Junon.
—Bien. Le nom du commandant? D’où venez-vous? Où allez-vous? Combien de passagers?
On répond à toutes ces questions.
—Y en a-t-il beaucoup qui n’ont pas passé par ici?
—Une trentaine.
—Ah! ah! Dis-leur que demain je les induirai aux mystères, et qu’ils soient bien sages, ou bien il pleuvra tempêtes, vents contraires, avaries et tout le tremblement. En attendant, je vas leur rendre mes devoirs. Attention!
Nous avions tous le nez en l’air. Le cornet du tramway résonne de plus belle, et nous sommes assaillis par une grêle de pois secs et de haricots. Un matelot, déguisé en meunier, saute sur la dunette et en un instant nous couvre de farine à pleines poignées, pendant que ses deux aides, faisant mine de nous faire échapper, nous cernent fort adroitement, jusqu’à ce que nous soyons transformés en pierrots de carnaval.
Un signe de l’officier de quart fait alors disparaître le meunier, et nous allons incontinent nous donner un sérieux coup de brosse, prévoyant pour le lendemain un lessivage dans toutes les règles.
Le commencement de la burlesque cérémonie fut annoncé, le 25 août, à midi, par une clameur formidable, accompagnée de coups de sifflet, de trompe et de cloche. Je n’assurerai pas que bon nombre des casseroles du maître coq n’aient été réquisitionnées pour donner plus de «solennité» à la fête. Le charivari est assourdissant.
Nous voyons alors un étrange cortège se diriger de l’avant à l’arrière: en tête se présente le postillon, dont le fouet claque avec tout le retentissement possible, accompagné de l’_ours_, son inséparable ami; viennent ensuite le meunier et le notaire, l’un de nos garçons de service, correctement vêtu d’un habit noir, gilet en cœur et cravate blanche, coiffé d’un gibus à larges ailes, au-dessous duquel on n’aperçoit qu’une énorme paire de lunettes et de longs cheveux blancs ébouriffés! Il tient à la main le registre de l’état civil, et est chargé d’appeler les profanes à tour de rôle.
Puis, monté sur Ernest,—mais, pardon, vous ne connaissez pas Ernest;—j’ouvre donc une parenthèse pour vous le présenter: Ernest est un de nos compagnons de voyage, d’un caractère doux et pacifique, vigoureux cependant. Ernest se tient toujours à sa place, tranquille et discret, ne faisant jamais une réclamation quoique étant le plus mal logé du bord; il a su conquérir toutes les sympathies. On sait, ou plutôt on craint qu’il n’achève pas le voyage, et lui-même semble en avoir quelque pressentiment. Nous ne connaissons à Ernest qu’un seul défaut: il a l’air bête; mais sa qualité de bœuf en est une suffisante excuse, et nul n’a songé à lui faire un reproche de cette infirmité, sans doute héréditaire.
Donc, monté sur Ernest, un majestueux personnage s’avance, enveloppé dans une longue robe bleu de ciel semée d’étoiles, le front paré d’une couronne, la barbe et les cheveux complètement blancs, tenant d’une main une fouine en guise de trident, de l’autre une corne d’abondance figurée par un vase d’une forme bien connue. C’est monsieur Tropique, que les matelots appellent irrévérencieusement le Père Tropique. Son chapelain est à sa droite, son astrologue à sa gauche; tous deux portent le costume de leur emploi; le second est chargé d’un sextant monumental, dont la lunette est remplacée par une bouteille vide. Mme Tropique les suit, nonchalamment étendue dans un char traîné par deux ânes, ou, plus exactement, par deux jeunes marins encapuchonnés dans des couvertures grises. L’opulente chevelure de cette dame est figurée par plusieurs fauberts soigneusement nattés; son vaste corsage, témoignage de fécondité, abrite deux pastèques inégales, convoitées par quelques spectateurs; les autres «appas» se dessinent sous un assemblage de mouchoirs de diverses couleurs. Elle joue de l’éventail et de la prunelle avec une grâce toute particulière. Les deux plus beaux gabiers du bord, déguisés en gendarmes, accompagnent la calèche de la princesse, le sabre au poing.
Voici le barbier, personnage influent, portant sur son épaule un gigantesque rasoir en bois; son aide, muni de deux seaux, l’un plein de farine et l’autre de charbon, le suit de près. Une bande de sept ou huit diables et diablotins, tous enduits de goudron, roulés dans la suie ou dans le duvet des poules défuntes depuis le départ, brandissant les outils de la chaufferie, conduisent, enchaîné au milieu d’eux, un individu maigre et malpropre, qui n’est autre que Lucifer en personne; puis une demi-douzaine de sauvages, aux costumes fantaisistes, se livrant à des danses de caractère; enfin, un certain nombre de ces «bons à riens» des cours, ministres sans portefeuille ou fonctionnaires sans fonctions, ferment la marche.
Le cortège se groupe sur l’arrière. Le Père Tropique et son astrologue montent sur la dunette; pendant que ce dernier mesure avec son sextant la hauteur du soleil, pour déterminer l’instant précis où le navire passera la ligne, la Cour s’installe sur une sorte d’estrade ornée de quelques toiles et de pavillons de signaux, qui ne cachent qu’imparfaitement un canot placé en travers sur le pont. Mme Tropique se fait apporter des rafraîchissements; le notaire prend ses aises pour appeler commodément les profanes; les gendarmes se tiennent prêts à courir sus aux délinquants, et les anciens, accoudés sur les bastingages, s’apprêtent à rire à nos dépens.
Je ne vous redirai pas le sermon du chapelain, dont le seul mérite fut d’être court, ni les commandements grotesques du Père Tropique, nous n’en avons pas saisi la drôlerie, mais ils furent trouvés du plus haut comique par l’équipage.
Il vous suffira de savoir que, du premier jusqu’au dernier, nous avons été bel et bien blanchis, noircis, rasés et saucés. Que de cris, de contorsions, de grimaces; mais aussi, que de rires! Bon gré mal gré, il nous a fallu, levant la main gauche et le pied droit, prêter le serment traditionnel: «Je jure de ne jamais dire du mal d’un matelot et de ne pas faire la cour à sa femme!» Après quoi, chacun de nous fut traîtreusement plongé dans le canot rempli d’eau, dernière et principale formalité de cette originale pasquinade.
Notre maître d’hôtel, caché dans une soute où il se croyait introuvable, s’est vu appréhendé au corps par tous les diables du cortège. Quelle barbe et quelle noyade? Barbouillé de farine et de poussière de charbon sur la figure, avec un complément de goudron sur diverses parties du corps, il n’en fut quitte qu’après trois plongeons dans le canot!
Au dénouement, un baptême général, où figuraient officiers et matelots, passagers et serviteurs, dieux et diables, ours et sauvages, tous se bousculant et s’inondant à l’envi. L’eau pleuvait même de la grande hune. J’eus pendant un moment le bonheur de saisir le manche de la pompe à incendie et d’accomplir des prodiges de valeur.
A deux heures et demie, le coup de sifflet: «Bas les jeux! L’équipage à prendre la tenue de jour!»—mit un terme à cette bataille aquatique, et quelques minutes après la Junon avait repris sa physionomie habituelle.
Cette fête du baptême de la ligne, dont l’usage se perd, et qui, sans doute, disparaîtra tout à fait comme tant d’autres coutumes du vieux temps, m’a donné l’occasion d’étudier un peu le matelot actuel, qui est déjà bien loin du matelot légendaire, dont mes lectures de la France maritime m’avaient laissé le souvenir.
Le jour du baptême, cependant, la marine revient un peu aux traditions d’autrefois. Ce sont les vieux baleiniers, les anciens du commerce ou de l’État, les gabiers, qui ont le pas ce jour-là et qui sont les arrangeurs de la fête. Ceux qui ont vu le plus de baptêmes sont les moins blasés, ils soignent les détails et prennent au sérieux ce que les jeunes marins et les mécaniciens paraissent considérer comme une plaisanterie d’un goût douteux. Ainsi qu’il arrive souvent ailleurs, ce sont les expérimentés qui semblent les naïfs; ils sont là dans leur élément, et ne renonceraient qu’avec peine à cette farce qui les fait maîtres du bord pendant quelques heures.
La faculté de se venger, si peu que ce soit, de ceux qui ont eu le tort de lui déplaire entre pour quelque chose dans la satisfaction qu’éprouve le matelot en cette circonstance. Il barbouille de suie ou de goudron la figure de sa victime, avec une bonhomie ricanante; il lui tient pendant ce temps des discours pleins de politesse, et sans brusquerie, mais non sans vigueur, il la pousse dans la baille, l’y maintient quelques instants, comme sans faire exprès; elle en sort, il l’y laisse retomber maladroitement et puis feint de ne plus s’en occuper, tandis que, toussant, crachant, essoufflé, demandant grâce, le nez, les oreilles, la bouche et les yeux pleins d’eau salée, le patient s’éloigne aussi vite qu’il le peut.
Il est rare que les officiers ou les passagers de l’arrière soient l’objet de semblables rigueurs; elles sont généralement réservées aux maîtres commis, cambusiers, agents de service, capitaines d’armes, tous gens pour lesquels le matelot a peu de considération, ou dont les fonctions ne contribuent pas toujours à son bonheur, du moins tel qu’il le comprend.
S’il a ses petites haines, il a aussi ses préférences, et sa brutalité n’est pas involontaire. Il sait fort bien abréger les formalités en faveur d’un officier qui lui plaît ou d’un passager bon garçon; s’il s’agit d’une dame, il saura aussi, sans qu’on le lui dise, substituer au plongeon réglementaire quelques gouttes d’eau de Cologne dans la manche et remplacer les poignées de farine en pleine figure par un léger nuage de poudre de riz.
L’un d’entre nous, cependant, était allé la veille trouver le Père Tropique, organisateur de la fête, et, moyennant un louis, avait obtenu la promesse d’être épargné. Le louis fut empoché de bonne grâce; mais notre camarade fut si vigoureusement saucé, qu’il fallut l’intervention d’un officier pour le tirer des fonts baptismaux, où une main peu légère le roulait consciencieusement.
J’ai dit que la coutume de cette fête s’en allait. Est-ce un bien? Est-ce un mal? La chose est de peu d’importance en elle-même, et si je suis tenté de lui en accorder un peu, c’est que je vois là un symptôme, une conséquence du changement d’esprit et de mœurs de nos marins. Avec ces vieux débris d’habitudes dont la signification nous échappe s’en vont aussi la naïveté, l’insouciance, le don de s’amuser avec rien et d’une manière originale que possédaient les hommes de mer d’autrefois. N’est-ce que cela? Peu de chose, en vérité. Oui, peu de chose; mais n’est-ce bien que cela?—Dans la manière d’être de l’homme, dans l’esprit d’une profession, les travers, les tendances, les idées, les qualités se touchent et se tiennent, et s’il était vrai que les sentiments de dévouement et de désintéressement, la franchise, la hardiesse, l’amour du métier et l’amour-propre du bateau, l’idée de l’honneur national, s’en allaient aussi, si peu que ce soit, cela ne serait-il pas grave et dangereux?
Cela est malheureusement vrai.—Vous entendez bien que je ne parle plus du baptême de la ligne, et vous ne supposez pas que je m’appuie sur mon expérience personnelle pour apprécier l’esprit de nos matelots. J’ai beaucoup causé de cette question avec les officiers du bord, auxquels leurs longs services donnent une réelle compétence, et mes remarques ont confirmé leurs observations. Le marin d’aujourd’hui a perdu beaucoup des qualités et aussi des défauts du marin d’autrefois. Il a cessé ou cessera bientôt d’être un type à part, pour devenir un ouvrier spécialiste, comme les autres ouvriers. Il continuera d’avoir des talents, parce que les talents rapportent; mais comme matelot, sinon comme homme, il cessera d’avoir des sentiments et des idées, parce que cela n’est pas d’un bon placement. Il a jeté par-dessus le bord ses préjugés et ses coutumes; il fait, aussi avantageusement qu’il le peut, une balance entre ses droits et ses devoirs, tâchant de grossir les uns et de diminuer les autres; c’est là sa grande préoccupation.
Le voilà donc commerçant, comme le marin mécanicien, qui lui a montré la voie, d’ailleurs, et l’y précédera encore longtemps. Le pays y a-t-il gagné? Assurément non. Quoique la marine militaire ait de moins en moins besoin du personnel formé au commerce, elle est bien loin de pouvoir s’en passer et ne le pourra peut-être jamais. La marine marchande et le matelot lui-même y ont beaucoup perdu, car cette fâcheuse transformation les ont atteints profondément. Le matelot ne s’est pas aperçu qu’en se débarrassant d’un bagage d’idées qui lui paraissaient surannées et inutiles, il perdait cette solidité, cette vigueur, cette ardeur au travail qui inspiraient la confiance et lui donnaient une valeur réelle, qui s’en va décroissant, à mesure qu’il se civilise à sa manière. Il a oublié qu’un marin n’est pas seulement un homme adroit, comme un serrurier, un tisserand ou un sellier, et qu’en certaines circonstances, fréquentes dans la navigation, dans les tempêtes, les abordages, les incendies, les naufrages, il n’y a que les hommes de cœur qui comptent, et que les armateurs le savent bien. En passant d’un navire à un autre navire, d’une compagnie à une autre compagnie, suivant qu’ils trouvent une différence de cinq francs par mois en plus ou en moins sur leur solde, les matelots d’aujourd’hui perdent le véritable fruit de leurs services antérieurs; ils deviennent des journaliers; après avoir cherché qui achètera le plus cher leur dévouement, ils se laissent aller à croire qu’ils ne le doivent pas, pour que le marché soit meilleur encore. La vieille habitude de donner au navire tout son temps, toute sa force se perd, et quand l’heure critique arrive, la volonté de bien faire, si elle existe, ne suffit plus.
Qu’arrive-t-il? A mesure que l’industrie perfectionne les constructions, que l’hydrographie corrige les cartes, que les côtes s’éclairent, que les procédés de navigation s’améliorent, les accidents ne diminuent pas en nombre et augmentent en gravité. C’est que l’homme de mer a oublié aussi que presque tous les accidents proviennent d’une négligence, et qu’un service correct, ayant pour résultats un matériel bien entretenu et une surveillance parfaite, en éviterait plus de la moitié.
Les voyages restent donc dangereux; le matériel des navires et les navires eux-mêmes ne durent pas ce qu’ils devraient durer, ou, ce qui est pis encore, même hors d’état de servir, on les fait naviguer quand même; les armateurs dépensent davantage, le taux des assurances s’accroît au lieu de diminuer, la marine périclite. Quant au marin, d’autant moins recherché qu’il y a moins de navires, pressé par le besoin, les dettes, la famille, mécontent et mal payé, il embarque parce qu’il le faut.
Pardonnez-moi, lecteur, cette longue digression. Le sujet m’en a paru intéressant, et je me suis trouvé si bien placé pour prendre mes renseignements à bonne source, que je n’ai pu m’empêcher de transcrire ici des appréciations dont la justesse ne me semble que trop prouvée.
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Le fameux «pot-au-noir»,—les marins nomment ainsi la zone des calmes de l’équateur, dans laquelle le temps est presque toujours orageux, sombre et pluvieux,—a été traversé sans autre incident que quelques éclairs à l’horizon; après cela le temps s’est mis tout à fait au beau, et nous avons pu faire connaissance avec les étoiles de l’hémisphère austral.
Le 28, on a aperçu pour la première fois la fameuse Croix du sud, dont la réputation me semble être un peu surfaite. Elle se détache fort bien dans le ciel de ces parages, mais serait assurément moins remarquée dans notre hémisphère, où les constellations sont beaucoup plus nombreuses et plus brillantes.
Chercher dans un ciel pur, par une nuit bien claire et bien calme, le Centaure, la Balance ou le Poisson austral est certainement une occupation pleine d’intérêt, mais que des Parisiens comme nous trouvent bientôt monotone. Quand on n’a eu, durant toute une journée, d’autre distraction que d’avoir suivi d’un regard blasé les bandes de poissons volants, sautillant d’une vague à une autre, entendu une conférence sur la composition géologique du bassin de l’Amazone et lu quatre chapitres des voyages de Mme Ida Pfeiffer, le plus splendide coucher de soleil et la contemplation d’étoiles arrangées d’une manière nouvelle ne suffisent pas à remplir la soirée. On a des ressouvenirs d’Opéra, de lumières, de flâneries sur le boulevard, de flonflons d’opérettes, qui, à la longue, deviennent agaçants. Nous avons eu l’idée de lutter contre ces revenants, qui nous venaient bien, ma foi, de l’autre monde, et de les battre avec leurs propres armes; puisque nous ne pouvions aller chercher l’esprit des autres et entendre la musique des autres, nous nous sommes donné une soirée à nous-mêmes, dont notre musique et notre esprit ont fait tous les frais. Ce projet, accepté avec enthousiasme, a été exécuté avant-hier. Un programme des plus fantaisistes, où les chansons de café-concert se rencontraient avec les sonates de Beethoven et les odes de Victor Hugo, fut rédigé dans l’après-midi, et, le soir du même jour, le salon arrière, comme Venise la belle, «brillait de mille feux». L’état-major, convié non seulement à assister, mais aussi à concourir à cette petite fête, y prit une part très active et seconda fort utilement les efforts louables, mais justement modestes de la plupart de mes compagnons.
La soirée commença par une improvisation très brillante de M. P. S…, excellent musicien, grand ami et admirateur de Richard Wagner, artiste s’il en fut, original en tous points, qui réclama l’indulgence du public en des termes demi-sérieux, demi-comiques, qui mirent tout le monde en gaieté. Chacun paya son écot, soit avec une romance, une pièce de vers, ou une historiette quelconque. A onze heures du soir, le punch final achevait de dérider les plus sérieux; le répertoire d’Offenbach et celui de Lecocq tenaient la corde; des gens qui avaient à peine échangé quelques mots depuis le départ s’extasiaient ensemble sur les mérites de Mlle Granier, tandis que des amis intimes discutaient chaudement les idées littéraires de M. Zola. On ne se sépara guère qu’à minuit, après un dernier toast en l’honneur des absents, et se promettant bien de recommencer à la première occasion.
4 septembre, Rio-de-Janeiro.
Nous sommes au mouillage depuis un quart d’heure. Avant de quitter le bord, et pendant que mon domestique boucle ma valise, je vais vous dire comment nous sommes arrivés et quelle fut notre impression en entrant dans cette rade qui passe pour la plus belle du monde.
Hier, à cinq heures du soir, nous étions tout près du cap Frio, aperçu depuis midi, et qui n’est qu’à soixante milles de la capitale. Nous marchions à toute vitesse, poussés par une forte brise qui menaçait de tourner au coup de vent. Le soleil, en se couchant, avait une mauvaise couleur rougeâtre, aucun de ces rayons éclatants, qui mettent une frange de feu aux contours arrondis des nuages; près de l’horizon, ce n’était plus qu’un gros vilain pain à cacheter, et nous répétions cette phrase banale si souvent et si justement redite: «Si un peintre mettait ça dans un tableau, on crierait à l’absurde.»
Certes, un peintre eût eu grand tort de chercher à reproduire cet effet de lumière diffuse, indécise, d’un ton bizarre et presque faux; il eût eu, je crois, grand’peine aussi à y arriver, bien plus, à coup sûr, que pour rendre le lourd et épais brouillard dont nous fûmes bientôt enveloppés. Point d’étoiles, point de lune, pas une lueur; la terre, dont nous n’étions pas à plus de dix milles, le phare de Frio, tout avait disparu.
L’atterrissage de Rio-de-Janeiro, dès qu’on a reconnu la terre, est rendu très facile par la présence d’un îlot situé devant l’entrée de la baie, et sur lequel on a placé un feu, visible d’assez loin. Le commandant, peu soucieux de se promener le long de la côte toute la nuit, d’autant que le vent tenait bon, ne ralentit pas et courut droit sur le feu de l’îlot Raza. Les hommes de veille sont doublés, les voiles serrées, et vogue la galère! On devait voir ce phare vers neuf heures; à dix heures et demie, on n’avait rien vu. Où était-on, puisqu’on n’était pas là où on devait être? Il n’y avait que deux partis à prendre: s’en aller au large et attendre le matin, au risque de perdre la journée du lendemain à revenir sur ses pas, ou bien chercher à tâtons ce phare introuvable, en s’aidant des indications données par les sondes.
Ce dernier moyen fut adopté et réussit. Vers une heure du matin, malgré la persistance de la brume, nous avions déterminé notre position et regagné tout ce qu’un violent courant portant au sud nous avait fait perdre. Le phare de Raza apparaissait tout près de nous, comme l’unique étoile perdue dans un ciel d’orage; mais ne pouvant songer, par une obscurité pareille, à choisir une place convenable dans une rade encombrée, nous laissâmes tomber l’ancre dans une petite baie voisine, fermée par deux gros îlots qui nous abritaient du vent de mer.
Au point du jour, nous étions tous sur le pont. Les ombres de la nuit se dissipaient peu à peu, les contours des hautes terres parurent d’abord, puis les grandes teintes, puis les nuances indécises des forêts et des plantations; enfin, un radieux soleil se leva. Les détails d’abord confondus semblèrent se séparer, la nature, se dégageant doucement du voile qui avait protégé son repos, offrait, indifférente et majestueuse, à nous, derniers venus, le même spectacle grandiose qui dut faire tressaillir d’orgueil et d’admiration les découvreurs du nouveau monde.
Le ciel n’était pas assez pur, l’atmosphère assez transparente pour nous permettre d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce splendide paysage; mais, à mesure que nous avancions vers l’entrée de la baie de Rio, nos regards s’arrêtaient sur de nouvelles beautés. Après avoir dépassé quelques îles toutes verdoyantes, nous pûmes distinguer nettement à notre gauche le sommet aigu du Corcovado, puis cet étrange bloc de granit dénudé, en forme de cône, haut de mille pieds, inaccessible par tous côtés, le Pain-de-Sucre. La chaîne côtière, dont le Corcovado et le Pain-de-Sucre sont les dernier pics, présente des contours pleins d’imprévu et de variété; ses flancs rapides et le plus souvent escarpés lui donnent un caractère de grandeur imposante, bien que ses sommets les plus élevés ne dépassent pas six à huit cents mètres.
Partout où la paroi du rocher n’est pas absolument verticale, une végétation puissante et touffue, d’un vert sombre, couvre les versants de ces belles collines; des arbres qui nous paraissent d’une taille extraordinaire en couronnent le faîte et s’avancent sur le bord de l’abîme, se penchant sur lui, comme pour en contempler la profondeur.
A droite, le pays est moins accidenté; les sinuosités capricieuses de la côte nous laissent entrevoir de paisibles vallées, sillonnées de routes, piquetées de coquettes maisons blanches, couvertes de plantations et de jardins.
L’entrée de la rade est un passage d’environ un demi-mille de large, entre deux pointes; sur celle de gauche, le vieux fort de San-Joaô et le fort Laage; sur l’autre, la citadelle de Santa-Cruz, magnifique forteresse, dont les trois plates-formes superposées sont disposées pour recevoir soixante-dix pièces de canon. L’usage, ou, pour mieux dire, le règlement veut que les navires, en arrivant à cet endroit, ralentissent leur vitesse et passent tout près de la citadelle pour répondre aux questions, d’ailleurs inintelligibles, qui leur sont adressées à l’aide du porte-voix.
La pensée ne nous est pas venue de maudire ce léger retard. La rade se déployait devant nous comme un lac immense, dont à peine nous pouvions entrevoir l’extrémité. Un peu à droite, émergeant de hautes collines, s’élevaient les bizarres aiguilles de la chaîne des Orgues; des îles couvertes de bois surgissaient çà et là. A notre gauche, la ville de Rio-de-Janeiro, la capitale de cet empire dont chaque province est aussi grande que la France, la reine des mers australes, encore enveloppée d’une légère brume, éparpillait ses faubourgs, ses villas, ses palais et ses parcs sur le versant des contreforts de la grande chaîne et jusqu’au pied du majestueux Corcovado.
Entre elle et nous, et plus loin encore, une forêt de mâts. Autour des îles et dans les baies que forme l’immense havre, d’autres navires sont mouillés. Une faible brise gonfle les voiles des légères embarcations brésiliennes, fait flotter les pavillons des bâtiments de guerre et nous amène par instants, comme un murmure harmonieux, le son des cloches matinales.
Nous voici près du fort Villegagnon, construit au XVIe siècle par un de nos compatriotes. C’est là qu’il faut recevoir les visites de la santé et de la douane, avant de pouvoir communiquer avec la terre… On vient nous dire que des ordres ont été donnés pour nous épargner les formalités minutieuses auxquelles tous les nouveaux arrivants sont soumis. Nous sommes donc libres. Voilà une aimable prévenance, qui nous évite bien des ennuis, car la douane de Rio est d’une sévérité extrême. Je vous laisse donc, lecteur, pour quelques jours; et toi, bonne Junon, repose-toi de tes fatigues.