Aux armes d'Ortog

Kurt Steiner · Chapitre 1 sur 5

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Aux armes d'Ortog

Kurt Steiner

 

aux armes d’Ortog

 

Editions J’ai Lu

© Éditions Robert Laffont, S. A., 1975

En ce temps-là, tombait lentement sur l’univers de

l’homme une nuit mortelle où toute conscience allait s’engloutir. Aux mille points cardinaux de l’Espace s’enflaient, invisibles et vénéneux, les vents de désolation que la race avait déchaînés pour sa perte, et l’obscurité des âmes entravait les efforts de ceux qui avaient gardé ouverts les yeux de la raison…

Chant des Ordres Parfaits

Psaume IV

Verset 18

 

1

Le soleil venait de disparaître derrière les fougères arborescentes. De l’humus montait une vapeur où tourbillonnaient des mouches dorées, grandes comme la main.

Dâl s’arrêta au pied d’une haute sigillaire. Il regarda le brouillard pernicieux des bas-fonds végétaux et rabattit sur son visage le masque nocturne, le masque aux trois usages. Alors seulement il s’avança vers la combe, dans la direction d’où semblait provenir le barrissement.

Le masque réagissait au moindre photon. Opaque de l’extérieur, sa matière devenait transparente de l’intérieur, et plus que transparente, sensibilisait la rétine en lui envoyant mille particules lumineuses pour une seule reçue – toujours selon la trajectoire initiale. Il faisait de la nuit un crépuscule et du crépuscule un jour ensoleillé. Mais là ne s’arrêtait pas son rôle : le filtre dont il était pourvu détruisait les miasmes. Enfin, il constituait un bouclier contre les mouches.

Le barrissement reprit. Dâl atteignit l’essaim, et les insectes se jetèrent sur lui. En un instant, il en eut la tête couverte, ce qui gêna sa vision. Mais il eût été beaucoup plus qu’incommodé s’il s’était hasardé sans protection : armées de trompes aux abords coupants, les mouches crevaient les paupières, attaquaient la cornée, vidaient les orbites. Le berger les chassa d’un revers de main : elles ne s’attaquaient qu’aux yeux.

Il découvrit l’égaré derrière un bosquet de prêles. Le mégathérium, formidablement dressé sur ses pattes de derrière, présentait ses mâchoires à une créature hybride, plus haute encore que lui. Dâl décrocha le coagulant de sa ceinture, et en dirigea le faisceau sur la bête. Elle vacilla, puis tomba en faisant trembler le sol : l’arme déclenchait la transformation du fibrinogène en fibrine. Le système circulatoire entier devenait instantanément le siège d’une vaste embolie.

Le mégathérium resta dressé, puis il reprit sa position naturelle, flairant le cadavre. Dâl lui lança une motte de terre. La bête tourna vers lui sa gueule obscure, barrit, et pénétra dans la futaie à la suite du troupeau.

Il fallait se hâter. Les périls de la nuit rôdaient en silence autour du jeune berger qui s’engageait dans la trouée. Le masque tirait du sombre crépuscule une lumière d’orage où dansaient des lanternes vertes, groupées par deux. Dâl reconnut la présence des grands félins ; or, son arme ne pouvait balayer l’espace à la fois devant et derrière lui… Le plus sûr était de rejoindre les bêtes. Il n’imaginait pas de fauve assez téméraire pour s’attaquer à une harde entière de mégathériums… Par contre, les animaux connaissaient leur berger. Il n’avait rien à craindre d’eux.

Dâl rejoignit rapidement le troupeau et se jucha sur le garrot d’un grand mâle. Accoutumé depuis son enfance à l’allure irrégulière du mégathérium, il s’y maintint sans peine, surveillant du regard les flancs de la colonne. Mais comme il le prévoyait, aucun carnassier ne se hasarda trop près d’elle.

Une rivière se présenta. À travers le masque, l’eau ressemblait à du mercure. Elle était peu profonde, et les bêtes franchirent rapidement l’obstacle. À partir de cet instant, le terrain commença de s’élever, cependant que la végétation devenait moins épaisse. Lorsque Dâl atteignit le plateau, la nuit était tombée depuis longtemps. Pour le berger, le paysage n’avait guère de secrets malgré les ténèbres. Il distinguait assez nettement les affleurements basaltiques et les blocs de pierre ponce, suivait la course lointaine d’une bête mal définie, enregistrait la présence d’un stipe agité par le vent chaud et humide. Ainsi que des rochers mouvants, les mégathériums avançaient toujours sous le ciel de turquoise morte. Quelquefois, un barrissement s’élevait, et le silence reprenait possession du plateau volcanique, coupé seulement par le piétinement des gigantesques mammifères.

De loin Dâl aperçut les murailles d’acier du village de Galankar. Elles luisaient d’un éclat dur et sombre. Il jeta le cri, et les veilleurs masqués dont la silhouette se dressait sur les remparts manœuvrèrent les portes verticales. Dâl entra dans le village, avec ses bêtes, un peu surpris par le silence et l’obscurité.

À l’intérieur, il sauta promptement sur le sol dallé. Tandis que les animaux se massaient dans l’enclos qu’on leur réservait au pied des murs, le berger vit se dresser devant lui un homme revêtu de la cape blanche des nobles attachés à la Maison rurale de Galankar.

— Tu rentres bien tard, berger, dit l’homme.

— L’une de mes bêtes s’était éloignée du troupeau, expliqua Dâl avec une génuflexion. Elle a failli se faire égorger par un hybride.

L’homme à la cape hocha gravement la tête :

— Fortifie-toi contre le malheur qui te frappe, dit-il, car tu n’as pas assisté aux derniers instants de ton père.

Dâl chancela sous le coup.

— Mon père !

Son cri traversa l’ombre, et l’un des veilleurs se pencha vers le terre-plein.

Tout d’abord, Dâl refusa de croire aux paroles de l’homme. Il avait quitté son père comme le soleil se levait, pour conduire le troupeau ainsi qu’il le faisait chaque matin. Durant leur surveillance, les bergers prélevaient des échantillons végétaux et minéraux qu’ils rapportaient au village, où le laboratoire local les étudiait en vue d’applications biologiques. Cette pratique durait depuis des dizaines d’années car la guerre avait détruit la plupart des espèces et, par une modification du climat et de la densité des radiations, donné naissance à un grand nombre d’autres. Certaines d’entre elles représentaient une régression brusque au miocène, d’autres un bond mutationnel vers des formes plus ou moins viables, qu’on nommait improprement « hybrides ». Les troupeaux de mégathériums herbivores n’avaient pas un siècle.

Ce jour-là, Dâl n’avait pas trouvé d’échantillon qui valût la peine d’être prélevé. Il avait passé des heures à rêver dans les fougères rousses, à écouter le vent qui tordait la cime des prêles, à imaginer il ne savait quels départs. La journée avait baigné pour lui dans un climat singulier où un espoir informe se mêlait à une confuse appréhension. Ainsi, cette appréhension avait une base, puisque une catastrophe l’attendait à son retour. Catastrophe incompréhensible par sa soudaineté. Son père se portait le mieux du monde au moment où il avait pris congé de lui.

Mais Dâl rassemblait ses forces. Il s’avança.

— Apprends-moi, Jaral Kerr Jaral, comment mon père nous a quittés, dit-il.

Il était d’usage de se dominer, même parmi la plèbe, même à dix-huit ans à peine ; Jaral eut un ample mouvement qui fit voler les pans de sa cape :

— Décès naturel… Sénescence.

L’abîme se creusait plus profondément encore. Dâl avait songé à un accident mortel, et il fallait que ce fût une mort naturelle – ces morts plus difficiles à comprendre, plus dures à accepter depuis que leur caractère prématuré révélait une maladie de la race entière. Une maladie génétique… l’apparition de facteurs mortels ou une sorte d’épuisement progressif du potentiel vital embryonnaire ?

Sénescence !… Toujours cet euphémisme… Personne ne parlait jamais de « vieillesse ». Le terme utilisé, par ses références à la biologie, revêtait une signification impersonnelle. Il transformait en observation scientifique la mort par vieillesse prématurée. Dâl se révolta : qu’y avait-il de scientifique dans la résignation travestie ?

— Mais mon père n’a… n’avait pas soixante ans ! Cria-t-il.

Il avait le regard brouillé par les larmes. Que faisait-on, à Lassénia, contre ce raccourcissement constant de la vie humaine ?

Il ajouta avec désespoir :

— Le père de mon père est mort à soixante-treize ans !

— Je sais, dit Jaral. Et avant lui, on vivait jusqu’à cent ans. Et les générations du siècle précédent vivaient plus longtemps encore. La malédiction de Dieu s’est appesantie sur la race des hommes depuis la Guerre Bleue. Bientôt, la dernière génération s’éteindra avant d’avoir procréé. La race mourra, et les trois planètes seront rendues aux bêtes et aux plantes.

Dâl garda le silence. Il n’acceptait pas de mourir sottement à quarante-cinq ans et, s’il avait un jour un fils, de le voir mourir avant lui.

D’une manière à peine consciente, il faisait un rapprochement entre la mort et les étoiles qui trouaient le ciel sur sa tête.

Cela datait de son enfance. Il avait alors à peine dix ans, et accompagnait habituellement un vieux berger qui lui contait de longues histoires haletantes et colorées. Un jour, le vieillard avait parlé de la Guerre Bleue, sur laquelle il possédait des informations d’une terrible vérité – informations transmises de bouche à oreille dans sa propre famille. Le patriarche n’avait pas tenté d’effrayer l’enfant, mais il s’était laissé emporter par les souvenirs qu’il avait lui-même reçus, et Dâl en avait conçu une terreur profonde qui avait fini par le faire fuir.

L’enfant avait ainsi parcouru un chemin circulaire à travers la forêt, pour revenir à son point de départ au moment où la nuit tombait. La crainte de l’ombre et des bêtes avait dirigé ses pas vers le vieillard qu’il avait laissé dans une clairière. Mais lorsqu’il avait retrouvé cette clairière, le vieux berger n’était plus là. Talonné par une angoisse grandissante, il l’avait cherché en l’appelant, sans le retrouver ni obtenir de réponse. Et soudain, comme il gravissait une pente dans la nuit déjà tombée, il avait aperçu, droit devant lui, deux minuscules lumières qui ne semblaient pas appartenir à la terre.

D’abord immobilisé, il s’en était approché pour découvrir enfin le corps inerte du berger, au sommet de la pente. Les faibles lueurs qu’il avait perçues, c’étaient les reflets de la lune dans les yeux du vieillard, ouverts sur l’éternité.

Dâl avait rejoint en courant le troupeau qui paissait alentour. Il avait réussi à rassembler les mégathériums et à revenir à Galankar sous la protection des bêtes. Mais le choc avait été rude : Dâl avait, depuis cette nuit-là, assimilé comme dans un vaste nuage, à la signification multiple, les yeux des fauves et ceux du vieillard mort, les désastres de la Guerre Bleue, et les points lumineux des étoiles. Il n’avait pu, depuis lors, se départir d’un malaise physique à la pensée des gouffres de l’espace, anxiété qu’il n’avait jamais clairement rattachée au choc psychique causé par sa découverte nocturne.

Et voilà qu’une autre catastrophe l’atteignait…

— Allons, dit Jaral, les gérontologues se penchent jour et nuit sur le problème, bien que la Prêtrise s’en émeuve et crie à l’hérésie. Les nobles eux-mêmes sont divisés. Beaucoup d’entre eux font pression sur les Sopharques pour qu’on emprisonne les gérontologues et les généticiens. Tu ne l’ignores pas, berger… Le manichéisme des prêtres trouve chaque jour plus d’échos. Comment en serait-il autrement ? La Guerre Bleue fut une grande faute ; il n’est pas surprenant que Dieu achève les descendants des coupables.

Dâl secoua la tête. Il n’avait pas de sentiment de culpabilité. Les fautes de ses pères n’étaient pas les siennes. À ses yeux, il n’était pas juste que la divinité les lui fît expier. L’enseignement qu’il avait reçu jusqu’à quinze ans le fortifiait dans cette opinion.

— Va, berger, conclut Jaral Kerr Jaral. On veille ton père au temple…

Morne, Dâl se dirigea lentement vers le temple. Il songeait à l’enseignement audiovisuel imposé par les Sopharques, décrié par beaucoup de nobles et vilipendé par les prêtres. La nouvelle terrible de la mort de son père le portait à faire un retour sur lui-même, à reconsidérer dans cette optique désastreuse les souvenirs indélébiles imprimés dans sa mémoire par les cellules photosonores. Il lui semblait qu’une partie de sa personnalité encore voilée d’insouciance jusqu’à cet instant, commençait à sortir de l’ombre sous le choc d’une sorte d’évidence.

On était à l’aube du cinquantième siècle, et cette aube ressemblait à un crépuscule. La Guerre Bleue datait de deux cent cinquante ans à peine. S’il fallait en croire les prêtres, elle était la cause de tout.

Cette guerre avait détruit les traces de la civilisation des deux mille cinq cents années qui l’avaient précédée. Par hasard, on avait découvert sur Titan un réduit rocheux qui contenait des livres, des bandes magnétiques et cinématographiques, des objets de toute nature… mais le caveau avait dû être scellé vers la fin du vingt-deuxième siècle. Après vingt ans d’efforts, on avait traduit ces vestiges et les historiens possédaient des informations assez abondantes sur le passé de l’humanité jusqu’à cette époque. On avait d’autre part colligé les témoignages des survivants de la Guerre, ce qui permettait de reprendre l’histoire à la deuxième moitié du quarante-septième siècle. Il était hors de doute que la civilisation actuelle était presque entièrement due aux vestiges de Titan – ce qui représentait malgré tout un recul de plus de deux mille ans, si on ne tenait pas compte de certaines découvertes fondamentales dont les applications avaient subsisté sans qu’on fût capable d’en retrouver le principe – comme le propulseur stellaire. Les historiens inclinaient à penser que ces deux millénaires s’étaient écoulés dans la paix, favorisant le peuplement de Vénus et de Mars et l’expansion économique. Mais pour une raison ou une autre, le problème des voyages hors du système solaire n’avait dû être résolu que peu de temps avant la Guerre, car il n’existait sur Alpha Centauri qu’une très maigre colonie d’exploitation – laquelle n’avait reçu que peu d’informations sur le cataclysme.

Dans le trou noir de ces deux mille ans, les trois planètes avaient vu leurs habitants pulluler à tel point qu’on pouvait raisonnablement songer à la Guerre Bleue comme à un mécanisme autorégulateur dépassant son rôle d’une manière insensée – et survenant à un moment où précisément le problème de la surpopulation devenait résoluble par l’émigration stellaire, grâce à la mise au point du propulseur. Mais les passions politiques avaient sans aucun doute pris de vitesse la méthode de salut qui s’offrait à point nommé. Par la bouche des rescapés, on avait appris que Mars, Vénus et la Terre entretenaient depuis plus d’un siècle une dangereuse politique de balance où les alliances se renversaient constamment. La formidable pléthore d’hommes aidant, une telle situation devait aboutir à un conflit.

Ce conflit avait fait, au bas mot, trente milliards de morts, au cours d’une apocalypse qui avait duré quelques mois.

Ainsi que certaines espèces inférieures, les hommes s’étaient presque anéantis. Il en restait un milliard à peine après le cataclysme, et si ce nombre avait doublé en deux siècles, en comptant la population des trois planètes, celui des adultes de plus de soixante ans avait considérablement diminué. Séquelle de la guerre, malédiction divine ? On vivait de moins en moins longtemps. Après une nouvelle explosion de natalité, la race allait vers l’extinction.

Depuis la Guerre Bleue – ainsi nommée en raison d’une arme vénusienne qui désintégrait des villes entières dans un halo bleuâtre – deux tendances s’étaient affrontées en face de la sénescence précoce, deux tendances qui s’appuyaient l’une et l’autre sur le divin.

Le pessimisme fanatique des prêtres surgis du chaos se référait à plusieurs religions antérieures au conflit. Ils prêchaient la résignation dans les pratiques purificatoires. La majorité du peuple y avait puisé une sorte d’anesthésie, et beaucoup de nobles s’en contentaient. Les nobles représentaient les descendants de ceux qui avaient reconstruit la société sur les bases d’une sorte d’aristocratie communautaire, aux côtés des savants et des philosophes. Ces derniers continuaient de régir l’ensemble et s’étaient eux-mêmes constitués en une « sopharchie » où le pouvoir suprême appartenait à la sagesse. En fait, les Sopharques devaient compter avec les prêtres, lesquels ne s’adressaient pas à la raison et maniaient par conséquent les foules avec une grande aisance.

La noblesse avait été, à l’origine, recrutée parmi des hommes d’action et de bonne volonté. Elle en comptait encore, mais une décadence rapide avilissait beaucoup d’entre eux, et en faisait des personnages inutiles, bien que prompts à l’arrogance et à la cruauté. Avec ceux-là aussi, les Sopharques devaient compter.

Pourtant, il existait un dernier bastion d’hommes d’honneur. C’était le Corps stellaire des Chevaliers-Nautes, de petite noblesse, mais d’une grande élévation d’esprit et de sentiments. Quoique fort pieux, les Nautes s’opposaient aux prêtres parce qu’ils restaient hommes d’action et ne pouvaient se résigner au spectacle de l’extinction graduelle. Ils soutenaient les gérontologues, et la puissance encore énorme des Sopharques reposait en grande partie sur eux. Leur Corps stellaire représentait l’ultime moyen d’action de la Sopharchie, qui affectait de croire à l’utilité de leurs expéditions mais reportait en fait tout son espoir sur les généticiens, plus encore que sur les gérontologues.

Les expéditions des Nautes… Chaque homme en avait rêvé au moins une fois durant les dernières années, car le but de leurs entreprises portait au rêve… Le Corps stellaire des Nautes s’était donné pour mission de chercher à travers la Galaxie la Planète aux Archanges, et d’y interroger le Prophète immortel.

En dehors des réalisations scientifiques qui avaient traversé la Guerre Bleue, survivaient les rites d’une religion dont les bases avaient quitté la mémoire des hommes. Seule, la colonie d’Alpha 3, qui n’avait pas été touchée par la Guerre et dont les générations avaient conservé un lien entre elles, auraient pu apporter à ce propos quelques lumières. Mais les pionniers qui l’avaient fondée s’étaient recrutés dans des zones de population où triomphait l’incroyance. Et ceux d’Alpha n’en savaient pas plus que ceux du système solaire sur la signification des Archanges et du Prophète. Les prêtres envoyés sur Alpha en même temps que les pionniers avaient eu une influence des plus minces, et ils étaient morts sans qu’on les remplaçât.

À présent, les Nautes mettaient leur espoir dans une sorte de redécouverte du mythe profond sur lequel reposait un culte vidé de son sens, mythe dont les éléments subsistaient à travers la tradition orale, sous une forme aussi énigmatique que cette notion de Prophète immortel, gardé par des Archanges sur une planète perdue dans la Galaxie.

À mesure qu’il traversait Galankar plongé dans l’obscurité du deuil, Dâl comprenait mieux le caractère définitif et implacable de la perte qu’il éprouvait. L’ombre et le silence de la petite agglomération, d’ordinaire bruyante et illuminée, rendait plus concrète la détestable nouvelle.

Il constata avec stupeur qu’il n’avait demandé à Jaral Kerr aucune précision sur les derniers instants du disparu, sur le moment de sa mort, sur tout ce qui permet de faire revivre un peu celui qu’on a perdu. Il s’était trouvé comme écrasé, dépourvu de toute réaction. Par contre, il avait aussitôt ressenti jusqu’au fond de lui-même l’insultante injustice que représentait cette limitation collective de la longévité. Le deuil traditionnel de la communauté tout entière à l’occasion d’un seul décès lui apparaissait soudain dans toute sa signification symbolique ; un symbole de désespoir peu à peu installé dans le peuple et respecté par les chefs, malgré l’espérance indéracinable des Nautes et des Sopharques. Dans le même temps, il identifiait son père à ce gigantesque drame, et s’y plongeait lui-même à travers son père. La résolution d’agir personnellement par n’importe quel moyen l’inonda comme une révélation. Ce fut avec une sorte de violence qu’il s’approcha du temple.

Dâl avait repoussé son masque sur sa nuque : la nyctalopie artificielle n’avait plus de raison d’être, car une luminescence bleue environnait le temple – cette couleur ayant été choisie par les prêtres afin de rappeler aux fidèles le souvenir de la guerre, afin de rendre présente à leur esprit, à chaque cérémonie, la culpabilité de leurs ancêtres, et la nécessité de la mortification.

Le temple se dressait auprès de la Maison rurale, où siégeaient ordinairement les trois seigneurs de Galankar. Sa masse pyramidale luisait sinistrement sous les étoiles. Dâl entra sous la voûte où flottait un parfum d’ozone, odeur de la mort ionique, et les psalmodies l’environnèrent. Le couloir voûté donnait sur une grande salle carrée, qu’éclairait la même froide lueur d’acier. Au centre, sur l’autel, on avait étendu le corps du défunt. Tout autour se tenait debout la foule des parents et des amis auxquels Dâl vint se mêler en silence. Le prêtre Akar étendait les mains au-dessus du cadavre et sa robe bleue et blanche ressemblait au linceul.

— … Considérez, disait Akar, celui qui fut parmi vous un modèle de courage et de piété. En un instant, il a perdu le souffle de la vie et son âme a rejoint Celui qui lui avait prêté l’existence. Que cette douloureuse séparation incite chacun de vous à tourner vers le fond de son cœur le sévère regard de sa conscience. Que ce nouveau départ soit pour vous une raison d’abandonner le fallacieux amour de la vie terrestre, car la nature de l’homme se rapproche de celle de Dieu à mesure que sa race approche de sa fin. Merveilleuse rédemption, que celle d’une espèce condamnée par ses excès, lorsque son créateur en reçoit les représentants d’autant plus largement dans son sein que le terme fatal est plus proche ! Félicité suprême, que de se fondre avec le Prophète immortel dans le Nirvâna divin, en rejetant ce lourd vêtement de chair dont la multiplication a souillé l’espace !

Akar fit, un geste circulaire, et les fidèles reprirent le chapelet des Psaumes de résignation.

Dâl se détacha de l’assistance et alla poser sa main sur le front de glace de son père. Il fit face au prêtre immobile, et prit la parole d’une voix légèrement tremblante :

— Je jure de lutter pour ma race, dit-il.

Le silence plana sous les voûtes. Dâl quitta le temple au milieu du scandale.

Dans la pénombre du parvis, il rencontra de nouveau Jaral Kerr – que la plèbe nommait Jaral Kerr Jaral, le titre nobiliaire se distinguant du nom roturier par la répétition du prénom. L’irradiation du temple révélait confusément la forme aiguë de son visage.

— Tu as donc quitté la cérémonie funèbre ? dit Jaral.

— Seigneur maisonnier, fit Dâl, je ne puis supporter une attitude de résignation en face de la dépouille de mon père. Je ne suis pas le seul, tu l’as dit toi-même, puisque les Sopharques protègent les recherches de génétique…

Jaral médita.

— Les Maisonniers, déclara-t-il enfin, n’obéissent pas tous aux Sopharques… et bien souvent, ils sont ennemis des Nautes. Je n’apprécie pas l’attitude de la plupart de mes pairs, bien que j’admette la culpabilité de la race. C’est une attitude de jalousie indigne de leur rang, pourtant supérieur à celui des Nautes. Mais il s’agit là d’une lutte de puissance à laquelle tu n’es pas convié, berger. Tu aurais aussi bien fait de ne pas te distinguer des autres : Akar est vindicatif.

Dâl secoua la tête :

— La vie est maintenant si courte qu’elle n’exige guère d’héroïsme de celui qui songe à la révolte, dit-il.

Jaral l’observa avec intérêt :

— Parlerais-tu de la sorte, demanda-t-il, à un autre Maisonnier que moi ?

— Non, avoua Dâl. Ce serait m’ôter à l’avance tout moyen d’action.

Jaral sourit :

— Tout moyen d’action ! Répéta-t-il. Tu songes donc à « agir » ? Et tu me choisis comme protecteur ?

Dâl lui fit face.

— Je sais depuis des années que tu es bon, déclara-t-il, et je n’en dirais pas autant des deux autres seigneurs de Galankar. J’ignore de quelle manière je puis employer ma faiblesse, mais je te crois disposé à m’aider si ma cause est juste. Ce sont là des choses auxquelles je ne songeais pas avant la mort de mon père. Elles ont tout à coup pris possession de mon esprit, car mon chagrin me porte à l’indignation.

Jaral le regarda droit dans les yeux.

— Nous verrons, Dâl Ortog, dit-il, nous verrons…

Du fond de la nuit arriva le monotone appel des veilleurs.

Dâl se rendit à son unité d’habitation sans avoir assisté à l’atomisation du corps de son père. À la porte, il se heurta à deux hommes en armes qui lui projetèrent une vive lumière dans les yeux.

— Rends ton coagulant, dit brutalement l’un d’eux. Ordre du Maisonnier Jaral Kerr Jaral !

Dâl Ortog fit un pas en arrière. Ainsi, il avait placé sa confiance dans un ennemi ! Comme il songeait à se servir de l’engin, il fut ceinturé et désarmé.

— Suis-nous, dit l’homme.

On l’encadra, et on l’entraîna. Dâl vit les blasons brodés et ne résista pas.

En chemin, ils croisèrent une troupe abondamment pourvue de lampes à xénon, malgré les masques. Elle était conduite par Akar. Dans les lumières dansantes, les têtes entièrement dissimulées avaient quelque chose de hideux et de terrible. Seul, Akar ne portait pas de masque.

— Où conduisez-vous le jeune Ortog ? demanda le prêtre.

— À la Maison rurale, lui fut-il répondu, c’est l’ordre.

Akar eut un geste de dépit.

— Il s’est rendu coupable de sacrilège ! dit-il. C’est aux gardes du temple qu’il doit être remis.

— Il a commis un autre délit, fit le soldat. Chaque chose en son temps.

Les deux hommes armés poussèrent Dâl devant eux, et s’éloignèrent de la troupe indécise.

Dès qu’ils eurent dépassé le seuil de la Maison rurale, ils changèrent d’attitude.

— Nous sommes des bannerets de Jaral Kerr, dit celui qui n’avait pas encore prononcé un mot. Il nous a ordonné de nous emparer de toi, afin de prévenir l’arrestation qui t’attendait. Voici ton arme. Tu n’as rien à craindre.

Dâl, stupéfait, reconnut l’habileté de Kerr.

— Le seigneur est ici ? demanda-t-il.

— Oui. Voici le chemin de ses appartements. Nous devons veiller.

Dâl les remercia et s’engagea dans une galerie somptueusement décorée, au bout de laquelle une porte glissa avant qu’il l’eût atteinte. Il entra dans un salon meublé avec un goût raffiné, où Jaral Kerr l’attendait en souriant.

— Je me suis mis dans un mauvais cas, dit-il. Tout le monde saura avant demain que mon ordre était un subterfuge pour faire échec à celui qui allait être lancé. Tu disposes – nous disposons, plutôt – de la nuit pour fuir Galankar. Je n’ai pas assez d’hommes à opposer à ceux des deux autres Maisonniers et du prêtre réunis, et il faudra pourtant que je combatte si je ne m’exile point, car l’événement servira de prétexte à mes ennemis. Ils sont tous très montés contre la capitale. Je reste à présent le seul loyal aux Sopharques. Il m’aurait fallu abandonner mon poste un jour proche…

— Seigneur, fit Dâl, je ne sais comment te dire ma reconnaissance.

— Alors, garde-la pour toi.

La troupe avait franchi en silence la porte de l’Ouest, qui était gardée par des sentinelles appartenant à Jaral – lesquelles s’étaient jointes à la colonne.

Jaral Kerr disposait de quatre-vingts hommes, conduits par ses quatre bannerets, tous pourvus d’equus vieiridans. Les zoologistes avaient ainsi nommé un cheval au pelage vert sombre, apparu par mutation. Ils faisaient souvent appel à des termes latins, en raison des habitudes culturelles du vingt-deuxième siècle, assimilées à travers les vestiges de Titan.

Dâl avait reçu lui aussi un equus, et s’émerveillait de la facilité avec laquelle il le chevauchait. Accoutumé au mégathérium où il était bien plus difficile de garder son équilibre malgré l’allure assez lente, il faisait corps avec sa rapide monture.

Les bannerets avaient fait diligence, et s’étaient comportés avec adresse : leurs hommes avaient quitté sans bruit leurs cantonnements, réuni les equus sans qu’un hennissement s’élevât. Les habitants de Galankar restaient terrés chez eux en raison du deuil, ce qui avait également concouru à la réussite de l’entreprise. À présent, la porte d’acier rabattue derrière les fugitifs estompait son reflet dans la nuit. Jaral Kerr chevauchait en tête avec Dâl, et la piste de brousse s’ouvrait devant eux. La reconstruction des routes ne progressait guère : on n’avait repris la fabrication des véhicules que pour les destiner aux grandes villes.

Les hommes s’enfoncèrent dans la sylve, cavaliers et montures également masqués contre les ténèbres.

— Quelle distance devrons-nous couvrir, pour atteindre Lassénia ? demanda le berger à Jaral.

— Je l’ignore, fit Jaral à travers son masque. Mais il faut bien quatre jours d’equus – si rien de fâcheux n’entrave notre avance, ce qui est douteux : chaque fois que j’ai fait le voyage j’ai été retardé par divers obstacles, notamment par les attaques des Mlols.

Dâl garda le silence. Il songeait aux Mlols, ces demi-hommes nyctalopes qui vivaient en bandes nomades à travers la forêt. Ils disposaient d’armes très primitives, mais ils étaient habiles à dresser des embuscades, et leur témérité n’avait pas d’égale. Il y avait les Mlols, mais aussi les hybrides et les félins… En raison de cet inquiétant voisinage, toutes les petites agglomérations comme Galankar se retranchaient derrière des remparts d’acier (certains hybrides dissolvant la pierre) et entretenaient des troupes bien armées.

Malheureusement la société rurale prenant une allure de plus en plus féodale, il n’était pas rare d’apprendre que tel village avait exécuté un raid contre tel autre, dans le but de razzier des provisions et des femmes. Dans ces aventures, le village attaqué voyait ses murailles fondues et ce qui restait d’habitants se trouvait à la merci des Mlols et des bêtes. Mais les nobles et leurs hommes réussissaient souvent à se soustraire aux jugements, et nul conditionnement ne luttait en eux contre leurs instincts de rapine… Les prêtres avaient beau flétrir leurs crimes et propager les noms des coupables, en les assimilant aux responsables de la Guerre Bleue, tout recommençait ailleurs car la force seule eût été efficace. Quelquefois une vedette spatiale commandée par un Naute atterrissait quelque part dans la brousse et taillait en pièces la troupe d’un Maisonnier, mais la chose était rare : les Nautes avaient de plus grandes tâches à remplir.

Le parfum de l’humus et des tiges gorgées de sève traversait le masque. Dâl, qui avait toujours vécu dans ce parfum puissant, le trouvait plus riche, plus chargé de signification. La mélancolie qui s’en dégageait tenait-elle au tragique désordre de cette nuit où le deuil se mêlait à l’exil ? Dâl n’avait abandonné que des parents éloignés, et la fuite vers Lassénia marquait un renouveau en même temps que la fin d’une période de sa vie. Était-ce donc le souvenir des bêtes mortes dans la jungle, dont le terreau recouvrait lentement les restes, et ce souvenir se liait-il aux antiques méthodes d’enterrement pour donner au parfum nocturne le visage de la mort ? Dâl eût aimé que le corps de son père ne fût pas atomisé, mais qu’on vînt le déposer au sein de cette terre robuste qu’il eût contribué à féconder.

Il chevauchait botte à botte avec Jaral, et leurs masques pressaient l’ombre comme un fruit pour en extraire les rares gouttes de lumière.

— Ne trouvez-vous pas, seigneur, fit Dâl, que la nuit devient plus compacte ?

— Dieu amasse un orage sur nos têtes, dit Jaral d’une voix étouffée, et les pluies en cette saison font de la forêt un vrai marécage…

À cet instant, un cavalier qui remontait la colonne parvint à leur hauteur. Il s’adressa rapidement à Jaral :

— Je fais partie de l’arrière-garde, seigneur. Il faut forcer l’allure : les détecteurs d’infrasons nous révèlent qu’une troupe nombreuse nous poursuit.

— Déjà ! s’écria involontairement le berger.

— Rejoins ton poste, répondit Kerr au messager. Nous allons faire donner aux bêtes tout ce qu’elles peuvent.

L’homme fit demi-tour, et Jaral lança un ordre bref. Des hennissements résonnèrent dans l’ombre tandis que les cavaliers prenaient un galop hésitant : d’une part, l’obscurité gênait les equus malgré les masques et ils se laissaient difficilement conduire ; d’autre part cette même obscurité devenait presque impénétrable, pour les hommes également masqués. Comme la piste recelait des fondrières et des végétaux barbelés, la progression rapide augmentait les dangers de chute. Toutefois, les montures étaient le résultat d’une mutation très heureuse ; leurs qualités de souplesse et d’équilibre pouvaient se comparer à leur incroyable vitesse sur terrain plat. Et, en définitive, les poursuivants allaient se heurter aux mêmes difficultés.

Dâl songeait à cela, et aussi à autre chose :

— Les Maisonniers n’avaient-ils pas un hélix à leur disposition ? demanda-t-il en s’accrochant aux rênes.

— Je l’ai fait détruire, jeta Kerr. Nous ne pouvons l’utiliser : trop bruyant. Et c’est un monoplace.

Jaral avait tout prévu. Il avait dû lancer une série d’ordres pendant que Dâl se trouvait au temple, et ils avaient été exécutés avec une stupéfiante promptitude.

Une lueur bleuâtre alluma les frondaisons, et un roulement sourd ébranla le ciel et la forêt. Devant la couleur bleue de l’éclair, Dâl et Jaral firent instinctivement le signe de la protection : une main au front, puis à la poitrine. Dans un immense bruit de cataracte, la pluie chaude inonda les sigillaires.

La foudre tomba en avant de la troupe, et fendit un arbre très élevé dont le craquement et la chute furent couverts par la détonation fracassante de la décharge. Les hommes poursuivirent dans une odeur d’ozone qui les glaçait jusqu’au ventre.

Ce ne fut pas une mince affaire que de franchir l’obstacle qui barrait la piste. Mais en prenant de l’élan, la plupart des equus s’enlevèrent dans un bond prodigieux qui les porta de l’autre côté. Trois d’entre eux cependant se brisèrent une patte et il fallut les abattre au coagulant. Leurs cavaliers reçurent des animaux bâtés dont on abandonna la charge. Dâl, pour sa part, avait fort bien réussi l’énorme saut. Jaral l’en félicita, ce qui remplit Dâl de joie et d’orgueil : les nobles n’avaient pas pour habitude de féliciter les bergers… En s’arrêtant à cette idée, Dâl comprit soudain qu’il trouvait un peu en Jaral Kerr le frère qui eût dans une certaine mesure remplacé son père disparu. Qu’un Maisonnier pût se comporter comme tel vis-à-vis de lui dépassait tous ses espoirs.

La noblesse ne tenait cependant pas la plèbe en servage. C’était une catégorie de fonctionnaires parés du prestige d’un titre héréditaire, en dehors de leur rôle dirigeant. Mais Dâl avait toujours envié et admiré leur position sociale, même chez les plus durs et les plus dépravés ; il comparait les deux autres Maisonniers à Jaral Kerr, et se persuadait que s’il était né dans leurs rangs, il aurait pris modèle sur lui.

Comme la pluie diminuait d’intensité, des hurlements barbares éclatèrent dans les fourrés, accompagnés par le sifflement des flèches et des sagaies.

— Les Mlols ! cria Jaral. Allure maximale, et protégez les flancs !

Un éclair illumina la piste. Pendant une fraction de seconde, Dâl vit un groupe d’êtres velus aux prunelles vertes, aux lourdes mâchoires, qui se massaient devant lui. Il braqua son coagulant et balaya l’espace en éperonnant sa monture. Il traversa comme le vent une jonchée de corps immobiles.

Après un court galop, on fit halte et on dénombra les pertes. Seize hommes, dont un banneret, manquaient à l’appel. Cinq autres étaient blessés. Jaral avait eu l’épaule éraflée par une flèche. Il eût été inutile et périlleux de revenir en arrière. Pour les Mlols, l’homme ne représentait qu’un gibier comme un autre. Un gibier particulièrement dangereux, mais dont la chair devait être assez savoureuse pour qu’on risquât, à sa poursuite, la vie de la moitié d’une tribu. Naturellement, ils avaient déjà emporté les cadavres, après le massacre des blessés – sans distinction de clan.

Le Mlol était le résultat de la seule mutation viable qui eût affecté l’humanité, ou ce qu’il en restait. De même que l’homo sapiens descendait, à travers maintes transformations, du pithécanthrope, de même le Mlol, à partir de l’homme, constituait un nouvel embranchement, mais régressif et qui ne rappelait que de loin la race dont il était issu. Infiniment plus éloignée de l’homme que ne l’avait été celle des néanderthaliens, sa morphologie l’apparentait aux grands fauves…

Dans le lointain, s’éleva un concert de hurlements.

— Séparez-vous en deux groupes d’embuscade et dissimulez-vous dans les fourrés de chaque côté de la piste, ordonna Jaral. Mettez les equus sous le couvert.

La manœuvre fut rapidement exécutée. Dâl avait suivi le Maisonnier, et il lui parla à voix basse :

— Tu crois que les Mlols nous poursuivent ? dit-il.

— Non, dit Jaral. Ce que je crois, c’est qu’ils étaient très nombreux et qu’ils ont entendu ceux de Galankar. Je pense qu’ils leur ont tendu un autre piège à l’endroit où l’arbre s’est abattu. Dans la confusion créée par l’obstacle, ils sont capables d’avoir infligé à nos chasseurs de bien plus lourdes pertes que celles que nous avons subies.

Une galopade faisait trembler la terre. Les hommes de Jaral braquèrent leurs armes selon un angle tel qu’il n’y eût aucun risque pour ceux qui leur faisaient face, de l’autre côté de la piste. Quand les cavaliers arrivèrent, ce fut un massacre.

— Quel désastre, dit Kerr en rassemblant sa troupe… Qu’on le veuille ou non, il est impossible d’échapper à ces batailles. Si la race n’était pas condamnée, elle se lancerait après quelques siècles dans une nouvelle Guerre Bleue.

La cavalerie des deux autres Maisonniers avait dû déjà fondre, sous les coups des Mlols, car on ne dénombra sur la piste qu’une centaine de victimes – dont le prêtre Akar.

— Mais si l’arbre n’avait pas été frappé par la foudre, fit Dâl, et si les Mlols n’avaient pas attaqué, ceux de Galankar nous auraient rejoints et anéantis.

— Sans aucun doute, approuva un banneret. Et je présume qu’ils se seraient ensuite battus entre eux jusqu’à ce que la Maison rurale fût aux mains d’un seul.

— Le pouvoir central est trop faible, dit Jaral. Les Sopharques peuvent encore châtier n’importe quel Maisonnier révolté, mais ils laissent la dégradation se poursuivre. Ont-ils perdu tout espoir, ou s’absorbent-ils entièrement dans les recherches qui concernent la longévité ? Le résultat est sinistre.

On s’était remis en route. La mort de Merrill Ortog occupait les pensées du berger. Il évoquait lugubrement celle de sa mère, quatre années plus tôt, morte accidentellement dans la jungle, au bord même du village. À présent, Dâl était orphelin, ce qui l’aidait à envisager calmement l’exil.

Car il s’agissait bien d’un exil. Il n’existait guère, dans le monde, d’autre contrée de peuplement que l’ancienne Europe, où la migration des rescapés, épars à l’origine, avait recréé après la Guerre une sorte de nation à faible densité. Mais la décentralisation et d’importants vestiges du particularisme des divers apports faisaient de ce foyer resserré sur lui-même une mosaïque où la moindre transplantation équivalait à une rupture profonde. Face à cette rupture, Dâl s’armait de sa solitude, mais aussi de la rassurante compagnie de Jaral. Il songea soudain à sa propre responsabilité envers le Maisonnier : rien de tout cela ne fût arrivé, si lui, Dâl Ortog, ne s’était mêlé de se dresser contre Akar dans un geste d’orgueil.

Il épia les ténèbres. Mais non. Ce n’était pas de l’orgueil, mais de l’indignation. Si la religion contenait la vertu, cette indignation partait d’une erreur de jugement… mais dans le cas contraire…

« Au demeurant, se dit-il, le seigneur maisonnier se trouve plus lié par son rôle de protecteur, que moi par ma position de protégé. Je n’aime pas cette situation. Il est bon que je ne sois lié à personne, mais je désire aussi que personne ne soit lié à moi, de quelque façon que ce soit… »

Le caractère confus de ses associations d’idées ne lui échappait pas, mais il conservait dans son cœur la conviction profonde qu’il était à présent assez âgé pour se diriger seul. Bien sûr, s’il devait s’intégrer à la société urbaine de Lassénia, il serait bien aise de faire appel à l’influence de Jaral Kerr Jaral. Il ressentait toutefois un énorme besoin d’indépendance, non pas de cette indépendance dont il avait joui dans la brousse au long des journées où il surveillait ses bêtes… mais d’une liberté sans doute plus malaisée à conquérir : celle que l’on expose aux menaces de la société des hommes quand on accepte d’y jouer un rôle nécessitant les contacts. Peut-être ce sentiment trouvait-il son origine dans la crainte de perdre son libre arbitre, et dans l’obscure volonté de s’adapter à la vie nouvelle qui s’annonçait…

La nuit, comme un coton noir, baignait toujours la forêt. En colonne serrée, les hommes chevauchaient rapidement au centre de la piste, et les bannerets prenaient soin d’empêcher toute dispersion : les formes animales entrevues sous le couvert s’attaqueraient aux traînards. Aucune poursuite désormais ne contraignait à forcer l’allure, mais le but du voyage restait éloigné, et plus le chemin serait rapidement parcouru, plus la troupe aurait de chances de parvenir saine et sauve à bon port.

On atteignit cependant un lieu où la pluie diluvienne s’était accumulée en raison d’une large excavation naturelle. La piste disparaissait au milieu d’un marais, ainsi que l’avait prévu Jaral.

— Campons ici, dit le Maisonnier. Le soleil fera évaporer cette eau dans la matinée, et nous ne perdrons que quelques heures, alors que si nous nous obstinons, ce sont des hommes que nous risquons de perdre dans les boues mouvantes…

Les blessés, habilement soignés dès la fin de l’attaque, avaient pu tenir en selle. Mais ils s’endormirent d’un profond sommeil aussitôt qu’on les eût étendus sur le sol spongieux de la piste. On alluma des feux et on posta des guetteurs en nombre suffisant, après avoir disposé les montures en un rempart continu pour doubler la protection.

À la lueur échevelée des brasiers, qui évoquait les temps primitifs, Jaral réunit autour de lui Dâl avec les trois bannerets survivants : Galgo Rank Galgo, Sar Jdanor Sar et Rog Moniz Rog. Il s’adressa alors aux trois hommes :

— Bannerets, dit-il, je veux rappeler d’abord à l’intention de ce jeune berger ce que signifie votre titre. À l’origine, c’est-à-dire il y a quatre mille ans, ce terme désignait, sans distinction de rang, un noble qui pouvait lever un certain nombre d’hommes sous sa bannière. La structure des cadres sociaux issue de la guerre l’a repris en altérant son sens et en lui donnant une valeur de titre défini : premier grade, au-dessus du guerrier, au-dessous du chevalier.

Il se tut, jeta un regard aux visages que la flamme rendait mouvants :

— En tant que bannerets de Galankar, vous êtes mes hommes liges. Mais vous avez le droit de choisir vos propres troupes. Vous voyez devant vous Dâl Ortog le berger, qui a montré la force de son cœur en défiant Akar et les fidèles, dans un but que la foi peut discuter mais que la raison ne condamne pas.

Il fit encore une pause. La surprise se lisait dans les yeux des trois hommes, et la joie dans ceux de Dâl.

— Qui consent à remplacer par Dâl Ortog l’un de ses hommes tués au combat ?

Galgo fit le premier un signe de tête :

— Moi, Maisonnier, dit-il. Mais tu prends la responsabilité de ce changement de caste !

— Bien entendu, acquiesça Jaral.

Et se tournant vers Dâl :

— Tu n’es plus un berger, dit-il. Te voici aux ordres de Galgo Rank de Galankar.

Ainsi, Dâl qui venait de se promettre qu’il n’aliénerait à aucun prix sa liberté, se trouvait soumis à l’autorité d’un chef et en tirait fierté. Après avoir assuré Jaral de sa reconnaissance, il fit un retour sur lui-même. En réalité, sa condition de berger ne lui avait procuré l’indépendance qu’autant qu’il agissait comme tel. Avait-on besoin de bergers, dans les grandes villes ? Non. Il lui fallait assumer un autre rôle. Celui d’homme de guerre n’avait rien d’honorable si l’on se référait au dernier massacre, mais les nouvelles castes ne s’y référaient précisément pas : le soldat était devenu avant tout un protecteur du civil contre les bêtes et contre les canailles trop puissantes. Rien ne permettrait de nier qu’un jour le soldat redeviendrait lui-même une puissante canaille, mais il n’en était pas encore ainsi. Du reste, une simple raison hormonale expliquait la fierté de Dâl… cette même raison qui commençait à faire renaître la guerre, bien que l’espèce fût en voie de disparition.

Dâl se vit attribuer le justaucorps d’un blessé trop gravement atteint pour combattre. Sur l’épaule droite, le vêtement portait un écusson aux armes de Galgo Rank Galgo : un hybride d’or sur champ écartelé de sable et d’argent. Involontairement, Dâl compara ce dessin à celui qui ornait la poitrine de Jaral et le trouva beaucoup plus prestigieux : les armes du Maisonnier se composaient simplement d’un chevron d’argent sur champ d’or… Le rang de Jaral était pourtant supérieur, et ses quartiers dataient des premiers anoblissements, c’est-à-dire de près de deux siècles. Mais Dâl ignorait que les anciens Sopharques avaient repris les traditions oubliées, et que les symboles les plus simples prouvaient en réalité qu’on avait affaire au descendant de l’un des premiers réorganisateurs.

Dâl prit congé du groupe et rejoignit la vingtaine d’hommes qui portaient le même insigne que lui. Il fut accueilli avec des sentiments divers, qui allaient de la franche sympathie à l’hostilité déclarée…

Après une nuit sans incident, Dâl et ses compagnons levèrent le camp aux premières lueurs de l’aube. En raison des mouches géantes, il fallut conserver les masques.

On tint conseil en attendant que la chaleur du jour fît évaporer l’eau de pluie et raffermît le terrain. Dâl, pour la première fois, ne se mêla pas au groupe que formaient Jaral et ses bannerets, mais resta au milieu des rudes hommes de guerre qui commençaient à l’admettre. Deux ou trois d’entre eux seulement montraient encore quelque réticence. Paradoxalement, Dâl se sentit plus libre parmi eux qu’auprès de Jaral.

En cercle autour de leurs chefs, les hommes écoutaient les paroles échangées, cependant que les sentinelles surveillaient les abords de la sylve. Après un conciliabule assez long, Jaral s’adressa aux trois cohortes (les effectifs du banneret mort dans l’embuscade avaient été répartis entre les trois autres).

— Nous sommes loin de la capitale, dit-il, et de nombreux périls nous attendent encore sur le chemin que nous devons suivre. Je fais appel à vous tous pour que chacun forme avec les autres un corps indissoluble. C’est la seule méthode qui nous permettra d’atteindre Lassénia avec un minimum de pertes.

Il leur jeta un regard circulaire.

— Certains d’entre vous ont des parents ou des enfants à Galankar, qui ne possèdent plus que la protection des armes individuelles dont les bergers sont pourvus. Aucun d’entre eux ne connaît la manœuvre des grands projecteurs de siège. Si bien que le village est maintenant à la merci d’une attaque, de quelque nature qu’elle soit. Ceux d’entre vous qui désireront être rapatriés à Galankar le seront par le même convoi aérien qui enverra des secours aussitôt que nous atteindrons Lassénia. Que cela donne des ailes à vos montures.

Il se tourna vers le marécage où se dessinait déjà une étroite bande sinueuse de terre et de pierres amoncelées.

— Il est temps, conclut-il. En selle.

— Un instant, dit Rog Moniz. Ne vaudrait-il pas mieux que l’un d’entre nous revienne en arrière avec ses cavaliers, et prête son concours à la défense de Galankar, jusqu’à l’arrivée des renforts dont tu parles ? Les Mlols attaquent surtout de nuit, et nul ennemi ne nous attend plus dans les murs du village, à présent que nous avons anéanti tes pairs ainsi que le prêtre Akar…

Le visage de Jaral eut une expression sceptique :

— Qu’il en soit fait ainsi, dit-il. Mais je crains que ta cohorte soit bien peu nombreuse, en face de tout ce qui rôde dans la forêt… et je ne puis la renforcer sans affaiblir à l’excès mes propres effectifs.

Timidement, Sar Jdanor éleva la voix :

— Qu’avons-nous besoin de Lassénia ? dit-il. Tu peux assurer seul l’administration de Galankar… l’exil ne s’impose plus, puisque tu n’y comptes à présent que des amis.

— Ma décision est prise, rétorqua Jaral, avec un froncement de sourcils. J’avais cru d’abord que seule la rébellion de Dâl Ortog m’avait contraint au départ. Je sais maintenant que ma tâche ne me suffit pas. Retournez donc en arrière et laissez-moi poursuivre avec ceux qui me restent fidèles.

Il y eut un lourd silence.

— Je retournerai, dit enfin Rog Moniz, car je ne puis supporter que ma femme et mon enfant soient exposés à la mort pendant que je suis au loin.

Jaral le regarda avec bienveillance :

— Ce souci t’honore, dit-il. Prends ma cape : je te délègue aux fonctions de Maisonnier. Pars avec tes hommes et sois le protecteur de Galankar. Je ferai diligence pour t’envoyer des renforts.

Il ôta sa cape et la tendit à Moniz qui s’en saisit avec respect.

— Et toi, banneret Sar Jdanor Sar ? demanda-t-il.

Jdanor ainsi interpellé devant les hommes de guerre n’osa pas reculer, car il n’avait pas de motifs aussi sérieux que ceux de Rog Moniz.

— Je te suivrai, Maisonnier Jaral Kerr Jaral, dit-il en répondant à l’emphase de Jaral.

— C’est bien. Ne perdons plus un instant.

Les deux troupes échangèrent le signe de la protection – main au front, puis à la poitrine – et bientôt les cavaliers de Moniz s’éloignaient sur la piste qui menait vers Galankar. Avec une étonnante souplesse – Jaral avait dépassé quarante ans – le Maisonnier fut en selle. La colonne s’organisa derrière lui et tous s’enfoncèrent dans la pénombre verte qui tombait des arbres. Agité de mille sentiments contradictoires, Dâl se prépara au long chemin.

Ils chevauchèrent jusqu’au milieu du jour, sans que leur avance fût interrompue par autre chose qu’une chasse rapide menée au bord de la piste, et qui permit d’abattre deux grands oiseaux aux plumes multicolores ainsi qu’une sorte de zèbre. La halte fut bientôt décidée et l’on fit rôtir le gibier que l’on répartit ensuite au mieux entre les hommes. L’absence de mouches permit d’ôter les masques. Un ruisseau qui coulait à une faible distance étancha la soif et l’on se disposait à se remettre en selle, lorsque le bruit de nombreuses branches brisées fit retentir le sous-bois.

La colonne se mit en ordre de bataille, et l’on écouta sans inquiétude : il fallait que ce vacarme provînt d’un troupeau car une tribu mlole se fût approchée en silence. Mais la surprise fut à son comble lorsque un homme apparut sur la piste, les bras en l’air. Il était vêtu d’un justaucorps noir à demi déchiqueté, et portait à la jambe une profonde blessure.

— Avance ! Cria Jdanor. Mais si tes amis cherchent à nous tendre un piège, qu’ils sachent que nous sommes bien armés !…

L’homme tituba et s’effondra au milieu de la piste, tandis que quatre autres sortaient des fourrés en portant une femme inanimée. Dâl allait s’élancer.

— Reste où tu es ! lui dit brutalement Galgo. Ce n’est pas devant le danger qu’on oublie la discipline.

Dâl se contenta d’examiner le groupe lamentable vers lequel personne ne faisait un mouvement. Trois hommes encore surgirent, dont l’un portait dans ses bras un enfant nouveau-né. Puis deux femmes en loques.

— Nous sommes de Malakorjal, cria l’un de ceux qui venaient de déposer la femme sur le sol. Notre village a été attaqué par un hybride volant qui a décimé nos troupes et détruit nos maisons.

Les armes s’abaissèrent progressivement vers la terre.

— Un hybride volant ? Répéta Jaral.

— Oui, c’est la première fois que je voyais une pareille bête. Un monstre immense. Les murs du village n’ont naturellement servi à rien, mais les coagulants non plus.

Il y eut un silence consterné.

— Les coagulants… répéta encore Jaral, stupéfait.

— Nous l’avons attaqué aux projecteurs thermiques, expliqua un autre fuyard, et nous lui avons infligé quelques blessures superficielles. Il avait un sang absolument noir.

Jaral hocha la tête.

— Portez-leur secours, dit-il aux deux bannerets.

Il s’avéra que le village de Malakorjal, le plus proche de Galankar, avait été presque détruit à l’aube par une créature qui ressemblait à un gigantesque cétacé dont les nageoires adaptées au vol auraient couvert la moitié du village. La bête venait selon toute apparence de l’Océan, et elle y était sans doute retournée après une brève incursion à l’intérieur des terres. Elle avait écrasé les unités d’habitations, où un grand nombre de gens avaient péri. Des dizaines de blessés avaient été dévorés, tandis que les troupes désorganisées tentaient de détruire le monstre qui s’était finalement envolé sans avoir subi grand dommage.

Délirants d’épouvante, les rescapés s’étaient jetés à travers la brousse, dans la direction de Galankar où ils espéraient trouver refuge. Mais en quelques heures, beaucoup d’entre eux avaient péri sous les griffes des fauves ou les sagaies des Mlols. De la nombreuse population de Malakorjal, il restait huit hommes, trois femmes et un enfant. Les quatre Maisonniers ainsi que leurs bannerets avaient trouvé la mort sans pouvoir combattre, et les ruines du temple avaient enseveli les deux prêtres.

Cette catastrophe assombrit ceux de Galankar, leurs familles n’étant pas à l’abri d’un désastre semblable. Il fallut de nouveau soigner les blessés, et on incorpora les hommes valides à la troupe de Jdanor. Nombreux furent les guerriers qui répétèrent trois ou quatre fois le signe de la protection : tout cela rappelait les conséquences sans limites de la Guerre Bleue, et bien des hommes eussent accueilli avec satisfaction la présence d’un prêtre dans leurs rangs.

Un seul rescapé avait appartenu aux troupes régulières de Malakorjal. Galgo Rank lui demanda pourquoi il n’avait pas suivi la piste, puisqu’elle unissait les deux villages.

— C’était la déroute, dit l’homme. Je n’ai pu avoir aucune influence sur eux, et ils ont tenu à couper par la forêt pour arriver plus vite à Galankar. En les accompagnant, je n’espérais pas rester en vie jusqu’au milieu du jour.

On se remit enfin en marche, et on atteignit Malakorjal comme le crépuscule s’annonçait.

Dans le jour bleuâtre qui baignait la forêt, le village dressait ses remparts au bord d’une immense savane. De loin, on ne remarquait rien d’anormal, à part l’absence de guetteurs sur les murailles d’acier.

— La piste fait un long détour, dit le soldat de Malakorjal. Nous arrivons du côté opposé à celui d’où nous sommes partis. Par ici, toutes les portes sont encore fermées. Il faudra contourner les murailles, si vous voulez pénétrer.

Il s’adressait à Jdanor, qui appela Rank et commenta :

— Il serait en effet souhaitable de mettre à profit ce qui reste des remparts afin de nous protéger au cours de la nuit.

— Ils sont intacts, précisa le soldat, et nous les franchirons par l’une des deux grandes portes ouvertes. Il est presque impossible que se reproduise l’incursion du même hybride.

En tête de colonne, Jaral Kerr fit un grand geste pour indiquer la direction, et jeta quelques mots d’explications qui leur parvinrent affaiblis.

— Oui, fit Galgo… Jaral a raison. Il vaut mieux longer les remparts à une distance respectable, pour le cas où des ennemis quelconques se seraient introduits dans la place au cours de la journée.

Jdanor hocha la tête.

— Des Mlols ? dit-il.

— Qui sait ? Tenons-nous hors de portée des arcs. En une seule volée, ils pourraient nous décimer s’ils tiraient du haut des murailles.

Les cavaliers contournaient Malakorjal en une ligne sinueuse qui les rapprochait de la forêt en coupant par la savane. En tête, Jaral s’arrêta et cria :

— Nous avons fait le tour du village. Aucune porte n’est ouverte.

Toute la colonne stoppa. Le silence s’établit, rompu çà et là par le hennissement d’un equus. Au loin, dans la forêt, s’éleva le grondement caverneux d’une bête sans nom. Bor Talek, le soldat de Malakorjal, mit sa monture au trot pour rejoindre le Maisonnier de Galankar. Immobile sur son equus, Dâl observait le sommet des murailles.

Il y avait là une inquiétante énigme. Même si les Mlols s’étaient introduits dans l’enceinte fortifiée, ils ne pouvaient en aucun cas faire jouer le mécanisme de fermeture des portes. C’était l’avis de Bor, et aussi celui des bannerets qui conféraient à présent avec Jaral.

— Je suis certain que tous les rescapés ont fui en même temps que nous, déclara Bor en désignant vaguement le groupe de Malakorjal incorporé aux troupes de Jdanor.

Jaral resta perplexe un instant, puis se décida :

— Que cinq hommes s’approchent en parlementaires. Nous les couvrirons de nos armes à longue portée pour le cas où des guerriers apparaîtraient sur les remparts.

Une petite troupe se forma. Dans la nuit tombante elle se mit en marche vers les murs d’acier.

Les bannerets discutaient avec Jaral de l’opportunité d’une telle initiative.

— Nous avons bien campé la nuit dernière sans essuyer la moindre attaque, disait Sar Jdanor. Pourquoi vouloir à tout prix utiliser la protection de Malakorjal cette nuit ?

— Pour deux raisons, répondit patiemment Jaral. D’abord parce que nous avons dû abandonner en route une partie des provisions, et que nous avons beaucoup de chances d’en trouver d’autres dans les ruines. Ensuite, parce que nous nous engageons sur le territoire de la savane, où l’on rencontre les hybrides les plus dangereux. À part le monstre volant qui a détruit le village, aucun d’entre eux ne peut rien contre les murailles.

Les bannerets se soumirent.

Déjà la plupart des hommes avaient repris leurs masques, abandonnés pendant le jour en raison de l’absence de mouches, dans la portion de forêt qu’ils avaient traversée, et devenus indispensables pour affronter les dangers des ténèbres.

Dâl s’était porté volontaire. Il approchait des murailles avec deux hommes de Galankar, et deux autres de Malakorjal dont Bor Talek. Ce dernier, mû par un espoir informe, cria quelques mots d’appel. Là-bas, les guerriers de Jaral tenaient les remparts sous la menace de petits projecteurs à ultrasons. À la stupéfaction des parlementaires, s’élevèrent derrière la porte massive des cris de bienvenue, et le battant d’acier se souleva lentement.

Jaral rejoignit l’avant-garde au galop. Par la porte de Malakorjal apparaissaient plusieurs silhouettes gesticulantes, dont l’une portait cape blanche. Avant toute chose, Jaral donna ses instructions.

— Dâl Ortog et Bor Talek, dit-il rapidement, retournez vers les hommes et mettez-vous sous les ordres de Galgo Rank. Dites-lui d’entrer le dernier dans Malakorjal et de disposer ses effectifs sur le chemin de ronde, au-dessus de la porte dont ils contrôleront la commande. Que les equus restent hors de l’enceinte, mais assez près pour qu’on puisse les mettre à l’abri en cas d’apparition d’un hybride, si tout va bien à l’intérieur.

Tandis que Bor et Dâl repartaient vers la troupe déployée à cent mètres en une ligne menaçante, Jaral vit venir vers lui, la main tendue, un homme masqué dont il ne reconnut que trop bien le blason brodé.

— Jaral Kerr ! cria l’homme à la cape. Quelle surprise ! Toi aussi, tu es venu secourir les victimes de la catastrophe qui a frappé Malakorjal, sans doute ?

— Que Dieu t’allonge la vie, Erarht Melej Erarht… fit Jaral d’une voix assourdie. Des survivants ont donc réussi à atteindre ta ville ?

— Non, fit Erarht. L’un de mes hélix a survolé Malakorjal et l’observateur est revenu effaré à Kilnir. Mais cessons de palabrer. Donne l’ordre à tes hommes d’avancer, et mettons-nous sous la protection des murailles…

Jaral fit un geste large. Là-bas, la colonne se reforma et se mit en marche. Le Maisonnier de Kilnir entraîna celui de Galankar. Les trois gardes suivirent, perplexes.

Kerr se félicitait des précautions qu’il avait prises. Erarht Melej avait en effet une réputation détestable. Il n’avait jamais rien entrepris contre Galankar, ni sans doute contre Malakorjal, les deux villages les plus proches de Kilnir. Mais d’autres agglomérations avaient eu à souffrir de sa visite, bien qu’il n’eût pas à proprement parler exécuté de raids contre elles. Melej avait simplement fait prononcer, ici et là, des condamnations parmi les bannerets suspects d’impiété. Il ne se déplaçait qu’avec un état-major de prêtres fanatiques dont personne ne souhaitait la rencontre. En pénétrant dans le village, Jaral se demanda si Melej ne savait rien des événements survenus à Galankar.

Mais son attention fut bientôt retenue par l’horrible atmosphère de cataclysme qui régnait dans les murs. On eût dit qu’une pluie de rochers s’était abattue sur les unités d’habitation. Le temple n’existait plus, et il ne restait de la Maison rurale qu’un amoncellement de décombres.

Au milieu des ruines, campaient les hommes de Melej. Ils semblèrent à Jaral anormalement nombreux. Erarht s’immobilisa, figé dans une attitude de surprise.

— Que font tes hommes ? dit-il.

Jaral eut un geste évasif.

— Oh… rien, dit-il. Tactique habituelle… c’est devenu chez eux une seconde nature.

Melej tendait son visage masqué vers les cohortes qui s’étaient déployées le long des murailles, mais il levait légèrement la tête. Il devait suivre du regard les hommes de Galgo qui avaient rapidement gravi les échelles d’acier et prenaient position sur le chemin de ronde.

— Mais… commença Melej.

Il se ravisa, frappa sur l’épaule de Jaral et lui montra les guerriers de Kilnir.

— C’est l’heure de la prière, dit-il. Tu devrais rompre pour une fois avec tes habitudes stratégiques, surtout quand tu rencontres des amis. Donne donc l’ordre à tes hommes de venir rejoindre les miens autour des prêtres.

— Non, dit Jaral froidement.

Melej resta silencieux un court instant. Le masque dissimulait l’expression de son visage.

— Comme il te plaira, dit-il enfin. Si tu préfères leur envoyer un prêtre, j’en mets un à ta disposition, puisque ta troupe ne semble pas en comporter.

— Merci, dit encore Jaral, laconique.

Melej s’avança jusqu’au groupe que formaient les quatre prêtres en robe blanche et bleue.

— Je serais reconnaissant à l’un des révérends gardiens de la foi… commença-t-il pour attirer leur attention. (Il poursuivit après un temps d’arrêt :)… de bien vouloir célébrer l’office pour les soldats de mon ami Jaral Kerr Jaral de Galankar.

Un lourd silence s’établit peu à peu sur les troupes de Kilnir. Jaral pensa, avec un malaise, que les paroles de Melej mettaient publiquement en relief l’absence d’Akar. Tous restaient immobiles comme les décombres qui les entouraient.

— C’est bien, dit enfin l’un des prêtres. J’irai donc.

Il se détacha des autres, et s’avança vers Jaral en ajustant son masque. Kerr eut le temps de voir ses traits réguliers, sa courte barbe grise et surtout l’éclat de ses yeux clairs.

— Je vous félicite, révérend gardien… dit Erarht d’un ton ambigu, où Jaral démêla avec inquiétude quelque chose de narquois.

Le prêtre se dirigea d’un pas égal vers les hommes de Galankar dont l’alignement au pied des murs n’avait pas varié. Il se mit face à la porte, et éleva ses deux bras vers le ciel. Le vent fit voler les pans de sa tunique. Un étrange silence régnait toujours.

Et soudain, le prêtre s’abattit en avant. Il resta immobile sur le sol. Jaral pressentit la catastrophe et bondit vers ses hommes en criant :

— Couchez-vous tous !

Des clameurs s’élevaient :

— Tueurs de prêtres ! Assassins impies !

Une femme se mit à hurler de frayeur.

Silencieux et invisibles, les rayons des coagulants traversaient l’air. Jaral tomba le premier, avec ses trois gardes. Derrière les créneaux intérieurs du chemin de ronde, Dâl vit le corps inerte du Maisonnier rouler sur une dalle fendue. Il se mordit le poing pour ne pas hurler. C’était comme s’il venait de perdre une seconde fois son père.

Très mal protégés, les hommes de Galankar étaient frappés un à un. Mais Galgo et ses vingt guerriers effectuaient au-dessus des ruines un tir plongeant extrêmement meurtrier qui décimait les gens de Kilnir. Au milieu des cris, Dâl entendit une voix bien connue hurler :

— N’en laissez pas échapper un ! Je les ai vus tuer leurs frères et leur prêtre !

Dâl reconnut la voix de Rog Moniz, le banneret qui avait quitté Jaral.

— Le criminel ! dit-il, les dents serrées.

Un homme auprès de lui tourna son masque vers les ruines. Dâl surprit sa voix étouffée.

— Un piège ! disait Galgo. Rog n’est pas allé à Galankar mais à Kilnir. Il savait que notre route passait par Malakorjal… et le désastre provoqué par l’hybride lui a encore facilité les choses…

Dâl vit un homme bondir entre deux pans de mur. Il braqua le projecteur à ultrasons, et l’homme éclata.

Non loin des murailles, le pseudo-cadavre du prêtre rampait vers un abri. Galgo en fit un vrai mort.

Dâl sentait sa gorge se serrer douloureusement.

— … Si Jaral Kerr Jaral n’avait pas donné ses ordres, pas un d’entre nous n’aurait échappé.

Il tira par deux fois, rageusement. Des hommes de Rog Moniz. Le traître avait dû les choisir avec soin. On entendit la voix de Jdanor qui criait :

— En retraite ! Sortez du village !

Galgo appuya la manœuvre en ordonnant un feu d’enfer de toutes les armes du chemin de ronde, et le tir des hommes de Kilnir cessa presque entièrement au moment où ce qui restait des troupes de Jdanor se glissait par la grande porte. Quand il fut certain que tous les soldats de Galankar encore indemnes avaient quitté le village, Galgo fit mouvoir la plaque d’acier au milieu des hurlements des hommes de Melej. Déjà, à l’extérieur, on lançait aux créneaux des grappins auxquels pendaient de longues cordes, par lesquelles se laissaient glisser les combattants du chemin de ronde, dont les derniers soutenaient malaisément l’assaut venu de l’intérieur.

On se regroupa rapidement, et ceux qui avaient échappé au traquenard s’éloignèrent à travers les ténèbres de la savane, au galop des equus. Il n’y avait plus de femmes ni d’enfants.

Trois hommes encore tombèrent avant d’être hors de portée. Dâl chevauchait au milieu d’une pauvre bande, réduite à une quinzaine de survivants que noyaient la haine et le désespoir.