ABC: Petits Contes
Chapitre II
Aussitôt Mme Escargot, tout attendrie, dit à son mari:
«Si nous l'adoptions?
—J'allais te le proposer,» répondit M. Escargot.
Et il sortit presque entièrement de sa maison pour embrasser son
nouveau fils.
En peu de temps, le petit escargot devint gros, gras et luisant.
Alors la mère Escargot dit au père Escargot:
«Mon ami, il faut marier notre fils. Il faut lui chercher une jolie fille
de notre monde, afin que nous ayons de beaux petits-enfants.
—J'allais te le proposer, répondit le mari. Mais à qui nous
adresser pour cela?
—De mon balcon vert, dit Mme Escargot, je vois le peuple des
fourmis...
le petit escargot devint gros, gras et luisant
Fourmi
II
«Le peuple des fourmis, dit Mme Escargot, est un peuple actif qui
va et vient sans cesse sur les routes de France et qui doit connaître
beaucoup de gens et être au courant de beaucoup de choses. Nous
allons demander aux fourmis si elles ne connaîtraient pas une jeune
fille digne d'épouser notre escargoton.
—J'allais te le proposer,» dit le père Escargot.
Et il descendit de son balcon avec sa femme pour interroger les
fourmis.
Les fourmis répondirent:
«Justement, nous avons ce qu'il vous faut. A quelques mètres
d'ici, dans le trou d'un vieux mur, vit une demoiselle Escargot de la
plus jolie coquille, dont on a dernièrement fait cuire les parents. La
pauvrette est toute seule au monde.
dans le trou d'un vieux mur vit une demoiselle Escargot
—Elle ne restera pas seule longtemps, s'écrièrent ensemble M.
et Mme Escargot. Allez, je vous prie, la demander en mariage pour
monsieur notre fils.»
Les fourmis se mirent en route et arrivèrent près du vieux mur où
l'orpheline pleurait ses parents qu'on avait fait cuire.
Elle fut si heureuse de la proposition, qu'elle accorda tout de
suite sa main, même sans le connaître, au fils adoptif des vieux
escargots, et qu'elle se mit en marche, en bavant de joie tout le long
du chemin.
Mais elle n'avançait pas vite. Alors les fourmis fabriquèrent avec
des brins d'herbe une chaise à porteur qu'elles chargèrent sur leurs
épaules. Et c'est ainsi que la pauvre orpheline arriva, après plusieurs
jours, au chou de ses beaux-parents et dans les bras de son fiancé.
les fourmis fabriquèrent une chaise à porteur
Gateau
On avait donné à deux enfants un gros gâteau et un petit, en leur
disant:
«Partagez!»
Les deux enfants étaient une petite fille de six ans et un petit
garçon de quatre ans.
«Tiens! dit la petite fille, prends ce joli petit gâteau. Moi, je
mangerai ce vilain gros.
—J'aime mieux le vilain gros, dit le petit garçon.
—Mais puisqu'il est vilain!
—Oui, mais il est gros!»
les enfants et le gâteau
Hirondelle
Tout le monde sait que les hirondelles s'en vont l'hiver dans les
pays chauds et ne reviennent qu'au printemps.
départ des
hirondelles
Pour faire ce long voyage, les mères hirondelles rassemblent
leurs petits autour d'elles. Mais une pauvre petite hirondelle, qui était
tombée du nid un jour de grand vent, boitait encore un peu et ne put
pas s'envoler avec ses frères et sœurs.
elle vit s'éloigner sa famille
Elle resta tristement au bord du toit, d'où elle vit s'éloigner sa
famille, et elle serait certainement morte de faim, de froid et de
chagrin, si les enfants de la maison ne l'avaient recueillie.
Ils la mirent dans une cage, à côté du poêle; ils la nourrirent de
mouches et de vers, si bien que l'hirondelle était en très bonne santé
et ne boitait plus du tout au retour du printemps.
Et quand les parents de l'hirondelle revinrent des pays chauds,
les enfants ouvrirent la cage. La petite hirondelle reconnut sa mère
et, avec des cris de joie, elle se jeta dans ses ailes.
les retrouvailles
Ibis
Dans la basse-cour d'un château se trouva, parmi toutes sortes
de volailles, un ibis rose.
Il avait été rapporté d'Égypte par le fils de la maison, qui était
grand voyageur.
Au commencement, on eut beaucoup d'égards pour ce noble
étranger. Aussitôt que l'ibis déployait ses ailes, les pigeons
roucoulaient:
«Oh! que c'est beau! On dirait des pêchers en fleur!»
l'ibis et la basse-cour
Les poules admiraient la courbe élégante de son bec. Les
canards, qui sont si bas sur pattes, regardaient avec envie les
longues jambes de l'ibis, qui semblaient peintes au ripolin rose.
l'Égypte
Flatté, l'ibis marchait de long en large. Il leur parlait de sa patrie
l'Égypte, du Nil, des autruches, des pyramides et des minarets du
Caire.
D'abord on l'avait écouté avec respect; mais peu à peu on trouva
qu'il racontait toujours la même chose.
Le dindon disait avec colère:
«Quel rabâcheur!»
la basse-cour en
colère
La pintade se moquait de son nez d'ivrogne, et un caneton
poussa l'impertinence jusqu'à lui demander combien les baguettes
qui lui servaient de jambes lui avaient coûté le centimètre.
il se tenait tout raide sur une patte
Alors le pauvre ibis rose se retira dans un coin. Et il se tenait tout
raide sur une patte, rêvant de son pays, du Nil, des pyramides et des
minarets.
Jouets
Un petit garçon de la ville, Robert, avait des jouets à mécanique,
très chers, qu'il fallait toujours remonter, qui se cassaient très
souvent et qui ne l'amusaient pas du tout.
les jouets de Robert
les jouets de Mathieu
Un jour, il rencontra un petit garçon de la campagne, Mathieu, à
qui ses parents ne donnaient pas de jouets, mais qui fabriquait lui-
même des sifflets, des canons ou des pompes avec du sureau, des
noyaux d'abricots et des pailles.
«Oh! que c'est joli et amusant! dit Robert. Apprends-moi
comment tu fais.»
Mathieu le lui apprit. Robert vendit à une vieille marchande de
bric-à-brac ses jouets mécaniques devenus inutiles, et, avec les
sous qu'il en retira, il acheta des gâteaux, que les deux enfants
mangèrent de grand appétit.
Kangourou
ils dépouillaient les arbres
du paradis
Du temps où les kangourous vivaient dans le paradis terrestre,
leurs pattes de devant étaient aussi longues que celles de derrière.
les autres bêtes en
colère
Mais, à cause de cette longueur de leurs pattes, les kangourous
étaient devenus extrêmement voleurs. Ils n'avaient qu'à étendre le
bras pour attraper les branches et cueillir les plus beaux fruits, qu'ils
enfouissaient ensuite dans la grande poche qu'ils portent sur le
ventre.
Ainsi ils dépouillaient les arbres du paradis.
Les autres bêtes, qui ne pouvaient pas en faire autant, se
plaignirent au bon Dieu.
Le bon Dieu fit venir devant lui les kangourous et, pour qu'il leur
fût plus difficile de voler les fruits, il leur raccourcit les pattes de
devant.
le bon Dieu
Depuis ce temps-là, les kangourous ont ces moignons que vous
voyez sur l'image, et la poche de leur ventre ne leur sert plus que
pour y cacher leurs petits.
les kangourous et
leurs nouvelles
pattes
Loup
Quand le loup eut mangé les six petits biquets, il se sentit le
ventre si lourd, qu'il alla faire un somme derrière le puits.
elle se mit à la
recherche du loup
Il avait oublié de manger le septième petit biquet, qui s'était
caché sous le lit. Aussi, quand la mère chèvre revint du marché avec
un panier au bras, ce fut ce petit biquet qui lui apprit que le loup avait
mangé ses six petits frères.
«Ah! mes enfants! mes chers enfants!» chevrotait la chèvre en
essuyant ses yeux avec un coin de son tablier.
Mais, retrouvant son courage, elle prit son dernier-né par la main
et se mit à la recherche du loup. Elle ne fut pas longtemps à le
trouver qui dormait sur ses deux oreilles derrière le puits et qui
ronflait de toutes ses forces.
le loup dormait sur ses deux oreilles
«Attends, brigand! dit la mère chèvre; tu vas voir!»
Et, tirant de son panier un couteau de cuisine, d'un seul coup elle
fend le ventre du loup dans toute sa longueur, et les six petits
biquets sautent au cou de leur mère. Car le loup les avait avalés si
goulûment, qu'il n'avait pas pris le temps de les mâcher et qu'ils
étaient encore en vie.
La chèvre et les biquets rirent et pleurèrent ensemble un instant;
puis la mère dit:
«Ce n'est pas tout! Allez vite me chercher six grosses pierres. Je
vais les mettre à votre place dans le ventre du loup, et je lui
recoudrai la peau. Comme cela, il ne s'apercevra de rien à son
réveil.»
Quand tout fut terminé, la mère et les enfants allèrent se cacher,
pour voir ce que ferait le loup.
Au bout d'un moment, il se réveilla, se frotta les paupières, puis
se tâta le ventre.
«Comme il est dur! grogna-t-il. Sans doute je n'ai pas bien digéré.
Ah! je sais, j'ai oublié de boire.»
Et, se levant, il alla vers le puits. Dans son ventre, les six pierres
faisaient un bruit étrange.
«Je ne sais vraiment pas ce qui cogne comme cela dans mon
ventre!» dit le loup.
la chèvre et ses sept petits dansèrent autour du
puits
Et il se pencha pour boire.
Mais ce mouvement précipita les pierres l'une sur l'autre dans
l'estomac du loup, leur poids l'entraîna en avant, et le vieux brigand
tomba la tête en bas dans le fond du puits.
Alors la chèvre et ses sept petits dansèrent autour du puits une
ronde joyeuse.
Moineau
les moineaux venaient picorer les épis
Dans un champ de millet, les moineaux venaient picorer les épis.
Le chat du meunier les guettait depuis longtemps, sans réussir à les
attraper; car, aussitôt qu'il s'approchait, les oiseaux s'envolaient.
il prit désormais chaque épi pour une
patte de chat
«Je vous prendrai quand même, petits nigauds,» dit le chat en
méditant une ruse.
Il alla tremper une de ses pattes de devant dans le ruisseau, puis
il courut au moulin la plonger dans un tas de millet en grain, de façon
que les grains restèrent collés autour de sa patte mouillée.
«Ainsi, se dit-il, ma patte ressemblera à un gros épi de millet, et
les oiseaux s'y laisseront prendre.»
A cloche-pied, il gagne le champ de millet, s'y couche sur le dos
et lève la patte en l'air.
Les oiseaux la prirent pour un épi et se mirent à en picorer les
grains. Alors vite, avec l'autre patte, le chat les attrapa.
Bientôt les moineaux s'aperçurent du piège, et ils cherchèrent un
autre champ. Mais l'un d'eux, qui avait failli être mangé, en garda
une telle frayeur, qu'il prit désormais chaque épi pour une patte de
chat, et jura de ne plus manger que des fruits pendus aux branches
des arbres.
Neige
Quatre petites filles regardaient par la fenêtre la neige tomber.
Elles étaient nées en Orient, où il ne fait jamais très froid, et c'était la
première fois qu'elles voyaient de la neige.
ce sont les anges qui vident les
corbeilles
«Qu'est-ce que cela peut bien être? dit Léila, la plus petite.
—Je sais, répondit Cora. On fait le ménage au ciel, et c'est la
Sainte Vierge qui bat son lit de plumes.
—Pas du tout, déclara Myriam; ce ne sont pas des plumes, mais
des petits bouts de papier, et ce sont les anges qui vident les
corbeilles où le petit Jésus a jeté les lettres que les enfants lui
écrivent à Noël. Oui, oui, j'en suis sûre, je reconnais mon papier.
—Moi, dit Séphora la gourmande, je crois que c'est du sucre. Si
seulement on pouvait goûter!»
Mais Daniel, leur grand frère, qui avait tout entendu, se mit à rire:
«Ni sucre, ni lettres déchirées, ni plumes! C'est de la neige, de la
neige comme il y en a tous les ans en Europe, de la neige avec
laquelle on fait des boules de neige et un bonhomme de neige. Nous
en ferons un demain, si vous êtes sages.
—Quel dommage que ce ne soit pas du sucre!» soupira Séphora
en passant sa langue sur la vitre.
Oreille
Quand Noé eut rassemblé les animaux devant l'arche, il se dit:
«Toutes ces bêtes vont sûrement se disputer et se mordre les
oreilles. Il serait donc prudent de leur enlever les oreilles avant leur
entrée dans l'arche. On les leur rendra à la sortie.»
l'arrivée des animaux dans l'arche
Il fit installer un vestiaire et donna l'ordre à ses fils d'y ranger les
oreilles, à mesure que les bêtes se présenteraient.
Le premier fut le chameau; puis vint le cheval, puis la vache, puis
le chien, le mouton, le cochon, le chat, l'éléphant, le lapin, et enfin
l'âne. Et tous, comme Noé l'avait commandé, ôtèrent leurs oreilles,
et tous reçurent en échange un numéro de vestiaire, attaché à un
cordon qu'ils passèrent autour de leur cou.
Grâce à ces précautions, la paix régna dans l'arche pendant les
quarante jours que dura le déluge.
Le quarante et unième jour, Noé dit aux animaux:
«Voilà le beau temps revenu. Je vais vous rendre vos oreilles, et
vous pourrez retourner chez vous.»
Alors, l'une après l'autre, toutes les bêtes passèrent au vestiaire,
et elles reçurent leurs oreilles en échange du numéro.
Le chameau arriva l'avant-dernier. Il ne restait plus que deux
paires d'oreilles: les siennes, très grandes, et celles de l'âne, toutes
petites.
Mais avant que le bon chameau pût montrer son numéro, l'âne lui
passa entre les jambes et se mit à brailler:
le chameau
«Monsieur Noé! monsieur Noé! donnez-moi mes oreilles. C'est
cette grande paire-là. Je suis très pressé!»
l'âne
Le père Noé était si fatigué, qu'il ne fit pas attention au faux
numéro que lui remit l'âne sournois.
«Tu me casses la tête! Tiens, voilà ton bien, décampe!»
Et Noé donna les superbes oreilles du chameau à l'âne, qui
s'enfuit en pétaradant de joie.
Quand le chameau ouvrit enfin ses babines pour réclamer son
dû, il n'y avait plus dans le vestiaire que les oreilles de l'âne, dont il
dut se contenter.
Et voilà pourquoi le chameau, qui est une bête de grande taille, a
des oreilles si courtes, tandis que l'âne, qui est beaucoup plus petit,
en a de si longues.
Pois
Il y avait une fois un prince qui voulait se marier.
Le roi alla ouvrir lui-même
Il voulait épouser une princesse, mais aucune de celles qu'on lui
présenta ne lui parut assez princesse.
Or, un jour d'orage, on sonna à la grille du château.
Le roi alla ouvrir lui-même, et il trouva devant la grille une jeune
fille dont les vêtements étaient trempés, les cheveux défaits et les
souliers couverts de boue.
Elle avait presque l'air d'une mendiante. Mais, quand le roi lui
demanda qui elle était, elle répondit qu'elle était une princesse.
Le roi la fit entrer au château.
«Nous allons bien voir si c'est une princesse,» pensa la reine.
Elle ordonna aux servantes de préparer un lit pour la jeune fille,
mais de mettre un pois sous les vingt matelas qui composaient ce lit.
Le lendemain, la reine demanda à la jeune fille comment elle
avait dormi.
«Très mal, répondit-elle. Il y avait je ne sais quoi de dur et de
rond dans mon lit; j'en ai des bleus sur tout le corps.
—Quel bonheur! pensa le prince, qui avait écouté derrière la
porte. Pour avoir la peau si fine, il faut bien que ce soit une véritable
princesse.»
Et tout de suite il lui demanda sa main.
elle dormit sur vingt matelas
Queue
Une famille de rats habitait dans une cave remplie de
marchandises.
Les rats s'y trouvaient fort bien, car il y avait beaucoup de choses
bonnes à manger, surtout du savon et de la chandelle.
Il y avait aussi des tonneaux et des barils. On ne savait pas ce
qu'ils contenaient. Mais un jour la mère Rat découvrit un tonneau
dont la bonde était partie. Elle flaira, puis elle plongea sa queue
dans le trou et la retira pour goûter.
«Quelle chance! s'écria-t-elle, c'est du sirop de groseille. Vite,
mes petits, venez vous régaler!»
elle laissa pendre sa queue
Mais les ratons glissaient sur le ventre du tonneau et ne
pouvaient arriver au sommet. Restés en bas, ils pleuraient de dépit
et de gourmandise.
Alors la mère Rat eut une idée. Elle alla de nouveau plonger sa
queue dans le trou; puis, quand sa queue fut bien imbibée de sirop,
elle courut au bord du tonneau et, se retournant, elle la laissa
pendre.
Les ratons, en se haussant sur les pattes de derrière, purent
l'atteindre, et chacun à son tour lécha le bout de la queue, comme si
c'était un sucre d'orge.
Vingt fois, cent fois, la mère Rat alla de la bonde au bord du
tonneau. En quelques jours il fut à moitié vide, et la queue de la
mère Rat n'était plus assez longue pour tremper dans ce qui restait
de sirop.
Mais un peu plus loin il y avait un autre baril qui était à moitié
défoncé.
«Ce sera encore plus commode,» se dit la mère Rat.
Et, sans prendre la précaution de flairer, elle plongea sa queue
au fond du tonneau.
Mais, quand elle voulut la retirer, elle poussa un cri de douleur.
Sa queue ne venait pas, sa queue était collée, sa queue s'était
enfoncée dans un tonneau de glu.
sa queue était collée
Rossignol
L'empereur de Chine avait dans son jardin un rossignol qui
s'appelait Bulbul et qui était son ami.
Bulbul venait manger dans sa main, et, la nuit, quand l'empereur
ne pouvait pas dormir, Bulbul chantait si bien, que l'empereur oubliait
tous les soucis de son métier.
Mais un jour son ministre lui dit:
«Je connais un rossignol qui chante aussi le jour et qui a un bien
beau plumage.»
Et il apporta à l'empereur un oiseau peint de brillantes couleurs et
que l'on remontait avec une clef pour le faire chanter.
il apporta à l'empereur un oiseau peint
Et l'empereur trouva le nouveau rossignol si joli, et il écoutait si
souvent sa chanson, qu'il oublia son Bulbul. Et Bulbul serait mort de
faim si la petite fille de la cuisinière ne l'avait adopté.
Mais, à force de remonter le rossignol mécanique, la clef cassa,
et l'oiseau cessa de chanter.
Personne ne put le raccommoder, et l'empereur devint si triste,
qu'il tomba gravement malade.
Mais, une nuit qu'il était près de mourir, il entendit soudain à côté
de son lit une voix si mélodieuse, qu'il se sentit revenir à la vie.
C'était Bulbul qui chantait. Et Bulbul chanta jusqu'à ce que
l'empereur fût complètement guéri.
«Oh! Bulbul, dit l'empereur, ton plumage est moins joli, et tu ne
chantes pas tout le temps comme l'autre; mais tu es un ami, et tu
viens quand on a besoin de toi.»
Et l'empereur reconnaissant commanda pour Bulbul une cage
d'or et une petite couronne de diamants.
bulbul
Sapin
Il y avait un petit sapin qui rêvait d'être mât de navire afin de
voyager et de voir le monde.
Quand il fut grand, on l'abattit, on le dépouilla de son écorce, et il
devint, selon son vœu, grand mât sur une frégate.
un petit sapin rêvait d'être mât de navire
Mais il s'ennuyait à cause de la longueur et de la monotonie des
traversées.
«Ah! disait-il, comme il faisait bon dans ma forêt natale! J'avais
de la mousse à mes pieds et quelquefois des nids dans mes
branches; et les petits enfants ramassaient mes aiguilles, et souvent
ils dansaient des rondes en chantant autour de mon tronc. Et
maintenant je suis tout sec, tout nu et tout seul. Ah! si j'avais su! Si
seulement j'avais pu être mât de cocagne!»
Et il soupira si fort, que tous les cordages en craquèrent.
Mais à ce moment un vol d'hirondelles passa au-dessus de la
mer.
Elles venaient des pays du Nord et s'en allaient en Égypte.
Elles descendirent sur le navire et se posèrent sur le mât,
qu'elles couvrirent presque entièrement de leurs ailes. Le mât
entendit même leurs petits cœurs battre, et leurs plumes qui le
frôlaient faisaient comme un bruissement de feuilles.
Il écoutait ce qu'elles disaient entre elles. Elles parlaient
justement de son pays, d'où elles venaient. Et le pauvre sapin se
sentit si heureux, qu'il s'endormit en se figurant qu'on l'avait ramené
dans sa forêt.
des hirondelles se posèrent sur le mât
Tortue
Jean, Pierre et Paul étaient allés aux courses avec leurs parents.
Ils avaient vu courir des chevaux, et cela les avait beaucoup
amusés.
Rentrés à la maison, Jean dit à ses frères:
«Si nous faisions courir, nous aussi?
—Mais nous n'avons pas de chevaux, répondit Pierre.
—Qu'est-ce que cela fait? Nous avons chacun une tortue, et des
tortues peuvent tout aussi bien courir que des chevaux; plus
lentement, voilà tout.»
les tortues et leurs jockeys
Chaque enfant alla donc chercher sa tortue. Puis ils choisirent
trois beaux escargots, qui seraient les jockeys.
Jean apporta sa boîte à couleurs, et il peignit à chaque escargot
une casaque différente, une jaune, une rouge, une verte.
Il voulut aussi leur fabriquer des casquettes. Mais les escargots
dirent: «Non, merci,» et rentrèrent leurs cornes.
Les trois enfants préparèrent une piste dans le jardin, avec des
poteaux au bout, et une tribune avec des roses et des œillets, qui
figuraient les dames élégantes.
Puis ils alignèrent leurs trois tortues montées par les trois
escargots, et Jean donna le signal du départ.
Mais, hélas! aucune des trois tortues ne bougea.
Alors Pierre courut chercher son tambour, et Paul chatouilla la
queue des tortues avec des brindilles.
Les tortues se décidèrent enfin à partir. Mais, au lieu d'aller droit
devant elles, elles allaient à droite ou à gauche, et la tortue de Paul revint même en arrière.
Alors Jean eut une idée:
«Si nous mettions des salades au lieu de poteaux!»
Et vite, au bout de la piste, les enfants plantèrent trois belles
salades.
Quand les tortues virent cette appétissante verdure, elles se
mirent en marche toutes seules, et celle de Jean avança si
rapidement que son jockey, je veux dire son escargot, roula à terre.
Elle arriva la première au but; et, pour sa récompense, on lui
donna à manger les poteaux, je veux dire les salades, et même les
roses et les œillets de la tribune, qui figuraient les dames élégantes.
la tortue mange les poteaux
Univers
C'est un bien grand mot et une bien grande chose aussi; car cela
veut dire le monde entier.
Mais cela peut signifier aussi l'endroit où l'on vit, où l'on a ses
habitudes et où l'on est heureux.
Ainsi, la salle à manger est l'univers de la mouche.
L'étang est l'univers du poisson.
La prairie est l'univers de la vache.
La forêt est l'univers du lapin.
Le village ou la ville est votre univers à vous, mes enfants; et,
quand vous serez grands, ce sera la France entière, avec ses mers,
ses îles, ses colonies, et tout ce que vous saurez voir, et tout ce que
vous saurez comprendre.
la France
Violettes
Vous savez, mes enfants, que les violettes sont l'emblème de la
modestie. Car elles poussent dans les bois obscurs, à l'ombre
d'autres plantes; et même elles cachent leur visage délicat derrière
leurs grandes feuilles vertes, comme font les jeunes filles timides
derrière leur éventail.
la vieille fée des bois et la violette
Or, un jour, un poète se promena dans une forêt où il y avait
beaucoup de violettes qui embaumaient l'air délicieusement.
Grisé par ce parfum, il fit des vers en l'honneur de l'humble fleur
des bois, et il les récita tout haut.
A ses pieds, une violette l'entendit. Elle crut qu'il ne parlait que
pour elle, et de se savoir ainsi chantée par un poète, cela lui fit
oublier toute modestie.
Elle allongea son cou derrière ses feuilles, tourna vaniteusement
sa tête à gauche et à droite, et se mira avec complaisance dans une
grosse goutte de rosée qui était restée pendue à un brin d'herbe.
«Ah! disait-elle, que je suis jolie et que je sens bon! Je dois être
plus jolie que les autres fleurs, et mon parfum doit être plus agréable
que tous les autres parfums de la forêt, puisque c'est sur moi seule
que le poète a fait des vers.»
Mais à ce moment passa la vieille fée des bois qui est la
surveillante des fleurs.
Avec sa baguette, elle donna une tape sur la joue de la violette.
«Petite impudente! dit-elle, rentrez sous votre feuille, et pour
vous punir de votre vanité, je vous enlève votre parfum.»
Violette fut désolée. Elle pleura tant, qu'une jeune fée, qui venait
en promenade de ce côté, eut pitié d'elle.
«Pauvre petite, dit-elle, je ne peux plus te rendre ton parfum;
mais, puisque tu as tant de chagrin, je fais de tes larmes des pétales
plus clairs, des pétales mauves; et du moins, si tu n'es pas odorante,
tu seras plus jolie.»
Et, ayant dit, la fée changea la violette des bois en une violette
de Parme.
Et voilà pourquoi les violettes de Parme n'ont pas de parfum.
la violette pleura
Xavier
Le petit Xavier dit à ses petits camarades, Maurice et Jean:
«Jouons! Je serai le cocher, Maurice sera le cheval, et Jean sera
le chien qui aboie après la voiture.»
Maurice fit très bien le cheval. Il hennissait, levait les pieds très
haut et paraissait s'amuser beaucoup.
Alors Xavier dit:
«Je voudrais être le cheval.
—Comme tu voudras,» dit le petit Maurice.
Le petit Jean, qui faisait toujours le chien, aboyait de toutes ses
forces, courait à droite et à gauche, et semblait très content.
Alors Xavier dit:
«Je voudrais être le chien.»
Xavier Maurice et Jean
Mais sa mère, qui regardait jouer les trois enfants, dit à Xavier:
«Je crois bien que tu voudrais être à la fois le cocher, le cheval et
le chien.
—Oh ! oui, dit Xavier.
—Mais on ne peut pas être tout. Il faut choisir.
—C'est bien ennuyeux.»
Yvonne
Yvonne était une petite fille qui ne pouvait pas se tenir tranquille
à table. Elle gigotait, elle se penchait à droite, à gauche, en avant,
en arrière; elle descendait de sa chaise pour jouer avec le chien
Médor, ou elle prenait la chatte Minouche sur ses genoux.
Sa mère la grondait, son père la punissait, mais Yvonne ne se
corrigeait pas.
Un jour, c'était un dimanche, il y avait un très bon déjeuner, une
crème au chocolat et beaucoup de gâteaux.
Yvonne avait promis d'être sage, parce qu'elle ne voulait pas être
privée de dessert.
Au commencement, tout alla bien. Mais peu à peu la petite fille
fut reprise par sa mauvaise habitude: elle se balança sur sa chaise,
en avant et en arrière, tandis que le chien Médor et la chatte
Minouche la regardaient avec un air de dire:
«Prends garde! prends garde! Nous connaissons quelqu'un qui
va tomber.»
Et en effet, tout à coup, elle perdit l'équilibre. Elle voulut se retenir
à la table; elle se cramponna à la nappe, et patatras! Tout se
renversa sur elle et sur sa chaise, tout, les plats, les bouteilles, les
verres, les fourchettes et la crème. Elle eut mal aux bras et aux
jambes, et on dut l'emporter dans son lit.
Médor et Minouche se lamentèrent d'abord, puis ils se
consolèrent en mangeant sous la table la crème et les gâteaux.
Médor et Minouche mangèrent la crème et les gâteaux
Zéro
Dans la vie, quand on n'est bon à rien, les autres vous appellent
un «zéro».
Appliquez-vous donc à bien apprendre votre alphabet et à lire
ces contes, et je vous jure qu'on ne dira jamais de vous:
«La petite Marie? Le petit Jean? Oh! c'est un zéro.»
«La petite Marie? Le petit Jean? Oh! c'est un zéro.»
40840.—TOURS, IMPRIMERIE MAME
Vous avez terminé ABC: Petits Contes
Jules Lemaître
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