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Jérôme Ferrari · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/6

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Il entend le bourdonnement des conversations de ceux qui n’ont pas pu trouver de place à l’intérieur de l’église et sont restés dehors pour attendre la fin de la cérémonie et présenter leurs condoléances. Ils sont très nombreux. La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait-il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus : c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps.

 

* Armée populaire yougoslave.

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Requiem æternam

 

2

 

(Famille de touristes marchant vers les plages, Corse-du-Sud, 1979)

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Quand il offrit à Antonia, pour son quatorzième anniversaire, le premier appareil photo qu’elle eût jamais tenu entre ses mains, il était encore au séminaire. Elle se jeta à son cou dans un élan de joie enfantine car c’était alors lui, et lui seul, qui réjouissait sa jeunesse. Depuis quelques mois, elle s’était prise de passion pour les photos de famille qu’elle passait de longs moments à examiner attentivement, une à une, après les avoir étalées sur la table de la salle à manger. Quoiqu’elles fussent conservées dans le désordre le plus total à l’intérieur d’un vieux cartable en cuir, Antonia les manipulait avec un soin extrême, comme de fragiles et précieuses icônes. Ces photos ne présentaient pourtant aucun intérêt particulier. On trouvait les mêmes dans toutes les familles, qui racontaient toutes la même histoire mettant en scène les mêmes personnages : les nouveau-nés en robe de dentelles, les premières communiantes, les jeunes mariés, les femmes à la fontaine en tenue d’été, une quantité invraisemblable de soldats, victorieux et vaincus, arrogants, candidement virils, apeurés et honteux, posant dans les tranchées de la Somme, les rues de Rabat, Alep ou Saigon, les forêts tropicales et les déserts, avec l’ancre dorée des troupes coloniales brodée sur le képi, entourés de goumiers, de tirailleurs sénégalais, de spahis, montés sur des pur-sang arabes, près d’une pièce d’artillerie de la ligne Maginot et dans la cour d’un stalag, enveloppés dans des couvertures militaires, les enfants assis sur les genoux de leur mère, les premiers groupes d’adolescents hilares en maillots de bain et en couleurs et les vieilles femmes voilées dont l’expression inévitablement sinistre attestait que ce bas monde était bel et bien la vallée de larmes qu’évoquent les Psaumes. Le parrain d’Antonia crut d’abord qu’elle s’intéressait à ses origines et lui offrit de la guider sur les chemins enchevêtrés d’une généalogie que les veuvages précoces et les remariages, les enfants nés de plusieurs lits, les inévitables filles-mères et les unions subtilement consanguines rendaient irrémédiablement obscure au néophyte. Les efforts considérables, et parfois vains, qu’il fournit pour identifier des inconnus et déterminer leur degré de parenté ne suscitèrent chez Antonia qu’un intérêt poli. L’énigme qui la captivait n’était pas celle-ci. Peu lui importait d’appartenir ou pas à la famille de ceux qui avaient laissé leur trace sur le papier glacé. L’énigme consistait en l’existence de la trace elle-même : la lumière réfléchie par des corps désormais vieillis ou depuis longtemps tombés en poussière avait été captée et conservée au cours d’un processus dont l’aspect miraculeux ne pouvait être épuisé par de simples explications techniques. Antonia regardait un portrait de sa mère à dix ans, debout à l’ombre du laurier planté devant la maison, à côté d’une minuscule aïeule tirant comme de juste une gueule épouvantable, ou elle reconnaissait son parrain, au même âge, parmi d’autres élèves réunis sous le préau de l’école du village pour une photo de classe, et la maison, le préau, le laurier même, paraissaient n’avoir pas changé mais l’aïeule était morte, sa mère et son parrain n’étaient plus des enfants depuis longtemps et leur enfance disparue avait pourtant déposé sur la pellicule une trace de sa réalité aussi tangible et immédiate que l’empreinte d’un pas dans un sol d’argile et il semblait à Antonia que tous les lieux familiers et, depuis ces lieux, l’immensité du monde entier, s’emplissaient de formes silencieuses comme si tous les instants du passé subsistaient simultanément, non dans l’éternité, mais dans une inconcevable permanence du présent. Pourtant, Antonia savait bien que tous les adultes ont été des enfants, elle savait que les morts ont un jour vécu et que le passé, si lointain qu’il fût, a d’abord été présent ; en quoi la preuve de la vérité de ces lieux communs pouvait-elle se révéler énigmatique ou bouleversante ? Il était vain de chercher une réponse intelligente ou profonde à cette question : les photographies opposaient l’impénétrabilité de leur surface à toute quête de profondeur.

Il était certain que la nouvelle passion de sa nièce et filleule n’avait rien d’un caprice. En l’occurrence, il ne se trompait pas mais sa certitude ne relevait nullement de la sagacité. En vérité, il vouait une confiance aveugle à Antonia, tout ce qu’elle disait ou entreprenait lui paraissait admirable et, si elle était prise en faute, il supposait toujours qu’elle avait au fond obéi à quelque noble raison secrète. Depuis qu’il l’avait portée sur les fonts baptismaux, en ce dimanche matin de l’été 1965, alors même que sa relation avec Dieu était inexistante et qu’il luttait contre une affreuse gueule de bois consécutive à une nuit passée dans un cabaret de la ville, il se sentait indéfectiblement lié à elle, par le sang et par l’esprit. Il l’aimait comme si elle était réellement devenue sa fille par la grâce d’un sacrement auquel alors il n’accordait pourtant aucune espèce d’importance et cet amour était le seul, avant qu’un appel inattendu et impérieux le fît s’écrouler sur son propre chemin de Damas, qu’il fût capable d’éprouver pleinement, sans restriction ni limite. Sa sœur lui en faisait le reproche, elle prédisait qu’il transformerait Antonia en une insupportable enfant gâtée et n’apprécia pas qu’il se distinguât une fois de plus en offrant un cadeau aussi scandaleusement somptueux qu’un appareil photo. Elle l’apprécia d’autant moins que, dans les semaines qui suivirent son anniversaire, Antonia, loin de se lasser de son nouveau jouet, se mit à tenir les membres de sa famille et les visiteurs imprudents sous la menace constante de son objectif. Il fallut évoquer la confiscation définitive de l’appareil pour qu’elle se résignât à photographier les bêtes, les fleurs, les paysages et les bâtiments, toutes choses qui s’offraient à son avidité avec une indifférence docile. Antonia se désespérait. Elle ne s’intéressait ni aux bêtes ni aux fleurs, mais seulement aux humains, et elle ratait de surcroît toutes ses photos. Elle avait beau noter scrupuleusement dans un cahier les valeurs d’ouverture et les vitesses d’obturation, elle ne produisait que des images floues, trop sombres ou atrocement surexposées. Chaque fois qu’elle récupérait ses tirages, elle était prise de découragement. Elle ne progressait pas et cela coûtait une telle fortune que ses parents durent accepter qu’elle installât son propre laboratoire dans la cave. Elle apprit à développer elle-même ses négatifs dans les effluves acides des produits chimiques et du vin rosé que son père achetait en gros à la coopérative avant de le mettre lui-même en bouteilles. Elle finit par contrôler ses expositions erratiques et faire le point correctement. Mais même ainsi, elle n’était pas satisfaite. Il fallait reconnaître que la plupart des instants ne méritaient guère d’être miraculeusement arrachés à leur caducité. C’est seulement quand arriva le mois d’août 1979 qu’elle prit, presque malgré elle, la première photo qu’elle jugea digne d’être conservée.

Pascal B. et ses amis proposèrent à Antonia, à Madeleine et Lætitia O. et à d’autres filles du village qu’ils cessaient dangereusement de considérer comme des enfants, de les emmener manger une glace en ville. Ils garèrent les voitures sur le port. Les cafés étaient alignés le long d’une rue qui menait aux plages et qu’il fallait traverser pour rejoindre les terrasses en bord de mer où Antonia, appareil en main, s’installa avec les filles. Les garçons restèrent de l’autre côté de la rue, assis à une table posée sur le trottoir, à l’exception de Pascal B. qui s’adossa au mur près de l’entrée, son café à la main. Il portait un ensemble composé d’une tunique et d’un pantalon blancs agrémentés de broderies colorées d’inspiration indienne et des mocassins tressés, également blancs. Il avait alors dix-neuf ans et Antonia le trouvait irrésistible. Elle observa longuement le groupe à travers le viseur, soigna sa mise au point et attendit qu’un serveur importun qui traversait la rue eût disparu à l’intérieur du bar. Au moment où elle déclenchait, des passants qu’elle n’avait pas vus arriver surgirent dans le cadre, par la gauche. C’était un couple de touristes, un homme et une femme d’une quarantaine d’années, accompagnés de leurs deux enfants. Ils se dirigeaient vers la plage, pieds nus et seulement vêtus de maillots de bain, leurs serviettes jetées sur les épaules, inconscients d’avoir ruiné, par la désinvolture impardonnable de leur intrusion, la méticuleuse composition d’Antonia. Au moment du développement, Antonia découvrit avec stupeur que la photo était parfaite – et apprit ainsi qu’elle ne devrait jamais désespérer de la prodigalité du hasard : on y voit les garçons lever la tête tous ensemble avec une moue de réprobation et de dégoût vers la gauche du cadre où viennent d’apparaître les touristes insouciants qui s’avancent sous l’enseigne du bar. Pascal B. s’est tourné lui aussi vers eux mais son regard exprime bien davantage que de la réprobation ou du dégoût. Ils poursuivent leur chemin en souriant comme si le monde extraordinairement hostile qui les entoure n’existait pas. Il est impossible de décider si leur aveuglement relève de l’innocence ou du mépris. La photo ne montre pas, bien qu’elle en laisse évidemment entrevoir la possibilité, qu’une seconde plus tard, en se retournant brusquement vers sa femme, l’homme bouscula Pascal B. qui renversa son café et considéra un instant avec un air de stupeur incrédule les taches brunes maculant son bel ensemble blanc. Le coupable ouvrit la bouche, peut-être pour présenter des excuses inutiles, mais Pascal B. ne lui laissa pas le temps de parler et lui balança un coup de tête. Le touriste porta les mains à son nez et tomba à genoux sur le trottoir. La femme se précipita en criant sur Pascal B. qui la repoussa brutalement contre le mur. Il revint vers l’homme à terre et lui donna un coup de pied dans les côtes, suivi d’un second, en l’accablant d’injures. Le touriste se recroquevillait sur le sol, en essayant de se protéger comme il pouvait. Dans le bar, personne ne fit un geste pour venir à son secours. Les enfants terrorisés se mirent à hurler et à pleurer. La femme, dont l’épaule et le dos étaient écorchés, les prit dans ses bras en pleurant elle aussi. Antonia et les filles s’étaient approchées pour regarder. Tout le monde regardait. Brusquement, la fureur de Pascal B. retomba. Il resta debout, haletant, le regard vide et fit demi-tour pour entrer dans le bar. L’homme se releva, le visage en sang, et repartit avec sa femme et ses enfants. Antonia entendit des rires. Étrangement, alors qu’elle se plaignait de manquer de sujets intéressants, elle n’avait pas pris d’autres photos. Elle savait qu’elle avait eu raison : l’humiliation d’un homme qui prend une raclée devant ses enfants, sa terreur et sa faiblesse et, plus encore, le sordide frisson de jouissance collective qui avait parcouru les spectateurs, tout cela devait disparaître à jamais dans les abîmes du passé. Antonia n’avait pas encore croisé le regard de la Gorgone mais, pour la première fois, elle avait senti sa présence et entendu siffler les serpents de sa chevelure. Elle avait la bouche sèche et un peu la nausée, elle avait vaguement honte et elle était aussi incroyablement excitée par ce dont elle venait d’être témoin, cet accès de violence pure, si disproportionné qu’il en devenait totalement gratuit, elle en avait aimé la proximité, elle en comprenait le sens, et quand Pascal B. sortit du bar où il avait vainement tenté de nettoyer les taches de café à l’aide d’un chiffon humide, elle le trouva encore plus séduisant. Dans la voiture, sur le chemin du retour, les garçons le congratulaient et lui mettaient de grandes tapes sur l’épaule. Il fixait la route en conduisant, sans rien répondre, sans sourire. Quand il la déposa devant chez elle, Antonia eut envie de faire son portrait, en gros plan, au volant de sa voiture mais elle n’osa pas lui demander de poser pour elle. Elle envoya la photo dont elle était si contente à son parrain, au séminaire, pour qu’il pût se réjouir de ses progrès. Dans la lettre qui accompagnait son envoi, elle ne parla ni de l’incident ni de la troublante ambivalence des sentiments qui s’étaient agités dans son âme. Elle continua de lui envoyer les photos, de plus en plus nombreuses, qu’elle jugeait réussies. En février 1981, elle lui offrit un grand tirage encadré de celle qu’elle avait prise pendant son ordination alors qu’il était étendu à plat ventre, éperdu de joie et d’émotion, le cœur battant sur le dallage glacé de la cathédrale d’Ajaccio.

Maintenant, le glas vient de sonner pour la première fois et, la chasuble et l’étole violettes sur les épaules, il attend l’arrivée du cercueil en s’efforçant en vain de prier devant la statue de Notre-Dame du Rosaire. Il sait bien que l’expérience de la solitude atroce et de l’abandon est inhérente à celle de la foi mais, en ce moment précis, les forces lui manquent pour le supporter. Il a encore peur d’être incapable de célébrer l’office des défunts. Quand sa sœur le lui a demandé ou, plutôt, l’a exigé de lui, par téléphone, deux jours plus tôt, juste après lui avoir annoncé la mort d’Antonia, il a d’abord refusé avec indignation, comment peux-tu ? Tu vois bien que ce n’est pas ma place, ma place est à vos côtés, mais elle refusait de l’entendre et il avait beau répéter bêtement, inutilement, ce n’est pas ma place, écoute-moi, elle lui coupait la parole, elle disait, non, c’est toi qui m’écoutes, si tu refuses de le faire, ils vont nous envoyer un franciscain, flamand, mexicain, laotien ou je ne sais quoi, peu importe, de toute façon, personne ne comprend un mot de ce qu’ils disent, ils font rire tout le monde, même pendant les enterrements, on entend des fous rires, des ricanements, ils ne s’en rendent même pas compte, ils sont sourds, et gâteux, ils sont tous gâteux, ils se trompent de prénom, tu imagines ? ils ne sont pas fichus de lire correctement la plaque sur le cercueil, le mois dernier, à l’enterrement du vieux Jean-Charles P., le prêtre l’a appelé Jean-Simon pendant toute la messe, personne n’a rien osé lui dire, une honte ! et en plus, ils en font des tonnes, ils pourraient s’en tenir au minimum, dire la messe, bénir le corps et rentrer dans leur couvent mais non ! bien sûr que non ! ils se lancent dans des homélies interminables, tu n’as pas idée, ça n’en finit pas, et, bien entendu, personne ne comprend rien, comment peuvent-ils s’imaginer une seconde qu’ils savent parler français ? ça dépasse mon entendement ! et tant mieux que personne ne comprenne rien, ils ne nous connaissent pas, ils ne savent rien de nous, ils doivent raconter n’importe quoi, enchaîner les lieux communs, les mensonges et moi, je ne veux pas qu’un Belge sénile qui ne connaît pas ma fille nous parle d’elle et fasse rire tout le monde en l’appelant Jeannine ou Roberte ou Dieu sait comment, je ne veux pas qu’il nous couvre de ridicule, qu’il salisse sa mémoire, même avec les meilleures intentions du monde, et toi non plus, tu ne veux pas ça, tu ne peux pas vouloir ça. C’est à toi de le faire, c’est tout. Ne me dis pas que ce n’est pas ta place. Où donc pourrait être ta place ? Elle avait raison, bien sûr, les franciscains étaient bel et bien étrangers ou gâteux ou les deux à la fois et ils s’exprimaient dans un sabir dont les sonorités réjouissantes ne pouvaient que mettre gravement en péril la solennité de n’importe quelle cérémonie, a fortiori celle des obsèques. Il lui a donc dit : tu as raison et il a capitulé. Aurait-elle eu tort que la capitulation n’en demeurait pas moins la seule issue concevable ; car sa sœur s’exprimait avec une implacable pugnacité, sur un ton qui n’admettait aucune espèce de contradiction, alors qu’elle n’avait pas dormi depuis trente-six heures et que, la veille encore, sans nouvelles d’Antonia qui n’était pas rentrée de Calvi et ne répondait pas au téléphone, elle ne pouvait pas finir une phrase sans fondre en larmes, répétant d’une voix brisée qu’il était arrivé un malheur, elle en était certaine, et elle l’exaspérait, il ne parvenait même pas à s’inquiéter, à imaginer une seule seconde que ce pût être vrai mais c’était vrai, et maintenant qu’était arrivé ce malheur, elle ne pleurait plus. Tout l’avenir, d’un seul coup, se résumait à l’organisation des funérailles. Il lui fallait seulement faire son devoir et enterrer dignement sa fille et elle se consacrait si complètement à cette tâche unique, éliminant l’un après l’autre tous les obstacles, à commencer par la mauvaise volonté de son propre frère, qui pourraient l’empêcher de la mener à bien, qu’il ne restait plus de place en elle pour le chagrin. Pauvre subterfuge, pensait-il. Ma pauvre sœur. Il avait infiniment pitié d’elle mais il ne pouvait s’empêcher de reconnaître en cette pitié suspecte le misérable expédient qu’il employait pour échapper lui aussi à son chagrin.

Le lendemain, il quittait sa paroisse et arrivait à Ajaccio. Son neveu Marc-Aurèle l’attendait à l’aéroport. Ils se sont embrassés et Marc-Aurèle lui a dit, c’est bien que ce soit toi qui dises la messe, elle aurait été contente que ce soit toi et il s’est mis à pleurer sur son épaule comme un petit enfant. La chaleur était épouvantable. Il sentait le souffle de son neveu dans son cou, la sueur et les larmes brûlantes, et il s’est dégagé aussi délicatement que possible. Allons-y, maintenant. Ils ont roulé sous le ciel blanc. Marc-Aurèle a d’abord conduit en silence. De temps en temps, il reniflait et s’essuyait le nez du dos de la main, la morve laissant des traces luisantes sur la manche de son costume noir, et puis il s’est mis à parler. Il se perdait en conjectures totalement dénuées de sens, ah ! si seulement elle n’était pas montée à Calvi, il s’indignait parce que la famille de la mariée de Balagne avait appelé à la maison, présenté de rapides condoléances et demandé s’il serait quand même possible que les photos leur soient envoyées, tu te rends compte ? et il disait en pleurnichant, elle aimait tellement la photographie ! Le prêtre fermait les yeux. Il respirait le parfum du maquis par la vitre ouverte et s’astreignait au silence. Il n’a pas demandé à Marc-Aurèle : comment est-il possible que tu ignores aussi complètement qui était ta sœur ? Puis Marc-Aurèle a suggéré qu’on pourrait poser l’appareil photo d’Antonia près du cercueil, pendant la messe, avec un portrait d’elle, en souvenir de ce qu’elle aimait, qu’est-ce que tu en penses, ce serait bien, non ?

Il s’est tourné brusquement vers son neveu. Il a presque crié : non ! Non, il n’en est pas question.

C’était étrange, tout de même, ce goût infaillible que Marc-Aurèle avait toujours eu, depuis l’enfance, pour les idées les plus stupides et les plus communes. Quand d’aventure elles étaient tout à fait grotesques, comme celle qu’il venait d’exposer ingénument, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes. Si on le laissait faire, il projetterait un diaporama pendant la messe, peut-être même voudrait-il lire un poème, évidemment composé par ses soins, et il sangloterait à coup sûr en le lisant. En un sens, il était bien plus dangereux qu’une horde entière de franciscains séniles et prolixes. Mais sa peine était immense et elle méritait une autre réponse qu’un refus brutal. Marc-Aurèle, mon garçon, a repris le prêtre d’une voix qui s’efforçait à la compassion, demain, il ne s’agira pas d’évoquer la vie de ta sœur, ce qu’elle aimait ou ce qu’elle n’aimait pas. Il ne s’agira même pas de montrer combien nous sommes tristes. Demain, nous remettons ta sœur à Dieu et nous prions pour qu’Il la reçoive. Ça n’a rien à voir avec les appareils photos et les portraits, ça n’a rien à voir avec nos souvenirs intimes. Tu comprends ? Et Marc-Aurèle a acquiescé en silence, non qu’il eût compris quoi que ce soit, mais seulement par docilité, une docilité que le prêtre ne pouvait s’empêcher de trouver méprisable. S’il fallait absolument que Dieu rappelle à Lui l’un de ses neveux, pourquoi n’avoir pas choisi celui-ci ? Il s’est reproché l’horrible sincérité de cette pensée qu’il ne pouvait chasser de son esprit. Il était injuste et cruel, sans amour véritable. Le peu d’amour dont il était capable se déversait tout entier sur la jeune femme qu’il devait maintenant porter en terre. Le surplus ne pouvait provenir que d’une source surnaturelle qui s’était momentanément tarie. Sa lèvre a tremblé et il a retenu les larmes qui lui montaient aux yeux. Il a posé la main sur l’épaule de son neveu.

Au village, ils se sont frayé un chemin au milieu de la foule assemblée au soleil devant la maison. À leur passage, les discussions enjouées cessaient un instant, des mains se tendaient vers eux, les agrippaient, ils avançaient péniblement, d’étreinte en étreinte, Marc-Aurèle s’est remis à pleurer sur une épaule inconnue et le prêtre a continué d’avancer seul dans la fournaise, aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, tandis qu’on l’interpellait de toute part, par son prénom ou en criant “mon père !”, il n’avait pas le temps de reconnaître ceux qui le serraient dans leurs bras et ne le libéraient qu’après avoir déposé sur ses joues des baisers brûlants, et il finit par franchir le seuil de la maison à l’intérieur de laquelle les conversations se poursuivaient dans la cuisine et la salle à manger, à voix basse, autour des cafetières fumantes, des bouteilles d’eau déjà tiède et des gâteaux, et la pénombre ne dispensait aucune fraîcheur, des grains de poussière s’agitaient dans les raies horizontales de la lumière d’été filtrée par les persiennes, sur le mur de crépi blanc, un thermomètre en forme de Corse indiquait trente-huit degrés, et il est arrivé dans la chambre où reposait Antonia, dans un silence presque parfait que troublait seulement le bourdonnement des mouches. Régulièrement, des gens entraient d’un pas lent et craintif, comme s’ils avaient peur de réveiller un enfant, ils se signaient au-dessus du corps, se recueillaient un instant et ressortaient avec les mêmes précautions. Près du lit étaient assis son beau-frère et sa sœur, qui accueillaient chacun d’un signe de tête. Il est allé les embrasser. Ils ne se sont rien dit. Il a regardé Antonia. Elle avait les mains jointes sur le drap blanc et, à l’œil gauche, un hématome qu’un maquillage maladroit rendait plus hideux encore. On lui avait posé un mouchoir sur la bouche et le menton. Peut-être avait-elle eu la mâchoire brisée dans l’accident. Peut-être les employés des pompes funèbres avaient-ils dû la lui briser eux-mêmes parce que la rigidité cadavérique les empêchait de lui fermer la bouche. L’odeur de la décomposition était nettement perceptible. Antonia était restée plus de trente heures dans sa voiture, en plein épisode de canicule, avant qu’on la retrouve et l’art de l’embaumement avait ses limites, surtout lorsqu’il était pratiqué par un personnel manifestement incompétent. Sans doute aurait-il fallu ne pas l’exposer dans cet état. Sa sœur n’avait été guidée par aucune considération de bienséance et il lui donnait raison. Il ne fallait pas fuir le spectacle de la mort. Il ne fallait pas l’embellir. Même meurtri et corrompu, même déserté par l’âme et figé dans une lourde inertie de chose, le corps demeurait sacré – et peut-être d’autant plus. Il l’a bénie, a baisé son front et s’est agenouillé près du lit pour prier et il l’a veillée en priant une bonne partie de la nuit. Il s’est assoupi. Il s’est réveillé à l’aube. La levée du corps était prévue pour quinze heures. Mais il n’était plus possible de retarder la mise en bière.

Mon père, dit une voix hésitante.

Le glas a sonné pour la deuxième fois. Il ne prie pas. Il n’entend pas. Il pose toujours sur Notre-Dame du Rosaire un regard hébété. C’est une Vierge de bois polychrome que des vagues miraculeuses déposèrent un jour sur la plage. Elle porte dans ses bras l’enfant nu dont la mer et les siècles ont érodé les contours et, sur son manteau d’ocre et de pourpre délavés, là où devraient luire en majesté toutes les étoiles de la voûte céleste, il ne reste que des trous. Au bout de ses doigts est suspendu un chapelet. Elle est laide et sans grâce. Elle l’a toujours été. Il la connaît depuis l’enfance. Quand il était le prêtre du village, avant de rejoindre une paroisse du continent, il s’est souvent tenu ainsi debout devant elle mais, aujourd’hui, aucune présence aimante ne lui insuffle plus grâce et beauté et il est incapable de voir en elle autre chose qu’une idole aveugle.

Mon père ?

Il se retourne. Devant lui se tiennent quatre jeunes hommes en pantalon noir et chemise blanche. Il s’efforce de leur sourire.

Mon père, nous venons pour chanter la messe. C’est Marc-Aurèle qui nous a demandé de venir, il a dû vous en parler.

Il se résigne à n’avoir finalement pas pu empêcher son neveu de prendre une initiative sans doute catastrophique. Il se console en pensant que ces garçons pouvaient difficilement faire pire que la chorale du village. Enfin si, bien sûr, ça pouvait toujours être pire mais c’était cependant une éventualité excessivement improbable.

Vous chantez en polyphonie, je suppose ?

Ils acquiescent.

Vous avez besoin que je vous fasse signe au moment où vous devrez chanter ?

Non, mon père. Nous connaissons la liturgie. Nous chantons beaucoup de messes.

Alors, c’est parfait.

Mais nous voulions vous demander, vous souhaitez que nous chantions tout, le Dies iræ, le Libera me, parce que certains prêtres ne…

Tout, dit-il en coupant la parole à son interlocuteur. Chantez tout ce que vous pouvez. Et tous les couplets du Dies iræ.

Un des chanteurs demande timidement :

Vous n’avez pas peur que ce soit un peu long ?

Il lui sourit amèrement et répond :

Un peu long ? Long pour qui ?

Il leur fait signe d’aller s’installer près de l’autel. Il sort sur le parvis de l’église. Une brume de chaleur flotte au-dessus de la mer à l’horizon. Il y a déjà beaucoup de monde. Quelques hommes esquissent un geste dans sa direction pour lui présenter à nouveau leurs condoléances mais ils se ravisent et reprennent leur conversation. Désormais et pour le temps que durera la cérémonie, il n’est plus l’oncle de la morte mais seulement un prêtre. Il reconnaît Simon T., assis tout seul sur un mur, les yeux rougis. Avant d’être appelé au sacerdoce, il vivait en concubinage avec la mère de Simon, Damienne T., une veuve de dix ans son aînée. Il lui était particulièrement douloureux de penser que le premier effet de sa vocation avait été d’infliger la blessure d’un abandon définitif à cette femme qu’il avait déjà tant fait souffrir en l’aimant si mal et si peu, comme si la grâce ne pouvait être obtenue qu’au prix exorbitant d’un péché indélébile. Il s’approche de Simon qui se lève et le prend dans ses bras. Le glas sonne pour la troisième fois. Le corbillard se gare devant l’église. Quatre hommes en sortent le cercueil et le hissent sur leurs épaules. Le prêtre les précède sur le chemin de l’autel.

Quand les chanteurs entonnent le Requiem, ses doutes disparaissent d’un seul coup. Ils chantent parfaitement, sans hurler, avec la piété qui convient, et leur voix est tout aussi bien celle de l’assemblée, celle d’Antonia, celle du Christ espérant encore que le calice amer serait éloigné de ses lèvres, la voix de la faiblesse et de l’espoir et, dans sa chapelle, la Vierge du Rosaire semble redevenue vivante. Elle est sans doute l’œuvre d’un médiocre artiste de Lucques ou de Livourne, un charlatan sans talent qui dut renoncer à la sculpture pour se lancer dans la fabrication de reliques lucratives – échardes transformées en fragments de la vraie Croix, images de la sainte Face peintes sur l’étoffe grisâtre de linceuls soigneusement élimés, minuscules éclats de rotule ou de fémur enchâssés d’or, taillés dans des ossements de mouton – et qui jeta la statue à la mer dans un accès de désespoir lucide sans penser qu’elle pût faire un jour l’objet d’une quelconque vénération. Mais quand les pêcheurs de Campomoro la découvrirent échouée sur la plage, le chapelet à la main, ils ne parvinrent pas, dit-on, à la soulever. La nouvelle du prodige se répandit. Les hommes descendirent des montagnes alentour mais, malgré la ferveur de leurs prières votives, aucun d’eux ne put déplacer la Vierge qui leur opposait obstinément l’énormité miraculeuse de son poids. Elle ne consentit à se faire légère que pour deux vieillards du village qui la placèrent dans la chapelle où, de toute éternité, se trouvait sa place. Tous se réjouirent de ce pauvre signe d’élection, le seul, il est vrai, qui leur eût jamais été adressé. Le prêtre, bien sûr, n’a jamais cru à la réalité de ce miracle enfantin. Au fil du temps, la candeur des hommes a sans doute transfiguré le hasard qui a conduit la statue ici en décret de la providence. Sans doute ont-ils aussi saisi l’occasion qui leur était offerte de satisfaire leur antique tendance à l’idolâtrie. Peu importe, au fond. Il n’est rien de si humble, il le sait bien, qui ne puisse accueillir et manifester la présence divine – et c’est cela, le miracle, si bien qu’en cet instant, alors que les chanteurs entonnent le psaume Te decet hymnus, lui-même pourrait presque sentir frissonner le bois peint.

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Kyrie eleison

 

3

 

(Femme fuyant l’incendie, Alta Rocca, 1983)

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Le 6 janvier 1980, le journal télévisé régional annonça que des militants autonomistes avaient capturé à Bastelica trois hommes armés qu’ils soupçonnaient d’être des barbouzes chargées d’assassiner l’un d’entre eux. Ils voulurent organiser une conférence de presse avant de remettre leurs prisonniers à la justice. On leur envoya donc des blindés et des CRS qui encerclèrent le village. Dans le reportage, on voyait des hommes casqués en uniforme bleu déployés sur la route humide. Pascal B. était en train de dîner en famille. En entendant les informations, il se leva de table, embrassa ses parents, prit son fusil de chasse et deux boîtes de cartouches et monta dans sa voiture. Antonia ne sut jamais exactement où ni comment il rejoignit le groupe qui, dans la nuit, avait réussi à passer les barrages et se dirigeait vers Ajaccio avec ses trois otages. À trois heures du matin, ils se barricadèrent dans un hôtel de la rue Fesch dont ils retinrent les clients. Ils y restèrent quarante-huit heures au cours desquelles une atmosphère de guerre civile régna sur Ajaccio en état de siège. Un CRS fut tué et d’autres blessés par un tireur qui ne fut jamais retrouvé. Les policiers paniqués tuèrent à leur tour une femme et un jeune homme auxquels on pouvait seulement reprocher d’être passés en voiture au mauvais moment. Le journal télévisé ne montra pas les corps mais seulement les impacts de balles sur les pare-brise. Le groupe accepta finalement de se rendre pour peu que ce soit à la gendarmerie et non à la police. Le commandant Christian P. leur accorda de parcourir librement le chemin qui menait de l’hôtel au commissariat en portant à l’épaule leurs armes déchargées et Antonia pleurait devant sa télé en les regardant avancer lentement dans la nuit. Pascal B. fut déféré avec ses camarades devant la Cour de sûreté de l’État et placé en détention à la prison de la Santé. Elle lui écrivait presque tous les jours. Elle prenait des photos pour lui, les amis qui attendaient son retour, les ruelles désertes, l’arrivée du printemps, et elle les lui envoyait. Il lui demanda de ne pas s’alarmer s’il ne répondait pas souvent, il n’aimait pas écrire, et la monotonie de la vie carcérale était telle qu’il n’aurait pas eu grand-chose à lui raconter mais il guettait l’arrivée de ses lettres et de ses photos et il lui disait qu’il ne regrettait rien mais qu’il était impatient de la revoir et de revoir aussi tout ce qui, grâce à elle, existait encore au moins sous forme d’images qu’il accrochait aux murs de sa cellule. Il fut libéré à la fin de l’été. On organisa une fête en son honneur dans la cour de l’école. Tout le monde se pressait autour de lui et l’embrassait. Simon T. ne le quittait pas d’une semelle, il posait sur lui le regard fervent qu’on réserve aux demi-dieux et il devenait tout rouge à chaque fois que son héros le gratifiait d’un sourire accompagné d’une petite tape amicale sur la nuque. Pascal B. n’accorda qu’une attention distraite à Antonia et elle en fut si peinée qu’elle n’eut pas le cœur à prendre des photos de la fête. Mais à la fin de la soirée, alors qu’elle s’apprêtait tristement à rentrer chez elle, il l’entraîna à l’écart et la prit dans ses bras en lui disant merci. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. Il lui caressa les cheveux et déposa sur ses lèvres un unique et chaste baiser. Il lui dit, rentre, maintenant. Je t’attendrai. Il attendit, en effet. Il attendit deux ans. Un soir de juillet 1982, il fit monter Antonia dans sa voiture et l’emmena hors du village. Il alla se garer sur un chemin de terre, à l’écart de la route. Il l’embrassa bien moins chastement que la première fois, se mit à respirer lourdement et la pénétra sur la banquette arrière après lui avoir uniquement retiré les vêtements qui pouvaient faire obstacle à son entreprise. Quand ce fut terminé, il remonta son pantalon et sortit fumer une cigarette qui rougeoyait dans la nuit. Antonia utilisa son t-shirt pour essuyer le sperme répandu sur son ventre et tâtonna dans l’obscurité à la recherche de sa culotte qu’elle récupéra finalement sous le siège du passager. Elle sortit rejoindre Pascal B. et l’enlaça tendrement, par-derrière, la joue appuyée contre ses épaules. Il se retourna et la serra contre lui en la couvrant de baisers. Il n’y avait eu ni beaucoup de douleur ni beaucoup de plaisir et pas du tout de sang. Les choses ne ressemblaient pas vraiment à ce qu’elle avait imaginé depuis si longtemps mais ce n’était pas grave. Elle vivait une aventure merveilleuse et se sentait pleine d’amour et de gratitude. À compter de cette nuit et toutes les nuits où il ne disparaissait pas mystérieusement, à la même heure, il emmenait Antonia au même endroit. Elle discutait avec Madeleine et Lætitia, assise à la terrasse du bar du village, Pascal B. buvait au comptoir avec ses amis, et puis il sortait et lui faisait signe et elle le suivait. Il ne parlait pas en conduisant, il fixait la route avec un air grave. Dès qu’il s’était garé sur le chemin de terre, il l’embrassait avec fougue après quoi, dès qu’Antonia eut acquis suffisamment d’expérience et de hardiesse pour que le rituel de leur relation fût définitivement fixé, il se laissait aller en arrière sur le siège, le regard perdu dans le vague, et elle se penchait sur lui pour dégrafer son pantalon, elle le suçait en faisant le dos rond pour que le levier de vitesse ne lui meurtrisse pas trop la poitrine, mais il ne la laissait jamais faire très longtemps et il la relevait et elle savait alors qu’il fallait passer sur la banquette arrière. Deux ou trois fois, pendant le mois d’août, il la baisa sur le capot de la voiture et elle put regarder les étoiles. Quand ils revenaient au bar, Jean-Joseph C. partait avec Madeleine et, à leur retour, c’est Xavier S. qui prenait la direction du chemin de terre en compagnie de Lætitia. Tout s’était passé comme prévu. Elles étaient en couple avec des garçons qu’elles connaissaient et admiraient depuis l’enfance et qui les avaient regardées grandir en sachant qu’elles leur appartenaient déjà, que tout n’était qu’une question de temps. Elles étaient désormais leurs femmes et c’est ainsi que tout le monde les appelait, personne n’employait le terme de “petite copine”, à juste titre, d’ailleurs, car elles étaient bel et bien devenues de petites épouses de seize ou dix-sept ans, prématurément vieillies, prises dans les liens d’une union aussi rigide, empesée et monotone que le moins fantaisiste des mariages. Antonia était donc “la femme de Pascal B.” et cette nouvelle fonction qui la définissait tout entière déterminait aussi la nature de ses rapports avec les gens, à commencer par Pascal B. lui-même qui la traitait avec une dévotion et un respect excessifs jusqu’à la pudibonderie, laquelle excluait par principe les manifestations publiques d’affection et, en privé, les débordements erratiques de la passion, au point que sa façon de s’accoupler avec elle n’était au fond qu’un signe supplémentaire de respect et de pudibonderie, comme si toute innovation, fût-elle minime, toute manifestation spontanée de son désir ne pouvait être qu’insultante et sacrilège. Il aurait jugé obscène qu’Antonia se comporte en amante plus enthousiaste, ce qu’il s’évertuait à rendre inconcevable, et l’idée que le respect et la pudibonderie pussent précisément porter l’obscénité à son comble ne lui traversa jamais l’esprit.

Le parrain d’Antonia Venait de prendre en charge plusieurs paroisses dont, comme il se l’était promis, celle du village, et la vie amoureuse de sa filleule, même s’il en ignorait les détails charnels, le contrariait au plus haut point. Il n’avait rien contre Pascal B., et sa mort, en 1999, le peina sincèrement comme l’avait peiné la mort prématurée de trop de jeunes gens qu’il connaissait et dont il avait béni les dépouilles, la main ployant sous le poids de plus en plus accablant de l’encensoir, non, il n’avait rien contre Pascal B. mais il ne pouvait admettre que le destin d’Antonia fût déjà si tristement tracé, et il avait infiniment pitié d’elle parce qu’il savait que l’amour d’un homme comme Pascal B., cet amour tout à la fois sincère, maladroit et condescendant, devait se révéler immanquablement toxique et qu’elle ne le savait pas. Il souhaitait qu’elle en prenne conscience le plus vite possible, avant de s’être flétrie tout à fait, quand ne lui resterait plus que la ressource amère des regrets. Il ne se permettait aucune remarque moralisatrice, il priait pour elle, il priait pour que Dieu la prenne à son tour en pitié et la libère et, devant le cercueil, c’est pour cela qu’il prie une fois de plus en écoutant la mélodie d’un Kyrie eleison inconnu. Le chant commence dans un souffle presque imperceptible, les voix semblant lutter contre l’angoisse et la peur qui les étouffent pour se faire entendre et s’arracher à la terre et elles semblent enfin y parvenir, après le crescendo des trois premiers Kyrie, l’appel du Christe eleison emplit toute l’église dans une harmonie si parfaite que le prêtre en a le cœur brisé. Mais à partir du second Christe, un contre-chant introduit l’altération d’une septième diminuée, très doucement, d’abord, puis de plus en plus fort. Marc-Aurèle a cessé de pleurer et fixe les chanteurs d’un air effaré. Le prêtre ferme les yeux. Il n’a pas envie de voir le visage de son neveu. Il aurait dû choisir de dire la messe en tournant le dos à l’assemblée, ainsi que le prévoit la forme extraordinaire du rite romain, pour se tenir debout, face au grand crucifix, et il aurait simplement écouté le chant, la prière parfaite, préservée de l’égoïsme si profondément enraciné dans le cœur des hommes qu’il pourrit leurs élans vers le Seigneur quand ils s’adressent à Lui dans leurs propres mots comme à un despote cruel et capricieux qui se laisserait parfois amadouer par leurs simagrées, leurs marchandages serviles, l’abjecte comédie de leur repentir, leur scrupuleuse superstition, tout ce qui les rend, au fond, si détestables et si dignes de pitié alors qu’ils lèvent des yeux craintifs vers le ciel en espérant que Dieu fasse descendre sur eux la manne arbitraire de Ses bienfaits et les préserve des fléaux innombrables, les fleuves de sang, les moustiques et les taons, la grêle, les pluies de grenouilles et de sauterelles, la pluie de cendres qui tomba sur le village dès l’aube et pendant toute une matinée de septembre 1983.

Quand Antonia se réveilla, elle vit des formes noires voleter dans le ciel, poussées par un vent brûlant, et tomber vers le sol en suivant des trajectoires erratiques. Elle sortit devant la maison et vit que c’étaient des feuilles calcinées, dont certaines avaient si bien conservé leur forme qu’on distinguait encore le réseau délicat des nervures avant qu’elles tombent en poussière dès qu’on les touchait du doigt. Un incendie énorme s’était déclaré sur l’autre versant de la montagne. Deux villages avaient dû être évacués en catastrophe. Si le vent ne tourne pas, on y est ! disait le père d’Antonia et tout le monde priait pour que le vent tourne et dirige le feu vers des demeures étrangères. Le parrain d’Antonia, dont chacun espérait que son sacerdoce lui vaudrait une écoute attentive de la part du Seigneur, se laissait lui aussi aller à cette prière si peu charitable car, dans sa détresse, le sort de ses autres paroissiens lui était devenu momentanément mais tout à fait indifférent. La pluie de cendres s’intensifiait, il faisait de plus en plus chaud et, vers midi, ils étaient tous rassemblés dans le haut du village et regardaient la montagne. Au-dessus d’eux, les canadairs passaient et repassaient inutilement. Des vieilles se signaient en pleurant. Antonia avait pris son appareil photo. Tu n’as rien d’autre à penser dans un moment pareil ? lui demanda son père hors de lui. Je me demande ce qui me retient de te coller une gifle ! Jamais elle ne l’avait vu dans une telle colère. Pas une seule fois, pendant l’enfance d’Antonia, il n’avait levé la main sur elle et il paraissait peu probable qu’il eût attendu les dix-huit ans de sa fille pour se lancer dans une carrière de père abusif ; elle jugea cependant plus prudent de se tenir à bonne distance. Ne t’inquiète pas, lui dit son parrain. Il ne pense pas ce qu’il dit. Soudain, on entendit un énorme grondement sourd, le feu passa la crête, cinq cents mètres plus haut, et il descendit vers le village. Le crépitement de la combustion était incroyablement fort, on aurait dit le rugissement d’un monstre de l’apocalypse, un monstre au corps de flammes et, pour la première fois de la matinée, Antonia eut peur. Elle colla son œil au viseur et se sentit mieux. Elle entendit des hurlements. Devant elle, une femme se retourna, la bouche tordue par l’épouvante, les bras levés au ciel et se mit à courir. Tout le monde fuyait. Antonia déclencha plusieurs fois. Des hommes pleuraient. Elle entendit qu’on appelait son nom. Elle ne répondit pas et continua à prendre des photos. Pascal B. la saisit par le bras. Qu’est-ce que tu fais ? Il faut que tu partes ! Il faut que tu partes tout de suite ! Tes parents te cherchent ! Elle tenta de protester mais il l’entraîna sans l’écouter, répétant qu’elle était folle jusqu’à ce qu’il l’ait ramenée chez elle. Les hommes valides restaient sur place pour défendre les maisons avec des moyens dérisoires. Elle demanda à rester aussi. Tu vas l’avoir, ta gifle, tu sais ! hurla son père. Et même deux ! On la fit monter dans une voiture avec sa mère et Marc-Aurèle. En s’éloignant du village, elle prit d’autres photos par la vitre ouverte. Le village ne brûla pas. Il resta debout, face à la mer, adossé au flanc noir de la montagne que les ronces, le maquis et la mauvaise herbe mirent des mois à reverdir. Les parents d’Antonia refusèrent de regarder les photos qu’elle avait prises pendant l’incendie. Pascal B. y jeta un œil et hocha mollement la tête en signe d’approbation. Seul son parrain s’y intéressa vraiment. Antonia lui montra celle qui lui paraissait la meilleure : on y voyait la moitié du visage de la femme hurlante, son bras tendu, sa main aux doigts écartés et, derrière elle, le mur de feu au-dessus des premières maisons du village. Sur une autre, un homme accroupi pleurait dans ses mains jointes, sous la pluie de cendres. Le parrain d’Antonia lui emprunta les photos et, sans rien lui dire, il les fit passer à l’un de ses amis qui travaillait à l’agence locale du quotidien régional. Fin septembre, le journal consacra un cahier aux incendies de l’été sobrement intitulé “Voyage au bout de l’enfer !”. Deux photos d’Antonia y furent publiées. Le rédacteur en chef avait choisi les plus quelconques mais Antonia était si heureuse que rien n’aurait pu la contrarier. Elle courut chez Pascal B. avec le journal. Il n’était pas là. La mère de Pascal lui apprit en reniflant que son fils avait été arrêté à six heures du matin avec Jean-Joseph C. Apparemment, d’autres militants nationalistes avaient été arrêtés un peu partout dans la région. Antonia prit congé, la tête baissée. Elle chercha son parrain. Elle le trouva à l’église. Ils l’ont encore arrêté. Dès qu’elle eut prononcé ces mots, elle s’effondra. Son parrain la prit dans ses bras, elle sanglotait bruyamment et il lui murmurait, ma petite, ma petite, ma toute petite. Elle tremblait, elle était désespérée, elle devait partir à l’université de Nice dans une semaine, comment ferait-elle ? et elle pleurait dans ses bras, devant Notre-Dame du Rosaire, en septembre 1983, là où les cierges brûlent aujourd’hui de part et d’autre de son cercueil, alors que le Kyrie eleison s’achève dans le déchirement d’une merveilleuse dissonance, l’accord mineur, la septième diminuée.

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Épître : première lettre de saint Paul aux Thessaloniciens

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(Arabes pendus sur la place du Marché-au-Pain, Tripoli, 1911)

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Marc-Aurèle lit d’une voix étonnamment ferme.

Nous ne voulons pas, frères, vous laisser dans l’ignorance au sujet des morts…

Non, nous ne resterons pas dans l’ignorance au sujet des morts. L’histoire de la photographie a commencé par l’inerte, quand le soleil devait achever sa course dans le ciel au-dessus de la propriété de Nicéphore Niépce avant que s’impriment enfin sur une plaque de métal l’étrange image de murs éclairés de tous les côtés à la fois et la silhouette noire d’un arbre fruitier figé dans la lumière. Il était donc inévitable que, surmontant ses premières pudeurs, la photographie passe de l’immobilité des pierres, des fleurs séchées et des boulets de canon à celle, non moins parfaite, des cadavres, les aïeux embaumés, les enfants morts en bas âge, les soldats de l’Union sur le champ de bataille de Gettysburg, les gardes nationaux et les fusillés de la Commune alignés dans des cercueils de planches.

Au moment où Gaston C. quitte Paris pour la Tripolitaine, fin novembre 1911, les appareils modernes permettent depuis longtemps de figer les mouvements de la vie. Un visage net n’est plus nécessairement celui d’un cadavre. Mais ces simples progrès techniques ne peuvent évidemment défaire le lien intime unissant dès l’origine la photographie à la mort.

Dans ses bagages, Gaston C. emporte un appareil photo Kodak, à pellicule, qu’un ami lui a prêté. Ce ne sont cependant pas ses piètres talents de photographe amateur qui lui ont valu d’être choisi par Le Matin pour couvrir la guerre grâce à laquelle l’Italie espère devenir à son tour une puissance coloniale. Gaston C. est écrivain et l’on attend de lui qu’il tienne la chronique minutieuse des défaites de l’Empire ottoman dont l’agonie vient de commencer. Fin septembre, les troupes italiennes, composées majoritairement de soldats méridionaux, Sardes, Calabrais ou Siciliens, se sont emparées de Tripoli. L’état-major s’imagine que la population indigène lui sera favorable ou, dans le pire des cas, observera les combats avec indifférence. Mais, en octobre, alors qu’ils combattent les Turcs dans l’oasis de Sciara Sciatt, les soldats du 11e régiment de bersagliers sont pris à revers par des Bédouins qui les taillent en pièces, aussi littéralement que possible : leurs cadavres sont démembrés, les organes génitaux coupés, les yeux crevés. La répression immédiate des Italiens est si sauvage que la presse européenne, grâce au rapport épouvanté de quelques correspondants présents sur place, s’en émeut. Les Italiens sont confrontés à un problème jusqu’alors inédit : celui de leur image. Les massacres et les déportations ont été brutalement arrachés à la sphère de l’intime pour être exposés en pleine lumière. Le combat de la communication doit être mené dans la presse avec l’aide de journalistes compréhensifs qu’on invite à Tripoli. Gaston C. est l’un d’eux. Il en est ravi. Gaston C. aime passionnément l’Italie ou, pour être plus précis, il aime passionnément le décor d’opéra-comique qui, dans son esprit, tient lieu d’Italie. Et, depuis toujours, il rêve de voir l’Orient c’est-à-dire, là encore, le harem alangui où déambulent les courtisanes et les dromadaires à l’ombre des grands dattiers qui, dans son esprit, tient lieu d’Orient.

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