Ammalat-Beg
Ammalat-Beg
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Lâche ! se contenta de lui dire Ackmeth-Khan. Par bonheur, tu n’es pas un Avare, mais un Tchetchène.
– Par les os de mon père dont tu m’as annoncé la mort, khan Ackmeth, j’ai dit la vérité, répliqua Nephtali ; maintenant, ordonne de moi ce que tu
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voudras.
– Tu as fait serment, dit khan Ackmeth, de revenir avec ton compagnon ou avec la peau du tigre. Tu t’es dévoué toi-même à la mort, si tu ne tenais pas ton serment. Tu ne l’as pas tenu, tu dois mourir.
– Quand cela ? demanda Nephtali.
– Je te donne trois jours, pendant lesquels des recherches seront faites. Si, pendant ces trois jours, on ne trouve point Ammalat ou quelque preuve de ton innocence, tu mourras. – Vous entendez tous, dit Ackmeth-Khan à la foule, je lui accorde trois jours. Que pendant ces trois jours nul ne le raille, nul ne l’insulte, nul ne touche à un seul de ses cheveux ; seulement, s’il essaie de fuir, que l’on tire sur lui comme sur un chien. – Fils de Mohammed-Ali, j’ai prononcé sur toi comme eût prononcé ton père.
Puis, à ses noukers :
– Emmenez-le, ajouta-t-il, vous m’en répondez sur votre tête.
Alors, enfonçant son papak sur ses yeux :
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– Viens, dit-il à Sultanetta, entrons. Si nous ne retrouvons pas Ammalat vivant, il sera vengé, du moins.
On conduisit Nephtali à la prison de la forteresse.
Le même jour, trente montagnards partirent armés comme pour un combat : ils allaient à la recherche d’Ammalat-Beg.
C’était un point d’honneur pour Ackmeth-Khan, s’il ne trouvait pas Ammalat vivant, de recueillir au moins ses os et de leur donner la sépulture.
Souvent les Avares se jettent au milieu de la plus ardente mêlée pour reprendre des mains des Russes leur ami ou leur chef tué, et tombent alors sur son cadavre, préférant mourir avec lui plutôt que de l’abandonner.
Sultanetta avait quitté le bras de son père et était rentrée dans sa chambre. En apparence, elle paraissait tranquille, elle ne se plaignait pas, elle ne pleurait pas.
Seulement, sa mère lui parlait et elle ne
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répondait point. Les étincelles de la chibouque de son père brûlaient sa robe, elle n’y faisait pas attention. Le vent de la montagne soufflait, et elle s’y exposait tête nue.
Les sentiments les plus opposés luttaient dans son cœur et le brisaient. Mais ce cœur était loin des regards : pas un muscle de son visage ne trahissait les souffrances de son cœur.
La fierté de la fille du khan luttait avec l’amour de Sultanetta, et il eût été impossible de dire qui, de la fierté ou de l’amour, succomberait.
Elle passa ainsi le reste de la journée.
La nuit, demeurée seule, elle put pleurer tout à son aise.
Elle ouvrit la fenêtre, s’y accouda, et resta les yeux fixés sur la montagne.
Il lui semblait qu’à chaque instant elle devait entendre quelque bruit qui lui annonçât le retour d’Ammalat, son nom prononcé dans la nuit par sa voix bien-aimée, quelque chose comme un chant de joie ou un cri de douleur.
Elle n’entendit rien que le vagissement plaintif
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des chacals, ces esclaves du tigre et du lion, que les sultans de la montagne et du désert chargent de leur détourner leur proie, et le bruit lointain et incessant de la cascade qui se précipite du sommet du Gaudour-d’Ach.
Ce bruit lui rappela une promenade qu’elle avait faite souvent avec Ammalat-Beg.
C’était aux ruines d’un couvent chrétien – les Avares sont mahométans depuis moins de deux siècles – c’était aux ruines d’un couvent chrétien, situé à deux verstes à l’occident de Khuntsack. La main du temps avait respecté l’église, et les hommes, chose rare, n’avaient pas été plus destructeurs que le temps. Elle était restée entière au milieu des débris des autres bâtiments ; seulement, le lierre était entré par les fenêtres brisées et avait étendu à l’intérieur son manteau d’un vert sombre ; seulement, les arbres avaient poussé dans les intervalles des pierres, qu’ils allaient disjoignant de plus en plus ; seulement, une mousse, fine comme le plus fin tapis, s’était déroulée sur les dalles, et sa fraîcheur, entretenue par une source qui s’était fait jour à travers la
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muraille et qui coulait limpide comme du cristal liquide dans toute la longueur de la chapelle, en faisait, pour les jours brûlants de l’été, une délicieuse retraite.
Bien souvent Sultanetta était venue avec Ammalat, accompagnée de Sakina, sa suivante, s’asseoir sous la fraîche coupole et rêver au murmure du petit ruisseau où, parfois, se désaltérait quelque chèvre des montagnes, qui, effrayée, s’enfuyait en bondissant à la vue des deux jeunes gens.
– Demain, dit-elle, j’irai sans toi à la chapelle où, si souvent, j’ai été avec toi, mon cher Ammalat-Beg.
Et, fatiguée du cri des chacals qui lui semblait de mauvais augure, la jeune fille referma la fenêtre et alla se jeter sur son lit.
Le matin, elle appela Sakina, et lui dit :
– Allons nous promener sur les bords de l’Ourens.
Tout le long du chemin, Sultanetta pensait, avec une douce tristesse, à cet endroit charmant,
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si doux, si frais, si tranquille.
En y arrivant, il lui sembla que ce serait une profanation que de ne pas y entrer seule avec ses souvenirs.
Elle envoya Sakina cueillir des mûres sauvages, en lui disant de venir la retrouver près du ruisseau, puis elle dépassa le seuil moussu de la chapelle.
Le crépuscule de l’église, le chant des hirondelles, qui, au printemps, y avaient fait leurs nids, le murmure du ruisseau, tout fit fondre en larmes la pierre qui pesait sur son cœur. Elle se coucha sur la rive de la source et, comme à travers un nuage, elle regarda tomber ses pleurs dans l’eau.
Tout à coup, elle entendit le bruit d’un pas trop ferme pour être celui de Sakina. Elle releva la tête, et jeta un cri de terreur.
Devant elle était un homme couvert de boue et de sang. Une peau de tigre, dont la tête encadrait son visage, tombait des épaules jusqu’à terre.
Le premier cri de Sultanetta avait été un cri de
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terreur ; le second fut un cri de joie.
À travers la poussière, la boue, le sang dont il était souillé, sous cette peau de tigre, elle avait reconnu Ammalat-Beg.
Alors, oubliant tout au monde, elle se dressa sur ses pieds, et, rapide, bondissante, pleine de joie et d’amour, elle se jeta dans ses bras.
Ammalat, à son tour, poussa un cri : sa bouche, comme une abeille, s’appuya sur les lèvres de rose de la jeune fille. Ils s’étaient compris sans se parler.
Cette fois, et hors de lui-même, le jeune homme s’écria :
– Mais tu m’aimes donc, Sultanetta ?
Confuse de sa hardiesse, toute rougissante du baiser de son amant, la jeune fille recula ses lèvres des lèvres d’Ammalat-Beg et le repoussa doucement.
Alors, avec terreur, et prêt à la laisser échapper de ses bras :
– Est-ce que tu ne m’aimes pas ? demanda Ammalat-Beg.
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– Qu’Allah me garde ! dit l’innocente jeune fille en baissant la paupière, mais non les yeux. Aimer ! quel mot terrible as-tu dit là ?
– C’est le mot le plus doux de la création, Sultanetta ! Le soleil, c’est l’amour ! le printemps, c’est l’amour ! les fleurs, c’est l’amour !
– Ammalat, dit la jeune fille, il y a un an qu’une femme poussant des cris affreux, sortant sans voile et toute sanglante de sa maison, vint rouler à mes pieds au milieu de la poussière de la rue. Un homme la suivait, un poignard à la main. Je me sauvai au château ; mais il me sembla que cette femme m’y poursuivait. Longtemps je fus réveillée, la nuit, en croyant entendre ses cris, et alors, dans les ténèbres, je la revoyais ensanglantée et se débattant sur la terre. Quand j’ai demandé pourquoi on avait tué cette malheureuse, et quel crime elle avait commis pour que son meurtrier ne fût pas puni, on me répondit : « Elle aimait un jeune homme... »
– Oh ! ce n’est pas parce qu’elle aimait, qu’on l’a tuée, chère enfant.
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– Pourquoi donc, alors ?
– C’est parce qu’elle avait trahi celui qu’elle aimait.
– Trahi ! que veux dire ce mot ? Je ne le comprends pas, Ammalat.
– Dieu veuille que tu ne le comprennes jamais !
Puis, réunissant toutes les tendresses de son cœur pour les faire passer dans l’intonation de sa voix :
– Tu m’aimes, n’est-ce pas, Sultanetta ? continua-t-il.
– Je le crois, dit la jeune fille.
– Eh bien, crois-tu que tu puisses jamais éprouver pour un autre le même sentiment que tu éprouves pour moi ?
– Jamais ! s’écria vivement Sultanetta.
– C’est qu’alors, vois-tu, ce serait me trahir...
Sultanetta regarda Ammalat-Beg avec ces yeux des femmes de l’Orient, auxquels les poètes ont trouvé que l’œil seul de la gazelle pouvait
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être comparé.
– Oh ! dit-elle, si tu savais, Ammalat, ce que j’ai souffert depuis quatre jours que je ne te vois pas ! Je ne savais pas ce que c’est que l’absence. Quand mon père ou mes frères me quittent, je pleure en leur disant adieu. Moi, je t’ai dit adieu sans pleurer, c’est vrai ; mais j’ai bien pleuré depuis, va ! Écoute, Ammalat, continua la jeune fille ; il y a une chose dont je me suis aperçue et que je veux te dire : c’est que, sans toi, je ne pourrais pas vivre.
– Et moi, dit le jeune homme, non seulement je ne pourrais pas vivre sans toi, mais encore je suis prêt à mourir pour toi, ma bien-aimée, à te sacrifier non seulement ma vie, mais mon âme.
Un bruit de pas se fit entendre : c’était Sakina qui revenait avec des mûres sauvages plein les mains.
Elle jeta un cri d’effroi en apercevant le jeune homme ; puis, l’ayant reconnu :
– Oh ! prince, s’écria-t-elle, vous n’êtes donc pas mort ?
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Ces mots rappelèrent à Sultanetta qu’elle n’était pas seule à être inquiète d’Ammalat, que son père attendait des nouvelles avec impatience et qu’il y avait un pauvre prisonnier dont la vie dépendait du retour d’Ammalat.
En revenant, le jeune beg raconta à Sultanetta ce qui s’était passé entre lui et le tigre.
Sur toute la première partie de l’événement, Nephtali avait dit l’exacte vérité.
Voici ce qui était arrivé ensuite :
Au moment même où Nephtali avait été renversé par le tigre, Ammalat-Beg avait lâché un coup de fusil.
Le coup de fusil d’Ammalat-Beg avait brisé la mâchoire inférieure de l’animal.
Le tigre abandonna à l’instant même Nephtali et s’élança sur Ammalat, qui l’attendait le pistolet à la main, et qui, tout en se jetant de côté, lâcha le coup à bout portant.
La balle du pistolet avait pénétré dans l’œil, et, de l’œil, dans le cerveau.
Vaincu par la douleur, l’animal commença de
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bondir et de se rouler à terre. Il semblait aveugle et fou.
Ammalat jeta son pistolet, prit son fusil par le canon, s’approcha du tigre, et lui en asséna un coup terrible sur la tête.
Le fusil vola en morceaux.
L’animal sembla s’avouer vaincu et commença de fuir. Une de ses pattes de devant avait été cassée par la balle de Nephtali, il avait la mâchoire pendante et un œil hors de l’orbite.
Mais, si mutilé qu’il fût, sa course était plus rapide que celle d’Ammalat-Beg.
Ammalat-Beg se mit à le suivre tout en rechargeant son pistolet. De temps en temps, il trouvait des places où l’animal s’était arrêté et s’était débattu. À ces places, la terre, profondément trempée de sang, était déchirée, les herbes étaient arrachées, les buissons en lambeaux.
De temps en temps aussi, il revoyait l’animal se traînant avec peine, rampant plutôt qu’il ne marchait. Alors, il hâtait le pas lui-même ; mais,
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au moment où il se sentait poursuivi, le tigre faisait un effort et gagnait sur le chasseur.
Cette poursuite dura toute la journée sans repos ni trêve.
La nuit vint ; Ammalat-Beg fut obligé de s’arrêter pendant la nuit, il eût perdu les traces de l’animal.
Il avait jeté derrière lui sa bourka, son papak, sa tchouska, tout ce qui pouvait le gêner dans sa course : il n’avait plus, pour vêtement, que sa beckmette et son pantalon ; pour armes, que son kandjar et son pistolet.
Le matin, il se réveilla glacé et mourant de faim.
Dès que le jour le permit, il se remit sur les traces du tigre.
Il ne tarda pas à le revoir.
Mais, cette fois, désespérant d’échapper par la fuite, le tigre, non seulement l’attendit, mais encore vint au-devant de lui en rampant.
L’animal féroce ne pouvait plus se tenir debout, il ne pouvait plus s’élancer : avec son
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sang il avait perdu ses forces.
Ammalat-Beg lui épargna la moitié du chemin.
À dix pas de lui, il s’arrêta.
Un des yeux du tigre était crevé, l’autre brillait comme un charbon ardent. Ammalat-Beg, qui, avec un pistolet, ne manquait pas un rouble en l’air, lui mit, comme avec la main, la balle de son pistolet dans l’autre œil.
L’animal fit un bond, retomba sur le dos, allongea ses trois pattes terribles dans une suprême agonie – la quatrième était cassée –, se roidit, poussa un rugissement et expira.
Ammalat-Beg se précipita sur lui ; c’était l’homme, qui, affamé cette fois, semblait vouloir dévorer le tigre.
Il lui ouvrit l’artère du cou avec son poignard, et suça le sang qui en sortait.
Puis il ouvrit la poitrine, et mangea un morceau de son cœur tout chaud. – Les Arabes de l’Algérie, lorsqu’ils tuent un lion, font manger son cœur tout sanglant à leurs fils, pour les rendre
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plus braves ; les Grecs aussi mangent les cœurs des aigles. – Puis, avec son kandjar, il dépouilla l’animal et jeta sa peau sur ses épaules.
Alors seulement, il regarda autour de lui : la matinée était pluvieuse, un épais brouillard commençait à se répandre sur la montagne ; on ne voyait pas à dix pas devant soi.
Il s’accroupit sur un rocher et attendit.
La journée s’écoula, la nuit vint ; il entendait le bruit du vol des aigles qui regagnaient leurs aires au milieu des nuages.
Avec son pistolet, de la poudre et des feuilles sèches, il fit du feu.
Un morceau de cœur du tigre, grillé sur du charbon, fut son souper.
Puis, mettant le poil de l’animal en dedans, il se roula dans sa peau et s’endormit.
Il fut réveillé par les premiers rayons du soleil ; il savait que Khuntsack était à l’orient, il marcha vers l’orient.
Arrivé hors du bois, il aperçut Khuntsack blanchissant sur ses rochers.
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Il avait soif : le tigre n’avait plus de sang où il pût se désaltérer. Ammalat-Beg se rappela cette source pure qui coulait dans la chapelle.
Il descendit par le chemin le plus rapide, au milieu des rochers et des précipices, se retenant aux touffes d’herbe, aux racines des arbres, aux saillies des pierres.
Enfin il arriva à la vallée.
Il courut aussitôt vers la chapelle, rapide comme un daim altéré.
Mais, en entrant, il vit une femme, entendit un cri, reconnut Sultanetta.
Il oublia tout, faim, soif, fatigue ; tout, excepté son amour.
– Reconnaissance et gloire à Dieu !
Comme Ammalat-Beg prononçait ces derniers mots de son récit, il arrivait, avec la jeune fille et sa suivante, aux premières maisons de Khuntsack.
Un cri poussé par ceux qui les aperçurent courut par tout l’aoul, rapide comme une traînée de poudre.
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Tous les habitants de Khuntsack se précipitèrent hors des maisons, faisant cortège aux deux jeunes gens.
Les cris « Ammalat-Beg ! Ammalat-Beg ! » firent tressaillir Ackmeth-Khan au fond de son harem.
Il arriva au haut du perron de son château au moment où les deux jeunes gens en montaient les premières marches.
En dépit des efforts qu’il faisait pour rester grave et calme, comme doit être tout bon musulman en face de la douleur ou de la joie, il tendit ses bras à Ammalat-Beg.
Comme si elle eût eu quelque chose à se faire pardonner, Sultanetta s’élança en même temps que son amant sur la poitrine de son père, qui les enveloppa tous deux dans une même étreinte, les accueillit tous les deux du même baiser.
– Mon père, dit Sultanetta, nous avons été injustes envers Nephtali ; tout s’est passé comme il l’avait dit.
Le khan donna l’ordre de mettre le captif en
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liberté.
Puis il fit tuer un bœuf et dix moutons, afin que le retour d’Ammalat fût une fête dans tout l’aoul.
Seulement, lorsque Ammalat eut raconté à Ackmeth-Khan ce qu’il avait déjà raconté à Sultanetta, il fit entrer Nephtali.
– Nephtali, lui dit-il, toute justice t’est rendue. Si tu veux entrer chez moi, tu seras le chef de mes noukers.
– Merci, khan Ackmeth, répondit le jeune homme ; je suis un Tchetchène et non un Avare. J’étais venu pour tuer le tigre qui avait mangé tes moutons ; le tigre est mort, je n’ai plus rien à faire ici. Adieu, khan Ackmeth.
Il s’approcha d’Ammalat-Beg et lui tendit sa main.
– Adieu, kounack, dit-il ; à la vie, à la mort !
Puis, en passant devant Sultanetta :
– Brille éternellement, étoile du matin ! dit-il en s’inclinant.
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Et il sortit de la même démarche qu’un roi sortant de la salle du trône.
Ackmeth-Khan attendit que la porte fût refermée.
– Et maintenant, Ammalat-Beg, dit-il, sois doublement le bienvenu. Après la chasse du tigre, celle du lion. Demain, nous marchons contre les Russes.
– Allah ! dit Sultanetta avec tristesse, encore des expéditions ! encore des morts ! Quand donc le sang cessera-t-il de couler dans la montagne ?
– Lorsque les rivières des montagnes descendront en lait dans les vallées, lorsque la canne à sucre poussera au sommet de l’Elbrouz, dit en souriant Ackmeth-Khan.
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VI
Qu’il est beau, le bruyant Terek dans la caverne du Darial ! Là, comme un génie empruntant ses forces aux cieux, il lutte contre la nature. Dans certains endroits, éclatant et rigide comme un glaive qui perce une muraille de granit, il brille entre les rochers ; dans d’autres, sombre et écumeux, il heurte, renversant dans sa course d’énormes pierres qu’il entraîne avec lui. Par les nuits obscures, quand le cavalier attardé passe sur la rampe escarpée qui le domine, en s’enveloppant de sa bourka, toutes les horreurs que peut créer l’imagination la plus fantastique ne seront jamais comparables à la réalité qui l’entoure. Les torrents, grossis par les pluies, roulent sous ses pieds avec un bruit sourd, tombent sur les cimes des rochers qui pendent au-dessus de sa tête, et menacent à chaque instant de l’écraser. Tout à coup, un éclair fend la nue, et avec effroi le voyageur voit seulement le nuage
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obscur qui l’enveloppe, et, au-dessous de lui, un effroyable précipice. Partout des rochers ; devant lui, derrière lui, à côté de lui, et bondissant de rochers en rochers, le Terek furibond et roulant une écume de feu. Pendant un instant, ses flots, rapides et troublés comme les esprits de l’enfer, tourbillonnent au fond des précipices avec un horrible fracas, et semblent, dans l’abîme, une foule de spectres chassés par le glaive d’un archange. De grandes pierres suivent le cours du fleuve avec un craquement funèbre, et voilà que, ébloui de nouveau par l’éclatant serpent de feu, il se retrouve tout à coup plongé dans l’océan de la nuit ; puis gronde à son tour le tonnerre, ébranlant le rocher avec le bruit que ferait une cascade de montagnes roulant les unes sur les autres. C’est l’écho de la terre qui répond à l’artillerie du ciel, et de nouveau l’éclair, et de nouveau la nuit, puis la foudre, puis encore une fois le heurtement de tout un troupeau de montagnes. Et, comme si toute la chaîne du Caucase, depuis Taman jusqu’à l’Apchéron, secouait ses épaules de granit, une pluie de pierres roule, se précipite, rebondit. Votre cheval, effrayé, s’arrête, recule, plie sur ses
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jarrets, se cabre. Sa crinière, éparse au vent, vous fouette le visage ; un esprit passe dans l’air, plaintif comme l’âme des morts. Vous frissonnez, la sueur mouille votre front ; votre cœur se fait petit, et, malgré vous, vient à vos lèvres la prière que vous apprit votre mère lorsque vous étiez enfant.
Et cependant, avec quel charme et quelle douceur, le matin, au front rose, au pied bleuâtre, visite la caverne dans laquelle hurle le Terek ! Les nuages, chassés par le vent, montent de la surface de la terre et s’accrochent aux angles des glaçons ; au-dessus d’eux, une bande de lumière dessine la silhouette des montagnes orientales ; les rochers brillent, argentés par les gouttes de pluie, et le Terek, toujours sombre, toujours furieux, toujours écumant, roule sur les pierres, comme s’il cherchait un large lit à qui demander le repos.
Cependant il y a une chose qui manque au Caucase : ce sont des fleuves ou des lacs où puissent se mirer les géants de la création. Le Terek, se tordant au fond des abîmes, semble un
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ruisseau et tout au plus un torrent ; mais, sous Vladikavkas, en entrant dans la vallée, il chasse les pierres apportées par lui des montagnes, et coule largement et avec liberté, toujours aussi rapide, mais moins bruyant, comme s’il se reposait et reprenait haleine, fatigué de son pénible travail. Enfin, après avoir franchi le cap de la petite Kabardah, il se tourne vers l’orient, comme un musulman pieux, et, en inondant les deux rives toujours en guerre l’une contre l’autre, il se précipite à travers les steppes pour aller se jeter, derrière Kislar, dans la mer Caspienne.
Mais, avant d’en arriver à ce long repos, il a déjà payé son tribut, et, comme un rude travailleur, il a fait mouvoir les énormes roues des moulins. Sur sa rive droite, entre les bois et les montagnes, sont dispersés les Aoubs et les Kabardiens, que nous confondons, en leur donnant le nom général de Tcherkesses, avec les Tchetchènes, placés plus bas qu’eux et plus près de la mer. Ces Aoubs sont soumis, mais seulement en apparence ; en réalité, ce sont des troupes de bandits, qui profitent à la fois de leur amitié avec les Russes et du produit des
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brigandages montagnards ; ayant leur entrée libre en tous lieux, ils préviennent leurs compatriotes du mouvement des soldats, du chiffre des garnisons, de l’état des forteresses ; ils les cachent dans leurs demeures lorsqu’ils vont en expédition, partagent ou achètent le butin quand ils en reviennent, leur fournissent le sel et la poudre russes, et souvent assistent en personne à leurs expéditions. Le pis de tout cela est que les montagnards ennemis, ayant le même costume que ceux qui ont fait leur soumission, passent le Terek sans obstacle, s’approchent des voyageurs sans être reconnus, attaquent, s’ils sont les plus forts, et, s’ils sont les plus faibles, passent en saluant, la main sur le cœur.
Ainsi font les soumis.
Et, quant à ces derniers, il faut le dire, leur position vis-à-vis de leurs terribles voisins les pousse presque involontairement à cette duplicité. Sachant que, arrêtés par l’obstacle que leur présente le fleuve, les Russes n’auront pas le temps de les venir défendre contre la montagne, ils sont forcés de prêter la main à leurs
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compatriotes ; mais, en même temps, ils feignent d’être amis des Russes, devant lesquels ils tremblent. Chacun d’eux est disposé, le matin, à se faire le kounack d’un Russe et, le soir, le guide d’un montagnard.
Quant à la rive gauche du Terek, elle est couverte de riches stanitzas appartenant aux Cosaques de la ligne. Entre ces stanitzas s’élèvent de simples villages. Les Cosaques, au reste, ne diffèrent des montagnards que par leur tête non rasée ; mais, en dehors de cela, les armes, les habits, les allures sont les mêmes. C’est une belle chose que de les voir en venir aux mains avec les montagnards. Ce n’est pas, à proprement dire, un combat ; c’est un tournoi où chacun veut montrer la supériorité de la force et du courage. Deux Cosaques chargeront bravement sur quatre cavaliers, et, à nombre égal, ils seront toujours vainqueurs. Tous parlent tatar, tous sont en connaissance avec les montagnards, quelquefois même parents, à cause des femmes qu’ils enlèvent chez eux ; mais, aux champs, ils sont ennemis mortels. Quoiqu’il soit sévèrement défendu aux Cosaques de traverser le Terek, les
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plus braves cependant passent le fleuve en nageant, soit pour leur plaisir, soit pour leurs affaires. À leur tour, la nuit arrivée, les montagnards en font autant, se couchent dans l’herbe, ramant à travers les buissons, et se dressent tout à coup sur le chemin du voyageur, qu’ils emmènent en captivité et mettent à rançon s’il ne se défend pas, et qu’ils tuent s’il se défend.
Il arrive même que les plus entreprenants passent deux ou trois jours dans les vignes près des villages, en attendant l’occasion de faire un coup. C’est pour cela que le Cosaque de la ligne ne quitte jamais sa maison sans armes, ne fait jamais un pas sans son fidèle poignard, n’ira jamais au champ sans son fusil. Il laboure, sème, cultive et fauche son terrain, toujours armé. Voilà pourquoi les montagnards évitent les stanitzas et se jettent d’habitude sur les simples villages, ou font hardiment des pointes dans l’intérieur des provinces.
En ce cas, le combat est inévitable, et les plus braves cavaliers s’empressent d’y prendre part pour se faire un nom, qu’ils mettent au-dessus de
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tout, même du butin.
Pendant l’automne de 1819, époque à laquelle se passent les événements que nous racontons, Kabardiens et Tchetchènes, animés par l’absence du général Scrinokoff, s’étaient réunis au nombre de quinze cents hommes pour dévaster quelques villages situés au-delà du Terek, faire des prisonniers, enlever des troupeaux.
Leur chef était le prince kabardien Djemboulat.
Ammalat-Beg, arrivé chez ce dernier avec une lettre d’Ackmeth-Khan, avait été le très bien reçu, et on l’eût fait chef d’une division, s’il y eût eu quelque ordre et quelques troupes régulières parmi ces bandes. Le cheval et la bravoure individuelle désignent à chacun sa place dans le combat. D’abord, on s’inquiète de la façon dont on entamera l’affaire et dont on occupera l’ennemi ; mais ensuite il n’y a plus ni ordre ni soumission, et le combat se termine au hasard.
Après avoir averti les princes, ses voisins, qui devaient avec lui prendre part à l’expédition, Djemboulat indiqua le lieu de réunion, et, à un
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signal donné, on entendit dans tous les aouls les cris : Guaray ! guaray ! c’est-à-dire « Aux armes ! aux armes ! » et en quelques heures arrivèrent de tous côtés les cavaliers kabardiens et tchetchènes.
Craignant la trahison, personne, excepté le chef, ne savait où l’on passerait la nuit, ni où l’on traverserait la rivière. Se divisant en petites bandes, les montagnards gagnèrent les aouls soumis et y attendirent l’obscurité. Les soumis reçurent leurs compatriotes avec toutes sortes de démonstrations de joie ; mais le défiant Djemboulat ne s’abandonna point à cette apparente fidélité. Il mit des sentinelles partout, annonçant aux habitants que quiconque, sous quelque prétexte que ce fût, essaierait de dépasser la ligne, serait sabré sans miséricorde. La plupart des cavaliers logèrent dans les maisons de leurs parents et de leurs amis ; mais Djemboulat et Ammalat-Beg restèrent aux champs, couchés devant le feu, pendant tout le temps nécessaire pour reposer leurs chevaux.
Djemboulat pensait aux Russes et au combat
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qu’il allait livrer ; mais Ammalat-Beg était bien loin du champ de bataille : sa pensée prenait les ailes de l’aigle et s’envolait au-dessus des montagnes de l’Avarie, et son cœur, forcé de rester loin de celle qu’il aimait, était brisé par le chagrin. Le son de la balalaïka des montagnes, accompagné d’un chant monotone, fit diversion à sa tristesse ; il écouta malgré lui.
Un Kabardien chantait cette vieille chanson :
Au sommet du Kasbek neigeux,
Bien loin des blés, bien loin des aigles,
Vois les nuages orageux
Monter, semblables à des aigles.
Quels sont, au milieu des brouillards,
Ces cavaliers tout blancs de givre ?
Allah ! ce sont nos montagnards,
Poursuivis, au lieu de poursuivre.
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Les Russes sont sur leurs talons.
Amis, plus haut ! amis, plus vite !
Du roc montant les échelons,
La Mort est à votre poursuite.
Elle est encore loin de vous,
La forteresse au vert feuillage
Qui doit vous soustraire à ses coups.
Plus haut ! plus vite ! Amis, courage !
Le sort a trahi la valeur ;
À vos coursiers manque l’haleine,
Rien ne peut vous sauver. Malheur !
Les monts sont vaincus par la plaine.
Mais soudain un pieux mollah
Tombe à genoux, et sa prière
Monte éclatante auprès d’Allah,
À travers la mer de lumière.
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Vers les fuyards, Allah permet
Que la forêt, sûre retraite,
Marche à l’ordre de Mahomet.
Louange à Dieu ! Gloire au Prophète !
– Oui, autrefois c’était ainsi, dit Djemboulat avec un sourire : nos pères croyaient à la prière, et Dieu les écoutait ; mais maintenant, ami, le meilleur refuge, c’est notre bravoure ; la plus sûre prière, c’est notre schaska. Écoute, Ammalat, continua-t-il en lissant ses moustaches, je ne te cache pas que l’affaire sera chaude. Le colonel a rassemblé sa division. Mais où est-il ? Combien a-t-il d’hommes ? Voilà ce que je ne sais pas, voilà ce que nul de nous ne sait.
– Tant mieux ! dit Ammalat avec tranquillité, plus il y aura de Russes, plus il sera facile de tirer dessus.
– Oui, mais plus le butin sera difficile à enlever.
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– Peu m’importe le butin, à moi qui veux la vengeance et qui cherche la gloire !
– La gloire est bonne lorsqu’elle pond des œufs d’or, Ammalat. Il est honteux de se montrer les mains vides aux yeux de sa femme. L’hiver est proche ; il faut, pour régaler les amis, faire ses provisions aux dépens des Russes. Choisis ta place d’avance, Ammalat : marche à l’avant-garde, ou reste près de moi avec les abrecks.
– Je serai là où sera le danger ; mais quel est le serment de ces abrecks ?
– Chacun a le sien : voici celui des plus braves. Ils jurent de s’exposer pendant un temps plus ou moins long à tous les périls ; de ne point faire grâce à leurs ennemis ; de ne pardonner aucune offense, pas même à un ami, pas même à un frère ; de prendre tout ce qui leur conviendra, partout où la chose qui leur conviendra s’offrira à leurs yeux. Ce serment fait, l’homme qui l’a fait peut tuer, piller, voler, sans être puni. Il accomplit un serment. Ce sont de mauvais amis que les abrecks de cette espèce, mais ce sont de bons ennemis.
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– Et, demanda Ammalat-Beg, homme de la plaine à qui la plupart des coutumes montagnardes étaient inconnues, qui peut conduire des cavaliers à faire de pareils serments ?
– Les uns les font par excès de bravoure, les autres par excès de pauvreté, enfin d’autres parce qu’ils sont en proie à des chagrins quelconques. Tiens, par exemple, regarde ce Kabardien qui frotte son fusil rouillé par le brouillard du soir ; eh bien, il s’est fait abreck pour cinq ans, parce que sa maîtresse est morte de la petite vérole. Pendant ces cinq ans, mieux vaut avoir un tigre pour ami que lui pour compagnon. Il a déjà été blessé trois fois, et chaque blessure l’excite au lieu de le calmer.
– Singulier usage ! Et comment un abreck revient-il dans sa famille après une pareille vie ?
– C’est tout simple ; le passé est passé. L’abreck l’oublie, et les voisins n’ont garde de s’en souvenir. Débarrassé de son serment, il devient doux comme un agneau. Mais il fait tout à fait sombre ; le Terek se couvre de brouillard :
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il est temps.
Djemboulat fit entendre un coup de sifflet, et son sifflement fut à l’instant même répété par toute la ligne du camp. En moins de cinq minutes, tout le monde fut à cheval. Après s’être consultée sur le point le plus avantageux pour passer le Terek, la petite troupe descendit doucement vers la rive du fleuve. Ammalat-Beg admira la tranquillité, non pas même des cavaliers, mais des chevaux. Pas un ne hennit pendant le chemin. Chacun d’eux semblait, en posant le pied, craindre de faire rouler des pierres et de donner l’éveil à l’ennemi. Bientôt ils furent au bord du fleuve. L’eau était basse ; un cap s’allongeait, moitié sable, moitié pierres, vers la rive opposée. Toute la troupe, en employant le double de temps, eût pu passer là presque à pied sec ; mais la moitié des cavaliers remonta le fleuve pour le traverser à la nage et cacher aux Cosaques le principal trajet. Ceux qui étaient sûrs de leurs chevaux sautaient tout droit du bord du fleuve dans l’eau. Les autres attachaient à leurs chevaux des outres de cuir : la rapidité du courant les emportait, mais ils finissaient par gagner la
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rive et montaient où ils pouvaient. Un brouillard épais semblait étendu pour cacher tous leurs mouvements.
Il faut, avant tout, que le lecteur sache que, sur toute la ligne du Terek – sur la rive gauche du fleuve – existe une ligne appelée ligne sentinelle. Sur chaque monticule est un poste de Cosaques. Lorsque vous passez pendant le jour, vous voyez, sur chaque point élevé, une longue perche avec un tonneau à son extrémité. Ce tonneau est plein de paille et prêt à s’allumer au premier cri d’alarme. À cette perche est constamment attaché un cheval tout sellé, et près de lui, couchée sur la terre, la sentinelle.
La nuit, les factionnaires se doublent.
Mais, méprisant toutes ces précautions, enveloppés de leur bourka, dans l’obscurité, au milieu du brouillard, les montagnards passent à travers les sentinelles comme l’eau à travers le crible.
Cette fois encore, cela se fit ainsi. Des montagnards soumis, et connaissant à merveille les postes cosaques, se mirent à la tête de chaque
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bande et lui firent traverser la ligne.
Sur un point seulement le sang coula.
Ce fut Djemboulat lui-même qui dirigea le coup.
Arrivé sur l’autre rive du Terek, il ordonna à Ammalat-Beg de gravir la berge, de s’approcher le plus près possible du piquet, de compter combien il y avait d’hommes, et, autant qu’il y aurait d’hommes, de frapper le briquet contre la pierre.
Ammalat-Beg fit un détour et disparut dans la nuit.
Pendant ce temps, Djemboulat rampait comme un serpent sur la pente du monticule.
Le Cosaque sommeillait. Il lui sembla entendre un faible bruit du côté du bord de l’eau, et il regarda avec inquiétude vers la rivière.
Djemboulat n’était plus qu’à trois pas de lui : il se coucha à plat ventre derrière un buisson.
– Maudits canards ! murmura le Cosaque, qui était venu des bords du Don sur ceux du Terek, la nuit même, ils sont en gaieté ; ils volent et
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s’ébattent dans l’eau comme les fées de Kiev.
En ce moment, Ammalat-Beg, de son côté, était arrivé à un point d’où il dominait le tertre.
Il y avait deux Cosaques : l’un dormait couché dans sa bourka, l’autre était censé veiller.
Ammalat-Beg frappa deux fois du briquet contre la pierre.
Le bruit et les étincelles attirèrent l’attention du Cosaque.
– Oh ! oh ! dit-il, qu’est-ce que cela ? Des loups peut-être : leurs mâchoires claquent et leurs yeux brillent.
Et il se tourna pour mieux voir.
En ce moment, il crut reconnaître la forme d’un homme dans les ténèbres.
Il ouvrit la bouche pour crier : « Aux armes ! » mais le cri s’arrêta sur ses lèvres, le kandjar de Djemboulat s’était plongé jusqu’à la garde dans sa poitrine.
Il tomba sans pousser une plainte.
L’autre Cosaque ne s’éveilla même pas, et
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passa, sans s’en douter, du sommeil à la mort.
La perche fut arrachée et jetée, avec le tonneau, dans le fleuve.
Ce fut une trouée par laquelle le plus gros de la troupe passa et se jeta sur la campagne.
L’invasion fut complète et réussit entièrement. Tous les paysans qui tentèrent de résister furent tués à l’instant même. Les autres se cachèrent ou s’enfuirent. On fit grand nombre de prisonniers et de prisonnières.
Les Kabardiens s’introduisaient dans les maisons, prenaient tout ce qu’ils trouvaient, emportant tout ce qui était transportable, mais ne brûlant pas les villages, ne dévastant pas les champs, ne ruinant pas les vignes.
– Pourquoi toucher aux dons de Dieu et au travail de l’homme ? disaient-ils. Faire ainsi, c’est faire œuvre de brigands et non de nobles montagnards.
En une heure, tout fut fini pour les habitants dans un rayon de trois lieues.
Mais tout n’était pas fini pour les pillards.
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Le cri aux armes avait retenti sur toute la ligne : un berger avait donné l’alarme.
Il avait été tué, mais trop tard.
Un grand cercle avait été formé autour des chevaux libres répandus dans la steppe, et ceux qui le formaient avaient réuni tout le troupeau.
En tête du troupeau se plaça un cavalier tchetchène sur un excellent cheval qu’il lança au galop.
Tous les chevaux hennirent, relevèrent la queue, secouèrent leur crinière au vent et partirent à la suite du Tchetchène. Celui-ci dirigea toute la bande vers le Terek, passa entre deux postes et sauta dans le fleuve avec son cheval.
Tous les autres chevaux sautèrent derrière lui.
On les vit passer comme des ombres, on entendit le bruit qu’ils firent en sautant à l’eau, mais voilà tout !
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VII
Au lever du soleil, le brouillard se dissipa et découvrit un magnifique mais terrible tableau.
Une immense bande de cavaliers revenait vers la montagne, traînant derrière soi des prisonniers, les uns attachés aux étriers, les autres à la selle, les autres aux queues des chevaux.
Tous avaient les mains liées.
Les pleurs et les gémissements du désespoir se mêlaient aux cris de triomphe.
Alourdis par le butin, retardés par la marche des troupeaux de bœufs, les ravisseurs s’avançaient lentement vers le Terek. Les princes, les nobles et les meilleurs cavaliers galopaient gaiement à la tête et sur les flancs du cortège.
Mais au loin et de tous côtés commencèrent à apparaître les Cosaques de la ligne, s’abritant derrière les arbres, se cachant derrière les
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buissons.
Les Tchetchènes s’écartèrent en tirailleurs, et le combat commença.
De tous côtés brillaient et pétillaient les coups de fusil.
L’avant-garde se hâta, chassant les troupeaux devant elle, et les poussant à la nage dans le fleuve.
Mais, sur les derrières, on vit alors s’élever des flots de poussière.
C’était l’orage.
Six cents montagnards, ayant à leur tête Djemboulat et Ammalat-Beg, arrêtèrent leurs chevaux et firent face pour donner le temps aux leurs de traverser la rivière.
Sans ordre et avec de grands cris, ils s’élancèrent à la rencontre des Cosaques ; mais pas un fusil ne fut déplacé de derrière le dos ; pas un sabre ne brilla aux mains des cavaliers.
Les Tchetchènes ont l’habitude de ne se servir de leurs armes qu’au dernier moment.
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À vingt pas seulement des Cosaques, ils mirent le fusil à l’épaule et firent feu, puis ils rejetèrent leur fusil derrière le dos et tirèrent les schaskas.
Mais, tout en leur répondant par une vive fusillade, les Cosaques tournèrent bride et s’enfuirent.
Entraînés par l’ardeur du combat, les montagnards se mirent à leur poursuite. Les fuyards les entraînèrent vers un bois.
Dans ce bois étaient embusqués les chasseurs du 43e régiment.
Ils se formèrent en carré, abaissèrent leurs baïonnettes, et firent feu sur les Tchetchènes.
En vain ceux-ci sautèrent à bas de leurs chevaux, et voulurent pénétrer dans la forêt pour tomber sur les derrières et les flancs des Russes.
L’artillerie se mit de la partie et fit entendre sa grosse voix.
Kotzarev, la terreur des Tchetchènes, l’homme dont la bravoure était la plus populaire parmi eux, commandait les troupes russes.
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Dès lors, il n’y avait plus à douter du succès.
Trois salves successives d’artillerie dissipèrent les montagnards, qui reprirent leur course vers le fleuve.
Mais, sur le bord du Terek, enfilant le fleuve dans toute sa largeur, était masquée une autre batterie de canons.
Elle commença son feu.
La mitraille portait dans les masses.
À chaque coup, plusieurs chevaux, frappés à mort, tournoyaient dans le fleuve, entraînant et noyant leurs cavaliers.
Alors ce fut affreux de voir les prisonniers, liés à ces chevaux, ne pouvant fuir, exposés comme leurs ravisseurs au feu des Russes.
Amis, ennemis, le vieux Terek, rouge de sang, recevait tout dans ses froides ondes, roulant les corps des hommes et des animaux, et, morts et vivants, entraînant le tout vers la mer.
Restés les derniers, protégeant la retraite, luttant comme des lions contre les chasseurs, Djemboulat et Ammalat-Beg, avec une centaine
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de cavaliers, protègent le passage, chargent sur les fantassins russes qui s’avancent trop près, fondent sur les Cosaques de la ligne, reviennent à leurs compagnons, les encouragent de la voix et du geste, et, enfin, les derniers se jettent dans le Terek et le traversent à leur tour.
Arrivés à la rive opposée, ils sautent à bas de leurs chevaux, et, le fusil à la main, s’apprêtent à disputer le passage aux Russes, qui, pressés sur le bord, faisaient mine de franchir le fleuve à leur tour.
Mais, pendant ce temps, à deux verstes au-dessous de l’endroit où se livrait le combat, un corps considérable de Cosaques avait passé le Terek et s’était étendu entre le fleuve et la montagne.
Leurs cris seuls, qui retentirent joyeux et triomphants derrière les Tchetchènes, révélèrent leur présence.
La perte des montagnards était inévitable.
Ammalat-Beg jeta un regard autour de lui et jugea la situation.
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– Eh bien, Djemboulat, dit-il, tout est fini, et notre sort est décidé. Fais ce que tu voudras de ton côté ; quant à moi, les Russes ne m’auront pas vivant : mieux vaut mourir d’une balle que d’une corde !
– Et moi, dit Djemboulat, penses-tu que mes mains soient faites aux chaînes ? Qu’Allah me garde ! Les Russes peuvent prendre mon corps ; mon âme, jamais !
Alors, remontant à cheval et se dressant sur ses étriers :
– Frères, cria-t-il, le bonheur nous fuit ; mais l’acier nous reste. Vendons cher notre vie aux giaours. Le vainqueur n’est pas celui qui a le champ de bataille, c’est celui qui a la gloire, et la gloire est à celui qui préfère la mort à la captivité.
– Mourons, mourons ! crièrent en chœur tous les montagnards.
– Et que nos bons chevaux meurent avec nous, et après leur mort, nous servent de rempart, dit Djemboulat.
Et, sautant à bas de son cheval, il tira son
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poignard, et, le premier, le lui enfonça dans la gorge.
Chaque montagnard en fit autant en jetant aux Russes un cri de défi.
Un vaste cercle de chevaux morts entoura les Tchetchènes.
Alors chacun se coucha derrière son cheval, le fusil prêt à faire feu.
Les Cosaques, voyant quelle terrible défense s’apprêtaient à faire les montagnards, s’arrêtèrent, hésitant s’ils devaient attaquer des hommes au désespoir.
Alors, au milieu du silence, s’éleva une voix : c’était celle d’un Tchetchène, chantant son chant de mort.
La voix était ferme, vibrante, pleine d’éclat ; de sorte que les Russes purent entendre ce chant, depuis le premier jusqu’au dernier mot.
Gloire à nous ! honte aux ennemis !
Plutôt être morts que soumis.
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Le chœur répéta :
Gloire à nous ! honte aux ennemis !
Plutôt être morts que soumis.
Puis la voix isolée reprit :
Pleurez, belles, dans la montagne
Et gardez notre souvenir.
Car, en pensant à sa compagne,
Chaque montagnard va mourir.
Cette fois, le sommeil du brave
N’est pas celui qui vient, suave,
Au son des instruments joyeux.
Non, c’est le lourd sommeil de pierre,
Qui pèse sur notre paupière,
Quand la tempête gronde aux cieux !
Mais, non, ne pleurez pas, les belles,
Car vos sœurs, les vertes houris,
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Vont, les yeux brillants d’étincelles,
Descendre sur leurs blanches ailes,
Pour nous conduire en paradis.
Ne regarde plus sur la route,
Éteins le feu, couche-toi, dors,
Ma mère ; en vain ton cœur écoute,
Ma mère, on n’attend pas les morts.
Aux voisines de la vallée,
Ne va pas, à tort consolée,
Dire : « Mon fils viendra demain. »
Ton fils est mort sur la colline,
Son cœur brisé dans la poitrine,
Son sabre brisé dans la main.
CHŒUR
Gloire à nous ! honte aux ennemis !
Plutôt être morts que soumis.
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