Au secours d'une damoiselle
Chapitre 1
Devon, décembre 1234
Une pluie brumeuse tombait sur la vallée boisée, en un voile d’humidité qui assombrissait les branches des chênes dénudés et décorait de gouttelettes scintillantes le jaune orangé des feuilles craquantes étalées sur l’herbe mouillée. En tendant l’oreille, l’on pouvait entendre le bruit de sabots qui se rapprochaient du château d’un pas déterminé.
Lady Cecily d’Okeforde s’écarta brusquement de la fenêtre, le cœur battant. Une désagréable onde de panique traversa son corps svelte et un goût nauséeux remonta dans sa gorge. Elle avait espéré que les conditions météorologiques exécrables – cette pluie dure et glaciale – auraient dissuadé Simon de Doccombe. Mais non. Aujourd’hui encore, il était venu. La persistance de cet homme allait avoir raison d’elle. Pourquoi ne pouvait-il pas attendre chez lui que l’enfant vienne au monde ? Était-il au courant de la vérité ? Les murmures d’un serviteur ou d’un chevalier lui étaient-ils parvenus aux oreilles ? Cecily serait-elle pendue, aux côtés de sa mère et de sa sœur, si leur secret venait à être mis au jour ?
Une boucle de cheveux châtain cendré s’était échappée des confins de son voile blanc et elle la glissa sous le tissu d’une main tremblante. Détournant le regard de l’extérieur, Cecily pivota et s’adossa au rebord de pierre.
— Il est de retour, déclara-t-elle.
Ses yeux vert clair se ternirent et prirent un aspect vitreux à l’idée de ce qui l’attendait. Elle releva la tête vers sa mère, Marion, assise sur un tabouret en bois au pied du lit à baldaquin.
Cette dernière dévisagea son aînée avec froideur et une expression de mépris balaya ses traits.
— Qu’il ose approcher une fois de plus de l’entrée du château et les gardes le repousseront, déclara-t-elle d’un ton dur, les lèvres pincées en une moue désapprobatrice. Jusqu’à présent, ils ont réussi à le maintenir à distance.
Marion se tourna vers Isabella qui était étendue sur le lit et respirait avec difficulté. Elle se pencha au-dessus des fourrures pour lui éponger le visage à l’aide d’un linge mouillé. Quelques gouttes d’eau roulèrent sur le front fiévreux de sa benjamine et vinrent se perdre sur la taie d’oreiller en lin, mais la jeune femme ne se réveilla pas. Marion effleura la joue chaude de sa fille et lui serra la main dans un geste d’encouragement. Du bout des doigts, elle toucha la chemise de nuit humide de transpiration de la future mère.
— L’enfant va naître aujourd’hui. Cette nuit, tout au plus. Pour lors, notre avenir sera sécurisé. Mon petit-fils héritera de ce château et du domaine sur lequel il se trouve, et il n’y a rien que cet homme puisse faire pour empêcher cela.
— En êtes-vous sûre ? demanda Cecily avec une pointe d’inquiétude dans la voix. Ne pensez-vous pas que Lord Simon soupçonne quelque chose ? Pourquoi reviendrait-il au château jour après jour, si ce n’est pour essayer de nous coincer ?
Elle fit un pas vers la couche, la traîne de son bliaud émeraude en velours de soie bruissant derrière elle sur le plancher en orme poli, et s’assit sur les fourrures, les bras enroulés autour de la colonne du lit en bois.
Face à elle, sa mère haussa les épaules. Au-dessus de son voile, son fronteau en or refléta l’éclat de l’unique bougie qui brûlait dans la pièce.
— S’il y parvient, alors vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même.
Sur ces mots, elle baissa ostensiblement le regard sur le ventre de Cecily, artificiellement arrondi par l’oreiller en plumes dissimulé sous sa cotte-hardie en laine.
— C’est que vous aurez fait une erreur quelque part ou laissé échapper des paroles malvenues, conclut Marion en relevant la tête.
Ses iris verts lancèrent un éclair.
— J’ai fait très attention, mère, rétorqua Cecily en la fixant sans ciller.
La lueur de haine qui scintillait dans les yeux de sa mère ne lui avait pas échappé. Comment Marion pouvait-elle entretenir une telle rancœur après si longtemps ? Raymond, le frère de Cecily et d’Isabella, était décédé depuis plus de dix ans, et pourtant Marion refusait de pardonner à sa fille pour les ravages qu’elle avait causés. À la mort du père de Cecily, leur famille ne comptait aucun héritier mâle et leur domaine était revenu au frère du défunt. Lui et sa nouvelle épouse, une Française, avaient mis Marion et Isabella à la porte de chez elles et les deux femmes s’étaient réfugiées chez Peter d’Okeforde. Cecily allait-elle devoir se confondre en excuses jusqu’à la fin de sa vie pour ne pas avoir donné de fils à Peter ?
— Je l’espère sincèrement, commenta Marion d’une voix empreinte d’une colère creuse.
Cecily posa une main sur la protubérance en velours de soie sur son ventre.
— Je déteste mentir.
Elle releva le regard vers sa mère en battant des cils.
— C’est mal, ajouta-t-elle.
— Et c’est tout aussi mal de ne pas avoir engendré d’héritier pour votre cher mari avant qu’il nous quitte, rétorqua Marion en retour. Dieu sait ce à quoi votre père et moi-même avons dû avoir recours pour persuader cet homme de vous épouser ! La vie est injuste, Cecily. C’est le moins que vous puissiez faire après…
Cecily leva une main, luttant contre la vague de culpabilité et de chagrin qui gonflait dans sa poitrine. Elle secoua la tête avec véhémence en se mordant l’intérieur des joues.
— Nay, ne dites rien, mère. Je sais parfaitement ce que j’ai fait.
— Et souvenez-vous, Cecily, que je vous dirai où se trouve William, quand toute cette histoire sera finie.
Une expression désapprobatrice balaya le visage de Marion et ses lèvres se retroussèrent en une moue dédaigneuse.
— En fin de compte, nous aurons toutes les deux obtenu ce que nous désirons.
William. Sa mère avait craché ce nom à la consonance familière comme s’il s’agissait d’un déchet. Ce garçon avait été son ami et Cecily aurait peut-être même pu l’épouser, si Marion ne l’avait pas chassé avant de la fiancer de force à Peter d’Okeforde. Du jour au lendemain, William et son doux sourire qui parvenait toujours à éclairer les journées mornes de Cecily avaient disparu, alors que le jeune homme vivait parmi eux depuis des années. Et Marion refusait de lui dire où il était parti.
— Maintenez encore le subterfuge pendant quelques jours, Cecily. Et prenez garde à ne pas commettre d’impair.
— Qu’en pensez-vous ?
Simon, Lord de Doccombe, resserra les pans de son épaisse cape sur ses épaules et donna un petit coup de talon dans les flancs de son cheval pour l’inciter à se réfugier sous un bosquet qui les protégerait de la pluie incessante. Les chevaliers qui l’accompagnaient l’imitèrent et vinrent se positionner en arc de cercle devant lui. Des volutes de buée chaude s’échappaient des narines des équidés, blanchissant l’air froid et humide autour d’eux.
D’un serrement de genoux, Lachlan de Drummuir guida sa monture pour contourner les jeunes bouleaux effeuillés. Les troncs clairs des arbres contrastaient avec l’obscurité ambiante et se ramifiaient en un treillage chantourné de branches rachitiques tournées vers des cieux gris souris. Lachlan sourit à son ami et son visage se détendit.
— J’en pense que j’aurais dû rester confortablement installé dans l’un des fauteuils de votre Grande Salle, les doigts de pieds en éventail devant un bon feu de cheminée.
Il s’esclaffa et tira les rênes de sa jument pour venir se placer à côté de l’étalon de Simon. Une ombre douloureuse traversa les traits anguleux de ce dernier.
— Pardonnez-moi, Lachlan. J’aurais dû me montrer plus prévenant, dit-il en portant une main à son front d’un air consterné. Êtes-vous certain d’être en état de faire le voyage ? Vous vous remettez tout juste de votre affection.
Il dévisagea Lachlan avec attention, probablement à la recherche de signes de sa convalescence.
— Grand Dieu, Simon, si j’avais dû rester une journée, que dis-je, une minute de plus dans ce lit, je crois que j’aurais assassiné votre médecin.
Une étincelle malicieuse dans ses iris bleus, Lachlan passa une main dans sa chevelure chatoyante à laquelle la pluie avait donné une teinte cuivrée.
— Merci, du fond du cœur, de m’avoir ramené de France et de vous être occupé de moi, mais je vous assure que je suis en bonne voie de me rétablir entièrement.
— Comment va votre blessure, à présent que vous êtes sur une selle ? s’enquit Simon.
— Pas trop mal.
Pas trop bien non plus, à vrai dire. La longue ligne de points de suture qui lui barrait la cuisse se faisait sentir à chacun de ses mouvements, mais jamais il ne l’aurait avoué à Simon. Plus vite il prenait la route, mieux il se porterait et peu importait la douleur qui le tiraillait.
— Je comprends que vous vouliez rentrer chez vous, après toutes ces années loin de votre famille, dit Simon en repoussant les cheveux mouillés qui lui tombaient devant les yeux.
Famille. Le mot résonna aux oreilles de Lachlan pendant plusieurs secondes. Il n’avait pas revu ce qu’il lui restait de famille – un oncle, son épouse et leurs enfants – depuis si longtemps. Le frère de son père était monté en Écosse pour le récupérer après ce terrible jour où ses parents et sa sœur avaient trouvé la mort, et il l’avait élevé comme son fils depuis l’âge de huit ans, au milieu de ses cousins. Ils étaient sa seule famille, désormais.
Lachlan se redressa sur sa selle en grimaçant légèrement quand les filaments de boyau qui retenaient les bords de sa plaie tirèrent sur sa peau.
— Je suis sûr qu’ils seront heureux de me voir, mais je ne peux m’attarder chez eux. Je dois retourner dans le Nord.
— Avez-vous l’intention de venger la mort des vôtres ?
— Et de récupérer ce qui m’appartient : le château et les domaines de Drummuir.
— Après tout ce temps ?
— La bénédiction du roi m’accompagne. Je reprendrai ce qui me revient de droit des mains de ces damnés Macdonald, quoi qu’il en coûte.
Simon serra ses rênes dans sa main gantée ; son cheval s’ébroua gentiment.
— N’est-il pas surprenant de voir à quel point nos situations se ressemblent, Lachlan ? Nous voulons tous les deux nous réapproprier notre propriété.
Il leva le regard vers les murs trempés de pluie et la grande porte aux rivets de fer qui se dressaient au sommet de la motte castrale.
— Mais je ne veux pas vous retenir ici, Lachlan. Je vous en prie, partez si vous le souhaitez.
— Je serais incapable d’arriver à destination dans l’état où je suis, admit Lachlan. Je n’atteindrais même pas le domaine de mon oncle. Ma jambe me fait trop souffrir. Vous allez devoir me supporter quelques jours encore, pendant lesquels je tâcherai de me montrer utile.
— Vous pouvez m’aider à franchir ces remparts. Je ne demande rien de plus.
— C’est le moins que je puisse faire, après tout ce que vous avez accompli pour moi.
Lachlan reporta son attention sur son ami.
— Vous m’avez ramené de France et vous avez pris soin de moi.
Un sentiment d’irritation gonfla dans sa poitrine. Il s’était trouvé blessé lors d’une escarmouche sans importance au cours de laquelle une lame lui avait entaillé la cuisse. Pas une grande bataille, non. Seulement une bande de mercenaires inexpérimentés qui avait décidé de s’en prendre au village. Persuadé qu’il gagnerait le combat en deux ou trois coups d’épée, Lachlan s’était montré négligent, inattentif. Il ne portait même pas sa cotte de mailles !
— Ce fut un plaisir de profiter de votre compagnie, en dépit de votre blessure.
Simon secoua la tête avant de poursuivre.
— Et d’entendre vos conseils avisés. Je suis à court d’idées, voyez-vous. Mes requêtes auprès du roi sont tombées dans l’oreille d’un sourd. Il ne m’aidera pas. Combattre les Français l’intéresse plus que de m’écouter me lamenter sur mon infortune. Et pourtant, il a décrété que les jeunes veuves devaient se remarier et a saisi leurs terres pour les rendre à leurs héritiers légitimes.
Il essuya la pluie de son visage du revers de sa main gantée.
— C’est tellement injuste ! La noce venait à peine d’avoir lieu ! Le château, le domaine…
Il balaya d’un grand geste du bras les carrés de pâturages qui s’étalaient au pied des collines.
— Elle a hérité de tout à sa mort.
— Combien de temps sont-ils restés mariés ?
Lachlan leva le regard vers le château perché sur un affleurement rocheux d’un côté de la vallée boisée. Au-delà, à peine visible derrière le voile de brume grise, on distinguait la lande, vaste plateau de tourbes marécageuses et de cours d’eau rapides.
— Trois mois ! C’est à peine si l’on peut considérer qu’ils formaient un couple. Peter a quitté Okeforde pour rejoindre le roi dans sa campagne en Bretagne, peu après la cérémonie. Mais elle s’est arrangée pour tomber enceinte avant cela, la maligne !
— Est-il décédé en France ?
— Aye, une vilaine blessure à la tête. Il n’a jamais vraiment repris connaissance.
Le cuir de la selle couina quand Simon se pencha en avant, les lèvres pincées.
— Elle s’est occupée de lui, bien sûr, mais je ne suis pas certain qu’elle ait pleuré sa mort bien longtemps quand il a quitté ce monde. Si ce n’était pour l’enfant qu’elle porte, je suis sûr que le roi aurait trouvé le temps d’entendre ma demande.
— Le bébé de Peter d’Okeforde héritera de tout.
Simon sourit, les sourcils levés.
— Mais seulement si c’est un mâle. J’ai donc encore une chance de récupérer ce qui me revient de droit.
— L’as-tu déjà rencontrée ?
— À l’enterrement de mon frère, uniquement, il y a des mois de cela. Ses gardes ne me laissent pas franchir le portail. Moi, Simon de Doccombe, qui ai grandi dans l’enceinte de ce château ! Elle les paye grassement pour leur loyauté, avec l’or qu’elle puise dans les coffres qui devraient me revenir !
Sa voix s’éleva, pleine de désespoir.
— Je ne la laisserai pas s’en sortir aussi facilement ! Et si le roi refuse de m’aider, alors je me débrouillerai par mes propres moyens. Le problème, c’est que les sentinelles reconnaissent ma tête, désormais.
— Mais ils n’ont jamais vu la mienne, répondit Lachlan en esquissant un lent sourire.
— Exactement.
— Isabella ! Vous m’entendez ?
Inquiète, Cecily se hissa sur les genoux à côté de sa sœur. Le matelas s’enfonça légèrement sous son poids. Penchée dans la semi-obscurité, elle secoua gentiment les épaules d’Isabella.
— Isabella ! répéta-t-elle, paniquée. Ouvrez les yeux ! Parlez-moi !
L’aube approchait. De faibles rais de lumière grise pénétraient déjà dans la chambre, illuminant le rouge sombre des rideaux de velours qui entouraient la couche et le plancher en bois d’orme poli. Dehors, la pluie tombait en spirales folles malmenées par le vent déchaîné. La cloche de la chapelle avait sonné minuit alors que la mère de Cecily venait de s’endormir sur le lit gigogne près de l’âtre et un silence paisible était descendu sur la pièce. Le feu avait fait danser ses flammes dans la grille du foyer, baignant les murs crépis d’une lueur rose orangé. Avec un soupir de soulagement, Cecily avait ôté le coussin honni de sa cachette sous sa robe et s’était allongée à côté de sa sœur.
Mais quelque chose l’avait réveillée.
Était-ce l’aube qui pointait à travers la fenêtre ? Ou un changement dans la respiration d’Isabella ? Elle n’en était pas certaine. Ce dont elle était sûre, en revanche, c’était que sa sœur la fixait d’un regard vide et sans éclat dans l’obscurité. Sa peau était moite, brillante, d’une teinte anormalement pâle. Étalée sur l’oreiller, sa chevelure blonde humide de sueur était sombre, telles des algues abandonnées par la marée sur le sable blanc.
Un faible souffle sifflant s’exhala des lèvres sèches d’Isabella. Un murmure. Cecily se pencha en avant et l’haleine âcre de sa sœur lui monta aux narines. Le bébé était-il sur le point de naître ? Le travail ne semblait pourtant pas avoir commencé. Cecily ne connaissait que peu de choses en la matière, mais elle savait que la naissance d’un enfant impliquait une grande douleur et beaucoup de cris. Pourtant, Isabella était calmement allongée sur sa couche et, en dépit de son regard affolé, rien ne semblait la tourmenter.
— Mes eaux… , balbutia-t-elle. Je suis trempée.
Cecily se détendit.
— Je crois que c’est normal, dit-elle en adressant à sa sœur un sourire rassurant.
Elle repoussa une mèche moite collée sur la joue d’Isabella.
— J’ai envie de me lever, Cecily. Je n’en peux plus de rester alitée. Voulez-vous bien m’aider ?
Les doigts rigides d’Isabella agrippèrent l’avant-bras de Cecily.
— Bien sûr, répondit-elle en s’empressant de descendre du lit.
Elle repoussa les fourrures et le drap de lin des jambes d’Isabella, et ne put retenir un hoquet horrifié.
Sous les cuisses de sa sœur, une mare de sang était étalée sur le matelas, sombre et gigantesque dans la faible lueur matinale. La chemise de nuit d’Isabella lui collait au corps en un amas de tissu mouillé. La vue était terrifiante, mais Cecily refusa de laisser échapper le cri de panique qui lui remontait dans le gosier.
— Mère, appela-t-elle d’une voix pressante. Mère, réveillez-vous ! Je crois que l’enfant arrive !
— Je vous en prie, aidez-moi, insista Isabella. Je veux me lever.
De ses doigts glacés aux phalanges blanchies, elle serra le poignet de Cecily et se redressa sur un coude. Lentement, péniblement, elle s’assit sur la couche. Cecily pivota pour tenter de dissimuler à sa vue l’horrible scène qui se déroulait entre ses jambes, mais Isabella baissa le regard et se mit à crier.
— Dieu ait pitié de nous !
Cecily se retourna. Leur mère s’approchait du lit tout en nouant son voile sous son menton. D’un geste habile, elle glissa ses cheveux sous le tissu et coinça fermement le tout à l’aide de son fronteau en argent.
— Pour l’amour du ciel, Cecily, pourquoi ne m’avez-vous pas réveillée ? Allez chercher l’accoucheuse. Tout de suite !
— Auriez-vous perdu l’esprit ? rétorqua Cecily en plissant les yeux. Je ne peux pas sortir, même avec le coussin sous ma robe. Je suis censée être en plein travail !
Sa mère la dévisagea un instant de ses yeux verts, l’air paniqué.
— Alors j’irai trouver Martha, s’empressa-t-elle de répondre en attrapant son châle au pied du lit. Elle est la seule qui sait où habite l’accoucheuse.
Marion se précipita vers la sortie et referma la porte derrière elle.
Sans attendre, Cecily se dirigea vers le coffre sous la fenêtre et ouvrit brusquement le couvercle qui claqua contre le mur crépi. Penchée en avant, elle fouilla à la hâte parmi les linges qui s’y trouvaient et en sortit une pile de draps. Son précieux paquet roulé en boule contre son ventre plat, elle retourna au pas de course au chevet d’Isabella et tira les fourrures au pied du lit en retenant une grimace de dégoût à la vue de la mare de sang qui prenait de l’ampleur sur le matelas.
Isabella sanglotait, à présent, et sa respiration entrecoupée de hoquets faisait tressauter sa poitrine. Cecily posa une main rassurante sur son épaule.
— Écoutez-moi, Isabella. Je vais vous soulever les jambes pour faire cesser le saignement. Vous m’entendez ? Mère est partie chercher Martha qui ira trouver l’accoucheuse. Elle sera de retour très vite.
Avec précaution, Cecily glissa la pile de draps sous les cuisses d’Isabella qui tendit un bras vers elle et enroula ses doigts froids autour de son poignet.
— Je suis tellement désolée, Cecily, murmura-t-elle. J’ai été stupide. Je n’aurais jamais dû…
Elle porta une main tremblante à son front pâle.
— Je n’aurais jamais dû tomber amoureuse, chuchota-t-elle d’une voix à peine audible.
Elle battit des cils, ferma les paupières et son bras retomba à côté d’elle, inerte.
— Non ! Ne dormez pas !
Cecily la prit par les épaules et la secoua.
— Isabella ! Parlez-moi !
Sa sœur ouvrit les yeux en grimaçant.
— C’est bien, dit Cecily en caressant la tempe chaude d’Isabella du dos de la main. Maintenant, écoutez-moi bien. Vous n’avez rien fait de mal, très chère. Vous étiez fiancée à Guillame.
Une larme roula sur la joue d’Isabella.
— Oui, c’est vrai. Mais je n’aurais pas dû partager ma couche avec lui avant notre mariage. Et maintenant… Maintenant il est mort et il ne connaîtra jamais son enfant.
Mais au moins notre mère est heureuse, songea Cecily. Ce bébé, si c’est un garçon, est la clé qui nous permettra de rester au château et d’assurer notre avenir.
— Ne dites pas de sottises, la contredit-elle. Ce petit sera toujours là pour vous rappeler l’amour que vous avez connu au côté de Guillame.
Dans son dos, la porte claqua avec violence. Marion se tenait sur le seuil, la respiration courte, ses joues émaciées rougies par l’effort.
— Je n’arrive pas à trouver cette idiote de Martha. Elle a dû se rendre au village pour voir sa famille !
Elle pénétra dans la pièce en quelques enjambées, les bras tendus vers Cecily, en agitant les doigts devant elle telle une forcenée.
— Vous courez plus vite que moi. Allez chercher l’accoucheuse et vite !
Elle jeta un regard anxieux en direction d’Isabella qui était allongée sur le lit, pâle comme de la cire.
— Il est encore tôt. Tout le monde dort. Si vous croisez quelqu’un, cachez-vous. Prenez garde à ce que personne ne vous voie !
Elle fourra une cape roulée en boule dans les bras de Cecily et la tira vers la porte.
— Nous ne pouvons pas gérer ce… ce saignement toutes seules ! Courez, Cecily, aussi vite que vous le pourrez. Ramenez Greta. Elle est la seule à connaître notre secret. J’ai acheté son silence ; elle ne nous trahira pas.
Cecily enroula le vêtement autour de ses minces épaules et attacha les minuscules boutons de bois de ses doigts tremblants. Sa mère la poussa hors de la chambre et elle se retrouva dans l’obscurité silencieuse de la cage d’escalier. Une main sur le mur de pierre rigueux, elle descendit les marches aussi rapidement et discrètement que possible et se faufila à l’extérieur sans un bruit.
À son grand soulagement, la cour pavée du château était déserte.
La pluie lui gifla le visage, telles des aiguilles glacées contre ses joues en feu, et une bourrasque souleva l’ourlet de sa cape dans son dos. Cecily frissonna et resserra les pans de son habit sur sa poitrine tout en longeant le mur d’enceinte d’un pas vif. Dans sa hâte de porter secours à sa sœur, elle avait oublié d’enfiler une paire de chaussures. Ses souliers en cuir de chevreau et ses bas de soie ne lui étaient d’aucune protection contre les pavés inégaux et les flaques qui parsemaient le sol, et elle se dirigea vers le pont-levis, les pieds aussi trempés que s’ils avaient été nus. Pas étonnant que personne ne soit encore debout. Le temps était épouvantable.
D’épais verrous de métal maintenaient les portes du château fermées, mais une entrée plus petite avait été découpée dans les hautes planches de bois aux rivets de fer. Après avoir jeté un coup d’œil alentour et s’être assurée que la cour était déserte, elle tourna la poignée en fer forgé de l’étroite sortie et se faufila à l’extérieur de l’enceinte. Le doute s’empara momentanément d’elle, bien vite remplacé par une détermination et une énergie nouvelles ; Isabella était en danger et il en allait de sa responsabilité de ramener de l’aide. Rien d’autre n’importait en ce moment précis. De plus, les plis de sa cape couvraient suffisamment son ventre pour dissimuler la vérité.
Un courant d’air s’engouffra sous l’ourlet de sa robe et le tissu volumineux de ses jupes lui fouetta les jambes. En contrebas, dans la vallée fluviale, les cimes des arbres se balancèrent sous la force des bourrasques. Des feuilles mortes tourbillonnèrent autour de son corps menu quand elle franchit le pont qui surplombait les douves et elle descendit la colline d’un pas souple et hâtif, sans prendre la peine d’éviter les innombrables flaques de boue qui se dressaient sur son chemin, bien décidées à s’insinuer dans ses souliers.
Dans de pareilles conditions, la route la plus sûre vers le village était le sentier rocailleux flanqué d’arbres qui contournait les pâturages en longeant le rivage, mais cela prendrait trop de temps. Traverser les bois, puis la rivière par les pierres de gué serait plus rapide. Cecily se mordit la lèvre, inquiète. La pluie avait certainement fait monter l’eau, mais le passage serait-il infranchissable ? Probablement pas. Elle pouvait se mouiller les pieds. Ses souliers étaient déjà trempés ; le reste de son corps suivrait bien assez tôt.
Elle se hâta vers la forêt. À chacun de ses pas, de hautes herbes s’accrochaient à sa robe dont l’ourlet en soie était désormais taché de boue. Cecily n’y prêta guère attention ; tout ce qui lui importait, c’était de trouver de l’aide pour secourir Isabella. Quand elle atteignit le bosquet, ses poumons étaient en feu. Les arbres se balançaient violemment au gré du vent, claquant leurs ramures d’un air menaçant sous les cieux. Leurs dernières feuilles se détachèrent, emportées par les bourrasques tourbillonnantes. Quelques branches craquèrent et s’écrasèrent au sol. Tête baissée, Cecily poursuivit sa route en priant le ciel pour qu’aucune ne lui tombe dessus. Le sentier tapissé de feuilles dorées qu’elle foulait la mènerait aux pierres de gué et elle le suivit d’un pas confiant.
Lachlan donna un autre coup de poing dans son oreiller de plumes et le roula en boule pour tenter de trouver une position plus confortable. Il s’allongea sur le ventre, puis roula sur le côté. Ce n’était pas mieux. Irrité, il s’assit sur le lit en massant de ses doigts musclés la peau froncée de part et d’autre de sa cicatrice douloureuse. Le sommeil lui échappait. Son corps tout entier vibrait d’énergie. Il en avait assez de rester alité dans le manoir de Simon. Sa convalescence forcée lui donnait l’impression d’être enchaîné au mur. Il voulait se lever, sortir se promener, être en mesure de monter à cheval sur de longues distances, retourner en Écosse et se battre pour récupérer ce qui lui revenait de droit.
Repoussant les fourrures, il se mit debout, claudiqua jusqu’à la fenêtre et jeta un coup d’œil à l’extérieur par les interstices des volets. Le vent mugissait, se faufilant de temps à autre à travers les lattes de bois avec un sifflement étrange. Il pleuvait à verse. À l’est, les premières lueurs grises de l’aube pointaient à l’horizon. Le champ de bataille lui manquait. Voilà pourquoi il ne parvenait pas à fermer l’œil. À l’époque, esseulé, endeuillé et rongé par la culpabilité, il avait suivi les conseils de son oncle et s’était lancé corps et âme dans la profession de chevalier. Il avait cru, au plus profond de lui, que la fureur des combats menés sous la bannière d’un lord ou d’un roi suffirait à noyer les souvenirs du passé, voire à les effacer de sa mémoire.
Il avait croisé le fer maintes fois et pourtant les images étaient toujours présentes dans son esprit, aussi vives et destructrices que si elles s’étaient déroulées la veille. Les horreurs de ce qu’il avait vécu hantaient encore ses rêves et ses pensées, même de jour, et il ne les supportait plus. Il en était arrivé à la conclusion que la seule manière de s’en débarrasser était de retourner en Écosse et d’affronter ses ennemis. S’il n’y avait pas eu cette fichue blessure à la jambe, il y serait déjà.
Ses vêtements froissés étaient posés sur une malle en bois de chêne au pied du lit. Par-dessus la chemise qu’il avait gardée pour dormir, il enfila son caleçon en lin, ses braies en laine et un surcot à manches longues qui lui arrivait à mi-cuisses, puis s’empara de son épée dont il admira les pierres semi-précieuses serties dans la garde, avant de reposer l’arme sur le coffre. Il sortait simplement faire un tour ; il n’avait pas besoin de son arme. Après avoir jeté sa cape sur ses larges épaules et enfilé ses bottes en cuir, il sortit de la chambre.
D’un pas inégal, sans jamais peser de tout son poids sur sa jambe gauche, il traversa l’enceinte intérieure du château en luttant contre les bourrasques bien décidées à ralentir sa progression. L’air vif et frais lui emplit les poumons et le revigora, chassant d’un souffle la léthargie abrutissante qui avait élu domicile dans son cerveau. La résidence de Simon, conformément à ce dont un benjamin pouvait espérer hériter, consistait en un grand manoir fortifié par des remparts construits autour du toit, sur lesquels les gardes pouvaient se positionner en cas de siège. Elle était située à quelques milles à l’est du domicile familial de Simon, ce château d’Okeforde qu’il souhaitait à tout prix récupérer. Seule une forêt se dressait entre les deux propriétés.
Lachlan pénétra dans les bois sans prêter attention aux gouttes de pluie qui s’écrasaient sur ses joues. Sous la canopée, l’air était plus calme, le vent moins violent, ralenti dans sa course par les arbres centenaires. Les muscles de sa jambe le tiraillaient, mais la douleur était supportable ; marcher lui faisait du bien. Pour la première fois depuis huit jours, il reprenait des forces. Le ciel s’était considérablement éclairci pendant sa promenade ; il discernait désormais les troncs alentour, les branches qui s’entrecroisaient au-dessus de sa tête sous le ciel gris pâle et les terres boisées devant lui qui reliaient le château à la rivière en contrebas, dont le lit était gorgé d’eau après une nuit entière d’intempéries. Même à travers la végétation, il distinguait l’écume créée par les flots bouillonnants.
Un mouvement attira son attention. Un fantôme voletant dans les bois ? Non, c’était une femme, petite et mince, vêtue d’une tenue vert foncé, à peine visible derrière les arbres. Elle avançait le long du sentier avec détermination, d’un pas étonnamment rapide pour une silhouette aussi menue. Où allait-elle de si bon matin ? Vers la rivière, visiblement. Intrigué, Lachlan appuya une épaule contre un tronc et l’observa de loin. Une douleur lancinante pulsait dans sa jambe blessée.
Quand Cecily atteignit enfin l’orée du bois, laissant derrière elle les ombres tourmentées des arbres malmenés par le vent, elle se retrouva face à la rivière qui descendait la vallée.
Et s’arrêta net.
Le cours d’eau d’ordinaire plutôt paisible qui contournait les énormes pierres couvertes de mousse qui se dressaient sur sa route en serpentant gentiment vers le village, tantôt calme, tantôt plus rapide, était méconnaissable. Le courant déchaîné dévalait la colline, malmenant ses eaux écumeuses qui passaient désormais à une vitesse folle au-dessus de rochers à peine visibles sous ce gigantesque torrent de force.
Une vague de nausée monta à la bouche de Cecily et la panique la gagna. Fouillant dans son esprit à la recherche d’une solution, elle fut obligée d’admettre qu’elle n’en voyait aucune. Il était hors de question qu’elle fasse demi-tour et revienne sur ses pas pour emprunter le long sentier qui contournait les pâturages. L’image de la mare rouge sombre étalée sous les cuisses d’Isabella lui revint en mémoire. Elle se souvint des cris de sa sœur, de ses propres tentatives infructueuses pour arrêter le saignement. Il fallait absolument qu’elle traverse cette rivière. Il en allait de sa responsabilité. La vie d’Isabella en dépendait.
Cecily balaya le cours d’eau en furie du regard à la recherche des pierres de gué cachées sous les flots, ces grosses roches plates qui permettaient habituellement de rejoindre l’autre rive sans difficulté. Aucune corde ni balustrade n’étaient là pour la guider, mais Cecily savait où elles se trouvaient et, plissant les yeux, elle en distingua quelques-unes sous la surface verdâtre de la rivière qui dévalait la pente à toute allure. Ces grandes dalles planes la conduiraient jusqu’au village où elle trouverait l’accoucheuse qui sauverait sa sœur.
Elle se baissa pour ramasser une grosse branche qui lui servirait de support, puis s’assit au bord de la rive mouillée et plongea les pieds dans l’eau. Une petite voix s’éleva dans son esprit, lui intimant de se montrer prudente ; elle la renvoya d’où elle venait avec détermination. La rivière lui enserra les mollets, l’eau froide se fit tranchante contre sa peau et souleva l’ourlet de sa robe qui flotta à la surface en un tourbillon de tissu. Serrant les lèvres, Cecily planta fermement la branche dans les flots en colère et fit un pas hésitant en avant. Malgré la température glaciale, elle sentit une traînée de sueur lui couler dans le dos. Quand ses orteils se posèrent sur la pierre plate, elle remercia le ciel et plaça son deuxième pied à hauteur du premier. L’angoisse qui avait pris résidence dans son ventre se calma légèrement et ses nerfs se détendirent. Elle avait trouvé le gué.
— Nom d’un chien ! Avez-vous perdu l’esprit ?
La voix grave qui s’était élevée dans son dos la fit sursauter et elle tourna la tête pour en déterminer l’origine. Le cœur de Cecily s’emballa. Tous les muscles de son corps se contractèrent et elle manqua de perdre l’équilibre.
Un homme se tenait debout sur le rivage. Un étranger, grand et large d’épaules. La chevelure de l’inconnu détonnait derrière le rideau de pluie, vive et rousse comme la braise. Un surcot bleu foncé lui couvrait la poitrine, accentuant sa carrure d’athlète. Ses longues jambes fermement plantées dans l’herbe humide étaient vêtues de braies couleur fauve et chaussées de bottes en cuir qui lui arrivaient à mi-mollets.
Il inclina la tête sur le côté et dévisagea Cecily de son regard curieux, perçant, pénétrant. Sauvage. Bien qu’il se tînt à plusieurs pieds d’elle, Cecily comprit qu’il était le genre de personne qui ne cesserait de poser des questions jusqu’à obtenir satisfaction. Un homme qui ne se laisserait pas berner par des mensonges et des demi-vérités. Un homme qu’elle aurait préféré ne jamais rencontrer.
— Ne bougez pas ! ordonna-t-il. Je vais vous aider !
Il fit un pas vers elle.
— Non ! cria Cecily par-dessus le vacarme de la rivière. Laissez-moi ! Je n’ai pas besoin qu’on me prête assistance !
Seigneur, que faisait-il dehors de si bon matin ? Elle ne pouvait se permettre que quiconque la reconnaisse, pas même un inconnu. Il fallait qu’elle rejoigne l’autre rive, qu’elle mette le plus de distance entre cet étranger et elle, et au plus vite. Elle fit un pas non calculé en avant.
Et plongea dans les profondeurs des flots agités.
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