Angéline de Montbrun

Laure Conan · Chapitre 1 sur 4 · partie 3/3

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Angéline de Montbrun

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai longtemps devant mon miroir, comme j'étais—en grande parure—et je vous assure que mes pensées n'étaient pas à la vanité. Puis, quand je fus parvenue à m'endormir, je fis un rêve dont je n'ai jamais parlé, mais qui m'a laissé une impression ineffaçable.

Il me sembla que j'étais dans la petite cour intérieure des Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d'une cellule s'ouvrit, et je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de Repentigny.

Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m'indiquait la petite porte du monastère; mais je ne pouvais avancer: une force terrible me retenait à la terre. Elle s'en aperçut, et appuya son front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me détachait, mais quel douleur j'éprouvais dans tout mon être!

Je m'éveillai, plus émue, plus impressionnée qu'il ne m'est possible de dire. Ordinairement, j'éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l'Imitation: La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain.

Bonsoir, ma chère amie.

Mina.

 

(Mina Darville à Emma S***)

 

Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s'explique suffisamment par mes émotions de la nuit, par les pensées qui m'occupaient quand je m'endormis.

Pourtant, il m'en est resté une sorte de tendresse pour cette aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait souvent quand j'allais à la chapelle des Saints.

J'aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage perpétuel de sa reconnaissance; j'avais même demandé qu'on m'en laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours les saines jouissances de la vie.

Ici je m'éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de bonne heure que de loin en loin.

Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rosée; mais l'autre, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un bon lit.

Je crains beaucoup de n'être jamais tout à fait comme la femme forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l'Étoile du matin. Il paraît qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite, quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau jardin du monde et d'attendre!

Pauvre Maurice! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel chanteraient autour de lui sans l'empêcher de distinguer le petit bruit qu'une certaine fenêtre fait en s'ouvrant. Mais je suis en frais de compromettre l'oreille de la famille.

Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais pas toujours à la voix; cela choque Angéline. «Quoi, dit-elle, une musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le chant d'une fauvette!» Ce n'est pas elle qui commettra pareille erreur.

«Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer des notes.»

Cela ne l'empêche pas d'aimer la musique et de la sentir à la façon des anges. Elle dit que, selon saint François d'Assise, la musique sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup. Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous ennuyer durant l'éternité.

C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oublié. Pauvre France! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu'elle filerait volontiers la corde pour pendre la République et les républicains. Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grâce pour Victor Hugo, qui a chanté le lis sorti du tombeau. Angéline est plus royaliste que moi; elle me trouve tiède, et Maurice n'ose dire qu'il est bonapartiste.

Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est une grande séductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des pauvres pêcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence des flots…

M. de Montbrun a une barge qui s'appelle La Mouette, et si jolie, si gracieuse!

Angéline raffole des promenades sur l'eau.

Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rôle actif. Il s'est mis aussitôt à l'école des pêcheurs et maintenant il manoeuvre La Mouette, comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que Maurice fait des noeuds d'amiral.

Ça été un grand triomphe pour lui la première fois qu'il a pris la conduite à bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui permet de faire admirer sa force. Elle n'égale pas encore celle de M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout à mépriser. Et quand tous les deux se mettent à ramer, La Mouette semble voler sur les flots.

Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme bien profond. Des étincelles de feu courent dans l'écume du sillage, et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert de la Ferronnays: «Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous a pas créés pour le bonheur.»

Bonsoir, chère amie.

Mina.

 

(Mina Darville à Emma S***)

 

Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas nui, mais Angéline trouve que je m'en fais bien accroire, que je fais sonner bien haut mes coups de râteaux.

Je voudrais que vous eussiez vu Angéline dans son costume de faneuse. Sans comparaison, je n'étais pas mal non plus, et sans mentir nous avons été bien reçues.

M. de Montbrun se déclara charmé. Il nous comparait aux glaneuses de la Bible, à toutes les belles travailleuses de l'antiquité. Même il m'a dit quelques vers latins, où je crois qu'il était question des divinités champêtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mêlée avec les divinités! Il ne manquait plus que ça aux humiliations de l'Olympe!

À propos, vous saurez que le maître de céans ne va pas à ses champs sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de quoi lui jeter la pierre, mais tout de même, je lui ai dit: «Vraiment, vous m'étonnez; j'avais toujours cru que l'homme—cet être supérieur—ne s'occupait que de la beauté de son âme. Serait-ce par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles mains d'aristocrate?»

Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un désoeuvré, pour un bourgeois. Ma chère amie,—vous me croirez si vous le pouvez—cet homme-là gagne à être vu de près.

Sa tranquillité sereine attire, fait rêver comme le calme des eaux profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le regarder attentivement sans lui mettre sur les lèvres le magnifique: Je suis maître de moi, d'Auguste à Cinna.

Voilà ce qu'on gagne à lire les classiques! et croyez-moi, ce serait une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille.

Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pensée où elle n'entre pour quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait, dites-moi, pour mériter d'être si parfaitement aimée!

L'autre soir, Maurice le pria de nous lire La fille du Tintoret, ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai, si passionné me poursuit partout. Morte ô mon amie, comme il dit cela!

Faut-il s'étonner si Angéline n'y put tenir? si l'instant d'après elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre présence et de tout? Ah! lui aussi peut dire que dans sa fille Dieu l'a couronné.

Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je hais terriblement les fractions.

Mina.

 

(Mina Darville à Emma S***)

 

Ma chère Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a laissé un aimable souvenir.

Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander un bouquet à Mlle de Montbrun pour sa fiancée. Il devait se marier le lendemain. Aussi nous fîmes de notre mieux, et le bouquet se trouva digne d'une reine.

Le brave garçon le regardait avec ravissement et n'osait presque y toucher. Son amour est célèbre par ici, et comme les femmes s'intéressent toujours un peu à ces choses-là, nous le fîmes causer.

Ah, ma chère, celui-là n'est pas un blasé, ni un rêveur non plus, je dois le dire,—car il est le plus rude travailleur de l'endroit,—aussi sous sa naïve parole on sent le plein, comme sous la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide.

Angéline l'écoutait avec une curiosité émue et sincère; moi je le faisais parler, et finalement, nous restâmes charmées.

Angéline décida qu'il fallait faire une petite surprise à ces amoureux et le jour des noces, nous fûmes leur porter un joli petit réveillon.

Les mariés n'étaient pas encore arrivés. Je vous avoue que leur maisonnette proprette et close m'intéressa.

Nous avons tout examiné: les moissons qui mûrissent, les arbres fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout près de la porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante.

Angéline dit que les belles sources et les vieux arbres portent bonheur aux maisons. Celle-ci n'a, à bien dire, que les quatre pans, mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientôt mise, et le réveillon sorti du panier.

C'était plaisir de voir Angéline s'occuper de ces soins de ménage, dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois et l'écorce soigneusement disposés dans l'âtre, n'attendant qu'une étincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit détail me fit rêver.

Nous sommes revenus en philosophant. Angéline voulait savoir pourquoi dans le monde on attache du mépris à une vie pauvre, simple et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains!

Quant à moi, j'aime ces grands noms sur les lèvres roses; je vois toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant… Aurais-je donc moi, de cette vieille dévotion que vous appelez le culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains côtés du faste m'éblouissent toujours un peu.

Pour se soustraire tout à fait à l'esprit du monde, il faut une âme très forte et très noble. Or, les âmes fortes sont rares, et les âmes nobles aussi.

Je vous embrasse.

Mina.

 

(Mina Darville à Emma S***)

 

Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident beaucoup à former les caractères faibles et ternes,—les types bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.

M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-être tout matériel qui lui donne toujours l'envie de vivre au pain et à l'eau. Croyez-moi, ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui.

Ma chère, je tourne visiblement à l'austérité, et je finirai par dire comme Salomon: «Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est nécessaire pour vivre.»

En attendant, il pleut à verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau. Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle femme qui pleure?

Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement.

Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du tout à m'aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle flambée, dans une vaste cheminée.

On partage assez mon goût et l'on ne paraît pas du tout s'ennuyer. Tout de même on trouve que j'aime terriblement les grandes flammes.

Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan: je raffole des grands coups d'épée. Mais je crois qu'on commence à en être un peu fatigué.

«Si Peau-d'Âne m'était conté,

«J'y prendrais un plaisir extrême.»

m'a soufflé l'autre soir, le plus aimable des hôtes.

Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus agréable du monde.

M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j'ai toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites lumières.

Ce soir, Maurice nous a lu le Vol de l'Âme. Je me rappelle vous avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin d'automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble Fabien.

Angéline ne s'explique guère ces amoureux-là. Tout à l'heure je la regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui m'occupent peu d'ordinaire.

Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses nous prêchent.

Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le paradis terrestre? …

Bonsoir, chère amie.

Mina.

 

(Emma S*** à Mina Darville)

 

Ma chère Mina,

Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l'immortelle beauté, avec l'éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée de ces choses-là.

Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l'on n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.

Puisqu'il dépend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu'il y a de plus exquis dans l'âme, et nous laisse toujours un peu faibles. Je l'entends de la mélancolie poétique et séduisante, non de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite, car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en défendre toujours, de cette divine tristesse?

Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce que je vois. C'est comme si j'allais mourir.

Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent, je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l'herbe fraîche.

En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme.

Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.

Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de feu que vous aimez tant.

Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai pensé à bien des choses.

Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que… mais passons.

Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.

Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est, comme celle de l'homme, toujours courte par quelque endroit.

Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas jusqu'à Valriant.

Je pense souvent à vos aimables promis (passez-moi une expression bretonne), et j'espère que vous verrez l'humiliation du superbe.

Sans flatterie, je m'étonne qu'il tienne si longtemps. Chère Mina, vous m'avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractère, de la dignité, de la délicatesse, et,—j'en demande pardon à ces messieurs—tout cela me semble bien rare.

Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.

Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s'avancer, et cette fois-là, j'espère que vous mettrez vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre.»

Emma.

 

(Mina Darville à Emma S***)

 

Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.

En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la jolie petite madame S… n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait qu'il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n'a pas l'air de s'en porter plus mal.

Toute modestie à part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d'après moi, cela voudrait dire quelque chose.

Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d'âge il y a de bons miroirs ici.

Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on, que je ne saurais m'accommoder d'une vie sérieuse, retirée.

Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l'an passé. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche à travers les brouillards, comme les héros d'Ossian.

Ah! ma chère, j'ai bien des tentations journalières, et je me surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de Maurice, quand il s'interrompait à tout instant pour dire «Qu'elle est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!»

Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m'en vais retourner avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous laisser plus que votre ombre jusqu'à votre entrée au couvent.

Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous, dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de Gonzague que je vois d'ici. Ce visage céleste penché sur le crucifix, m'a laissé une de ces impressions que rien n'efface.

Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu; ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.

Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d' oeil. Vous savez que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille d'Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.»

Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon père mourant qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi un charme si touchant, si funèbre.

M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il me le fait connaître.

Vous ai-je dit que je passerai l'hiver à Valriant? Vous comprenez que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une autre.

C'est plaisir de voir briller l'anneau des fiançailles sur la belle main d'Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir, elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter aussi virginale, aussi charmante.

Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j'en ai eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu'une femme, qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d'autre part, je sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'être.

Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m'ont voulu persuader qu'il ne tenait qu'à moi de les rendre parfaits, ou peu s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'éducation de son mari.

J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue, quelqu'un, qui ne l'était pas, m'a beaucoup intéressée. Je connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses. «Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je sus… passons.

Il paraît que Mlles V… s'épuisent encore à dire que je suis foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un nègre. Le pauvre homme! N'en avez-vous pas pitié?

Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promène sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un peu nerveuse. Ma chère, It can't be helped, je le crains.

Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n'importe. J'aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà—et je lui suis reconnaissante de vouloir m'arracher à ces puérilités, à ces futilités, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de nous abandonner, tout en s'en réservant une si belle part.

À bientôt

Mina.

 

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

 

Mon amie,

Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprès de vous. Une fois dans la voiture j'éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je suis faible comme un enfant.

Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un instant, je n'en suis pas plus maître que d'empêcher mon coeur de battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excès de ma misère. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angéline, voici l'instant du départ. Je m'en vais mettre l'océan entre nous. Que Dieu ait pitié de moi! et qu'il vous garde et vous bénisse, ma fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée.

Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais mon sang pour savoir que vous me pleurez.

Maurice.

 

(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)

 

Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle voix. Je renonce à vous le dire, et n'ose penser à cette immense distance qui nous sépare.

Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents, des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus à plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si bien de vous… avec une estime qui me rend si fière. Mon noble Maurice, vous méritez d'être son fils; c'est avec vous que je veux passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?

Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant, un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que Valriant vous apparaisse en beauté.

En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas.

Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que vous avez tant regardée, tant admirée, d'un jour à l'autre, je la vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m'attriste. C'est la première fois que l'automne me fait cette impression.

On dirait, Maurice, que vous m'avez laissé votre mélancolie. J'ai des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout ce qui se fane.

Vous m'appelez votre immortelle bien-aimée; Maurice, la belle parole! qu'elle m'a été à l'âme et qu'elle m'est délicieuse.

Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour éternel, que le rêve de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours été en vain sur la terre. Quand ce que j'ai lu là-dessus me revient, et me fait penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette parole céleste: Mon immortelle bien-aimée.

Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que je vous ai donnée? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que votre coeur ne se refroidisse jamais.

Vôtre pour la vie et par delà.

Angéline.

 

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

 

Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie,

Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous avoue que j'en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne suffit pas, grande songeuse? …

Ma chère conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce qu'on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne nous regarde pas.

Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que j'en aurai le droit, je vous le défendrai. Ce sera le premier usage de mon autorité.

En attendant, je vous obéis con amore, et j'ai placé l'image de la Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui volé à Mina).

J'y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui m'apaise.

Ma chère et bien-aimée, j'ai fort à faire pour ne pas lire votre lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y pense! Mais voilà ce qui m'empêche de mourir d'ennui.

Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l'espérance.»

Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touché j'ai versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.

Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur, devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de l'épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous apercevais?

Que vous êtes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour mon arrivée. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est égal, pourvu que je ne sois pas retardé, pourvu que j'arrive.

J'ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier, assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher!

Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France. Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce bateau qui m'a transporté à Calais me semblait aller bien lentement. Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine de joie, et lorsque j'aperçus la terre, la terre de France, je vous avoue que tout mon sang frémit.

J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la généreuse France.

Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu'en a-t-on fait? Mais, silence!… Il me semble que je vais insulter ma mère.

Prions Dieu que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes, comme

Garneau le souhaitait.

Je m'assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de moi.

Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bénisse, qu'elle me rende digne de vous.

Je vous aime.

Maurice.

 

(Mina Darville à son frère)

 

Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j'apportais le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir et causer à fond: c'est ce qui m'a retardée quelque peu, moi le modèle des correspondantes.

Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus habitable.

D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!»

Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.

Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi t'en être fait aimer?

Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme qui n'accepterait ton infortune avec transport? Un an est vite passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement ni inconstance.

Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne n'est point sans charmes.

C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive, ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?… L'aimes-tu? Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?…»

Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le plancher.

Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang. J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents d'automne ne respectent rien.

Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle surabondance de vie!

Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi d'orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu'il y a, sur la grève de Valriant, un sylphe irrésistible qui s'empare de moi, aussitôt que je mets le pied sur son domaine.

Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est m'enchantent. «J'entre avec ravissement dans le mois des tempêtes», et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier autocrate qui règne ici ne le veut pas.

Il dit que j'aurais l'air d'une ondine désoeuvrée; il m'appelle dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n'a jamais eu le rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau milieu de l'été.

Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'étude y tient une place, mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas

«De ces rats qui, livres rongeant,

Se font savants jusque aux dents.»

Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons décidé unanimement; mais dans l'intimité tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que les autres. Retiens bien cela.

Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père n'a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu'elle est donc aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs!

Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.»

C'est ce que je disais tout à l'heure à Angéline. Sois tranquille, j'excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux défauts.

Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon coeur.

Mina.

P.S.—Sais-tu que le mariage est le doux reste du paradis terrestre. C'est l'Église qui le dit dans la préface de la messe nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m'écris plus de lamentations.

M.

L'été suivant, Maurice Darville revint au Canada.

Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu'il en manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L'avenir leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu'ont souvent ceux qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irréprochable et qu'un lien divin va unir.

Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre.

M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.

M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et de foi devant la mort.

Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son père d'un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à Québec, dans l'église des Ursulines, elle tomba dans une prostration complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.

Aucune parole ne saurait donner l'idée des angoisses, de la douleur de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice et Mina le firent pour Angéline.

Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de se plonger, de s'abîmer dans sa douleur.

Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage.

«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de son fiancé.

Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le différer.

Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville entra au noviciat des Ursulines.

Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer toute sa douleur.

Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement.

Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites, un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée.

Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus complet, le plus passionné.

Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus involontaire.

Malgré le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angéline ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point appréhendé.

Âme très haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa beauté l'exposait à être moins aimée.

Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se l'exagérer, et après de terribles alternatives d'espérance et de doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne l'aimait plus. Elle crut que c'était l'honneur et la pitié qui le retenaient près d'elle. Et sa résolution bientôt prise, fut fermement exécutée.

Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa parole avec l'anneau des fiançailles et s'en retourna à Valriant.

Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.