Angéline de Montbrun
Souvent, quand une porte s’ouvre, j’ai des…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Souvent, quand une porte s’ouvre, j’ai des sursauts. Il me semble qu’il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C’est moi qui irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, où il a voulu reposer à côté de ma mère.
J’ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n’en ai jamais vu d’une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu’il s’anime, qu’il va m’ouvrir les bras, mais c’est illusion d’un moment, et aussitôt, je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, avec mon crucifix et l’image de la Vierge entre ses mains jointes.
Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous serez toujours ma soeur chérie.
Ah! j’aimais à vous nommer de ce nom, et je n’oublie pas qu’en entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c’était un sacrifice digne d’être offert à Dieu.
Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute, en homme de coeur et d’honneur, il a voulu tenir son engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je accepter ce sacrifice?
Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m’aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m’adoucirait tout, s’il m’aimait encore, mais il n’a plus pour moi que de la pitié—et que j’aurais vite déchiré ce que je viens d’écrire, si je n’étais sûre qu’il l’ignorera toujours.
Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l’aime avant de mourir.
Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n’attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures!
Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l’éternel, l’incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j’ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l’heure de l’indicible angoisse.
Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n’est pas votre tendresse qui m’a fait vivre.
Ce qui me soutenait, c’était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l’heure redoutable du sacrifice—à cette heure où j’ai souffert plus que pour mourir.
Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à ma place ne l’eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les soirs, après mes prières, je m’agenouille devant son portrait, comme j’aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.
Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n’en dis jamais rien, et j’aurais besoin d’expansion. Hélas! je pense sans cesse à la délicieuse vie d’autrefois.
Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que l’infranchissable grille d’un cloître va nous séparer pour toujours. Adieu.
30 mai.
La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie religieuse! Et qui donc a dit que dans l’âme humaine il y a un mystère d’élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l’amie chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces souvenirs, ce n’est pas l’image de la Mina d’autrefois qui domine dans mes pensées; c’est celle de la vierge qui dort là-bas sous la garde des anges, en attendant l’heure de sa consécration au Seigneur.
Chère Mina! que lui dira Celui qu’elle a choisi lorsque le son de la cloche l’avertira qu’enfin l’heure est venue? Ah, je voudrais être là pour la voir, pour l’entendre! Mais il faudrait rencontrer Maurice, et je ne m’en suis pas senti la force.
Pensera-t-il à moi?… Quand Mina prit l’habit religieux, j’étais à côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de mariée lui allait à ravir, et qu’elle était calme! et avec quelle tendresse céleste elle nous parla!
Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu’un s’étant élevé contre la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de la journée, répondit en lisant cette partie d’une conférence de Lacordaire, où l’illustre dominicain prouve la divinité de Jésus-Christ par l’amour qu’il inspire, par les sacrifices qu’il demande, et dont tous les siècles lui apportent l’hommage. Maurice lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l’entendre encore quand il disait: «Il y a un homme dont l’amour garde la tombe.»
«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu’une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l’infamie, pour le placer dans la gloire d’un amour qui ne défaille jamais, d’un amour qui trouve en lui paix, l’honneur la joie et jusqu’à l’extase.»
Ô merveilleux Jésus, cela est vrai!
«Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l’amour toute notre vie, nous ne l’obtenons jamais que d’une manière imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.»
Oui, Mina a choisi la meilleure part. L’amour chez l’homme est comme ces feux de paille qui jettent d’abord beaucoup de flammes, mais qui bientôt n’offrent plus qu’une cendre légère que le vent emporte et disperse sans retour.
2 juin.
Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève.
Cette après-midi j’y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne camarade. Elle s’est jetée à mon cou avec un élan qui m’a touchée, et, en me regardant elle a pleuré—de belles larmes sincères.—J’ai accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.
Enfant, j’aimais la société de cette petite sauvage qui n’avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.
«On sent rien qu’à la voir sa dignité profonde! De ce coeur sans limon, nul vent n’a troublé l’onde.»
Il faut que Marie ait bien du goût et de l’industrie, car cette cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c’est joli.
Pour que nous puissions causer librement, Marie m’a fait passer dans la petite chambre qu’elle partage avec sa soeur. La charmante statue de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu’elle eût perdu sa mère, y occupe la place d’honneur. Un lierre vigoureux l’entoure gracieusement.
C’est doux à l’âme et doux aux yeux; et j’ai été bien touchée en apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de mon père, encadrée d’immortelles et de mousse séchées.
—Marie, lui ai-je dit, tu ne l’oublies donc pas?
Et j’ai encore dans l’oreille l’accent avec lequel elle a répondu «Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l’oublier.»
Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu’il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.
Un de ces jours, un honnête homme l’aimera, et en l’aimant deviendra meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu’elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix—la paix du coeur, en attendant la paix du tombeau.
4 juin.
Je viens d’apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!
Mon père disait qu’elle avait un grand coeur. Il me menait la voir de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, avec quel soin il me recommandait d’être gentille avec elle, de ne pas avoir l’air de remarquer son affreuse laideur.
—Vois-tu, disait-il, elle sait qu’elle est affreuse, et il faut tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.
Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que je ne puis plus être aimée.
Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m’inspirait une répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je m’exécutais courageusement. Et ensuite que j’étais fière de l’entendre me dire, qu’il était content de moi; car toute petite, je l’aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.
C’était son opinion qu’une affection trop démonstrative amollit le caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin d’être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi, ordinairement, il était très sobre en caresses.
Mais quand je l’avais parfaitement contenté, il me le témoignait toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me prouvaient combien la contrainte, qu’il s’imposait, là-dessus, lui devait peser.
Je me rappelle qu’un jour, que nous lisions ensemble la vie de la mère de l’Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son fils raconte qu’elle ne l’embrassa jamais—pas même à son départ pour le Canada,—alors qu’elle savait lui dire adieu pour toujours.
(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)
Mademoiselle,
Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque consolation!
Ah, chère Mademoiselle, que j’ai souffert de vos peines! que je serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, c’est une aumône bénie de Dieu, que celle d’une parole affectueuse, d’un témoignage d’intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie humaine.
Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n’ont jamais été aimés! Dans le monde, on a l’air de croire que les êtres disgraciés n’ont pas de coeur, et plût au ciel qu’on ne se trompât point!
Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier. Veuillez en disposer comme il vous plaira—et ne me refusez pas un souvenir quelquefois.
Si je pouvais vous dire comme j’ai pleuré votre père! que Dieu me pardonne! dans la folie de ma douleur, j’aurais voulu faire, comme le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s’y laisse mourir.
Alors pourtant je ne savais pas jusqu’à quel point il avait été bon pour la pauvre disgraciée; c’est seulement ces jours derniers que j’ai appris ce que je lui dois.
Sachez donc qu’à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon père s’était ruiné, qu’il ne me restait plus que la ferme des Aulnets, et qu’il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille dit-il, sa vie est déjà assez triste!»
Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable secret. M. L. m’a raconté cela après avoir reçu mon testament.
«Au point où vous en êtes, m’a-t-il dit, ça ne peut pas vous humilier.» Et il a raison.
Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j’y ai pensé souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance profonde pour l’intérêt qu’il m’a témoigné, pour la courtoisie parfaite avec laquelle il m’a toujours traitée, et à la veille de mourir, j’apprends que je lui ai dû le repos, l’indépendance et la joie de pouvoir donner souvent.
Que ne puis-je quelque chose pour vous, sa fille! On dit que vous avez fait preuve d’un grand courage, mais je devine quels poignants regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, et que de fois j’ai pleuré sur vous!
Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.
Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»
Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de la Providence.
Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions! À cette heure où tout échappe, que je serais riche!
J’ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant tous les rebuts, toutes les humiliations, d’un coeur humble et paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec quelle confiance je dirais aujourd’hui comme le divin Sauveur, la veille de sa mort: J’ai fait ce que vous m’aviez donné à faire, glorifiez-moi maintenant, mon père.
Hélas, j’ai bien mal souffert! Mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde. J’aime à méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j’espère. Ne crains pas, m’a dit Notre-Seigneur, lorsqu’il est venu dans mon âme, ne crains pas; demande-moi pardon de n’avoir pas su souffrir pour l’amour de moi, qui t’ai aimée jusqu’à la mort de la croix. Ah, pourquoi, ne l’ai-je pas aimé? Lui, n’eût pas dédaigné ma tendresse.
Ma chère enfant, j’aurais bien voulu vous voir avant de mourir. Mais on m’a dit qu’un voyage de quelques lieues était beaucoup pour vos forces—qu’il valait mieux vous épargner les émotions pénibles—et je n’ai pas osé vous faire prier de venir.
Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile. Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.
Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole de l’Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui.»
Un auteur, que j’aime, dit que nous pouvons exagérer bien des choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l’amour de Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à l’incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous sera ce que jamais père, jamais époux n’a été.
Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine, avoir souffert ne passera jamais.
À vous pour l’éternité.
Véronique Désileux.
12 juin.
Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert. Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible croix.
Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n’est plus de ce monde me fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée de ce qu’elle a souffert m’arrache au sentiment de mes peines.
La nuit dernière, j’ai fait un rêve qui m’a laissé une étrange impression.
Il me semblait que j’étais dans un cimetière. L’herbe croissait librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe nouvelle attira mon attention.
Comme je me penchais pour l’examiner, la terre, fraîchement remuée, devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on distinguait ses mains jointes pour l’éternelle prière.
Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe, par le repos de la mort, et je l’interrogeais, je lui demandais si elle regrettait d’avoir souffert, de n’avoir jamais inspiré que de la pitié.
18 juin.
M. L. est venu m’annoncer que j’héritais de Mlle Désileux. Je ne voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j’y ai consenti.
Heureusement, cette homme d’affaires est aussi un homme de tact. Pas de ces marques d’intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui fait mal. Seulement, en me quittant, il m’a dit: «Vous avez beaucoup souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à votre père.»
Cette parole m’a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui faisait l’orgueil de ma mère et sa joie à lui.
M. L. m’a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre Mlle Désileux, et m’a raconté plusieurs traits qui prouvent également un désintéressement et une délicatesse bien rares.
«Soyez sûre, m’a-t-il dit, qu’il en est beaucoup que nous ignorerons toujours.»
Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand devoir!
J’étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, c’était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le malheur de lui avoir déplu.
22 juin.
Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j’ai été voir la tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d’herbe. La maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est venue m’ouvrir la porte, et quelle impression m’a faite le silence sépulcral qui régnait partout.
Je n’osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.
Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à Maurice, à ce qu’il éprouvera quand il reviendra à Valriant—car il y reviendra. C’est à lui que je laisserai ma maison.
Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, le silence profond. Cette maison, qu’il appelait son paradis, pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble? Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre dans ce morne silence?
Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m’importe qu’il me pleure? Rien ne saurait-il m’arracher à ce fatal amour? Quoi! ni l’éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!…
Malheur à moi! j’ai beau me dire que je n’existe plus pour lui, je l’aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.
24 juin.
De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue parfaitement l’endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me dit qu’elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les condamnés à l’isolement, elle aimait la vue de la nature, et peut-être aussi celle du cimetière.
Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus qu’elle!
Saura-t-on jamais ce qui s’amasse de tristesses et de douleurs dans l’âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules? Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de rebuts, d’humiliations, de froissements? Et c’était une âme ardente! Ah! mon Dieu!
Que je regrette de n’être pas venue la voir! Ma présence eût adouci ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La malheureuse l’aimait, et rien dans les sentiments des heureux du monde ne peut faire soupçonner jusqu’où.
Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent aimer, ils adorent. Jamais elle ne s’est remise de la nouvelle de sa mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l’accablement mortel où elle resta plongée.
Hier soir, la servante m’a raconté bien des choses, tout en tournant son rouet devant l’âtre de sa cuisine. Parfois elle s’arrêtait subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa maîtresse—ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que j’allais la voir paraître.
Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu’on disait à Mlle Désileux qu’avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais», s’écriait-elle en couvrant son visage.
Il est impossible de dire la pitié qu’elle avait de moi. La nuit même de sa mort, elle s’attendrissait encore sur mon malheur, et répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui reste.»
Ô mon amie, obtenez-moi l’intelligence de cette parole!
Qu’est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais!»
26 juin.
De ma visite aux Aulnets j’ai emporté Tout pour Jésus, livre bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j’ai tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon père!
«Regardez cette âme qui vient d’entendre son jugement: à peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n’est point encore éteint, et ceux qui pleurent n’ont pas encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je? miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu’il a été. Que l’imagination le trouve. Un jour, s’il plaît à Dieu, nous en ferons nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui s’emparent d’elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort est arrivée; combien douce son agonie d’un moment! comme les épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n’est plus possible. Quel est ce bonheur? L’ oeil ne l’a point vu, l’oreille ne l’a point entendu. Elle voit Dieu, l’éternité s’étend devant elle, dans son infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il n’est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d’ignorance, elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que l’imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette vision, en présence de laquelle toute la science du monde n’est que ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d’amour; ainsi qu’une éponge s’emplit des eaux de la mer, elle s’emplit de lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d’immortalité, de Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus faibles que l’eau; ils ne sauraient rappeler à l’imagination même l’ombre du bonheur de cette âme.
Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!»
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Vous n’avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre Mlle Désileux si difforme. Elle n’est plus et après sa mort on m’a remis une lettre d’elle qui ne sera pas inutile.
Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et qu’elle a souffert!
C’est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu’on traîne après soi, à mesure qu’on avance dans la vie.
J’ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m’ont profondément touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.»
Votre frère m’a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma part, et lui faire comprendre qu’il ne doit plus m’écrire. À quoi bon!
Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu’un jour cette superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu’un guimpe de toile blanche entourerait votre charmant visage?
Ma chère mondaine d’autrefois, comme j’aimerais à vous voir sous votre voile noir.
Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d’aimer Notre-Seigneur d’un amour de vierge et d’épouse.
Ce qu’on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur qui, lorsqu’il aime, peut prévoir qu’il cessera d’aimer.
Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures, votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.
J’ai assisté à l’oraison des religieuses. J’aimais à les voir immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et vieilles, inclinées sous la pensée de l’éternité. L’éternité, cette mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous!
Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel poids formidable m’attache à la terre. Où sont les ailes de ma candeur d’enfant? Alors je me sentais portée en haut par l’amour. Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s’élever. Oh! le charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l’autre vie.
J’aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je l’aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c’était la grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne, aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait l’innocence de l’enfant. Mina, j’ai vu de près l’abîme du désespoir. Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute encore à mes tristesses.
Dans votre riante chapelle des Ursulines, j’aimais surtout la chapelle des Saints, où je priais mieux qu’ailleurs. Pendant mon séjour au pensionnat, tous les jours j’allais y faire brûler un cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf, et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu’elle me conduise à lui.
Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous enverrais, si vous n’étiez si loin.
Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à mon père. Puisque votre office vous permet d’aller dans l’église, je vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je l’ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est plus près de moi qu’autrefois.
Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le besoin, l’irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur.
Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j’aimais mon père. Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m’avait préparée à mon malheur. Il avait toute la vigueur, toute l’élasticité, tout le charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine, et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C’est peut-être une perfidie de la douleur, mais j’en reviens toujours là.
Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu’avec vous mon coeur s’ouvre malgré moi. Ma santé s’améliore. Qui sait combien de temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des coeurs morts.
Angéline.
1er juillet.
«Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse Ô jours de mon enfance et de mon allégresse? Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints, Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?»
Parmi les papiers de mon père, j’ai trouvé plusieurs de mes cahiers d’études qu’il avait conservés; et comme cela m’a reportée à ces jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre l’étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse, dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes.
La vue de ces cahiers m’a profondément touchée. J’ai pleuré longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et fortifie, mais la tristesse dévaste l’âme. Comment se garantir de cette langueur consumante?
Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l’avenir, qui m’apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n’a que l’espace devant lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où ne flotte plus une épave.
Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l’amère volupté des larmes!
3 juillet.
Je ne devrais pas lire les Méditations. Cette voix molle et tendre a trop d’écho dans mon coeur. Je m’enivre de ces dangereuses tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée! J’implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang.
Où me conduira cette douloureuse effervescence? J’essaie faiblement de me reprendre à l’aspect charmant de la campagne, mais
«Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.»
6 juillet.
Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer?
Oublier qu’on a porté en soi-même l’éclatante blancheur de son baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.
Oublier la honte insupportable de la première souillure, la salutaire amertume des premiers remords.
Oublier l’âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies profondes, les religieuses terreurs de la foi.
Oublier les aspirations vers l’infini, la douceur bénie des larmes, les rêves délicieux de l’âme virginale, les premiers regards jetés sur l’avenir, ce lointain enchanté qu’illuminait l’amour.
Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.
Oublier les clartés d’en haut; les rayons qui s’échappent de la tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu’on aimait le plus y a disparu.
Oublier qu’on a été l’objet d’une incomparable tendresse qu’on a cru à l’immortalité de l’amour.
Oublier que l’enthousiasme a fait battre le coeur; que l’âme s’est émue devant la beauté de la nature; qu’elle s’est attendrie sur la fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.
Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure partie de soi-même! N’en rien garder! n’en rien retenir! Ceux qu’on a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les sentir tomber en poudre dans son coeur!
Non, la consolation n’est pas là!
7 juillet.
La consolation, c’est d’accepter la volonté de Dieu, c’est de songer à la joie du revoir, c’est de savoir que je l’ai aimé autant que je pouvais aimer.
Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si gaie? Combien j’ai béni Dieu, ensuite, d’avoir suivi l’inspiration qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l’une des forces de ma vie.
Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds devant la cheminée, où le feu allait s’éteindre. Je me souviens qu’à la porte, je m’arrêtai un instant pour jouir de l’aspect charmant de la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j’en mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage, j’apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux de son livre, mon père me demanda ce qu’il y avait. Je m’approchai, et m’agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui dis que je ne pourrais m’endormir sans la certitude qu’aucune ombre de froideur ne s’était glissée entre nous, sans lui demander pardon, si j’avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.
Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m’embrassa sur les cheveux, en m’appelant sa chère folle, et me fit asseoir pour causer. Il était dans ses heures d’enjouement, et alors sa parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n’ai connu personne dont la gaieté se prît si vite.
Mais ce soir-là quelque chose de solennel m’oppressait. Je me sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me revenait à l’esprit. Il me semblait que je n’avais jamais apprécié son admirable tendresse. J’éprouvais un immense besoin de le remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m’avait paru si lugubre, ne m’avait fait une si funèbre impression. Une crainte vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me fit soudain l’effet d’un tombeau.
Je me levai pour cacher mon trouble et m’approchai de la fenêtre. La mer s’était retirée au large, mais le faible bruit des flots m’arrivait par intervalles. J’essayais résolument de raffermir mon coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans l’appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes. La fille du Tintoret se trouvait en pleine lumière. En passant, son regard tomba sur ce tableau qu’il aimait, et une ombre douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s’arrêta devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l’observais sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô ma Tintorella!»
Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, répondant à ma secrète angoisse, m’épouvantait, et je m’écriai «Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»
Il se remit à l’instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais les violents battements de son coeur, pendant qu’il répétait de sa voix la plus calme: «Ce n’est rien, ce n’est rien, c’est la sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»
Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.
La flamme s’éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi, il me demanda pourquoi j’étais si bouleversée. Je lui avouai mes terreurs.
«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j’insistais, en disant que lui aussi avait senti l’approche du malheur, il me dit:
«J’ai eu un moment d’émotion, mais tu le sais, Mina assure que j’ai une nature d’artiste.»
Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais toute troublée, il m’attira à lui et me demanda gravement:
«Mon enfant, si, moi ton père, j’avais l’entière disposition de ton avenir, serais-tu bien terrifiée?»
Alors, partant de là, il m’entretint avec une adorable tendresse de la folie, de l’absurdité de la défiance envers Dieu.
Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l’horrible crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m’étais sentie si profondément aimée. Pourtant je comprenais—et avec quelle lumineuse clarté—que rien dans les tendresses humaines ne peut faire soupçonner ce qu’est l’amour de Dieu pour ses créatures.
Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des sacrifices. C’est ma faute, ma très grande faute, si l’éclatante lumière, qui se levait dans mon âme, n’a pas été croissant jusqu’à ce jour.
Chose singulière! le parfum de l’héliotrope me porte toujours à cette heure sacrée—la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu’il ait passée sur la terre.
8 juillet.
Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe noire, jamais je ne laisserai mon deuil.
Après la mort de ma mère, il m’avait vouée à la Vierge, et d’aussi loin que je me rappelle j’ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l’oublier? C’est pour mes voiles d’orpheline que j’ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu’à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu’il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à la sainte Vierge que je lui appartenais.
10 juillet.
Le mardi d’avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le cap. Rien n’est beau comme le matin d’un beau jour, et jamais je n’ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation profonde. Je lui demandai ce qu’il regardait en lui-même et répondant à ma question par une autre, comme c’était un peu son habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d’amour que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»
Je n’étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»
—Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, mais tantôt ce tressaillement de la nature à l’approche du soleil m’a profondément ému, et toute mon âme s’est élancée vers Dieu.
L’expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d’une lumière que je n’y avais jamais vue. Était-ce la lumière de l’éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près—et avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant qu’il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d’Ostie.
J’aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances superstitieuses, le fils de tant de larmes disait: «Non, les morts ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante raison: «J’aurais revu ma mère.»
Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne reviennent pas, j’aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu’il ne m’avait plus.
Tant d’appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours l’inexorable silence, le silence de la mort.
12 juillet.
J’aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de la forêt; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour s’envelopper d’ombre. À l’horizon les nuages pâlissent. On dit beau comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux lorsqu’ils se teignent des feux du soir! Tantôt en admirant ces groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l’amour de Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière en pénétrant de sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.
Lorsqu’il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon beau jardin—ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les amoureux seuls y devraient entrer.
C’est charmant d’entendre les oiseaux s’appeler dans les arbres. Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne avec des airs de torrent, coule ici si doux; c’est plaisir de suivre ces gracieux détours. On dirait qu’il ne peut se résoudre à quitter le jardin; j’aime ce faible bruit parmi les fleurs.
«Les images de ma jeunesse S’élèvent avec cette voix: Elles m’inondent de tristesse Et je me souviens d’autrefois.»
13 juillet.
Mon serin s’ennuie; il bat de l’aile contre les vitres.
Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer Qui ne connaît cette souffrance? Qui ne s’est heurté à des bornes douloureuses? Qui ne connaît le tourment de l’impuissante aspiration?
15 juillet.
J’ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m’a fait plaisir à signer. Qu’aurais-je fait de cette propriété? Je suis déjà trop riche peut-être, et d’ailleurs si sa mort eût été moins prompte, mon père, j’en suis convaincue, aurait laissé quelque chose à sa jolie filleule qu’il affectionnait. Pour elle, cette ferme, c’est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c’est l’avenir assuré. Aussi sa joie est belle à voir.
16 juillet.
Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir, un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne sont pas peu fiers.
Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche, et le joli chapelet bleu qu’elle porte en guise de collier. Paul commence à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à dîner, et les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui s’entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables enfants m’apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles. Marie conte fort bien leurs petites aventures.
L’autre jour, en allant chercher leur vache, ils s’étaient assis sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre allongea sa tête hideuse de dessous la roche.
Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir; mais Paul conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il marcha résolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant qu’elle s’est trouvée si près d’un nid de couleuvres.
Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions d’un héros. «Il n’a peur de rien», dit-elle avec conviction, et Paul triomphe modestement.
J’aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent intéressées; aussi pour l’ordinaire je ne leur donne qu’un peu de vin pour leur grand’mère. Ils s’en vont contents.
20 juillet.
Le jour éclatant m’assombrit étrangement, mais j’aime le demi-jour doré, la clarté tendre et douce du crépuscule.
Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement me revient avec une force nouvelle. Par moment, j’éprouve un besoin absolument irrésistible de revoir et d’entendre Maurice. Il me faut un effort désespéré pour ne pas lui écrire: Venez.
Et fidèle à sa parole il viendrait…
21 juillet.
N’aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée.
Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus humble affection n’a-t-elle pas son prix?
Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que je ne fasse souffrir personne.
23 juillet.
Temps délicieux. Pour la première fois, j’ai pris un bain de mer, ce qui m’a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j’étais la première baigneuse du pays—la reine des grèves, disait Maurice.
Depuis mon deuil, je n’avais pas revu ma cabane de bains, ni cet endroit paisible et sauvage où j’étais venue pour la dernière fois avec Mina. Je l’ai trouvé changé. La crique a toujours son beau sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à fleur d’eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s’en va rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux vigoureux sapins dont j’aimais à voir l’ombre dans l’eau, minés par les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m’a fait faire des réflexions dont la tristesse n’était pas sans douceur. «Une montagne finit par s’écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés?»
25 juillet.
J’aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c’est-à-dire des forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr son mari presque sous ses yeux.
La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres, au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la chaux de sa pauvre demeure.