Au pays des ombres

Gallerne · Chapitre 2 sur 50

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Au pays des ombres

Chapitre Deux

 

Vincent eut à peine le temps d’ouvrir la porte que Julia se précipitait dans ses bras.

– Calme-toi, qu’est-ce qui se passe ?

– J’ai entendu des coups de feu.

– Je n’ai rien à voir là-dedans, j’étais juste dehors en train de fumer une cigarette…

– Je sais, mais tu ne revenais pas et c’est… c’est…

La fillette ne put contenir plus longtemps ses sanglots. Il la serra contre lui, tentant de la rassurer du mieux qu’il pouvait. Du menton, il désigna la veste suspendue à une patère derrière la porte.

– Mes papiers sont là.

Le lieutenant de police qui l’avait suivi, souleva le vêtement et en sortit son portefeuille. Le premier document visible était sa carte de police, et il la montra à ses collègues derrière lui. Les trois hommes se détendirent un peu.

– Ok, dit le premier. On peut visiter ?

Vincent haussa les épaules. Cette visite n’avait rien d’obligatoire, mais il se trouvait dans une situation suffisamment compliquée pour ne pas aggraver son cas par un refus qui pourrait lui être préjudiciable. Il accepta d’autant plus volontiers qu’il estimait en outre n’avoir rien à cacher.

Les policiers occupèrent son domicile. Le premier demeura près de lui, tandis que les deux autres investissaient la petite maison.

– Vous avez bu ? demanda celui qui était resté à ses côtés en désignant la bouteille de whisky et le verre vide sur la table du salon.

– Oui. C’est interdit ?

– Ça dépend de ce que ça peut vous pousser à faire.

– Vous voulez sentir mes mains ?

– On verra ça au commissariat.

– Ça ne peut pas attendre demain ?

– Je crains que non. Y’a quelqu’un pour s’occuper de la gamine ?

Julia leva vers lui un regard effrayé.

– Papa, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi veulent-ils t’emmener ?

– Ce n’est rien. Il y a eu des coups de feu. J’étais le premier sur les lieux, je suis le témoin principal. Ils ont besoin de mon aide. C’est la procédure normale. Je vais appeler Michel au cas où cela durerait un peu, pour qu’il vienne veiller sur toi.

– Non ! Ce n’est pas la peine. Je suis assez grande !

Douze ans, cela faisait tout de même un peu jeune, même s’il était vrai que Julia avait beaucoup mûri depuis un an.

– De toute façon, il n’aura pas le temps de venir. Il est à deux cents kilomètres d’ici. Le temps qu’il arrive, on sera déjà demain.

Vincent réfléchit. Julia avait raison. Michel était son meilleur ami et leur voisin dans la région parisienne. De quinze ans son aîné, il l’avait formé dans les années 90, dès son entrée dans la police. À l’époque, Michel avait déjà bien réussi dans le métier, et sans un faux pas que les « bœuf-carottes » ne lui avaient pas pardonné quelques années plus tard, il aurait pu encore monter dans la hiérarchie. Mais voilà, il avait eu l’imprudence de trop faire confiance à un indic, et l’Inspection Générale des Services n’avait rien voulu savoir. On avait parlé de corruption… Entre une procédure au tribunal et une lettre de démission, il n’avait pas hésité longtemps. Et il n’avait pas eu à regretter cette décision, même s’il l’avait prise à son corps défendant. Il avait retrouvé très vite du travail dans une société de surveillance, au moment où ce marché commençait à se développer. Financièrement, ce changement avait été un coup de maître.

Vincent lui avait conservé son amitié, n’ayant jamais été convaincu par les preuves avancées par l’IGS un peu trop influencée, à son avis, par le témoignage de l’indic. Michel avait bien tenté de l’attirer dans son entreprise en pleine expansion où il montait rapidement en grade, mais lui-même aimait trop le travail d’enquête et de lutte contre les gangsters pour se contenter d’un rôle de conseiller en sécurité pour sociétés anonymes, malgré une différence sensible de salaire. Plus âgé que lui, Michel avait pris sa retraite depuis peu, et disposait donc de tout son temps. Vincent savait que, même réveillé en pleine nuit, son ami n’hésiterait pas à sauter dans sa voiture pour lui rendre service. Mais il serait sans doute ressorti du commissariat avant son arrivée. Si les choses s’envenimaient, il serait toujours temps de l’appeler au petit matin et il pourrait être là avant midi. Entre temps, sa fille ne risquait pas grand-chose. Et puis, il n’y avait aucune raison pour que la situation tourne mal…

– D’accord, concéda-t-il. Mais tu fermes bien la porte, tu gardes ton téléphone près de toi et, s’il y a quoi que ce soit, tu m’appelles ou tu appelles le commissariat.

Il regarda le policier qui sortit une carte de sa poche et la tendit à l’enfant.

– Tiens, ça c’est mon numéro direct. Si tu ne pouvais pas joindre ton père, moi je serais là.

Vincent n’aima pas trop la façon dont l’agent avait dit ça. Mais il pouvait comprendre sa méfiance : on l’avait tout de même trouvé en train de fouiller une victime qui avait son adresse dans la poche.

– On y va ?

Vincent prit sa veste et l’enfila, puis récupéra son portefeuille. Il vérifia qu’il avait bien son téléphone portable et se pencha affectueusement vers sa fille. Elle avait les larmes aux yeux. Il déposa un baiser sur chacune de ses paupières.

– Courage, ma grande, je vais revenir vite !

Ce n’était pas la première fois qu’il abandonnait sa fille, mais d’habitude il y avait toujours quelqu’un à proximité pour veiller sur elle. À Nanterre, Michel remplissait cet office depuis son pavillon voisin d’où il lui était aisé de garder un œil sur ce qui se passait chez Vincent en son absence. Ici, la seule personne de leur connaissance était une vieille dame de l’autre côté de la rue. Mais il ne se voyait pas frapper à sa porte en pleine nuit pour lui expliquer que la police l’emmenait et qu’elle devrait héberger sa fille en attendant son retour.

Julia l’étreignit avec une force dont il ne l’aurait pas crue capable.

– Je t’aime.

– Moi aussi je t’aime, bout de chou.

Elle opina, trop émue pour en dire davantage. Il l’embrassa à nouveau et se redressa alors que le policier derrière lui commençait à se montrer impatient.

– Allons-y, messieurs, j’ai hâte de voir comment vous êtes installés.

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