Annette Laïs

Paul Féval · Chapitre 7 sur 8

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Annette Laïs

Il me souvient que toute cette journée…

XL

CAPITULATION.

 

Il me souvient que toute cette journée je fus agité par une forte fièvre. J’éprouvai sûrement le contre-coup des émotions de ma pauvre Annette.

Annette saisit l’occasion aux cheveux.

Elle se leva résolument et essuya ses yeux d’un revers de main.

«Adieu, ma bonne et chère dame, dit-elle, adieu, monsieur le comte: je ne vous oublierai jamais.

—Nous allons avec toi, saperbleure!

—Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernières paroles sont ma condamnation.

En quoi? en quoi? s’écria ma mère. Voudrais-tu comparer….?

—Allons donc! l’interrompit mon père, la mésalliance du mâle est seule une déchéance.

—Et d’ailleurs, reprit la comtesse, ne t’ai-je pas tout dit? Quel rapport y a-t-il entre toi, pieuse comme un ange, et cette créature?

—Jarnicoton! s’écria mon père, enflammé par la contradiction, crois-tu me faire tourner comme une toupie? Il faut du monde ici, à table! Je veux aller chercher ce gaillard-là! Si le chevalier avait choisi un brin d’amour comme toi, Annaïc, j’aurais été capable….

—Ah! soupira ma mère, si nous avions ce bonheur-là!»

Annette était fort embarrassée. Parmi les lecteurs, il en est qui penseront que les choses tournaient en sa faveur. Ceux-là se tromperont. Annette avait compté déchirer le voile dans le paroxysme d’une grande émotion. Il fallait cela pour que son aveu fît péripétie. Ses batteries étaient arrangées pour amener une explosion d’enthousiasme et de larmes. La fantaisie des deux bonnes gens dérangeait tout. Ils faisaient trop de chemin en avant et brûlaient la consigne. Le train préparé pour l’embuscade était dépassé. Le drame rêvé ratait et faisait long feu comme un méchant vaudeville.

Mais Annette était un petit lion pour la bravoure. Dans la vie, comme à la guerre, les mauvaises positions sont celles où l’on gagne les batailles décisives. Annette s’écria:

«Vous ne me suivrez pas malgré moi, peut-être!

—Si fait, pardieu!» répondit mon père enchanté.

J’ai parlé de vaudeville; ma mère était le drame, mais mon bon père était le vaudeville incarné, la gaieté à tout prix, et n’en fût-il point! Avec lui peut-être que le drame eut échoué. Le vaudeville le saisit au collet.

«Tiens bon l’aviron, Manon, s’écria-t-il, embarque!

—Et si je vous disais…… commença Annette, épuisant au hasard sa dernière cartouche.

—Dis tout ce que tu voudras, Annaïc!

—Si je vous disais que je suis votre fille!»

Il y eut un silence. Ma mère crut et murmura:

«Enfant! que Dieu t’entende!

Mon père ne crut pas:

«A d’autres! à d’autres! fit-il. Je t’ai vue à la messe…. et communier…. A la sainte table, la comédienne serait devenue noire comme un charbon? Embarque!»

Ma mère serrait Annette contre son cœur et pleurait déjà toutes les pauvres larmes de sa joie, que mon père chantait encore.

«Allons donc! allons donc! On ne m’en passe pas! Je prends ton gaillard de mari pour ce qu’il est. Galeux qui s’en dédit! Embarque!»

Ce n’était pas pour rien qu’il avait la réputation d’entêtement la mieux établie qui fût dans tout le Morbihan.

La voix tremblante de ma mère dit à l’oreille d’Annette dans un baiser:

«Allons, à la grâce de Dieu!»

Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon père.

Selon le programme, on mangea la soupe à Auray. Mon père s’amusait comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes. Quelle conscience, à en juger par son appétit! Annette avait déjà tout le cœur de ma mère, bien qu’elles eussent échangé à peine quelques rares paroles depuis le départ, mais le brave homme restait profondément convaincu qu’on lui jouait une niche.

La voiture qu’on avait prise à Vannes dut rester à Auray. D’Auray au pont Lorois, les chemins étaient alors dans un état si sauvage qu’il fallait des véhicules d’espèce particulière. Annette et ma mère se serrèrent dans un petit cabriolet du genre appelé tapecul, sauf le respect profond qui est dû au lecteur, et il fut convenu que mon père suivrait à bidet. Jusqu’alors, tout avait marché à souhait; mais ici était l’écueil. Annette se sentit frémir quand le cabriolet tourna l’angle de la place d’Auray. Elle aurait voulu mon père à la portière.

«Il va venir tout à l’heure, lui dit ma mère, qui peu à peu rentrait dans son calme.»

Mais on sortit d’Auray et M. de Kervigné ne vint pas. La route se fit cahin caha. Ma mère disait toujours: Il va venir, et il ne venait point.

Il était l’exactitude même. Quel obstacle pouvait donc le retenir?

Le cabriolet venait de disparaître et mon père mettait fidèlement le pied à l’étrier, lorsqu’il se vit entouré tout à coup par les deux Bélébon et M. de Laroche, comme on appelait à pleine bouche l’ancien Potemkin de la présidente. Il valait bien cela. C’était tout à fait un homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban à sa boutonnière. Les Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et M. de Laroche, calme comme il convenait à un personnage de sa dignité, avait l’air près d’eux d’un homme d’Etat encanaillé par des électeurs.

Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue eut le mérite d’être courte.

«Monsieur le comte, dit-il, la comédienne a joué la comédie.»

Et les deux Bélébon éclatèrent de rire.

Mon père devint rouge jusqu’au blanc des yeux. Il avait bien dîné. A ce moment de la digestion, la colère lui était mauvaise.

Le sang qui se précipitait à son cerveau, engourdit sa langue pendant quelques secondes. Quand il put parler, il s’écria:

«Ce n’est pas vrai! La coquine n’aurait pas osé!

—Tiens bon l’aviron, Manon!» chantonna Vincent.

Mon père lui balafra le visage d’un violent coup de cravache. Le vieux Bélébon dit:

«Le gars n’est pourtant pas cause si l’on s’est moqué de vous.»

M. de Laroche ajouta:

«Le mariage est nul, l’interdiction est prononcée valablement. J’ai pris à Vannes un ordre de gendarmerie, en votre nom. La comédie aura le dénouement que vous voudrez.

—A cheval!» ordonna mon père, qui était en proie à une véritable rage, et que les gendarmes suivent!

Le jour s’en allait tombant. Au Magoër, nous étions servis les derniers de la commune: c’était l’heure du facteur. J’attendais des nouvelles d’Annette, assis sur le seuil de ma porte; les enfants jouaient autour de moi. Joson Michais avait fait le tour par le pont Lorois pour aller prendre des hameçons à Etel. La soirée était chaude et lourde, il me semblait que ma pensée pesait à mon front. Il y avait maintenant onze jours qu’Annette était absente: j’avais compté les heures. Dieu sait qu’elle n’avait point menti en disant à ma mère: «Mon mari souffre loin de moi.» Je souffrais à faire pitié; ces quelques jours m’avaient brisé comme une longue maladie.

Si l’on m’eût interrogé, cependant, sur la nature de mon supplice, je n’aurais su nommer aucune des navrantes angoisses qui seules sont connues pour déchirer le cœur de l’homme. Je n’étais pas même jaloux, car la jalousie m’eût tué comme un poison foudroyant. Je n’avais aucun doute concernant la constance d’Annette: il me semblait impossible qu’elle eût cessé de m’aimer ou que seulement sa tendresse pour moi fût diminuée. Mais elle n’était pas là, je ne l’avais pas; elle avait emporté ma vie et mon âme. Je pleurais en regardant les enfants; leurs sourires ne me consolaient point; je ne savais pas bien aimer sans elle. J’étais comme un mourant de la fièvre lente dans notre maison naguère si joyeuse et maintenant plus triste qu’un sépulcre.

Pendant que j’étais là, les mains croisées sur mes genoux et la tête baissée, un bruit de chevaux se fit dans le sentier qui monte à la route de Port Louis. Je tournai la tête de ce côté machinalement et je vis deux gendarmes qui passaient.

La présence d’un gendarme de Magoër est chose aussi rare et presque aussi solennelle que le passage d’un roi sur le pavé d’une préfecture. Les enfants et les femmes sortirent au devant des portes; moi je me replongeai dans mon engourdissement.

Au bout de quelques minutes, autre bruit de chevaux. Le crépuscule assombri me montra vaguement quatre silhouettes sur la route et un homme qui soulevait en courant un nuage de poussière.

L’homme était Joson Michais.

«Quoique çâ, me dit-il en arrivant et d’une voix altérée, y a du tâbâc, monsié el chevâlier!»

Je le regardai tout étonné. Ma pensée ne pouvait aller que vers Annette.

«As-tu de ses nouvelles? m’écriai-je. Y a-t-il un malheur?»

Joson retournait précipitamment nos ustensiles de pêche, jetés pêle-mêle dans un coin. Il hésita un instant entre une fouine ou foaine, emmanchée de long, pour harponner l’anguille sur fond de vase et un énorme basse croc, instrument destiné à lever le gros poisson dont le poids briserait la ligne.

«Faut pas mentir!» prononça-t-il avec emphase.

Puis il ajouta:

«Ej’ vas toujours en descendre un couple! C’est pas péché de démolir les gendarmes, aussi vrai que Dieu est Dieu!»

Je me levai, saisi d’une crainte vague. Joson s’était planté à mon côté, l’arme au bras.

«Monsieur le maire a dit comme ça, gronda-t-il, qu’avec les papiers qu’ils ont levés à Vannes, ils peuvent vous coller en prison….

—A Vannes?» répétai-je.

Les gendarmes avaient disparu, mais les quatre cavaliers approchaient et l’un d’eux était à plusieurs pas en avant des trois autres. En regardant celui-là, je crus rêver.

Une voix s’éleva qui tremblait de colère.

«Voilà donc où je devais vous retrouver, monsieur le chevalier de Kervigné!» dit-elle.

Mon père! C’était mon père!

«Quoique ça…. fit Joson Michais atterré.

«Ça ne fait point rien, reprit-il pourtant par réflexion, ej’ vas tout de même en descendre un couple!»

Et il bondit, brandissant son bass-croc.

Distinctement, j’entendis Laroche qui disait:

«Cas de légitime défense! Feu sur cette bête sauvage!»

Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche n’avait pas de bonheur dans les expéditions nocturnes. Je ne sais où s’égara la balle. Le bass-croc de Joson le mordit comme s’il eût été un congre et le jeta sur le sable où Vincent le rejoignit aussitôt. L’oncle Bélébon piqua des deux en pleine déroute, en criant:

«Gendarmes! à l’assassin! Gendarmes, faites votre devoir!»

Les gendarmes, en effet, postés derrière la dernière maison du village, arrivèrent au grand trot.

«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna mon père en me montrant du doigt.

Il faut bien, hélas! que je dise les choses telles qu’elles furent. J’étais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants s’étaient enfuis au coup de pistolet; je ne savais où ils étaient. Un gendarme me mit la main au collet; j’étais d’une force peu commune; je le repoussai d’un geste involontaire et il chancela, c’était le brigadier. L’autre tira son sabre.

«Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape à crocher les soldats marins! Y a du temps que j’ai envie d’en manger, un morceau de gendarme! Et houp!»

Je le saisis à bras le corps au moment où il allait crocher le brave soldat, et j’avoue que, dans cette bataille inégale, je n’aurais pas parié pour le sabre contre le bass-croc.

«Mon père, dis-je, vous n’avez que faire de gendarmes….

—Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s’était relevé. Montrez-vous, papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en votre vie!»

Mon père étendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres passèrent. Annette et ma mère, dont la voiture restait à Etel, venaient d’aborder en bateau. Annette me pressait déjà sur son cœur en pleurant. Ma mère, qui tenait nos enfants dans ses bras, les offrait, déjà victorieuse, à mon père.

«Qu’est-ce que cela! qu’est-que cela!» disait le bonhomme, essayant de retenir son courroux qui s’en allait.

Ma mère balbutia, parmi les baisers qu’elle prodiguait aux petits:

«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné? C’est mon petit Charlot! C’est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnête homme! Vas-tu te séparer de ta femme qui t’aime depuis trente ans? Moi, d’abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais, jamais!»

Mon père reculait. Ma mère était une grande dame quand elle voulait. D’un mot et d’un geste, elle écarta les gendarmes, tandis que Vincent, réduit au silence, dévorait sa rage à l’écart, étroitement surveillé par Joson, qui grandissait de trois coudées.

«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les pauvres chéris! Charlot! Juste le même âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes anges bien-aimés!»

Puis, caressante tout à coup comme une jeune femme:

«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervigné, mon mari. En m’épousant, tu as promis de me rendre heureuse….

—Saperbleure!…. commença mon père.

—Nous avons été trompés! As-tu confiance en moi? Notre fille Annaïc est noble dans son pays. Il n’y a pas si longtemps que les Kervigné étaient émigrés comme elle. Et le contre-amiral de Kervigné n’a-t-il pas joué la comédie à Londres pour avoir du pain? Tu l’aimais, notre Annaïc, avant de savoir qu’elle était à toi! Et pour la religion, penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prêtre? Eh bien! il est de son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La colère de Dieu est passée. Je veux notre maison bénie et tes derniers jours heureux!»

Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c’était son accent qui pénétrait. Vous ne l’auriez pas reconnue: la passion débordait de son cœur. Mon père résistait encore quoiqu’il eût à son insu les deux petits dans ses bras.

Comme il se roidissait, mon Philippe, qui était un gaillard, le regarda en face et prit ses cheveux gris à poignée.

«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui dit-il.

Et la petite Anna, rassurée, saisit ses joues entre ses petites mains caressantes.

«Saperbleure! murmura le bonhomme, Saperbleure!»

Annette et moi nous vînmes nous agenouiller à ses pieds. Il fronça le sourcil, il tourna la tête, il fit une grimace qui était peut-être très comique, mais dont le souvenir me met des larmes dans les yeux, puis il s’écria:

«Allons! René, garçon, à la soupe! Allume une chandelle et faisons la cotriade.»

La cotriade est aussi célèbre là bas que la bouillabaisse à Marseille. C’est toujours la soupe au poivre et au poisson. Bon appétit, bonne conscience.

L’instant d’après, nous ne formions plus qu’un seul groupe, un seul tas, devrais-je dire, où l’on riait, où l’on pleurait, où l’on s’embrassait.

«Quoique çâ, dit Joson, il y a quinze livres de poisson dans la marmite, faut dire la vérité. Puisque vous vous avez comporté bellement monsié Kervigné, je me refais votre domestique.»

Mon père lui donna un coup de poing qui fit sonner son dos comme un tambour.

«Va bien, pataud! répliqua-t-il. Ton rata va tomber dans mes bottes?»

Tout était dit. Les gendarmes avaient pris le large, M. Laroche et Vincent étaient je ne sais où; mais quand nous nous mîmes à table, l’oncle Bélébon, grand comme un héros d’Homère, sortit de terre et s’assit au milieu de nous, disant:

«Voilà donc les choses arrangées, à la fin! Qu’est-ce que je prêchais? Embrassez-vous, et que ça finisse. Et gai, gai, gai, nous en chanterons de belles, ma nièce. A ta santé, Kervigné, hein? Trois moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une… Eh! eh! si quelqu’un y trouve à redire à Vannes, je n’ai pas la langue dans ma poche!»