Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin

Troisième Partie.

 

CHAPITRE Ier.

 

L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son

expédition d'Afrique.

 

Le roi D. Sébastien, alors âgé de vingt-deux ans, était également remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait être considéré comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui reprocher d'autre défaut que le désir si naturel à son âge de courir les aventures; il y était secrètement encouragé par le roi D. Philippe, son oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas été fâché de le voir périr pour profiter de sa succession. Mais ce sont là de ces matières d'état dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler.

Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son royaume, était venu le trouver et lui avait promis de se reconnaître pour son vassal s'il voulait d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien avait réuni dans ce but une nombreuse armée, dans laquelle je parvins à obtenir une enseigne. C'était peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un fugitif.

Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le jeune roi, sans vouloir écouter l'avis de ses officiers les plus expérimentés, s'avança rapidement dans l'intérieur, et bientôt nous nous trouvâmes en présence d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, se déployant en croissant, nous enveloppèrent complétement. Le roi essaya vainement de percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus braves chevaliers. Nous fûmes mis dans une déroute complète. Le roi eut trois chevaux tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui pouvait payer une riche rançon. Ils allaient même en venir aux mains entre eux, quand un chef lui fendit la tête en leur criant: «Comment! chiens que vous êtes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire sur les ennemis de notre foi, vous allez vous égorger pour la rançon d'un prisonnier!»

Tous les seigneurs portugais qui ne périrent pas dans la bataille tombèrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une rançon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato, qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque renégat, il parvint à lui persuader que l'habit de chevalier de Saint-Jean était un habit monastique, et qu'il était très pauvre. Il s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligés de payer cinq mille cruzades par tête. Quant à nous autres, nous fûmes rachetés en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sébastien, non sans avoir souffert toutes les misères imaginables, car on faisait si peu de cas de nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour quelques maravedis, ou l'on nous échangeait contre les objets les plus vils. Qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir échanger dix gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet?

Peu de temps après mon retour à Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut, et, malgré les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, à la tête d'une armée de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au nom de S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain ajouter une nouvelle couronne à celles qui ornaient son front, mais je n'étais pas pressé de retourner au château d'Ayamonte, en attendant qu'il plût à la chancellerie de Grenade de juger mon procès; je profitai donc de l'offre d'un marchand portugais, nommé Mendez de Silva, qui retournait à Goa et qui m'offrait un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospéré dans le métier des armes. Je commençais à être d'un âge où l'on estime la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'espérant pas pouvoir retourner au Pérou, je résolus de tenter la fortune en me livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de Lisbonne la seule rivale de Séville.